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Lorna Pendelton: Agnès a disparu

 

            Chapitre 3

            On entre dans le vif du sujet.

Pour une fois, Michel arriva le premier dans la cuisine. Il en fut bien surpris, tout comme sa mère qu’il trouva là, occupée à préparer des tartines. Il l’embrassa et s’assit devant son bol de chocolat.
---Que fabrique ta soeur? elle va être en retard.
---Je n’en sais rien, Maman, elle ne m’a même pas réveillé, ce matin. Heureusement qu’il m’arrive parfois de mettre mon réveil à sonner.
Au fond du couloir, la porte de la salle de bain s’ouvrit bruyamment, et Agnès en sortit toute guillerette, en chantonnant. Puis elle disparut dans sa chambre, dans laquelle elle s’attarda encore quelques instants. Enfin, elle montra son nez dans la cuisine.
---Et bien, ma fille, lui dit sa mère en l’embrassant, il ne te reste que trois minutes pour prendre ton petit déjeuner.
---Ce n’est pas grave, Maman, je vais me dépêcher.
Michel observait sa soeur en coin, et lui trouvait un drôle d’air. Il se dit que les filles étaient parfois un peu bizarres, puis avala son chocolat et se leva de table.
Agnès ayant prit son déjeuner avec un lance-pierres, elle fut quasiment prête en même temps que Michel. Leur mère les accompagna sur le palier.
---Au revoir, mes chéris, passez une bonne journée.
---Merci, M’man, toi aussi.
Ils commençaient à dévaler l’escalier, lorsqu’Agnès s’arrêta net. Elle remonta les quelques marches.
---Maman, j’ai oublié de te faire signer mon autorisation pour le concours. Tiens, c’est ce papier là. Comme cela je pourrai poster ma lettre au coin de la rue.
Anne Mourier signa le document et le rendit à sa fille, puis les deux enfants s’en allèrent.

Dehors, Agnès avoua à son frère:
---J’ai quand même un peu le trac pour ce concours, tu sais.
---Oh! ne t’en fais pas, on a souvent le trac avant une épreuve, et puis ça disparaît lorsqu’on est dans l’action.
---Tu crois? 
---Bien sûr. Et puis, tout le monde a le trac. Surtout ceux qui friment et qui ont l’air trop décontractés.
Devant l’entrée de l’immeuble, Michel salua Fabrice Martin, un adolescent, voisin des Mourier, avec lequel il entretenait des relations amicales. Le jeune homme était en train de fixer son cartable sur le porte-bagages d’un scooter flambant neuf.
---Salut, Fabrice. Tu connais ma soeur Agnès?
---Bien sûr, Michel. Bonjour, Agnès.
---Salut.
---Dis-moi, reprit Michel, tu l’as enfin ce fameux scooter. Depuis le temps que tu l’attendais. Tu dois être heureux?
---Je ne te le fais pas dire! J’ai assez ramé avec mes parents. Et j’ai dû leur promettre d’être hyper prudent, de mettre mon casque, de ne pas aller sur le « périph », et tout un tas de trucs du même tonneau...
---Remarque, ils n’ont pas tout à fait tort.
---Non, bien sûr. Mais tu verrais l’engin! Ça te fait du 80 à l’heure, sans sourciller! Frein à disque à l’avant, démarreur électrique, et tout et tout. Si tu veux, je te le ferai essayer. Mais plutôt ce soir, car je dois partir à l’école, maintenant. Allez, au revoir.
Le garçon et son deux-roues se fondirent rapidement dans le trafic, et Michel et Agnès prirent le chemin du lycée.

En chemin, Agnès, d’accoutumée si diserte, parut à son frère absorbée par des pensées profondes. Michel respecta sa méditation. Il se doutait un peu de ce qui préoccupait sa soeur, et n’y voyait pas matière à s’alarmer. Soudain, elle s’arrêta et se tourna vers lui.
---Michel, dis-moi la vérité, est-ce que je peux plaire à un garçon?
Michel hésita. Il ne voulait pas être maladroit, et préféra jouer « ouvert ».
---Tu veux peut-être dire « plaire à un garçon comme José? »
---Ça se voit tant que çà? Soupira-t-elle mollement.
---Pour être franc, à peu près comme un éléphant dans un élevage de souris. Mais rassure-toi, il n’y a que moi qui puisse le voir. Maman n’a même pas remarqué que tu avais mis un peu de noir sur tes cils, et de rose sur tes joues! Ou bien elle n’en a rien dit.
« Pour répondre à ta question, et bien que le jugement d’un frère, en la matière, ne soit pas l’avis idéal, je te crois tout à fait apte à faire des ravages dans le coeur des garçons. Mais attention à ne pas en abuser!
---Tu sais bien que non. Dit-elle. Mais, merci de ton avis.
Puis elle replongea dans son petit univers.
Devant le lycée les attendaient Cécile et quelques copains, et Agnès remonta à la surface. On papota quelques minutes, et la cloche sonna. Avant de se séparer pour entrer en classe, Agnès fit un clin d’oeil complice à Michel et lui chuchota:
---Vivement ce soir!

Evidemment, pour Agnès la journée s’étira à n’en plus finir. Elle lui parut durer un siècle (au moins), et bien sûr, l’enseignement du jour passa à dix mille mètres (au moins!) au-dessus de sa tête, qu’elle avait fort jolie, rappelons-le.
Enfin, vint l’heure tant attendue de fin des classes. Le bruit de sonnerie électrique, dans les couloirs, électrisa (précisément) Agnès, dont le coeur fit trois tours dans sa poitrine. Elle courut vers la sortie du lycée pour rejoindre Michel et Cécile. Elle se sentait déjà mieux.
Sur le chemin du retour, ils prirent Fanfan au passage, et se séparèrent, comme la veille, à l’intersection de l’avenue Daumesnil et du boulevard Diderot. Devant le magasin d’antiquités, Agnès respira amplement, comme pour faire une plongée en apnée. Ce qui fit bien sourire Michel. Lui n’était pas touché par les tourments des premières amours d’une adolescente.
Madame Siau les accueillit gentiment. José n’allait pas tarder à arriver.
D’ailleurs, il arrivait justement. Il embrassa sa mère et Agnès et serra la main de Michel.
---J’ai eu une rude journée, dit-il, et je suis bien content de vous voir tous les deux. 
Comme la veille, Mme Siau les invita à passer dans l’arrière-boutique pour boire un rafraîchissement, et passer un moment de détente, après l’école.
Agnès lui révéla la passion d’Elisabeth pour les vieux livres, et Mme Siau lui recommanda de transmettre à sa soeur une invitation permanente à venir farfouiller dans ses rayons. Puis, elle l’entraîna, comme la veille, pour une visite commentée et historique de ses vitrines d’art.
Dix minutes plus tard, Michel se leva et salua José, car il avait du travail à terminer. Au passage, il s’excusa et dit au revoir à Mme Siau, devant Agnès qui ne savait que faire.
---Reste-là, Agnès. Tu pourras rentrer un peu plus tard.
---Bon, d’accord. A tout à l’heure.
Michel parti, Agnès se sentit un peu désemparée. Mais Mme Siau la ramena dans l’arrière-boutique, où José s’était installé pour faire ses devoirs, afin de lui montrer de très vieux plans de Paris dont la découverte l’enchanta positivement. C’était vraiment merveilleux de découvrir la capitale, deux ou trois siècles en arrière, avec ses anciens noms de rues si pittoresques, ses murs, ses portes et ses vieux quartiers disparus.
Puis, Mme Siau annonça: 
---José, je te laisse la garde du magasin. J’ai quelques courses à faire. Tu feras la fermeture. Quant à vous, ma petite Agnès, continuez votre visite du vieux Paris. Vous êtes ici chez vous. A bientôt.
Elle embrassa Agnès et se sauva, en recommandant à José de ne pas oublier de mettre le système d’alarme en fonction.

Un long silence suivit son départ. José termina un exercice de maths, et se leva pour allumer la radio. Une musique douce et nostalgique emplit la pièce, au soulagement d’Agnès. José s’approcha de la table où sa mère avait déroulé les cartes. Il se pencha, à côté d’Agnès, pour lui montrer les anciens emplacements de leur actuel quartier, avec quelques détails importants, tels que le fort de la Bastille, l’hôpital des Quinze-vingts et même la gare de Lyon, qui avait toute une histoire.
Agnès retenait son souffle. Elle était fascinée. Non seulement José était un beau et gentil garçon, mais il avait l’air de connaître une infinité de choses et de posséder une solide culture générale. Elle se laissa aller à l’écouter, son visage proche du sien. Il parlait avec la douceur d’un vieux sage enseignant à un jeune disciple. En manipulant les cartes, il posa un instant sa main sur la sienne. Elle aurait voulu que cet instant dure toujours, mais il retira sa main, avec douceur, en s’excusant vaguement. Avait-il fait exprès? Elle en était presque paralysée, et son coeur battait lourdement.
José se releva de la table, sur laquelle il s’était appuyé.
---Allons nous asseoir dans les fauteuils, dit-il, ce sera plus confortable. 
A moins que tu ne préfères t’en aller tout de suite.
---Oh, non! Dit-elle avec un peu trop d’intensité. Mais tu as peut-être beaucoup de travail?
---Ça ira, j’aime bien travailler après le dîner. Ton frère a l’air vraiment super, et je suis bien content que ce soit lui qui ait été désigné pour me parrainer dans la troupe. Tu as de la chance de l’avoir.
---Je sais. D’ailleurs nous nous entendons très bien. Et puis, on ne s’ennuie jamais avec lui. Mais je suis sûre qu’avec toi non plus! Osa-t-elle.
---Comment savoir?
---Et bien, dit-elle à voix plus douce, moi j’en suis sûre.
---Tu sais, Agnès, je suis un garçon comme les autres. Par contre, toi tu as l’air d’une fille exceptionnelle. Qu’est-ce qui te passionne dans la vie?
Agnès faillit répondre « Toi! », avec une énergie ardente. 
---J’aime bien la musique, le cinéma, les animaux, et la danse. Je prends des cours de danse classique et moderne, tous les mercredis.
---Je m’en doutais un peu. Tu as un corps fait pour la danse.
---Et toi?
---Oh! moi, j’aime la nature, comme toi. Mais ce qui me plaît le plus, c’est la montagne. Les longues randonnées, et un peu d’escalade de faible niveau. Tu comprends, la montagne c’est le silence, la beauté et la solitude.
---Tu n’aimes pas la compagnie?
---Si, mais la bonne. Comme on dit, il vaut mieux être seul que mal accompagné. Mais rassure-toi, j’aime beaucoup la tienne, Agnès, et j’espère qu’elle se renouvellera souvent...
---Tu es gentil. Moi aussi, je me sens bien avec toi, José, mais je vais devoir te quitter pour aujourd’hui, sinon mes parents vont s’inquiéter.
Le garçon la raccompagna jusque sur le trottoir de l’avenue. Là, il l’embrassa sur les deux joues et lui prit la main, délicatement. Il plongea son regard dans le sien, jusqu’au fond de l’âme, et lui dit:
---Reviens demain, Agnès. Promis?
---Oui. Murmura-t-elle dans un souffle.
Puis, leurs mains se séparèrent, doucement, et Agnès s’éloigna sur l’avenue, le coeur inondé de joie.

