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Isabelle Odin: Mère de l'ombre

 

 

Chapitre 14

Noël approche. J'ai ramassé une rame de bois mort lors de ma dernière sortie avec mon frère dans la forêt. Il lui restait alors quelques feuilles colorées qui sont tombées depuis. Mais la branche est là. Je l'ai fichée dans une bouteille que j'ai enveloppée d'un papier. Je décide de me faire mon petit sapin à moi, coûte que coûte. Je n'ai pas le coeur à chanter ou à rire, mais je m'accroche désespérément à ne pas rendre la vie plus insupportable qu'elle ne l'est. Je me fabrique des petites joies à ma mesure, des petites choses personnelles qui me donnent l'impression d'être quand même quelqu'un. Je vais demander du papier aux soeurs, ou du bolduc, de quoi décorer mon arbre. Soeur Marie-Claire est enchantée de ma demande et me propose de faire la décoration du salon pour le réveillon. J'accepte. Nous sommes en 1972 et les formes artistiques sont plus orientées sur un modernisme sauvage, aux couleurs tranchées et aux formes géométriques. Je n'échappe pas à l'influence et je glane des rouleaux de carton vides, des boîtes carrées ou rectangulaires que j'habille de papier aux couleurs variées. J'entasse le tout d'une manière savante, afin d'ériger un ensemble qui me paraît équilibré. Il l'est d'ailleurs, mais cette exubérance artistique ne manque pas de déclencher des réactions parmi les pensionnaires. Je suis donc en but aux critiques et aux sarcasmes. N'entendant que les critiques, j'en suis toute chamboulée pendant plusieurs jours.

Une autre chose va me troubler profondément, beaucoup plus que ma pyramide de salon. Je reçois une lettre de Bob qui me dit :
- J'ai appris par ton cousin Patrice que tu étais enceinte et à Paris. Qu'en est-il vraiment ? Réponds-moi franchement.
Le ciel s'écroule sur ma tête. La tentation de lui dire la vérité est grande, mais je sais aussi qu'elle éteindrait pour toujours la petite lumière qui s'était allumée au bout de mon tunnel d'angoisse. Je laisse traîner ma réponse. Si près de ma délivrance ! Je ne sais toujours pas quand j'accouche exactement, mais je me suis fixée entre le quinze et le vingt janvier. Je lui réponds que l'accusation est trop grave pour que j'y réponde par lettre. Voilà, ça ne répond à rien du tout et je ne mens pas. Je lui dirais c'est sûr, mais plus tard, quand tout sera fini. Pourvu qu'il ne me pose pas d'autres questions. Sa lettre suivante me propose une rencontre, un week-end où il serait de passage. Je prétexte m'être engagée déjà pour un week-end avec des amis au bord de la mer, je ne peux pas me désister.

Juste avant les fêtes, je reçois une visite de ma soeur qui vient passer le réveillon chez ma grand-mère avec toute la famille. Elle me sort avec la 2CV qu'elle a récupéré à la mort de mon grand-père. Elle est gaie et m'entraîne dans les rues de Paris, ou mon gros ventre lui évitera une contre dense. J'avais prétexté ne pas pouvoir beaucoup marcher et le flic s'était laissé attendrir.
Je saurai vingt-sept ans plus tard que, le soir du réveillon, ma mère avait balancé à la figure de ma soeur une magnifique nappe brodée qui lui avait coûté alors un tiers de son salaire d'institutrice. Ma mère était contrariée de ma situation !

Cette fête de Noël sera la plus triste de toute mon existence. Il y a eu la messe, à laquelle je me suis sentie obligée de participer, puisque toutes les autres y allaient. J'étais mal dans la chapelle, la position debout m'était si pénible que je m'asseyais, même quand l'office ne le permettait pas. Il faisait un froid glacial et je me disais que j'allais bien attraper quelque chose. Nous chantâmes " Il est né le divin enfant ". Je ressentais les paroles comme une insulte, l'amertume m'envahit toute entière, c'était un pied de nez à ma détresse. Puis il y eu un réveillon. Ensuite la Supérieure avait prévu des jeux totalement inadaptés à notre situation : courses en sac, reptations sous des chaises et des tables, danses, bref tout ce qu'il nous était pénible de faire. Je finis par en rire, tellement c'était grotesque. Les filles renâclaient, malgré les encouragements autoritaires de la Supérieure. Les moins grosses jouèrent le jeu sous le regard des plus enceintes. Je n'attribuais pas d'intention méchante à la Supérieure, mais plutôt une parfaite ignorance de la connaissance de notre état et des impossibilités qui s'y rapportaient. Comment aurait-elle pu comprendre notre lourdeur à nous mouvoir, elle qui n'avait jamais porté d'enfant ? Là aussi, l'incohérence du monde religieux me sautait aux yeux. Il en allait de même pour les conseils donnés aux familles ou aux enfants, comment pouvait-on appréhender un problème qu'on n'avait pas vécu, dont on ne connaissait qu'une théorie fumeuse et des réponses stéréotypées, enfermées dans une morale unique qui excluait le plus souvent le côté humain des choses et des gens. J'en avais la preuve devant moi, à petite échelle.