Soudain, un cri lui parvint qui la ramena sur terre. Elle se retourna brusquement, et aperçut José aux prises avec deux individus, deux adultes à l’aspect rébarbatif, qui tentaient de le faire monter, de force, à bord d’une grosse limousine noire, aux vitres opaques, stationnée devant le magasin.
Son sang ne fit qu’un tour, elle se rua vers la voiture en poussant des hurlements, pour tenter d’intimider les agresseurs. En un éclair, elle vit l’un des hommes sortir un objet de sa poche et en frapper José à la tête. Le pauvre José s’affaissa au sol, comme une molle poupée de chiffon. Agnès redoubla ses cris, en espérant faire réagir les passants dans la rue. Mais cela n’eut pour effet que de faire surgir de la voiture un troisième homme, sans doute le chauffeur, qui se jeta sur elle, et la traîna, à son tour, vers le véhicule. Elle se débattit, griffa, mordit, tapa des poings et des pieds, mais un éclair douloureux embrasa soudain son cerveau, et elle eut l’ultime sensation de sombrer dans le néant, comme en une chute vertigineuse.



            Chapitre 4

            Le kidnapping.

Lorsqu’il eut quitté le magasin, Michel rentra chez lui, pour faire ses devoirs. Il informa sa mère qu’Agnès était restée avec Mme Siau, et qu’elle ne tarderait sans doute pas à rentrer. 
Son travail achevé, il grignota une pomme dans la cuisine, en compagnie d’Elisabeth, et se rendit chez son voisin, Fabrice Martin, comme il en avait été convenu, le matin même. Les deux garçons descendirent au local à « deux-roues », où Fabrice expliqua à Michel le maniement de son scooter. Il le lui fit démarrer, et le laissa prendre place sur la confortable selle.
---Bon, tu as pigé le truc pour passer les vitesses. Ici, le frein avant, assez sec, et au plancher la pédale du frein arrière. Tu n’as qu’à aller doucement et il n’y aura pas de problème. Tiens, prends mon casque. Je te laisse vingt minutes avant d’appeler les pompiers, la police, l’armée et la marine...
---OK, merci Fabrice, j’y vais.
Michel fit descendre le scooter du trottoir, et se faufila dans la circulation, encore fluide en cette fin d’après-midi. Il se concentra un moment sur le passage des vitesses, et la synchronisation de ses gestes. Puis il se laissa aller au confort et la maniabilité du petit véhicule. Il prit différentes artères, en évitant les sens interdits, et se promena dans son quartier, qu’il découvrit sous un angle nouveau. En revenant par l’avenue Daumesnil, il poussa jusqu’à la fourche de la rue de Lyon, où un feu rouge le contraint à s’arrêter.
Dans la lumière mauve du jour déclinant, il aperçut un peu plus loin, sur le trottoir de l’avenue, Agnès et José qui venaient de se quitter. Il se passa alors des faits étranges, qui tournèrent rapidement au cauchemar, sous ses yeux ébahis. Il resta complètement médusé pendant plusieurs secondes. On venait de kidnapper sa soeur et son copain, en pleine rue, à Paris, devant des dizaines de personnes!
Michel se sentit si impuissant et frustré devant une telle manifestation de violence, qu’une bouffée de rage soudaine l’envahit. Tout s’était passé si vite. En un instant, il comprit que sa soeur et son nouveau copain étaient en grave danger. Il ne savait pas pourquoi. Mais il savait que si des hommes avaient commis un acte passible d’une peine de quinze ans de prison, ça n’était pas sans raison.
Quelques secondes s’étaient écoulées. Michel passa la première et embraya rageusement. Il devait rattraper la voiture noire, et la suivre jusqu’où il le pourrait. La vie de sa soeur adorée en était l’enjeu. Son coeur battait à tout rompre, et sa colère lui donnait des ailes. Par chance, la voiture en question était repérable de loin, et il l’aperçut qui contournait la Bastille.
Le scooter neuf se comportait bien, et Michel se rapprocha peu à peu de la limousine. Il décida de la suivre de loin, afin de ne pas être repéré par les ravisseurs. En même temps, il se dit que s’il perdait la voiture, on ne pourrait jamais la retrouver. Aussi, décida-t-il de s’en approcher, très brièvement, afin de noter le numéro d’immatriculation.
La grosse voiture s’était engagée dans la rue St Antoine, où la circulation était assez dense. Michel en profita pour effectuer sa manoeuvre, et nota, sur un bout de papier, le numéro du véhicule. Cette garantie étant prise, il laissa la limousine reprendre un peu d’avance.
Michel respira un peu, et tenta de faire le point. Des milliers de questions affluaient dans sa tête. Il en fit le tri. D’abord, la logistique, contrôler le niveau de carburant. Il dévissa le bouchon du réservoir, et fut tout de suite rassuré. Le précieux liquide affleurait l’orifice de remplissage. Bravo Fabrice! L’autonomie du scooter devait être suffisante pour faire un trajet assez long. Bientôt, la limousine aborda la rue de Rivoli, toujours dans les embouteillages. De ce côté-là, la vitesse n’était pas un handicap. Ce que Michel redoutait, c’était que la voiture s’engageât sur une quelconque autoroute, où il n’eût même pas eu le droit d’accéder lui-même.
Enfin la place de la Concorde. Le trafic était toujours aussi lent. La voiture emprunta l’avenue des Champs-Elysées, Michel à sa suite. La moyenne augmenta légèrement. Michel pensa à Agnès et à José. Il ne comprenait pas pourquoi ces hommes les avaient enlevés, après les avoir assommés sans hésitation. Pourquoi eux? Et si c’était une erreur? Pourtant, ces hommes n’étaient pas des enfants de choeur. Comment auraient-ils pu se tromper de cible? Ils n’avaient pas non plus l’air de voyous. Ils étaient bien habillés, et se déplaçaient dans une voiture coûteuse. Et pourquoi tant de violence? Cette dernière interrogation fit peur à Michel. Et si on allait les tuer?
Mais pourquoi, bon sang? Il en eut des montées de chaleur. Il se sentait responsable d’avoir laissé Agnès avec José. Si elle était rentrée avec lui, elle n’aurait pas été kidnappée. Et encore. Et puis, pauvre José! Il n’y était sans doute pour rien, lui non plus.
Michel se rapprocha de nouveau de la voiture, pour aborder la place de l’Etoile. Tant d’avenues en partaient, qu’il ne voulait pas prendre le risque de rater la bonne. Mais la lourde voiture continua tout droit, vers l’ouest, par l’avenue de la Grande Armée. La vitesse augmenta encore. Le trafic était déjà plus rapide, et l’on parvint, en quelques minutes, à la porte Maillot. Là encore, Michel eut peur que la voiture ne prît le boulevard périphérique, mais elle n’en fit rien, et continua sa route vers la Défense.
Pourvu qu’Agnès et José ne soient pas morts, se dit-il. Quelle histoire invraisemblable! Et impossible de téléphoner aux parents ou à la police. Ce serait abandonner la poursuite. Et justement, les ravisseurs ne pouvaient absolument pas se douter de l’identité de Michel, puisqu’un hasard miraculeux lui avait permis d’assister à l’enlèvement, et de prendre la voiture en chasse.
Après avoir franchi le pont de Neuilly, la voiture s’engagea dans le tunnel sous la Défense. Michel avait laissé du champ entre elle et lui, car la circulation était plus clairsemée. Il eut encore la crainte que la limousine n’empruntât la nouvelle autoroute A14 à péage, mais elle traversa Nanterre, à une vitesse raisonnable.
Michel se rendit compte, une fois encore, qu’il avait affaire à des professionnels, respectant scrupuleusement le code de la route et les limitations de vitesse. Cela l’arrangeait plutôt. La nuit était tombée, et les ravisseurs ne pourraient plus distinguer, derrière eux, que le phare de quelque cyclomoteur anonyme. Il pria pour que ces gens n’aient pas l’idée saugrenue de partir en Normandie ou en Bretagne. Il ne se sentait pas le courage de faire la route.
La voiture poursuivait sa route, à vitesse stabilisée, et l’on arriva bientôt à Chatou, après avoir traversé la Seine une seconde fois.
Cela devenait monotone. Michel commençait à avoir froid, surtout aux mains, malgré les gants. Une balade de vingt minutes avait tourné en une épopée délirante de presque deux heures. Toujours à la même vitesse, la voiture suivit la longue avenue qui traverse Chatou vers l’ouest, et l’on arriva sur la commune du Vésinet. Quelques centaines de mètres encore, et Michel vit la voiture ralentir et clignoter à gauche. Il la dépassa lentement, et dès qu’elle se fut engagée dans une avenue bordée d’arbres, il revint sur ses pas, et emprunta la même voie. Il fallait jouer serré.
Il aperçut les feux arrières de l’auto, à deux cents mètres, environ. Il mit les gaz pour la rejoindre, et la vit tourner à droite. Il arriva à ce nouveau carrefour un peu vite, freina trop fort et dérapa sur des gravillons. Il ne put redresser et se coucha sur le côté. Pendant sa chute, il eut le temps d’apercevoir la voiture des ravisseurs qui tournait à gauche, dans une ruelle.
Rageant et pestant, Michel se releva et remit le scooter sur ses roues. Evidement, tout le coté droit était abîmé, et Fabrice ferait une drôle de bobine quand il verrait çà. « Tant pis, se dit-il, je le rembourserai des réparations sur mes économies ».
Mais lui n’avait rien, et il remit le moteur en marche. Il roula doucement dans la rue, et arriva au niveau de la ruelle où la voiture avait disparu. C’était une traverse longue et étroite, bordée de hauts murs abritant de luxueuses demeures. Beaucoup se perdaient dans la végétation de parcs magnifiques, aux arbres centenaires.
Michel pensa qu’il était peu vraisemblable que la limousine ait pris cette ruelle par hasard. Elle avait sans doute pénétré dans une de ces enceintes jalousement protégées, à l’abri des regards indiscrets. Que faire? Le mieux, se dit-il, serait de bien repérer l’endroit, et de trouver un téléphone pour appeler ses parents, qui se chargeraient du reste.
Il remonta donc sur le scooter, et parcourut la traverse de bout en bout, à tout hasard. Toutes les propriétés étaient closes de lourds portails monumentaux, par lesquels le regard ne pouvait filtrer. Déçu, il commença à prendre des repères sérieux, et à noter le nom de toutes les rues. Puis, il revint sur la grande avenue, en quête d’une cabine téléphonique.
Il en trouva une, à un carrefour. Mais elle était hors service. Deux rues plus loin, un café faisait le coin, et il y entra. Une femme d’âge mûre y était affairée.
---Désolé, jeune homme, mais je vais fermer.
---J’ai besoin de téléphoner. Je vous en prie, c’est très grave.
---Je vois. Bon, le téléphone est sur le comptoir.
---Merci, Madame.
Michel composa le numéro de ses parents, et attendit. Un déclic, puis:
---Allo?
---Papa, c’est Michel.
---Mais, qu’est-ce que tu fabriques? Nous commencions à nous inquiéter. Agnès est avec toi?
Michel sentit une grosse boule lui monter dans la gorge.
---Je voudrais tant, Papa! Mais je t’en supplie, laisse-moi parler. Il est arrivé quelque chose de très grave.
Il y eut un silence, et Hugues Mourier dit d’une voix blanche:
---Je t’écoute, mon grand...