Je fus soulagée de remonter dans ma chambre. Les escaliers me devenaient de plus en plus durs, et je devais m'arrêter souvent pour atteindre le sommet de mes deux étages. Ma chambre devenait un oasis souriant, après la traversée en hauteur du désert de la maison.
Je commençais à décompter les jours sur les prévisions que j'avais faites. Le bébé bougeait moins. Dans trois semaines, ça serait fini, il y avait encore l'accouchement à passer, et là, j'étais prise de panique. J'étais allée voir les post-natales, une fois, dans le pavillon du fond. Je les connaissais toutes, étant dans la maison depuis presque six mois. J'avais vu leur bébé, et je ressentais une bizarrerie à les voir à l'extérieur, ainsi, agitant leurs bras et leur jambes. Leurs mamans les grondaient gentiment ou les cajolaient. Ça sentait le lait et les produits de toilette pour nourrisson. Ça ne représentait pas grand-chose pour moi. J'y attachais la vision précédente que j'avais des bébés. C'était des bébés avec leurs mères, la maternité vue sous cet angle était une suite de gestes tendres ou répressifs à l'égard d'une petite chose qui s'agitait. Je ne ressentais rien de la sorte, sinon en négatif. Je n'étais pas digne de pouvoir faire ça pour mon bébé, je ne pouvais pas l'aimer parce que j'étais trop jeune, pas consciente de ce qu'était un enfant. Il lui fallait de vrais parents, moi je ne l'étais pas et je ne m'autorisais aucun droit à l'aimer.

J'avais profité de ma visite pour demander des renseignements sur l'accouchement. Je n'en étais pas ressortie plus avancée. Certaines avaient beaucoup souffert, d'autres moins, certaines, nombreuses avaient subit une épisiotomie qui les faisait encore souffrir. Les durées d'accouchement avaient été variables, donc je n'avais aucune certitude qui puit me rassurer.

Je bougeais de moins en moins. Le poids et le volume de mon bébé m'avaient fait renoncer à me laver les pieds dans le lavabo, et j'avais ressorti le petit bidet à cet usage. Le jour de l'an passa, sans autre festivité. J'avançais inexorablement à reculons dans ce mois de janvier 1973. L'imminence de mon accouchement me paniquait complètement. Dominique était toujours là et j'allais la laisser toute seule bientôt. Le 22 janvier arriva, c'était le jour de mon anniversaire. Triste anniversaire. Je m'étais dit que l'enfant arriverait peut-être ce jour là, mais non.

24 janvier 1973, dix-huit heures. Je sors de la bibliothèque. Je sens quelque chose d'anormal et d'humide. Je suis inquiète et monte tout droit à ma chambre.
- Ça n'a pas l'air d'aller, Elisa, me lance une fille qui tricote dans le couloir.
- Non, mais ne dit rien aux soeurs, je crois que ça commence, et j'ai pas envie de partir maintenant. Tu jures, hein ? Tu dis rien ?
- Bon, bon, ne t'inquiètes pas, mais ne va pas accoucher dans ta chambre toute seule !

Une petite douleur me pique le ventre à mi-escalier. Ça y est, j'en suis sûre, c'est ça. Je m'examine en arrivant, j'ai perdu le bouchon muqueux et un peu d'eau. J'ai peur, je me crispe. Je m'allonge sur mon lit et m'applique à ressentir ce qui se passe dans mon corps. A nouveau une douleur, plus forte, plus présente. Je repasse dans ma tête tout ce que j'ai pu glaner. C'est de plus en plus fort et de plus en plus rapproché, et ma mère m'a dit : " Ça fait mal un peu plus que les douleurs de règles. " Moi, je trouve que ça fait déjà très mal. A dix-neuf heures quinze, on frappe à ma porte, c'est Soeur Marie-Claire :
- Alors Elisa, vous avez oublié l'heure du repas ?
- Non, mais j'ai pas très faim, j'ai bien goûté, alors vous savez...
Elle me regarde d'un air soupçonneux :
- Vous êtes sûre que ça va ? Vous êtes très pâle, vous ne seriez pas en train d'accoucher par hasard ?
- Non, non, je vais très bien. Je suis fatiguée c'est tout, et je n'ai pas faim. Ne vous inquiétez pas, je vais me coucher, ça ira mieux demain.
Elle repart en me disant que si ça n'allait pas, elle était à côté cette nuit.