Michel fit à son père le récit complet des événements de ces dernières heures, et lui indiqua précisément sa position.
La patronne du café, qui avait cessé toute activité pour écouter Michel, intervint:
---Dis à ton papa que tu l’attendras ici, je ne vais pas te laisser à la rue, par le temps qu’il fait.
Michel transmit le message, et donna les coordonnées du café à son père. Celui-ci les nota, et répondit:
---Michel, ne bouge surtout pas, j’arrive immédiatement. Le temps de prévenir la police et de faire le trajet.
---D’accord, Papa, je t’attends.
Puis il raccrocha. La tenancière de l’établissement s’approcha de lui.
---C’est tout de même incroyable, ce qui peut arriver de nos jours! dit-elle. Mais mon pauvre garçon, vous devez être fatigué et frigorifié. Asseyez-vous là, pendant que je vous prépare un sandwich et un bon chocolat chaud.
---Merci, Madame, c’est très gentil à vous.
Mais Michel eut une idée.
---Est-ce que je peux encore téléphoner, Madame?
---Bien sûr.
Il composa un nouveau numéro.
---Allo, Madame Gaubert? Bonsoir, Madame. C’est Michel Mourier. Excusez-moi de vous déranger si tard. Puis-je parler à Marc? Merci... Allo, Marc, il s’est produit une chose très grave, José Aguilon et ma soeur Agnès ont été enlevés par des inconnus, et des gens qui n’ont pas l’air de plaisanter. Aussi, je voudrais que tu passes chez Mme Siau pour la prévenir, et amortir le choc. Et puis, il faudra sûrement qu’elle aille fermer son magasin, qui est toujours ouvert. Et après ça, le mieux sera de la conduire chez moi, pour attendre des nouvelles. Avec ma mère elles se réconforteront mutuellement. Enfin, je voudrais que tu préviennes toute la patrouille, et que vous fassiez ceci : ...

Lorsqu’il eut reposé le combiné, Michel retourna s’asseoir, et mangea sans grand appétit le sandwich qui l’attendait. Le chocolat chaud lui fit du bien. Pourtant, maintenant qu’il avait averti ses parents, et que les choses allaient se mettre en place, il se sentit soudain inutile, et ses pensées allèrent à Agnès. Une larme coula doucement sur sa joue, mais il se domina. La patronne du bar avait remarqué sa tristesse, et vint s’asseoir à côté de lui pour lui tenir compagnie.
---Ne vous inquiétez pas, dit-elle, on finira bien par les rattraper ces bandits.

Chez les Mourier, une bombe venait d’exploser. Lorsque son mari lui apprit la nouvelle, Anne Mourier s’évanouit instantanément. On l’étendit sur un canapé et Elisabeth, en larmes, s’occupa d’elle.
Hugues Mourier se sentit écrasé par les événements et la tâche qui l’attendait, et appela sa soeur et son beau-frère à la rescousse. Ceux-ci arrivèrent quelques minutes plus tard. Entre temps, il avait téléphoné au commissariat, et deux officiers de police, en civil, se présentèrent à son domicile, dix minutes plus tard.
Devant la gravité de la situation, un des officiers appela aussitôt ses supérieurs, pour les en informer, et toute la machine policière se mobilisa bientôt pour la survie d’une fille de quatorze ans et d’un garçon de quinze ans.
Les autorités du Vésinet ayant été prévenues, la brigade criminelle se rendit sur les lieux pour recueillir la déposition indispensable de Michel.
Hugues Mourier et Antoine Rivière purent enfin prendre une voiture et, suivant celle des deux policiers, traverser Paris, sirène hurlante, pour rejoindre Michel au Vésinet.

Devant le petit café, plusieurs voitures de police étaient déjà stationnées. Des hommes de la criminelle enregistraient la déposition de Michel, tandis que sur une table on avait déployé un plan de la ville. Le commissaire de police, en personne, donnait des ordres à ses officiers et à leurs subalternes afin que soit installé un dispositif de bouclage du quartier.
---Et attention, dit-il, ces hommes sont sans doute dangereux, et ils ont les deux enfants en otages. Alors, pas d’initiatives inconsidérées. Tout le monde à son poste. C’est une opération de surveillance. Il ne faut pas intervenir avant le matin, sauf interception d’une limousine noire aux vitres opaques.
Enfin, Michel vit son père entrer dans le bar, et se précipita dans ses bras. Le père et le fils restèrent un instant immobiles, l’un contre l’autre, puis l’oncle Antoine passa sa main dans les cheveux de Michel, qui lui adressa un pâle sourire.
Il était dix heures du soir passé, et le petit café ressemblait de plus en plus à un poste de police. Une longue attente commença. On expliqua à Michel que la loi interdisait d’intervenir avant l’aube. Mais des spécialistes étaient déjà au travail, pour tenter de découvrir dans quelle propriété avait pu pénétrer la voiture noire.
Finalement, ne pouvant rien faire de plus, Hugues Mourier et Antoine Rivière proposèrent à Michel de rentrer à la maison.
---Tu sais, Michel, lui dit son oncle, demain sera une dure journée et mieux vaut reprendre des forces et dormir un peu.
---Tu as raison, oncle Antoine. Allons retrouver Maman.
En sortant, Michel vit le petit scooter, sur le trottoir. Il en retira la clef de contact qu’il y avait oubliée, et son père lui dit:
---Nous le ferons rapporter demain par une camionnette.

Mme Siau était à la maison, et parlait avec la mère de Michel. Les deux femmes venaient de faire connaissance dans des circonstances dramatiques, et leur angoisse commune les rapprochait, et leur donnait le courage de faire face. Mme Mourier serra très fort son fils dans ses bras, sans un mot sur sa peine. Puis, Michel alla s’allonger sur un canapé, et s’endormit.

 

            Chapitre 5

            Seuls dans la nuit.

Un froid glacial avait envahi son corps. La nuit était profonde, et Agnès flottait encore dans des limbes cotonneux. Peu à peu, dans les brumes de sa léthargie, son cerveau se remit à fonctionner, et elle retrouva la conscience d’être. Un long frisson la parcourut, et une douleur violente à la tête lui fit pousser un petit cri. Elle comprit qu’elle était étendue sur quelque chose de mou. Mais aucun son, ni aucune lueur ne lui parvenait. Encore choquée, elle se demanda si elle avait perdu les sens. Il lui sembla que ses paupières étaient collées, et elle mit longtemps à les ouvrir. Elle était dans le noir, et un vague filet de lumière filtrait par les interstices de ce qu’elle supposa être des volets.
Un long moment s’écoula, pendant lequel elle reprit contact avec la réalité. Des images affluèrent alors à son esprit, et elle revit, comme en un mauvais rêve, la scène de l’agression contre José. La grosse voiture noire, les deux hommes, et sa pauvre intervention. Elle réalisa alors la situation. Des inconnus avaient enlevé José, et elle-même, du fait de sa tentative d’obstruction. Mais, qu’était devenu José? 
Elle fit quelques mouvements, afin de faire circuler son sang. Une douleur aiguë lui traversa la tête, et elle ne parvint pas à bouger son bras droit. Tout son corps était endolori, mais elle retrouva un peu de chaleur en elle-même, en remuant ses jambes et son bras gauche.
Elle tenta de faire un vague point de la situation. Elle avait sans doute été assommée, et se trouvait captive des agresseurs de José. Ils avaient donc été enlevés tous les deux. Elle était sans doute allongée sur un lit, et on avait dû attacher son bras droit à un montant du lit. Elle se trouvait dans une pièce sans chauffage, et dans le noir complet. Elle appela plusieurs fois, doucement:
---José?
Sans réponse. La maison était totalement silencieuse. Si José avait été près d’elle, elle aurait pu percevoir sa respiration. Mais rien.
Soudain lui vint une pensée horrible: Et si José avait été assassiné? Mais alors, pourquoi? Cette dernière question la rasséréna. José était un garçon comme les autres, sauf qu’elle était amoureuse de lui... Du coup, elle oublia complètement le froid et son corps endolori, et son coeur ne battit plus que pour le garçon. Elle se rappela la douceur de ses mots et la tendresse de son regard, lorsqu’il lui avait dit: « Reviens demain, Agnès. Promis? ». Elle en avait fondu de bonheur, et un véritable incendie s’était déclaré dans son coeur. Et puis, ça avait été la douche écossaise dans les secondes suivantes.
Maintenant, une sourde angoisse l’étreignait, et une énorme boule de chagrin se forma dans sa gorge, à la pensée que José était peut-être mort, ou souffrait dans un coin, non loin d’elle.
Elle avait bien du mal à comprendre, si le Seigneur existait vraiment, qu’Il permît que de telles choses arrivassent. Ni José ni elle n’avaient jamais fait de mal à personne, et une terrible épreuve s’abattait sur eux, au moment où leurs coeurs se découvraient.
Mais elle se ressaisit bien vite, et décida, pour José, de ne pas s’abandonner au chagrin. Mieux valait affronter la réalité, et se battre.
En attendant, elle recommença ses exercices de réchauffement. Son corps allait mieux, malgré sa vive douleur au crâne. Elle porta la main à sa tête, et y découvrit une énorme bosse, légèrement poisseuse, sous ses longs cheveux noirs. Elle entreprit de la masser doucement, afin de faire résorber l’hématome.
Agnès se demanda quelle heure il pouvait être. Mais il lui était impossible de voir sa montre. Elle s’assoupit, peu à peu, dans le silence.