Je m'assoupis un peu, mais à neuf heures, la violence d'une contraction me réveille, j'en pleure. A partir de ce moment-là, je ne dormirais plus. Toute la nuit, les contractions me taraudent le ventre et les reins, j'ai dépassé depuis longtemps l'intensité des douleurs des règles, mais je ne me résous pas à prévenir les soeurs. Je me lève et prépare ma valise. Elle ne contient pas de layette.
- Vous n'en aurez pas besoin, on fournit tout, avait dit Madame M.
J'attends jusqu'à sept heures. Je frappe à la porte de Soeur Marie-Claire et lui demande de prévenir la Supérieure. Je lis la peine et l'inquiétude sur le visage de ma voisine de chambre. Elle m'aimait bien je crois.
Elle remonte me chercher avec ma valise et m'accompagne dans le parloir.
La Supérieure arrive :
- Allez, mon petit, du courage, ça va bien se passer. Un taxi va vous conduire à la clinique. Nous l'avons appelé, il va arriver d'un moment à l'autre. Je vous dis au revoir, même adieu, puisque vous ne reviendrez jamais ici.
Je regarde Soeur Marie-Claire, j'ai peur, tellement peur de ce qui m'attend.
- Vous viendrez me voir là bas ? Dites, vous viendrez ?
- Vous savez que je ne peux pas le faire pour les accouchements sous X. Nous n'avons pas le droit... Sinon, je serais bien venue.
- Vous avez prévenu ma mère ? Elle avait dit qu'il fallait la prévenir.
Je sais bien que j'aurai accouché avant qu'elle n'arrive. Pourquoi n'est-elle pas là, j'aurais tellement besoin d'elle, j'ai tellement peur, tellement mal !
Le taxi arrive et je monte dedans. Je suis seule, toute seule. Ma poitrine est gonflée de sanglots qui ne sortent pas. Je dois faire bonne figure, je vais avoir un bébé, je dois avoir l'air contente. Nous roulons, le chauffeur essaie de me parler mais je n'ai pas envie je demande juste :
- C'est loin, Antony ?
- Non, non, dans un quart d'heure vingt minutes nous serons arrivés. Ça va aller jusque là ? Vous n'allez pas accoucher avant au moins ?
- Non.
La ville défile, mais je ne la vois pas. Tout m'est indifférent, sauf ces douleurs qui me déchirent depuis la veille. Je me dis qu'en ayant attendu ainsi, je vais arriver et accoucher directement.
Le taxi s'arrête, nous sommes arrivés. Je descends péniblement de la voiture, je regarde rapidement le bâtiment. Ça ne ressemble pas à une clinique mais plutôt à un grand pavillon. Une entrée vitrée et un petit hall semblent pourtant justifier son activité. Je me pose plein de questions qui me semblent idiotes : qu'est-ce que je dois dire ? Ils ne me connaissent pas, comment vont-ils savoir qui je suis ? Et puis, ils vont peut-être me refuser ? Et est-ce qu'ils savent pour l'accouchement sous X... ?
Je me présente au guichet et je dis que je vais accoucher à la femme qui m'accueille.
- Qui êtes vous ? Quel est votre médecin ? Qui avez vous vu ?
Qui je suis, ici ? Isabelle ou Elisa ? C'est secret ou ça ne l'est pas ? Je n'ai vu personne, je n'ai pas de médecin.
J'opte pour une solution intermédiaire:
- Je viens de l'Oeuvre Sainte-Thérèse. Je m'appelle Elisa et je ne suis jamais venue ici.
- Ah, je vois !
Elle me regarde avec hauteur et mépris.
- Asseyez vous là, on va venir vous chercher.
Et elle quitte son guichet.
J'attends quelques minutes et une femme brune, relativement jeune, arrive.
- Venez, que je vous examine !
Elle passe devant moi en traînant des claquettes Scholl qui claquent sur le lino comme des pétards de quatorze juillet. Nous pénétrons dans une petite salle d'examen.
- Vous êtes le médecin, demandais-je, inquiète ?
- Ça n'a aucune importance, déshabillez vous et allongez vous là. Vous avez des contractions depuis quand ?
- Depuis dix-huit heures hier soir.
Elle ne dit rien. Je me déshabille maladroitement tant je me sens honteuse d'être là et dans cette position. Est-ce l'effort que je fais pour monter sur la table, mais je perds les eaux en partie et d'un coup.
- Mais ce n'est pas possible ! Voilà qu'elle salit tout maintenant, elle ronchonne.

Je ne suis plus rien tout à coup, moins que rien. Je n'étais déjà pas grand-chose, mais là, la notion de moi-même se réduit à néant. Je suis nue devant une inconnue dans un endroit que je n'ai jamais vu, enceinte, j'ai dix-neuf ans passé de trois jours, je suis entrain d'accoucher, je vais abandonner mon bébé pour faire plaisir à tout le monde, et en plus j'ai sali. Je ne parle pas de ma peur, de la douleur. J'ai envie de disparaître.
- Ben y'a rien ! Y'a pas de travail de commencé ! Ce n'est pas pour tout de suite, pour ce soir peut-être ! Allez, on se lève et on se rhabille. On va vous mettre dans une chambre en attendant.
Je ne sais si je dois être soulagée ou non. Une femme de service m'accompagne dans une chambre au second étage, par des escaliers. J'ai du mal à marcher, tellement les contractions sont violentes.

La chambre ne ressemble pas à une chambre de clinique conventionnelle comme j'en ai vu dans les films. Celle-ci est munie de rideaux à fleurs, de papier peint tel qu'on pourrait en avoir chez soi, de deux lits médicalisés, d'un coin toilette avec le sempiternel bidet, fixe et en faïence celui-là.
- Mettez vous en chemise de nuit, on viendra vous voir plus tard. Ce n'était pas la peine de venir si tôt, vous allez attendre toute la journée ici.
Comment pouvais-je savoir ? J'avais déjà des contractions depuis treize heures, et cela me paraissait un temps suffisant pour devoir accoucher. Je me mis en chemise de nuit et me couchai sur le lit le plus proche de la porte. Les contractions étaient violentes et ne semblaient pas entrecoupées de temps de repos comme me l'avaient dit les post-natales. Une heure passa, puis deux. Je ne voyais toujours personne. J'entendais les bruits habituels des cliniques, roulement de chariot, bruit des claquettes des employées, elles s'interpellaient d'un bout du couloir à l'autre. Et puis, au loin, le vagissement de quelques nourrissons. Il était près de onze heures quand la femme qui m'avait examiné à mon arrivée entra sans frapper dans la chambre.
- Allez mon petit, faites un peu voir où vous en êtes.
Je me mis en position avec l'espoir que le bébé naîtrait bien vite, je n'en pouvais plus de souffrir. Son geste fut brutal et une douleur surpassant les autres m'arracha un cri, une bouffée de chaleur envahit ma figure, et je me mis à étouffer.
- Ça n'avance pas du tout, du tout. Votre col n'est même pas effacé.
Ça voulait dire quoi, un col effacé ?
- Mais je vais accoucher quand ? Je n'en peux plus, je n'ai pas dormi de la nuit, je suis fatiguée.
- Et bien vous n'avez qu'à dormir ! Ça passera plus vite.
Comment aurais-je pu dormir, les entrailles et les reins déchirés par la douleur ? Son regard s'arrêta sur mon visage.
- Non mais regardez- moi ça, on aura tout vu, elle s'est mangée les lèvres ! Et bien, vous êtes dans un bel état. Je vais vous envoyer une fille avec de la vaseline, il ne faut pas recommencer ça.
Je lui attrapais les mains au passage
- Restez, je ne veux pas être seule. Je vous en prie…
Je suppliais du regard et de la voix. Je voulais une présence, même la sienne, si peu chaleureuse, mais je ne voulais pas être seule.
Elle s'éloigna en haussant les épaules. La porte se referma sur ma souffrance. Une aide-soignante vint me badigeonner les lèvres de vaseline, je les avais sans doute mangées pour étouffer les cris qui me venaient à chaque contraction. Je suppliais l'aide-soignante de rester un peu avec moi, mais elle aussi avait à faire autre part et je me retrouvais seule à nouveau.

Le temps passa sans que je ne revis personne. Tout à coup, je sentis une poussée, il devait être quatorze heures, j'allais accoucher là, tout de suite, c'était sûr. Je me levai, mais oubliai complètement la hauteur du lit. Je me retrouvai à genoux, par terre. J'allai à quatre pattes sans pouvoir me relever jusqu'au bidet. La poussée se faisait plus forte, plus présente. J'arrachai mon ventre de mes mains, je poussai vers le bas. Rien. Je revins à mon lit tant bien que mal. La douleur qui arriva m'arracha un hurlement que je ne pouvais retenir. Peut-être quelqu'un viendrait-il ? Personne ne vint. J'avais redévorée mes lèvres et la vaseline avec. Un second hurlement m'échappa. Je sanglotai sans larmes, me balançant d'avant en arrière comme certains aliénés. La porte s'ouvrit enfin. C'était la sage-femme du début, elle fronçait les sourcils, l'air mécontent.
- C'n'est pas fini ce raffut ! Heureusement que les autres ne sont pas comme vous ! Vous inquiétez les autres mères qui sont en travail ! Faut vous calmer ma petite ! Et elle a recommencé à se manger les lèvres, en plus, elle a les genoux couronnés ! Bon, on va regarder un peu comment ça se passe.
Je me prêtais à l'examen, maintenant sans pudeur, avec juste l'appréhension d'une nouvelle douleur.
- Je vais accoucher quand, dites moi ? Je n'en peux plus, il pousse vous savez ? J'ai trop mal, donnez moi quelque chose, faites quelque chose je vous en prie.
- Vous n'accoucherez pas avant sept heures ce soir, va falloir prendre votre mal en patience. On ne peut rien vous donner, si vous aviez besoin d'une anesthésie vous devez être à jeun. Et puis arrêtez de hurler comme ça.
Elle repartit et je ne la revis que vers seize heures. Là, l'état d'avancement de la naissance avait progressé, elle semblait satisfaite. Elle revint toutes les demi-heures, puis, à dix-huit heures, elle me dit :
- C'est bon, on va descendre. Allez, un petit effort, ce n'est pas fini. Maintenant il va falloir pousser, alors gardez de l'énergie, vous allez en avoir besoin.