José reprit lentement conscience. Il était allongé sur le ventre, avec un mal de tête épouvantable. Il mit longtemps à réaliser ce qui lui arrivait. Ses mains explorèrent le sol autour de lui. Elles découvrirent une surface terreuse, froide et humide. Bien qu’il eut les yeux ouverts, il ne vit aucune lumière, fut-ce celle de la Lune ou des étoiles. Il en conclut qu’il devait se trouver dans une maison, et peut-être dans une cave ou dans un hangar quelconque. Que faisait-il là? Mystère.
Il entreprit de se lever. Son mal de tête n’en fut que plus lancinant, mais il lutta pour reprendre une position verticale. Il fut alors pris de vertiges, et il lui vint envie de vomir. Pourtant, il ne le fit pas. Prudemment, les mains en avant, il fit quelques pas et rencontra un mur. Il régnait en ces lieux une odeur de moisi et, lui sembla-t-il, de fuel domestique.
Tout à coup, il se rappela qu’il avait une boîte d’allumettes dans sa poche, et y plongea la main. Par bonheur, la boîte était toujours là, et il s’empressa d’en faire usage. A la flamme vacillante du fragile bâtonnet, il découvrit ce qui l’entourait.
C’était bien une cave, aux quatre murs de pierre. Une chaudière à mazout y trônait, de laquelle partaient un tas de tuyauteries. Mais elle n’était manifestement pas en fonctionnement. Une grosse citerne de fuel occupait une bonne partie de la cave. Pour le reste, quelques vieilleries étaient entassées dans un coin, et une lourde porte métallique fermait le local. José prit une autre allumette et tenta, sans y croire, d’ouvrir la porte. Celle-ci ne répondit pas à ses sollicitations, bien qu’il eût mis toute sa force dans sa tentative. La porte ouvrait vers l’intérieur de la cave, mais un gros verrou, à l’extérieur, devait en interdire la manoeuvre.
A côté de la porte, un interrupteur attira son regard. Il l’actionna à plusieurs reprises, en vain. Il pensa alors qu’on le retenait captif dans une maison inoccupée, ou abandonnée, ce qui, il faut bien le dire, est l’endroit idéal pour séquestrer quelqu’un.
Il gratta une nouvelle allumette, et s’approcha du tas de vieilleries que des gens avaient empilées là, au fil des années. Il y fit une découverte curieuse. Dans un carton poussiéreux, rempli de vieux chiffons, six petites boules de poils palpitaient doucement. José posa sa main sur l’une d’elles, avec délicatesse, et en sentit la chaleur. C’étaient six chatons qui dormaient là, dans cet endroit calme et sûr. Il estima qu’ils ne devaient avoir guère plus d’une ou deux semaines. La chatte, qui leur avait donné le jour en ces lieux, devait être partie chasser, comme le font, la nuit, tous les félins du monde.
José consulta sa montre, à la lueur d’une nouvelle allumette. Trois heures. Il frissonna, et gratta encore plusieurs allumettes pour se réchauffer les mains. Puis il remit la boîte dans sa poche, à toute fin utile, et s’assit, dans l’obscurité, sur une vieille chaise cannée à moitié vermoulue.
Le changement de position lui donna des élancements douloureux à l’arrière du crâne. Il posa ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses mains. La douleur s’estompa. Il se mit à réfléchir. Il ne voyait pas trop ce qu’il faisait là, ni pourquoi on l’y avait amené sans ménagements. Une demande de rançon? Sa mère arrivait à peine à payer ses factures et ses impôts. Peut-être l’avait-on pris pour un autre?
Puis, soudain, lui revint le visage d’Agnès. Elle venait de le quitter, lorsque ces inconnus lui avaient sauté dessus, sans crier gare. Elle s’était forcément retournée et avait dû voir toute la scène! Dans ce cas, elle avait sûrement prévenu sa mère, qui aurait aussitôt averti la police. Donc, de ce côté-là, on savait au moins à quoi s’en tenir sur sa disparition. C’était mieux que rien.
Et Agnès, qu’avait-elle pu penser de tout cela? Il se rappela la discussion qu’il avait eue avec elle, dans l’arrière-boutique. Il n’avait pas pu se retenir de poser sa main sur la sienne, pendant qu’ils regardaient les cartes. Il se rappela la douceur et la chaleur de sa peau. Son coeur battait la chamade, et il avait eu l’impression que cela faisait un bruit de tambour. Il ne savait pas y faire avec les filles. Elles le paralysaient. Et puis, est-ce qu’Agnès n’était pas un peu trop jeune, pour lui. A quatorze ans, elle sortait à peine de l’enfance... Et la reverrait-il un jour?
Le temps passa. José se perdit longuement dans des pensées moroses. Il avait froid. Il grelottait. Une sourde humidité montait du sol de terre battue.
Soudain, un bruit menu mit ses sens en éveil. Il y eut un choc mou, puis un remue-ménage en provenance du carton des chats. José comprit alors que la chatte était de retour, et qu’elle avait pris place parmi ses petits pour les allaiter. Il resta immobile, afin de ne pas effrayer l’animal. Il savait que la chatte, elle, le voyait dans le noir, et s’habituerait peu à peu à sa présence.
En relevant la tête, il s’aperçut qu’une pâle lueur commençait à poindre par un soupirail. Une vitre en était brisée, et c’était par là que la chatte allait et venait à sa guise. Il se leva et s’approcha du soupirail. Même en l’ouvrant, il ne parviendrait jamais à s’échapper par là. Dehors, il devina une grande étendue entourée d’arbres, assez éloignés. Une aube grise et froide s’annonçait. José reprit sa place sur la chaise, en attendant le jour. Une heure plus tard, il rouvrit les yeux. Une clarté suffisante permettait maintenant de voir l’intérieur de la cave.
Il ressentit le besoin impérieux de satisfaire une exigence naturelle. Il hésita un instant, et se glissa sur le côté de la chaudière où il soulagea son organisme, en s’adressant à la chatte:
---Désolé, minette, de faire ça dans ton salon, mais la nature a ses lois.
Puis il revint au soupirail. Le petit jour lui permit de détailler son environnement, dans le champ restreint de l’étroite ouverture. Sur le côté droit, il découvrit, à une dizaine de mètres, une vieille fontaine de pierre. Droit devant lui s’étendait une vaste pelouse mal entretenue. Au fond, un rideau de grands arbres. Derrière les arbres, un haut mur de pierre. A gauche, derrière les arbres et le mur, une toiture d’ardoise surmontée d’une immense antenne, comme en utilisent les radioamateurs.
José cessa son observation, et revint au milieu de la pièce. Comment sortir d’ici? Il se mit à fouiller dans toute la cave pour tenter d’y découvrir des outils. Une vieille pioche, une bêche, ou encore un marteau, aurait pu lui permettre d’agrandir l’ouverture du soupirail. Mais il ne trouva rien de tel.
Démoralisé, il s’approcha du carton des chats et s’accroupit doucement à côté.
---Bon appétit, les chatons, dit-il aux six petites boules qui tétaient leur mère goulûment. Vous avez de la chance d’être servis à domicile. Si tu pouvais m’apporter un sandwich, minette, ce serait rudement sympa. Puis il caressa la jeune maman, qui se mit à ronronner comme les vingt-quatre heures du Mans.
Il se releva et fut repris de vertiges. La faim commençait à le tenailler. Il n’avait rien mangé depuis le déjeuner de la veille. Il retourna s’asseoir sur la vieille chaise. Un sandwich, se dit-il. Ce serait comique! Mais sa propre réflexion lui tourna dans la tête. Il se dit: Cette chatte entre et sort librement de la cave. Elle n’ira sûrement pas m’acheter un sandwich à la brasserie du coin, mais elle pourrait transporter quelque chose de léger. Un objet m’appartenant, un message!!! La voilà la solution! Je dois trouver de quoi écrire.
Fébrilement, le garçon retourna ses poches. Du papier, il en avait. Mais son stylo à bille avait disparu dans la bagarre. Zut! Il alla farfouiller dans les cartons empilés, et finit par découvrir un minuscule bout de crayon à papier qu’on ne s’était pas résolu à jeter. Il y avait également des bouts de laine et de ruban, dont il se munit de même.
Sur le morceau de papier, il écrivit le texte suivant: « Destinataire: la police. Très urgent. José Aguilon, séquestré. Vieille maison. Grand parc boisé. Grande pelouse. Vieille fontaine de pierre. A côté maison toit d’ardoise avec grande antenne radio. Au secours. Je suis en danger. Ce n’est pas un jeu. Prévenir la police ou ma mère, avenue Ledru-Rollin, Paris, 12ème arrondissement. ». Puis il fit un rapide croquis, indiquant comment il voyait les repères indiqués. Après quoi, il prit la chatte dans ses bras et la caressa longuement. Par chance, elle n’était pas farouche, et trouva la chose plaisante.
Avec douceur, il lui confectionna un harnais de morceaux de rubans, autour du cou et sous les pattes antérieures. Au harnais, sur le dos de l’animal, il fixa solidement son message, à l’aide de morceaux de laine. Puis, il fixa encore quelques rubans de couleur, qui traîneraient derrière la chatte, afin d’attirer l’attention.
Il cajola encore sa messagère, qui ronronnait bruyamment, et la poussa par le trou du soupirail, en l’encourageant de la voix.
---Allez, mimine, va me chercher du secours. Je te promets des montagnes de pâtée pour chats et de viandes en sauce, si tu me ramènes la police.
La brave minette hésita un peu, mais voyant la gentille insistance de ce grand animal à l’envoyer se promener, elle finit par y aller, sans chercher à comprendre.
José la suivit longuement des yeux. La chatte traversa d’abord la grande pelouse, puis disparut dans l’ombre des arbres. Là, elle suivit une piste connue d’elle, escalada un arbre et sauta d’une branche, sur le faîte du haut mur d’enceinte de la propriété. Elle suivit le mur sur une centaine de mètres, et en descendit par le toit d’un abri de jardin. Elle se trouvait dans une jolie propriété au jardin amoureusement entretenu. Elle se dirigea vers une belle demeure de maître, aux murs de pierre taillée.
Il était alors sept heures du matin.



            Chapitre 6

            Les « Chevreuils » enquêtent.

Agnès commençait à y voir plus clair, dans la pièce où elle était enfermée. A présent, la lumière du jour pénétrait suffisamment dans la chambre, par les fentes des vieux volets mal joints. Le décor était plutôt sordide. Les tapisseries des murs partaient en lambeaux. Des fils électriques étaient à moitié arrachés de leurs gaines, et pendaient le long des murs. Par terre, un vieux linoléum râpé et déchiré s’écaillait par plaques entières.
Elle se trouvait sur un lit métallique d’un autre temps, et sa main droite était retenue par une paire de menottes à une barre de la tête du lit. Son poignet commençait à la faire souffrir sérieusement et sa peau était très rouge et irritée à l’endroit du bracelet d’acier.
En fait de mobilier, il n’y avait là que ce lit de pensionnat, ainsi qu’une petite table disloquée, et une chaise à l’aspect peu engageant. Le grand luxe!

Agnès soupira, puis poussa un cri de rage. Aussitôt, elle entendit des pas à l’extérieur, et resta figée par l’appréhension. La porte s’ouvrit, et un homme entra dans la chambre. Il s’approcha du lit, sans un mot, et la contempla pensivement. Tremblante, Agnès n’osa rien dire.
L’homme, de type méditerranéen, était vêtu d’un complet sombre, et portait une cravate complètement relâchée. Il adressa à Agnès un rictus entendu et entrouvrit sa veste pour tapoter un revolver glissé dans sa ceinture. Agnès se recroquevilla un peu plus sur elle-même, mais l’homme lui fit un geste apaisant. Il farfouilla dans une de ses poches et en ramena une petite clef avec laquelle il ouvrit les menottes. Il aida Agnès à se lever. Elle crut défaillir, tant sa tête se mit à tourner. Elle dut se rasseoir un instant sur le lit. Le malaise passé, l’homme la prit par un bras et l’emmena dans une salle de bain complètement délabrée.
D’un geste il lui montra le siège des cabinets et le lavabo, puis tira la porte et attendit dans le couloir. La pauvre Agnès sentit soudain monter en elle un besoin refoulé depuis des heures, et ne se fit pas prier pour en profiter.
Soulagée de ce côté-là, elle se passa les mains et le visage à l’eau froide, et attrapa un vieux chiffon pour s’essuyer. Puis, l’homme la raccompagna dans la chambre, et l’enferma à clef sans lui avoir remis les menottes. Elle en fut surprise. Elle fit le tour de la pièce. Mais l’homme réapparut une minute après, avec un verre de lait et une demi-baguette de pain. Il rapprocha la chaise du lit, et y posa la nourriture. Puis il fit signe à Agnès de s’asseoir sur le lit, et décrocha les menottes. Il s’apprêta à les lui repasser, mais elle, résista.
L’homme n’avait pas l’air de lui vouloir du mal, et elle remonta sa manche pour lui montrer son poignet meurtri. Il fit une grimace suivie d’un nouveau rictus, qu’Agnès prit pour un sourire avorté. Il lui prit l’autre bras, qu’il accrocha au montant opposé du lit. Il serra moins le bracelet autour de son poignet, et elle lui en fut reconnaissante.
Après ça, l’homme disparut, toujours sans un mot. Agnès se sentit un peu soulagée. Si on lui donnait à manger, c’était qu’on ne voulait pas forcément la tuer. Elle espéra que José bénéficierait du même traitement, faute de mieux. A sa montre, elle vit qu’il était huit heures. La journée commençait. Ses parents et Michel devaient être morts d’inquiétude. La police avait peut-être commencé des recherches. Mais ils n’avaient aucun moyen de les retrouver, elle ou José. Cher José! Où était-il à cet instant? Etait-il aussi dans cette maison? Et dans quel état? Le pain et le lait lui firent du bien, et la digestion la réchauffa un peu. Elle s’assit en tailleur, à la tête du lit, et attendit.

Lorsque Michel s’éveilla, chez lui, vers les six heures du matin, il fut surpris de se retrouver sur un des canapés du salon. Il avait eu un sommeil agité et se sentait vaseux. Quelqu’un avait étendu sur lui une couverture de laine, et il avait un peu trop chaud. D’ailleurs, il n’était pas seul dans le salon. Ses parents et Elisabeth étaient là, Ainsi que son oncle Antoine. Tante Nicole avait dû retourner chez eux pour s’occuper de Cécile et de Fanfan. Il se leva.
---Comment te sens-tu, mon grand? Demanda sa mère.
---Un peu flagada, M’man. Exceptionnellement, je boirais bien un café pour me remettre les idées en place.
---Je vais te faire un grand café au lait, ce sera plus reconstituant.
---Merci, M’man. Il y a du nouveau?
---Non, mon chéri. Mais le quartier est bouclé, là-bas, et les gangsters ne peuvent pas en sortir.
Michel alla boire son café au lait dans la cuisine, et il y ajouta une tartine beurrée, pour faire bonne mesure. Son père vint le retrouver.
---Michel, je pars dans dix minutes au Vésinet, tu viens avec moi?
---Evidemment, P’pa. Je suis responsable de la disparition de ma soeur, et je veux participer aux recherches.
---Tu n’as pas le droit de dire ça, Michel, répliqua sa mère. Agnès a été victime d’un malheureux concours de circonstances, et tu n’y es pour rien.
---N’empêche que si elle est tuée, je ne pourrai pas lui survivre, Maman. Je ne veux pas avoir ce poids sur la conscience toute ma vie.
Anne Mourier regarda son mari, désemparée. Celui-ci lui fit un signe d’impuissance et de fatalisme, et quitta la pièce.

Lorsqu’ils s’en allèrent, un officier de police resta dans l’appartement avec Mme Mourier, ainsi qu’une équipe technique de la préfecture, chargée d’enregistrer et de rechercher l’origine des communications téléphoniques.
M. Mourier laissa sa voiture, et Michel et lui montèrent dans celle d’un autre policier, chargé de s’occuper d’eux.

Au Vésinet, dans le petit café, la vie avait repris son cours normal. La patronne accueillit Michel et son père avec gentillesse, et leur offrit un café. Michel fut soulagé de voir que Marc Gaubert et toute la patrouille scoute étaient au rendez-vous. Les policiers avaient maintenant leur quartier général dans un gros fourgon banalisé, et avaient déserté le petit bar. Néanmoins, le Commissaire de police vint saluer Michel et son père. Il fut surpris de voir tous ces scouts, en tenue, à une heure aussi matinale, dans un bistrot. Michel expliqua:
C’est moi qui leur ai demandé de venir, Monsieur le Commissaire. Ils vont aller se promener dans le quartier, pour faire une quête au profit d’une oeuvre, ce qui leur ouvrira les portes de ces grandes propriétés, en toute innocence, et leur permettra de mener une enquête discrète.
---Voilà qui est bien pensé, mon garçon. En plus, je vois que tes troupes sont à pied d’oeuvre, et prêtes à y aller. J’aimerais bien que mes hommes soient aussi motivés, quelquefois!
Au bar, deux inspecteurs plongèrent leur nez dans leur café, en attendant la fin des commentaires.
---Cependant, reprit le Commissaire, ça m’ennuie un peu de vous laisser faire cette enquête. Nous avons affaire à des kidnappeurs, et donc à des gens prêts à tuer, si les circonstances les y poussent.
---Nous ne prendrons pas de risques Monsieur le Commissaire. Du reste, qui pourrait avoir l’ombre d’un soupçon? Pas même le gangster le plus endurci. Au pire, ils ne nous ouvriront pas leur porte. Mais ce sera quand même un indice! Et comme nous sommes tous reliés, par talkie-walkie, à notre chef de Patrouille, qui restera avec vous, vous serez immédiatement informé de tout.
---Jeune homme, dit le Commissaire, après une telle argumentation je me vois contraint d’accepter votre proposition. C’est d’accord. Vous pouvez y aller. Je fais immédiatement informer mes hommes, en poste dans le secteur, de votre action, avec ordre de vous surveiller de loin et de vous protéger.
---Merci, Monsieur le Commissaire.

Marc Gaubert réunit la patrouille un peu plus loin, et après quelques essais de communication radio, donna les dernières consignes.
---Les gars, c’est comme un super jeu de piste, mais avec, à la clef, la vie de José Aguilon et de la soeur de Michel, Agnès, que vous connaissez tous. Soyez hyper prudents, et annoncez toujours à l’avance l’adresse de la propriété où vous allez sonner. OK? On y va ...
Les garçons se séparèrent en quatre équipes de deux: Bernard et Michel, Philippe et Claude (presque guéri de la rougeole), Christophe et Fabien, et Joël et Yannick. Chaque équipe visita, une à une, un certain nombre de propriétés, dans le périmètre défini pour les recherches. Les scouts, nantis de leurs troncs de quêteurs, récoltèrent un peu d’argent, mais ne constatèrent rien d’anormal, là où ils purent pénétrer. En fin de matinée, les équipes revinrent bredouilles, l’une après l’autre. La dernière à l’oeuvre était celle de Joël Besson et Yannick Lebeau, à laquelle il ne restait plus qu’une visite à faire.
Les deux garçons sonnèrent à la grille d’une propriété. Un interphone crachota, dans un des piliers du portail.
---Oui? Fit une voix de femme.
---Ce sont les Scouts de France, Madame. Nous récoltons des fonds pour notre troupe jumelle, en Afrique.
---Je vous ouvre. Poussez le portail.
Il y eut un grésillement, suivi d’un déclic. Joël poussa le lourd battant de métal et les deux garçons se retrouvèrent dans un jardin paysager des plus élégants. Une femme, d’allure distinguée, se tenait sur le perron d’une somptueuse demeure.
---Par ici, les garçons!
Ils gravirent les quelques marches du perron.
---Bonjour, Madame.
---Bonjour, jeunes gens. Figurez-vous que mon mari a été scout dans sa jeunesse, et qu’il en a gardé de très bons souvenirs. Aujourd’hui, il travaille beaucoup, et il a de grosses responsabilités. Mais il m’a toujours dit de faire bon accueil aux scouts, comme si c’était lui, enfant, qui venait frapper à la porte. Alors, voici un billet de deux cents francs. Ce sera notre participation à votre action.
---Oh! Merci beaucoup, Madame. C’est très généreux de votre part.
---Mais non, c’est peu de choses. Voulez-vous boire un chocolat, pour vous remonter un peu? Il ne fait pas bien chaud.
---Non, merci Madame. Il est presque midi, et nous devons rejoindre notre patrouille.
A ce moment, un chat sauta sur le perron, et s’approcha du groupe.
---Tiens voilà notre petite sauvageonne, remarqua la dame.
---Elle est à vous? Demanda Yannick.
---Non, répondit-elle, en prenant l’animal dans ses bras. C’est une petite chatte de gouttière, mais très affectueuse. Je lui donne régulièrement à manger. Elle était grosse, il n’y a pas longtemps encore, et elle a dû faire ses petits dans un coin. Mais qui donc a pu lui entortiller ces bouts de laines et de rubans, de la sorte?
La femme reposa la chatte à terre et entreprit de lui ôter cet étrange déguisement.
---C’est drôle, dit Joël, il y a un morceau de papier roulé attaché aux morceaux de laine. 
Par curiosité, il défit les noeuds, puis fit glisser le mince cylindre de papier. Il le déroula et découvrit le message écrit à l’intérieur.
---Regarde çà, Yannick, c’est incroyable! On dirait un message de José.
---Tu as raison, Jojo, c’est très sérieux. Nous devons rapporter ce message immédiatement. Excusez-nous, Madame, nous devons partir. Merci encore, et bonjour à votre mari.
---Je n’y manquerai pas. Au revoir, les enfants! Fit-elle, intriguée par leur réaction.
Dans la rue, les deux garçons se mirent à courir comme des dératés, jusqu’au fourgon des autorités de police. Ils y arrivèrent, haletants, et tendirent le message au commissaire, en personne.

Un quart d’heure plus tard, l’étau s’était resserré sur la propriété que José avait décrite dans son message. La police n’avait eu aucun mal à l’identifier, car elle était une des rares, du quartier, à être inoccupée depuis plusieurs années.
Des renforts de police avaient été demandés à la préfecture, et on attendait l’arrivée d’une équipe du G.I.G.N (Groupe d’Intervention de la Gendarmerie Nationale).

Dans sa cave, José broyait du noir, et son moral était tombé au plus bas. De longues heures s’étaient écoulées depuis qu’il avait envoyé la chatte en mission. Elle était revenue une fois, pour allaiter ses petits. Il l’avait laissé faire un moment, puis l’avait de nouveau contrainte à aller faire un tour pour lui. Depuis, plus de nouvelles. Il avait entendu du bruit dans la maison, mais personne ne s’était occupé de lui. Il avait froid et faim, et commençait à perdre espoir. Il se mit à tambouriner violemment sur la porte métallique. Ses coups résonnèrent dans toute la maison. Quelques instants plus tard, des pas se firent entendre, de l’autre côté de la porte qu’un homme ouvrit brutalement.
L’homme tenait un revolver, dont il menaça José. De l’autre main, il lui lança une demi-baguette de pain, et sortit à reculons. Il tira la porte à lui et la verrouilla.
José examina le morceau de pain d’un air méfiant. Il le sentit pour détecter une odeur anormale, et commença à le manger lentement. Le goût lui en parut naturel. Il s’assit sur la chaise, et la longue attente reprit.
Plus tard, la petite chatte revint. Elle avait été libérée de son harnais, et il y vit un signe d’espoir. Il espéra qu’elle ne l’avait pas perdu dans des broussailles, et que ceux qui le lui avaient retiré avaient trouvé le message. Elle se glissa dans son carton, et ses chatons se précipitèrent sur elle comme des affamés.

Dans les rues, autour de la propriété, c’était la tension. Des policiers s’étaient postés sur les toits des propriétés voisines, et même dans les arbres, avec des jumelles et des carabines de précision. 
Le G.I.G.N s’apprêtait à donner l’assaut, bénéficiant ainsi de l’effet de surprise. La voiture noire n’était pas visible. Les gangsters l’avaient sûrement mise dans le garage. La maison ne présentait aucun signe visible d’occupation. Mais l’un des tireurs d’élite avait annoncé, par radio, qu’il venait d’apercevoir un homme, par une fenêtre dont un des volets manquait.
Michel et son père étaient aux côtés du commissaire de police. Celui-ci continuait de donner des ordres pour la mise en place d’un système de sécurité impressionnant.

Déprimée, Agnès se laissait aller de l’espoir au désespoir. Le fait de ne rien connaître de la situation dans laquelle elle était plongée, la rendait plus dure encore à supporter. Elle avait finalement sombré dans une neurasthénie protectrice.
Soudain, il y eut du bruit et des voix dans la maison, et l’homme du matin fit irruption dans la pièce. Rapidement, il retira du lit le bracelet des menottes, et relia les deux poignets d’Agnès, dans son dos. Puis il l’entraîna hors de la chambre, et lui fit descendre un escalier. En bas, il la confia à deux autres hommes qui attendaient dans la cuisine. L’un d’eux s’exprima dans un très mauvais Français. Il lui fit comprendre qu’elle n’aurait pas de problème si elle se tenait tranquille.
A ce moment, un téléphone portable, posé sur la table, se mit à sonner. Un des hommes prit la communication. L’homme parlait espagnol. Agnès l’étudiait en seconde langue, et le reconnut parfaitement. Mais l’homme parlait vite, et elle ne put saisir que quelques mots. Le mot « policia » revint plusieurs fois dans la conversation. Puis, l’homme coupa la communication et donna un ordre à l’un de ses complices. Celui-ci se précipita dans le couloir et une porte claqua.
Dehors, un bourdonnement se fit entendre, et l’homme au téléphone se leva. Il semblait très nerveux. Le bourdonnement se fit plus présent. Cela devint un véritable vrombissement, et Agnès comprit alors ce que c’était. L’homme du matin la prit par un bras, et la fit passer dans le couloir, tandis que l’homme au téléphone allait ouvrir la porte d’entrée. Puis, les deux hommes sortirent leurs armes et, chacun la tenant par un bras, se ruèrent à l’extérieur de la maison, où venait d’atterrir un hélicoptère. Dans le bruit assourdissant de la turbine, le trio monta à bord de l’appareil, où l’on jeta Agnès sur une banquette. Quelques secondes après, on jeta, aussi délicatement, José, sur la même banquette, et le troisième homme se hissa dans l’hélicoptère. Enfin, la porte refermée, le bruit s’intensifia et l’appareil s’éleva lentement.