Tout mon corps n'était que douleurs continues. Je me levai avec peine. Elle me retint par le bras tant je chancelai. Nous franchîmes le palier et elle m'orienta vers les escaliers.
- L'ascenseur est occupé, il va falloir descendre par l'escalier.
Chaque marche était un gouffre ouvert devant moi. Je me contractai encore plus, et la douleur s'en trouvait accrue.
- Je ne pourrais pas, je ne pourrais pas...
- Mais si, vous allez y arrivez. Elle soupira, agacée.
Je me concentrai sur la fin du cauchemar, et cela me donna le courage de descendre les trois étages à pieds, puisque la salle d'accouchement était au sous-sol. Un garage carrelé. Une table au milieu, une paillasse avec quelques instruments et des flacons. Voilà où j'allais donner le jour à mon enfant. Une aide-soignante très jeune entra dans la salle. Son regard était doux et plein de compassion. Un petit soulagement moral se fit une place dans mon angoisse. Elle releva ma chemise de nuit sous ma poitrine, et installa mes pieds dans les étriers. Elle avait des gestes calmes et lents. Cette lenteur m'affolait, tant les poussées du bébé étaient fortes. Il me semblait qu'il allait jaillir d'un coup. Un peu de temps passa avant que je ne revis la sage-femme.
- Voulez-vous que nous vous mettions le miroir, pour que vous puissiez voir votre accouchement, demanda l'aide soignante tout en sortant un grand psyché d'un placard ?
- Non pas pour elle, c'est une X.
Il était dix-huit heures trente. Je voyais l'heure sur une pendule métallique murale.
- Bon, et bien on va y aller...
La sage femme m'expliqua le système des poussées, elle me donnerait le départ à chaque fois.
J'y mettais toute ma force restante, m'appliquais au mieux pour abréger l'exercice.

Depuis combien de temps poussais-je ? J'avais perdu la notion du temps et de ce qui m'entourait, j'entendais la sage-femme qui m'encourageait de la voix, comme pour un lévrier sur la piste d'un cynodrome.
- Allez, allez, allez ! Respirez ! Bloquez ! Poussez ! Allez ! Allez !
Puis je l'entendis dire :
- Préparez le masque.
Mon angoisse fut à son comble, j'entendis quelques bruits, puis on me posa un inhalateur sur le nez. Je fus prise de panique un bref instant, je mourrais me semblait-il, la tête me tournait, j'étouffais. Je ne perdis pas complètement connaissance. Tout mon corps s'était relâché d'un coup. J'avais senti l'enfant passer, puis vu une vague silhouette de nourrisson, la tête en bas, le tout dans un flou partiel, entendu un vagissement. Puis plus rien. Je ne comprenais pas ce qui se disait autour de moi, m'en fichais royalement, c'était fini, la douleur avait diminuée considérablement, j'étais épuisée. Je repris conscience dans les minutes qui suivirent. La salle était déserte à l'exception de l'aide-soignante qui nettoyait la table sous mes jambes. J'étais envahie par un grand calme et une grande tristesse. Je voulu parler et ma voix me parut lointaine. Je n'osai pas demander, mais la curiosité fut plus forte. Je n'avais aucun droit sur l'enfant que je venais de mettre au monde et j'avais peur d'un refus de la part du personnel.
- C'est quoi ?
- C'est une petite fille.
- Elle va bien ? Elle est normale ?
- Oui, elle va très bien, tout c'est bien passé. Reposez-vous, le placenta va bientôt sortir. C'est fini maintenant.

Mes cuisses vibraient comme si j'avais été branchée sur essorage. J'avais envie de pleurer. Etait-ce de la tristesse ou une réaction à tant d'énergie dépensée, je ne savais. Les deux mêlées sans doute. Je ne sais ce qui me prit alors, mais je me mis à raconter une histoire drôle à l'aide soignante :
- C'est l'histoire au siècle dernier d'une femme qui accouche la nuit, il n'y a pas d'électricité, et le médecin demande au mari de tenir la lampe à pétrole près des jambes de sa femme. La brave femme, pousse, pousse, le bébé arrive. " C'est un beau petit garçon !° " annonce le docteur. Le mari est content, un petit garçon, un fils qui pourra l'aider plus tard, et il va pour s'en retourner avec la lampe, mais le médecin l'arrête : " Attendez, il y en a un autre ! ". C'est bien, se dit le fermier, quatre bras de plus pour travailler dans quelques années... Le second enfant arrive et le fermier, content, commence à s'en retourner avec sa lampe. " Attendez !...Il y en a encore un autre ! " Le fermier se dit que un c'était bien, bon, deux d'accord, mais trois, ce sera beaucoup de bouches à nourrir et qu'ils ne sont pas riches, du coup il souffle sur la lampe et l'éteint. Le médecin hurle : " Mais vous êtes fou, qu'est-ce que vous faites, ce n'est pas le moment ! ". " C'est bien possible, répond le fermier, mais vous voyez bien, c'est comme les papillons, la lumière les attire ! "