 

            Chapitre 7

            Les oiseaux quittent le nid.

Lorsque Michel entendit et vit s’approcher l’hélicoptère, il crut tout d’abord qu’il s’agissait d’un appareil de la gendarmerie. Mais à l’agitation qui s’ensuivit parmi les forces de l’ordre, il comprit qu’il y avait un problème.
L’ordre d’assaut du G.I.G.N, qui venait d’être donné, fut immédiatement annulé, et l’on vit les hommes se retirer en hâte de la propriété, qu’ils avaient commencé à investir.
Le commissaire se mit à vociférer des ordres, par radio, en toutes directions, et à s’énerver sérieusement.
---Ah! Les vaches! Ils nous ont eus comme des débutants, dit-il à M. Mourier. Il nous est impossible d’intervenir, maintenant, sans risquer la vie des otages. Ce que le père de Michel approuva entièrement.
Le Commandant de gendarmerie intervint:
---Je viens d’appeler le ministère, pour que des ordres soient donnés à l’aviation civile, de les faire suivre sur leurs radars. Avec un peu de chance, ils parviendront encore à les détecter et à les garder sous surveillance. C’est le seul moyen qui nous reste de connaître leur destination.
Michel n’en revenait pas. Personne n’avait prévu ce « grain de sable ».
Avoir toute la puissance de l’armée et de la police nationale, et se faire ridiculiser de la sorte. C’était un peu fort! Dieu seul savait, maintenant, vers quelle destination s’étaient envolés Agnès et José. Mais quel bonheur de les savoir toujours en vie. Les gendarmes les avaient parfaitement reconnus, au moment de leur transfert à bord de l’hélicoptère.
Le commissaire s’adressa à M. Mourier:
---Cher monsieur, je suis extrêmement embarrassé par ce qui vient de se produire, et je ne puis qu’admettre notre échec. Cependant, nous savons que votre fille et son compagnon sont en bonne santé, et c’est déjà un point important. Souhaitons qu’ils le resteront longtemps. Pour moi, l’opération se termine là. C’est au niveau national que ça va se jouer, maintenant. Je ne puis que vous recommander de rentrer chez vous, en attendant des nouvelles. Je conçois votre amertume, mais ne perdez pas espoir.
Les deux hommes se saluèrent, et l’on fit monter Michel et son père dans un véhicule qui les ramena chez eux.
La nouvelle fut pénible à annoncer à sa mère et à Elisabeth, mais Michel fit son possible pour les réconforter, avec l’aide de son père.
Dans un coin du salon, un officier de police et deux hommes des services techniques assuraient une permanence discrète, à côté du téléphone.


Quand José, menottes aux poignets, fut propulsé énergiquement dans l’hélicoptère et vint s’affaler sur Agnès, elle encaissa le choc, et son visage s’éclaira, en reconnaissant son ami. Comme retrouvailles, on aurait pu trouver mieux, se dit-elle. Mais personne n’avait songé à leur demander leur avis. 
José se redressa tant bien que mal sur la banquette (essayez un peu de vous redresser dans un hélicoptère en mouvement, avec les mains attachées dans le dos!), la dévisagea et lui sourit, surpris.
---Que fais-tu là, Agnès?
---J’ai essayé de te venir en aide, lorsque ces hommes t’ont assailli devant le magasin de ta mère, mais ça n’a pas marché très fort.
---Et moi qui croyais que tu avais pu avertir la police et prévenir ma mère! Mais dans ce cas, personne ne sait que nous avons été enlevés. On ne nous retrouvera jamais!
---Peut-être pas. Avant l’arrivée de l’hélicoptère j’ai entendu une conversation téléphonique, de l’un des hommes, et le mot « policia » revenait souvent.
---Peut-être qu’un témoin a prévenu les autorités, et que des recherches sont en cours. Comment te sens-tu? Pas trop de bobo?
---Non, ça va, dit-elle. Et toi, pourquoi es-tu si sale, et qui t’a fait ces griffures au visage?
---Je ne sais pas. Je me suis réveillé à plat ventre, dans une cave dégoûtante où on a dû me jeter comme un paquet de linge sale.
---Ah! Les sauvages. Ce sont vraiment des brutes! Mais José, qui sont ces hommes? Et pourquoi nous ont-ils enlevés?
---Mais je n’en ai aucune idée, ma pauvre. J’ai passé des heures à tenter de répondre à ces questions. Et je ne vois aucune explication logique!
---Pourtant, José, il doit bien en exister une.
Un des hommes se retourna, et leur lança:
--- « Silencio! »
Ils continuèrent de parler à voix basse.
---Ce sont des Espagnols, dit Agnès, c’est ma deuxième langue, à l’école.
---Moi aussi, chuchota José. Mais ça n’explique rien.
Elle posa sa tête sur son épaule.
---J’ai beaucoup pensé à toi, José. J’ai passé des heures, attachée sur un lit crasseux, dans une chambre humide et froide. Je me demandais si on ne t’avait pas tué, ou fait du mal.
---Qui pourrait vouloir me tuer? Je ne connais pas beaucoup de gens, et je n’ai pas d’ennemi. En général, je m’entends bien avec tout le monde. Il faut quand même avoir des motifs sérieux pour assassiner quelqu’un, à moins d’être fou.
---Il y a peut-être un fou qui t’en veut.
---Je ne sais pas quoi te dire, Agnès. Moi aussi, j’ai pensé à toi. Mais je ne te savais pas captive de ces énergumènes.

Ils restèrent longtemps ainsi, tête contre tête. L’hélicoptère poursuivait sa route. Il accomplit un virage assez incliné, et les deux enfants purent voir, un instant, un paysage de banlieue pavillonnaire. Puis, ce fut encore le ronron régulier du moteur.
Soudain, José se redressa. Par la baie vitrée, il vit que l’appareil volait à très basse altitude, et à grande vitesse.
---Ils doivent essayer d’échapper aux radars, dit-il à Agnès.
Puis il aperçut un grand espace dégagé, avec de grands bâtiments, le long d’un fleuve (peut-être la Seine?): Un aérodrome.
---On va atterrir, chuchota-t-il à sa compagne.
---Tu crois?
---Regarde.
Agnès avait un peu mal au coeur, mais elle fit un effort pour se redresser, et regarder à l’extérieur. Il lui sembla, en effet, que l’appareil faisait une descente et une approche rapides, vers l’aérodrome. Deux minutes après, il se posait sur la piste, à côté d’un avion de tourisme.
Tout se passa très vite. Les trois hommes et les deux enfants prirent place à bord de l’avion, qui décolla aussitôt. Agnès et José échangèrent un regard interrogateur et inquiet. Où les emmenait-on encore?
---José, Comment dit-on « Où est-ce qu’on va? » en espagnol.
---Euuuuh, « donde vamos ».
--- Merci. « Señores, por favor? » (Messieurs, s’il vous plaît).
L’un des hommes se retourna. 
--- « Que quieres, chica? » (que veux-tu, petite?).
--- « Donde vamos? »
L’homme sourit, et les deux autres ricanèrent bêtement.
--- « A otro lugar », répondit-il.
---Tu as compris? Lui demanda José.
---Non!
---Il t’a répondu: « Ailleurs ».
---Avec ça, on est fixé! Maugréa-t-elle.
L’avion quitta la piste très rapidement, et vola longtemps à très basse altitude.
---Ils cherchent toujours à éviter les radars, dit José. Il est trois heures de l’après-midi, et si je me réfère à la position du soleil, nous volons droit vers l’ouest. Direction la Bretagne.
Agnès pensa à Kerzuirec, la maison de vacances familiale.
---Nous avons une belle maison, là-bas. Il faudra que tu viennes y passer des vacances avec nous. Je te ferai visiter « nos » souterrains, et nous irons nous promener sur la plage, et nous y baigner en été, rien que toi et moi...
---Ce sera avec plaisir, si nous parvenons un jour à fausser compagnie à ces épouvantails.
Puis ils s’installèrent le plus commodément, l’un contre l’autre, en attendant. Ils échangèrent encore quelques mots, et s’assoupirent, bercés par le bruit du moteur.

Plusieurs heures passèrent. Agnès ouvrit un oeil. La nuit était tombée et l’avion volait toujours. Une petite lampe de plafonnier diffusait une faible lueur, à l’intérieur de l’habitacle. Elle se tortilla pour libérer ses bras complètement ankylosés par le poids de son corps. Elle frotta ses bras dans son dos, pour rétablir la circulation du sang. Les gangsters étaient plus ou moins endormis, à l’exception du pilote. José dormait comme un bébé, la tête appuyée sur la cloison. Agnès le contempla amoureusement, et eut envie de le réveiller pour lui dire des mots tendres. Mais elle se raisonna. Il avait sûrement plus besoin d’heures de sommeil que de déclarations maladroites.
Pourtant, il dut sentir le poids de son regard et, qui sait, l’appel de son coeur, car il ouvrit les yeux et les plongea dans les siens. Puis il lui sourit, comme s’il venait au monde pour la première fois. Comme elle, il fit des mouvements de bras, dans son dos, afin d’activer le flux sanguin dans ses vaisseaux. Il jeta un coup d’oeil à l’extérieur de l’avion. Celui-ci volait maintenant à une altitude assez élevée. Il ne put apercevoir de lumière au sol. Cela l’étonna. Sa montre indiquait dix heures.
---C’est incroyable, dit-il à Agnès, nous volons depuis sept heures. A deux cents kilomètres-heure, nous avons fait mille quatre cents kilomètres. Ce genre d’avion ne me semble pas avoir une telle autonomie.
---Ils ont peut-être fait le plein pendant que nous dormions.
---Oui, c’est sans doute ce qui s’est passé. Nous avons dormi cinq ou six heures, et nous étions tellement fatigués, que nous ne nous sommes aperçus de rien.
Le pilote se tourna un instant vers eux, mais il ne dit rien, et reprit ses occupations. Les deux jeunes captifs s’installèrent de nouveau pour tromper l’attente. Agnès se blottit tant bien que mal contre José, et posa sa tête sur son épaule. Le garçon se tourna doucement vers elle, et posa son visage sur ses cheveux. Malgré la fatigue et la détention dans une maison moisie et repoussante de saleté, elle sentait encore bon. Une odeur fraîche de shampooing et d’eau de toilette.
Il pensa qu’elle avait pris un risque énorme, en se jetant à son secours, et qu’elle le payait à présent. C’était à cause de lui qu’elle était prisonnière de ces escogriffes, et peut-être en danger de mort. Il ne pourrait jamais rembourser sa dette envers elle, autrement qu’en lui offrant sa propre vie. Contrairement à ce qu’il avait pensé, elle ne sortait pas de l’enfance, mais s’était comportée comme une femme et en assumait les conséquences. Il posa ses lèvres sur ses cheveux et ferma les yeux. Ils somnolèrent ainsi pendant une heure ou deux, et furent brutalement réveillés par une violente explosion. Agnès poussa un cri de panique, tandis que José faisait le point de la situation. La verrière était recouverte d’eau, qui ruisselait vivement vers l’arrière de l’appareil, et le ciel était zébré d’éclairs éblouissants.
---N’aie pas peur, dit-il à Agnès. Ce n’est qu’un orage.
---Et si un éclair touche l’avion?
---Il y a très peu de risques.
L’avion se mit alors à trépider et à subir de violentes secousses. Agnès devint très pâle, et José commença à s’inquiéter sérieusement. Mais le pilote se tourna vers eux, avec un sourire rassurant, et leur dit:
--- « No hay peligro! ».
---Qu’est-ce qu’il a dit? Demanda Agnès.
---Je crois que ça signifie qu’il n’y a pas de danger.
---Ah! Ben, je préfère! Je n’aime pas beaucoup quand ça se met à danser dans tous les sens.
---Moi non plus, mais nous avons traversé une zone de turbulences due à l’orage.
Aussitôt, l’avion se remit à faire des montagnes russes, au grand désespoir d’Agnès, qui commençait à avoir des nausées et des spasmes douloureux. Les turbulences se firent si violentes, et les trous d’air si profond, qu’à un moment, Agnès décolla de la banquette pour aller se cogner la tête au plafond et retomba sur le plancher, inanimée. Le coeur de José se glaça, en ne la voyant pas réagir, et il se laissa glisser à côté d’elle, pour essayer de la ranimer. Il l’ausculta, mais le bruit continu du tonnerre ne lui permit pas d’entendre les battements de son coeur. Il approcha son visage du sien, et sentit, sur sa joue, un léger souffle en provenance de ses narines.
Pendant ce temps, le pilote avait mis l’avion en piqué pour lui faire perdre de l’altitude. Puis, il lui fit reprendre son assiette, et le stabilisa dans une zone de moindre turbulence. En se relevant, José examina le tableau de bord de l’appareil et, sans être un spécialiste, estima qu’il était pourvu d’équipements électroniques assez sophistiqués. Ce qui le rassura un peu. Avec les mains liées dans le dos, il ne pouvait pas s’occuper d’Agnès et interpella les bandits. Le pilote se retourna et dit aux autres:
--- « No esta bién la niña! » (la petite est malade!).
L’un d’eux daigna se lever et souleva Agnès pour l’asseoir dans un coin de la banquette. José était un peu agacé de voir ce macaque poser les mains sur elle, mais il se dit que c’était pour la bonne cause. C’était peut-être la première fois de sa vie que ce type faisait quelque chose de bien.
Puis il s’assit de nouveau à côté d’Agnès, pour l’empêcher de repartir au tapis, en cas de nouvelle turbulence. Il jeta un coup d’oeil par la vitre, et eut un choc. L’avion était sorti de la zone orageuse, et se trouvait à mille mètres d’altitude environ. Or, sous le clair de Lune scintillait une immense étendue d’eau. Cela n’était sûrement pas un lac. Donc, une mer ou un océan. Peut-être l’Atlantique?
L’avion poursuivit sa route un moment, dans le calme, et José aperçut des lumières, au loin. On approchait d’une terre. Laquelle? Sans doute l’Espagne. Les ravisseurs parlaient espagnol. Peu à peu, la terre approchait, et il commença à deviner des reliefs, dans la nuit claire. Songeur, il se demanda pourquoi des kidnappeurs les avaient enlevés, Agnès et lui, et pris des risques insensés pour les amener en Espagne (un fort beau pays, au demeurant), alors qu’aucun de leurs parents n’était en mesure de payer la moindre rançon. Tout cela intriguait José au plus haut point et, comme disait sa mère, c’était « plus fort que de jouer au bouchon ».
Agnès soupira. Il la regarda, guettant son réveil. Elle ouvrit enfin les yeux, et les referma aussitôt.
---Qu’est-ce qui m’est arrivé, José? Bredouilla-t-elle d’une voix traînante.
---Je crois que le plafond de l’avion t’est tombé dessus, dit-il.
---J’ai mal à la tête...
---Je comprends ça, ma puce. Courage, je crois qu’on est bientôt arrivés.
En effet, l’avion avait amorcé une lente descente, et commencé à réduire sa vitesse. Des arbres étaient visibles, en bas, et José chercha des yeux un aérodrome. Mais il n’y avait rien qui y ressemblât, dans le secteur. Pourtant, le pilote continuait de faire perdre de l’altitude à son appareil.
Soudain, ils furent au niveau des arbres. José aperçut en avant une rangée de phares, comme pour baliser une piste. Il dit à Agnès:
---Il ne va quand même pas atterrir dans un champ!
Ce qu’il fit pourtant, impeccablement. L’appareil s’immobilisa au bout du champ, et le pilote coupa le moteur. Dehors, une voiture attendait. Comme Sam Beckett, dans «Code Quantum», José dit:
---Oh, bravo!!

 

            Chapitre 8

            Un petit espoir.

Chez les Mourier commença une longue attente. Afin d’éviter des émotions inutiles à la famille, les policiers du service de repérage avaient coupé la sonnerie du téléphone. Ils filtraient toutes les communications, et ne passaient que celles qui présentaient un caractère d’urgence. La ligne devait rester libre la majeure partie du temps, autant pour les ravisseurs que pour les enfants. Une ligne supplémentaire avait été installée à l’usage des autorités de police.
A chaque sollicitation extérieure de la ligne familiale, un magnétophone se mettait automatiquement et silencieusement en marche. Au service des télécommunications, des techniciens recherchaient, sur ordinateur, le lieu de provenance de l’appel.
La ligne personnelle de Madame Siau avait été transférée chez les Mourier, et faisait l’objet de la même surveillance. De la sorte, elle n’avait pas été obligée de rester seule chez elle, à affronter ses angoisses de mère pour son enfant.
Ainsi, une cellule de crise s’était-elle réunie chez les parents d’Agnès, dans l’attente et l’espoir de nouvelles rassurantes. L’oncle Antoine, tante Nicole, Cécile et Fanfan s’étaient joints à eux. On était samedi, et les enfants n’avaient pas classe.
---Le plus terrible, dit Anne Mourier, la voix brisée, c’est ce sentiment d’impuissance que nous avons, face à des événements qui nous dépassent, et sur lesquels nous n’avons aucun pouvoir. Je fais confiance à la police, mais je voudrais tant faire quelque chose moi-même, pour ma fille chérie.
---Calme-toi, Anne, lui dit Nicole Rivière, avec douceur. Le temps peut faire bien des choses, et nous devons être patients. 
L’officier de permanence intervint.
---Nous venons d’avoir un appel de l’état-major de gendarmerie. Selon l’aviation civile, l’hélicoptère a été repéré par les radars, se dirigeant vers l’aérodrome de Cormeilles-en-Vexin. Mais pour une raison inconnue, ils l’ont perdu et tentent actuellement de le localiser de nouveau. Ce rapport date d’un quart d’heure. Je vous informe dès que j’ai du nouveau.
---Merci, Monsieur, dit Hugues Mourier.
---Bon, et bien je vais faire du thé et du café pour tout le monde, annonça Nicole Rivière, en se dirigeant vers la cuisine.
Les enfants s’étaient réunis dans la chambre d’Agnès, comme si cela eut pu la rapprocher d’eux. Cécile avait mis un peu de musique douce, en sourdine, et ils discutaient à voix basse. Elisabeth voulait comprendre, et elle fit faire à son frère, pour la troisième fois, le récit de la scène du rapt et de la poursuite qui s’en était ensuivi.
---En conclusion, dit Michel, la police a bien trouvé la limousine noire, dans une remise. Mais il s’agit d’un véhicule dont le vol a été déclaré très officiellement, voilà plus d’une semaine. Le propriétaire est un haut fonctionnaire, au-dessus de tout soupçon.
---Il existe des politiciens et des fonctionnaires véreux, ici comme ailleurs, objecta la jeune fille. Mais, plus que quiconque, leur position sociale les rend innocents, jusqu’à ce que la preuve de leur culpabilité ait été établie.
---De toute façon, fit remarquer Cécile, les bandits commettent toujours leurs méfaits à bord de voitures volées.
---C’est vrai! Plaida Fanfan. Je vois mal des gangsters utiliser leur propre voiture pour aller faire leur coup. Autant laisser une carte de visite!
Cette remarque pertinente, de leur plus jeune frère et cousin, les fit sourire et détendit l’atmosphère.
---Tu as raison, Fanfan, approuva Michel. Maintenant, nous devons prendre notre mal en patience, et prier pour qu’Agnès et José nous soient rendus en bonne santé, et le plus vite possible. En attendant, je propose que nous fassions une partie de Scrabble, pour nous changer les idées.
---Bonne idée, admit Elisabeth. Allons nous installer sur la table de la salle à manger, avec les parents. Il ne faut pas les laisser seuls.
Vingt minutes après le précédent message, le policier informa la famille que l’hélicoptère venait d’être annoncé en approche de l’aérodrome civil des Mureaux, dans les Yvelines. Fin du message.
---S’ils se posent là-bas, dit l’oncle Antoine, on va peut-être pouvoir les coincer.
---Oui, dit Anne Mourier, mais je ne serai rassurée que lorsque ma fille sera dans mes bras. Dieu sait comment pourra s’opérer l’arrestation des bandits, et si cela ne va pas tourner mal.
---Ne dramatisons pas, la calma son mari. Ne pense pas au pire, sinon tu ne vas pas tenir le coup. D’ailleurs, ça peut se passer de façon très calme et scientifique. Les policiers qui sont sur l’affaire sont de vrais professionnels de la libération d’otages, et font appel à des techniques hautement sophistiquées.
Anne Mourier regarda son mari d’un air reconnaissant, mais pas rassuré pour autant. Lui-même préféra changer de sujet.
Les enfants avaient entamé leur partie, et leur jeu prenait forme.

Vers huit heures, il y eut un nouveau message. L’hélicoptère avait bien atterri aux Mureaux, juste après un avion de tourisme, qui s’était posé sans autorisation. Les passagers de l’hélicoptère avaient pris place, en quelques secondes, à bord de l’avion, qui avait aussitôt décollé et mis le cap vers le nord. L’appareil ne portait aucun signe d’identification, et n’avait pas répondu aux injonctions de la tour de contrôle. L’hélicoptère était reparti, et avait complètement disparu des écrans radars. Quant à l’avion, aucune base ne l’avait « accroché », et la nuit était tombée. Il était difficile d’envoyer la chasse aérienne, du fait de la présence des enfants. Tous les centres de contrôle aérien de France avaient reçu des instructions exceptionnelles.

Tante Nicole alla préparer le dîner, car la nuit s’annonçait longue.
---Je ne pourrai rien avaler, lui dit sa belle-soeur.
---Toi qui répètes tout le temps, à tes enfants, que tout va mieux après un bon repas!
---Mais je n’avais jamais pensé me trouver un jour à contre-pied de mes propres convictions.
Hugues Mourier et Antoine Rivière avaient allumé le poste de télévision, et s’étaient assis dans les fauteuils. C’était l’heure des informations, et l’on parlait justement de « l’affaire du rapt de la rue de Lyon ». On vit des images du Vésinet et de l’aérodrome des Mureaux. Le journaliste fit un commentaire neutre, et souhaita à la famille que l’on retrouve les deux enfants disparus. Le reste de l’actualité leur parut inconsistant, et Hugues Mourier éteignit le téléviseur.
Elisabeth se leva et alla s’asseoir à côté de sa mère. Elle l’embrassa et lui murmura:
---Ne pleure pas, Maman.