Comme elle a bien caché ma détresse, cette histoire que j'ai si souvent racontée après, et chaque fois, elle me rappelait ce moment si douloureux. Et chaque fois, je pensais à ma fille.
L'aide soignante a souri, pensant sans doute que j'étais bien indifférente au sort de mon bébé, pour raconter une histoire drôle dans un tel contexte. Je ne devais plus pleurer, c'était fini. La faute était presque effacée, la décision était prise, la mécanique de l'abandon en marche. Je m'accrochais à l'espoir de l'oubli, de la vie merveilleuse qui devait m'attendre. Mon ventre était vide et je m'efforçais ne pas remplir ma tête de tristesse et de pleurs. Il fallait que j'oublie et j'essayais de m'y efforcer. La sage-femme revint.
- Bien, vous devez donner trois prénoms à votre fille, le dernier lui servira de nom de famille.
Je panique, on m'a leurrée. Mais peut-être cela sera-t-il un prétexte pour que je la garde, j'ai un espoir.
- Mais on m'avait dit qu'elle allait être adoptée. Elle aura le nom de famille de ses parents adoptifs ?
- Oui, mais plus tard, après le jugement d'adoption. Vous devez lui donner trois prénoms qu'elle gardera comme état civil d'origine. C'est la loi.
- Mais les gens qui vont l'adopter garderont les prénoms que je vais lui donner ?
Un fol espoir m'agite, je voudrais tant qu'elle puisse au moins garder ça de moi.
- Il y a peu de chances. Après le jugement, ils donnent d'autres prénoms. Alors vous vous décidez ? Si vous ne voulez pas nous pouvons les lui donner !
- Non, je vais le faire.
Je réfléchis quelques secondes.
- Gaëlle.
Je pense que comme ça, elle saura un jour qu'elle vient de Bretagne, je lui laisse un indice en quelque sorte.
- Oui. Le deuxième ?
- Hélène.
C'est le prénom de ma soeur, qui a toujours été le modèle de ma famille, et je trouve le prénom joli.
- Oui. Le troisième ?
- Je ne sais pas.
- Donnez-lui un prénom qui fasse nom de famille. Vous voyez ce que je veux dire ?
- Oui, je vois, disons Audrey.
- Gaëlle Hélène Audrey, répète la sage femme.
- Elle est comment ? Elle pèse combien ?
- C'est un très beau bébé, elle pèse trois kilos six cent cinquante. C'est un beau morceau pour un premier, et une fille surtout.
Je ne sais quelle fierté de mère s'éveille en moi, quelque chose semble comblé. J'ai été capable de faire quelque chose que les autres apprécient comme bien ou beau. C'est une sensation toute nouvelle au fond de moi. Je voudrais tellement la voir, mais c'est interdit. J'ai fait une fille, comme moi, une petite fille qui me ressemble peut-être...ou à son père. Je n'y ai guère pensé depuis hier, sauf pour le haïr, lui en vouloir de toute cette souffrance dont il n'a rien à faire. Il ne sait même pas que j'ai accouché de sa fille aujourd'hui. Il s'en fiche. " Je ne se sent pas concerné " a-t-il dit. Ma mère a bien raison, les hommes sont des salauds. Je le déteste.

Du temps s'est écoulé. Je suis encore sur la table, l'aide-soignante m'a demandé si je voulais un canard. Je ne sais pas ce que c'est, mais à tout hasard je réponds oui. C'est un genre de bol fermé avec une pipette qui me permet de boire. J'ai droit à un café au lait. Il me paraît diablement bon, car je n'ai pas bu depuis la veille.
- On va vous remonter dans votre chambre, comme l'ascenseur n'est pas assez grand pour un chariot, vous allez être en chaise à porteur. Mais vous ne devez pas marcher, c'est bien compris ?
On me hisse sur une chaise. Les porteurs sont deux hommes, infirmiers ou concierges, je ne sais.
On me dépose dans mon lit et on me laisse seule. Je suis tellement épuisée que je n'ai même plus la force d'être triste. La seule chose à laquelle je pense avant de m'endormir, c'est que, pas loin, il y a une petite fille que je ne verrais jamais, et qui pourtant est la mienne.

Je me réveille en sursaut, au moment même où une main se pose sur la poignée, de l'autre coté de la porte. Ma mère entre, un sourire forcé sur les lèvres, l'air compatissant, le regard écrasé par son malheur.
- Ma pauvre chérie !
J'ai du mal à remuer. C'est comme si on m'avait battu pendant des heures de la tête aux pieds.
- Ça c'est bien passé ?
Je dis oui, puisque je suis encore vivante. Je suis contente de la voir, mais je suis inquiète en même temps. Elle me regarde avec des yeux pleins de condescendance.
- Tu vois, c'est fini maintenant, tout va recommencer comme avant. Dans quelques temps, ce ne sera plus qu'un mauvais souvenir. Je te pardonne.
Elle me parle comme à une demeurée, ou à un petit enfant.
- Tu es ma fille à moi, et je ne veux pas que tu sois malheureuse. Il ne faut pas t'en faire. Le bébé sera très bien, avec de bons parents, elle sera très heureuse et toi aussi. Pense que tu vas retrouver Bob, c'est un garçon très bien, il te rendra heureuse et vous aurez plein d'autres petits !
Je voudrais lui dire ma peine, la détresse que j'ai de laisser mon bébé, toute la souffrance physique et morale que j'ai subie, mais ses paroles viennent se superposer à mes pensées comme des ordres nécessaires à mon bonheur.
Je ne dis rien, sinon que l'accouchement a été long, vingt-cinq heures, et que j'ai beaucoup souffert. Là, elle me répond.
- Puff ! C'est le mal joli, aussitôt passé on l'oublie ! Et les femmes qui en ont dix ou douze, tu imagines ? Moi j'en ai eu trois, j'y ai survécu, tu vois bien. Tu verras, tu recommenceras un jour.
Puis, sur le ton de la plaisanterie forcée :
- Mais pas maintenant. Ce coup-ci attend d'être mariée, fais ton nid avant de pondre tes oeufs. Une fois, ça suffit les bêtises. Je te pardonne, mais ne recommence pas, parce que là, je ne serai plus là pour te dépatouiller de ta situation, tu pourras bien te débrouiller toute seule. Je ne suis pas prête à subir ça à nouveau.
Je suis trop fatiguée pour discuter. Je lui demande simplement qui l'a prévenue et si elle a pris une chambre à l'hôtel.
- Non, la directrice de la clinique me prête une petite chambre de bonne au dessus. Ils sont vraiment très gentils ici. Comme ça, je pourrai être plus près de toi.
Moi, je ne les ai pas trouvé gentils du tout, et je tente de lui raconter l'accueil que j'ai reçu.
- Boh, boh, boh ! Ça m'étonnerait, c'est parce que tu étais mal. Moi, j'ai été très bien accueillie malgré ta situation, tu as encore dû faire du cirque ou la comédie, je te connais. J'ai été infirmière, alors je sais comment ça se passe.
On fait sortir ma mère pour les soins, et je demande si je peux me lever maintenant.
- Non, c'est trop tôt, vous êtes trop faible. Sans doute demain.
- Mais je voudrais me laver. Je ne me suis pas lavée depuis avant-hier.
- Je vais vous amener une cuvette d'eau chaude, votre maman va s'occuper de vous.
Ma mère m'aide à me laver, mais je refuse son aide. Elle me passe une chemise de nuit propre, et je me sens un peu mieux. J'ai dormi dans le sang et la sueur de l'accouchement. Je regarde mon ventre, vide et flasque. J'ai honte de lui et de moi. Je m'assieds sur le bord du lit, aussitôt mes jambes deviennent violettes et gonflées.
- C'est normal, tu es restée longtemps allongée. Ça va passer quand tu te lèveras.
Quand je me suis assise, ma tête s'est mise à tourner et ça m'a fait peur.
- C'est normal, tu as perdu beaucoup de sang et tu es fatiguée, faible. Il faut bien manger, et reprendre des forces.
Tout est normal, et je me dis que je m'inquiète pour rien.