On grignota du bout des dents les sandwiches et les quelques denrées qu’avait apportées tante Nicole, sur un plateau, tandis que les enfants commençaient une deuxième partie de Scrabble. 
A minuit, les enfants allèrent se coucher, et les parents s’installèrent dans les canapés et les fauteuils, pour affronter une nuit de somnolence. Il ne restait qu’un seul opérateur des services de police, prêt à réagir au moindre appel.


Les trois hommes firent descendre Agnès et José de l’avion, et les poussèrent dans la voiture qui attendait là. L’avion redécolla aussitôt, et disparut dans la nuit.
A sa montre, José avait lu qu’il était minuit. La voiture bringuebala une vingtaine de minutes, par des chemins creux, puis une petite route goudronnée, et attaqua un chemin de montagne, sur lequel elle roula une bonne demi-heure.
On arriva enfin, à travers bois, sur un plateau où se dressait une vieille ferme. La nuit ne permettait pas d’en voir davantage. On conduisit les enfants à l’intérieur. Une vieille femme s’affairait autour d’un fourneau à bois, à la lueur de deux lampes à pétrole, dans ce qu’ils devinèrent être la salle commune. On leur retira leurs menottes, et on les fit asseoir à table, sur un banc. L’un des ravisseurs avait sorti son arme, et la leur brandit ostensiblement. Le message était clair. La vieille femme apporta à chacun des enfants une assiette de soupe, une cuillère et un morceau de pain. Elle n’osa pas les regarder dans les yeux.
Un des gangsters fit un commentaire, en espagnol, et la femme lui répliqua d’un ton peu amène. Les enfants n’avaient pas compris, car la femme baragouinait un patois mâtiné d’espagnol. Mais l’échange de propos aigre-doux parut amuser les deux autres hommes, qui ricanèrent bêtement.
Affamés, les enfants se jetèrent sur leur soupe, dans laquelle ils trempèrent leur pain avec délice, comme ils n'eurent jamais cru le faire un jour. La soupe était bonne. La femme leur apporta quelques tranches de saucisson, ainsi que deux grands verres d’eau. Ils engloutirent le tout rapidement. Ce frugal repas achevé, un des hommes les invita à monter à sa suite par un petit escalier.
La femme se mit à l’invectiver et à lui tenir des propos véhéments. Ce qui fit encore rire ses comparses. L’homme rappela les enfants, et les entraîna à l’extérieur, suivis des deux autres, l’arme au poing. On leur montra une porte qui ouvrait sur un lieu reconnaissable entre tous, et Agnès y pénétra la première. Les trois hommes avaient l’air détendus, et bavardaient comme dans un salon, en faisant tournoyer leur arme dans leur main. Ce qui ne laissait pas d’inquiéter José. Puis, ce fut son tour, et tout le monde rentra dans la maison.
Ils reprirent le petit escalier, et arrivèrent dans une chambre à deux lits. On les fit allonger, et l’un des hommes leur remit les menottes à un seul poignet. Après quoi, il attrapa une chaîne fixée, par une extrémité, à un anneau dans le mur. Il la passa dans les bracelets libres de leurs menottes, et il cadenassa l’autre extrémité de la chaîne, à l’anneau du mur.
Puis, il éteignit la lampe à pétrole, quitta la chambre, et ferma la porte à clef.
---Tu es bien installée? Chuchota José.
---Ça pourrait être pire, soupira Agnès. Et toi?
---C’est mieux que dans la cave, et plus confortable que dans l’avion. Je me demande vraiment où nous sommes tombés.
---En Espagne, tu l’as dit toi-même.
---Mais dans quelle contrée? C’est sûrement un endroit très isolé. Tu as vu, ils n’ont même pas l’électricité.
---Oui. Excuse-moi, José, je suis épuisée et je m’en..dors...
---Bonne nuit, ma petite Agnès.
---...

Agnès s’éveilla la première. Elle avait dormi d’un profond sommeil, et se sentait un peu plus en forme. Dès qu’elle se mit à bouger, ses douleurs se réveillèrent également. Il lui restait de nombreuses contusions, des deux journées précédentes, et elle fit une grimace en se laissant retomber sur le lit. Elle consulta sa montre, qui lui annonça sept heures. Par les interstices des volets fermés, la lumière de l’aube commençait à filtrer dans la chambre.
Elle regarda José, qui dormait encore. Elle remarqua alors la chaîne qui les maintenait, attachés ensemble, à l’anneau du mur, et voulut y voir un symbole. La maison était silencieuse. La chambre était pauvre, mais arrangée avec goût, et les lits n’étaient pas plus mauvais que ceux d’un hôtel quelconque. Pour un peu, elle aurait pu se croire en vacances à la campagne, s’il n’y avait eu la chaîne d’acier.
José commença à remuer et à ronchonner, sur son lit. Il ouvrit les yeux, et resta immobile, quelques instants. Puis, il se tourna vers elle, et lui sourit.
---Salut, toi.
---Bonjour, dit-elle, en lui rendant son sourire.
---Je te sers ton petit déjeuner?
---Café au lait et croissants chauds, s’il vous plaît.
---Ça marche!
Et ils éclatèrent de rire. Cela leur fit du bien.
---Mon pauvre José, dit-elle, excuse-moi de t’avoir laissé tomber, hier soir, mais je n’ai vraiment pas pu résister au sommeil.
---Ne t’en fait pas, je n’ai pas tenu beaucoup plus longtemps. A part ça, je crois que nous en sommes toujours au même point. Il se redressa et s’assit au bord du lit, en examinant le décor de la pièce. Elle en fit autant. Moins d’un mètre séparait les deux lits, et de sa main libre il prit celle d’Agnès. Il la dévisagea longuement. Elle était si jolie!
---Tu sais, Agnès, je ne sais pas si c’est bien le moment ni le bon endroit, mais je voudrais te dire que je...
Mais il ne put achever sa phrase, car la clef tourna dans la serrure et la porte s’ouvrit vivement. L’un des gangsters, celui qui avait ramassé Agnès inconsciente dans l’avion, apparut.
---Ah! Ah! fit-il, intellectuellement.
Puis, il s’approcha du lit de José, sortit une petite clef de la poche de sa veste, et se pencha pour ouvrir le cadenas de la chaîne. Il la fit glisser dans les bracelets des menottes, qu’il laissa pendre à leur poignet. Il leur fit signe de descendre avec lui.
Dans la salle commune, la vieille femme accueillit les enfants gentiment, et se mit à vitupérer contre les hommes, en voyant les menottes suspendues à leurs poignets. Un des deux autres vint les leur retirer aussitôt.
La femme avait servi du café aux hommes, et avait préparé, à part, deux bols pour les enfants. Elle leur sourit et leur parla dans son patois. Ils comprirent qu’ils devaient s’asseoir là. Elle leur apporta une cafetière, un pot de lait, du sucre, du pain un peu rassis et une jatte de confiture.
--- « Come », dit-elle, gentiment (Mangez).
Ils ne se le firent pas dire deux fois.
Pendant qu’ils mangeaient, deux des hommes sortirent prendre l’air et discuter. Seul resta dans la pièce le porteur de la clef du cadenas, qui lisait un journal.
Après le petit déjeuner, ils se sentirent beaucoup mieux. Les courbatures d’Agnès étaient moins violentes, et elle massa son poignet endolori par les menottes, alourdies du poids de la chaîne. La femme la vit faire, s’approcha et lui prit la main pour examiner son poignet.
--- « Ay, pobrecita » (Oh, pauvre petite), s’apitoya-t-elle, en découvrant ses rougeurs.
--- « Que pasa? » (Qu’y a-t-il?), fit l’homme, en levant le nez de son journal.
--- « Nada, hombre » (Rien, homme), lui cracha-t-elle avec mépris.
Ce qui provoqua un de ces ricanements sonores et intelligents!
La femme alla farfouiller dans un placard, et en revint nantie d’une boite ronde. C’était une sorte d’onguent, comme on n’en fait plus chez nous, dont elle enduisit les ecchymoses d’Agnès. Puis, elle la massa longuement. Cela avait une odeur infecte, mais Agnès assura José que cela lui faisait le plus grand bien. Lorsqu’elle eut fini, elle porta la main meurtrie à sa bouche, et la baisa, comme on fait à un tout petit, pour faire passer un bobo. Puis, elle passa sa main dans les cheveux d’Agnès.
--- « Que bonita es! » (Qu’elle est jolie!), lança-t-elle familièrement à José.
--- « Si, Señora » (oui, Madame), approuva-t-il.
Puis, elle alla ranger sa boîte d’onguent, en marmonnant:
--- « Hombres malditos » (Maudits hommes). Mais l’autre ne l’entendit pas.
Elle rappela les deux hommes qui étaient dehors, et leur dit quelques mots. Ils conduisirent Agnès et José aux cabinets, comme la veille. Enfin, tout le monde rentra dans la maison, et l’homme à la clef posa son journal pour les reconduire dans la chambre. Pour plus de commodité, il les fit s’allonger sur leur lit et leur remit les menottes. Ensuite, il repassa le bout de la chaîne dans les bracelets libres, et se pencha au-dessus du lit de José, pour refermer le cadenas ouvert sur l’anneau mural.
Quand l’homme se releva, José reposa vivement sa main libre sur sa poitrine. Puis, le sordide individu quitta la chambre et ferma la porte à clef.
Les enfants restèrent un moment silencieux. Le coeur de José battait à tout rompre, et il attendit que son rythme cardiaque s’apaise.
Agnès avait été très touchée par la gentillesse de la vieille femme, et elle en fit part à son ami.
---Cette pauvre vieille doit subir des pressions, car elle n’a rien d’un gangster. De leur côté, ils semblent la respecter. Elle leur parle comme à des chiens. Il faut dire qu’ils le méritent.
---Tu as raison, Agnès. Te sens-tu en forme?
---Ça peut aller, pourquoi?
---Parce que nous allons peut-être avoir besoin de puiser dans nos réserves d’énergie, pour partir d’ici.
---Mais comment partir, José? Nous sommes enchaînés ici. Il nous faudrait des outils.
---J’AI un outil, ma belle.
---Ah, bon! Mais quoi? questionna-t-elle, en s’appuyant sur son coude.
---Ceci!
Et il ouvrit très lentement sa main vers elle, lui présentant une petite clef de laiton, qui se mit à briller doucement dans la pénombre de la pièce.
Elle s’écria, tout excitée:
---Tu lui as piqué la clef du cadenas?!!! C’est génial.
---Attention! Il va nous falloir jouer serré, la refroidit-il. Ces hommes sont sûrement payés pour nous garder ici, et pour nous tuer, si nous essayons de nous enfuir. Nous devons agir avec une extrême prudence. Nous avons une petite chance. Ne la gâchons pas.
---Tu as raison, José. Que proposes-tu?
---Nous allons commencer par analyser la situation. Dans cette maison, nous sommes six personnes, a priori. Les trois gangsters, la vieille femme et nous.
« Psychologie du gangster moyen: Il doit s’ennuyer ferme ici. Ils ont une voiture, et peuvent aller faire un tour au village voisin. Un seul suffira pour nous garder. Quant à cette brave femme, je ne crois pas qu’elle mettra beaucoup d’énergie à nous arrêter. Par contre, il faut que nous partions avant le repas de midi, sinon le type va monter ici, et il ne trouvera pas la clef dans sa poche. Il nous fouillera et la découvrira. Dans tous les cas, ils redoubleraient leur surveillance ».

            Suite :  EXT LP AGNES2