Le midi, on m'apporte le repas, et celui de ma mère qui reste en permanence avec moi. J'entends, assourdi, un cri de nourrisson. Je me dis que c'est peut-être la mienne, qu'elle m'appelle. Ma poitrine se serre à cette idée. Le cri est plus présent maintenant, tout proche. Ma mère est partie chercher un livre dans sa chambre. La porte s'ouvre et une infirmière passe la tête par la porte. Elle a les yeux mutins.
- Vous entendez le bébé qui pleure ? C'est votre fille, vous voulez la voir ?
Tout mon être s'est tendu, ma fille, mon bébé, là tout près. Mais ma mère va revenir d'un moment à l'autre. Bien sûr que je voudrais la voir, mais si je la vois, je sais que je ne pourrais pas la rendre, que ma mère sera furieuse qu'elle me laissera toute seule à nouveau.
- Non, je ne PEUX pas la voir. Non, il ne vaut mieux pas.
- Juste une fois, vous verrez, elle est belle comme tout, toute brune. Allez, je vous la fais voir et je la ramène, personne ne saura.
- Non ! Non ! Il ne faut pas. Il ne faut pas.
- Bon. C'est comme vous voulez.
Elle semble déçue de ma réponse et referme la porte. Je me mets à pleurer doucement, et essuie mes yeux rapidement en entendant le pas de ma mère dans le couloir. Elle s'aperçoit de ma tristesse, mais ne l'attribue pas à sa raison réelle.
- Faut pas être triste, c'est rien, je te le dis. Tu peux me croire, tu vas retourner au lycée en rentrant, retrouver tes camarades comme si rien ne s'était passé, et la vie continue, que diable ! Moi, je ne pouvais pas élever cet enfant, un point c'est tout ! (Son ton s'est fait tranchant et autoritaire. C'est une des spécialités maternelles que de répondre à des questions ou des arguments que personne n'a posés, sauf elle. Le problème, c'est qu'elle est persuadée que l'autre l'a bien dit.) Tu n'es vraiment pas gentille tu sais, après tout ce que j'ai fait pour toi, la meilleure maison maternelle, des cours par correspondance, et le voyage pour venir et te ramener. Tu n'es vraiment pas reconnaissante, après ce que tu M'as fait !

Je n'ai rien dit ni fait qui ai pu déclencher une telle scène, je me sens coupable et honteuse, et me range à ses arguments. Tout mon désir de mon enfant, toute ma révolte de mère volée, toute la nostalgie prémonitoire de cet abandon, tout est enfoui d'un coup sous les reproches de ma mère. Sa colère et sa hargne priment sur ma douleur. Je suis si coupable de l'avoir fait souffrir, cette mère qui dit m'aimer et agir pour mon bien, cette mère que j'aime passionnément parce qu'elle est la seule à m'avoir apporté de l'attention.

Je ne me lève pas beaucoup tant je me sens faible. Dès que je pose un pied par terre, les murs de la chambre se mettent à danser une sarabande effroyable. Le second jour, en début d'après midi, ma mère déclare :
- Je vais aller faire un petit tour, je ne peux pas rester enfermée tout le temps avec toi, j'ai besoin de sortir.
Elle le dit comme si je le lui avais interdit à un moment donné. Qu'elle ait besoin de prendre l'air ? Comment ne pourrais-je pas le comprendre moi qui suis restée enfermée pendant presque six mois.
Elle part guillerette et me promet d'être là vers seize heures et de me rapporter des magazines.

J'entame une sieste. La porte s'ouvre et l'infirmière de la veille passe à nouveau sa tête par la porte.
- Bonjour. Vous ne voulez toujours pas voir votre fille ? Elle est juste à coté. Vous n'avez pas besoin de vous déranger, je vous l'amène.
Que veut-elle exactement ? Pourquoi cette démarche ? Pense-t-elle que si je la vois je ne pourrais pas la laisser ? Est-ce de la torture morale pour enfoncer le clou un peu plus ? Quelle que soit sa démarche au second degré, je vis son offre comme une torture. A nouveau, il faut dire non, à nouveau il faut mobiliser toute la volonté qu'il me reste pour dire ce NON qui m'est intolérable. Non je ne veux pas la voir parce que je connais ma faiblesse.
- NON ! Je ne veux pas.
Elle referme la porte en levant les yeux au ciel. Sa visite a déclenché mes pleurs, et comme je suis toute seule, je laisse aller tout mon dépit, toute ma peine sur l'oreiller. Et puis je m'assoupis. Ma mère me réveille à quatre heures, les bras chargés de paquets et de livres.
- Ah, ça m'a fait du bien cette petite promenade. Je suis allée dans les boutiques, il y a de beaux magasins, mais chers, malheureusement très chers. Je t'ai quand même ramené quelque chose pour que tu sois correcte.

Elle déballe elle-même le paquet et en sort une chemise de nuit banche en coton, avec un empiècement de dentelle anglaise.
- Merci.
- Elle est jolie. Elle te plaît ? Tu seras quand même mieux. Je ne veux pas avoir honte, on n'est pas des mendigots, quand même, on est peut-être pas riches, mais on doit rester correct. Elle était assez chère, tu sais, mais je l'ai trouvée si jolie, si fraîche pour une jeune fille ! Tu es contente ?
- Oui, oui, je suis contente.
En réalité, je me fiche royalement de la chemise de nuit et du cadeau. C'est plus un poids qu'autre chose, je le reçois comme une récompense non méritée, comme un dessous de table pour continuer à être l'Isabelle qu'elle attend.
Je dors le plus possible, comme ça je ne pense à rien. Mes périodes d'éveil sont souvent occuper à essayer de capter les pleurs des bébés de la clinique et à reconnaître celui de ma fille. Quand j'en perçois un, je me demande si c'est elle, et je pousse ma pensée vers elle. Je lui parle de loin, je m'excuse de mon geste et lui dit tout ma rage et mon amour.
Est-ce le troisième ou quatrième jour, je ne me souviens plus bien, mais Madame M. fait irruption dans la chambre. Toujours la même, agitée et volubile. Elle sympathise avec ma mère qui est présente, dès le début.
- Bon et bien nous allons faire les papiers d'abandon.
Le mot me mortifie. Il a des résonances d'acte sale. Ma mère ne me quitte pas des yeux.
- Alors là c'est la déclaration d'abandon, vous marquez votre nom à la maison maternelle. Lisez bien tout, et signez en bas.
Je signerais aussi bien ma mise à mort, et d'ailleurs c'en est une. Ma mère prend un air gêné et compatissant. Elle me regarde.
- Vous allez me faire aussi une lettre manuscrite, comme si j'étais une amie à vous, m'autorisant à voyager avec le bébé.
J'obéis. Je regarde ma mère qui m'encourage du regard. Il y a au fond de ses yeux une détermination haineuse, mais aussi douloureuse, que je reverrai plus tard quand elle regardera mon mari.
-Vous avez bien tout lu ? Les aides que l'état peut vous apporter ? De toutes façons, vous avez trois mois pour réfléchir.
Ma mère répond :
- Les aides de l'état sont insuffisantes pour élever un enfant, vous savez, je suis bien placée pour le savoir, elle n'y arriverait pas. La solution de l'abandon est la meilleure. De toute façon, elle est décidée, vous savez, elle va se marier avec un ingénieur chimiste, un homme très bien, et il ne veut pas de l'enfant. Elle va refaire sa vie, elle aura une vie toute propre, toute neuve.
Où a-t-elle pris que Bob était ingénieur ? Plusieurs fois déjà, elle l'a dit au personnel de la clinique, qui n'en a rien à faire, mais ça semble lui faire plaisir, et comme rien n'a plus d'importance pour moi, je la laisse dire. Où a-t-elle pris que j'allais me marier, et que Bob était au courant ? Ma mère est une affabulatrice, je le sais, et l'habitude de ses mensonges fait que je laisse dire.
- Bon, et bien voilà, tout est en ordre, je vais prendre la petite. Au revoir chère madame, ou plutôt adieu, parce qu'on ne se reverra plus sans doute. Au revoir mademoiselle.
Elle part. Je passe les instants suivants à imaginer ce qu'elle fait : elle va aller dans la chambre à côté, elle prend mon bébé, elle descend les escaliers, elle prend un taxi, le taxi roule vers l'aéroport qui est proche. Là, je perds la notion de leur temps parce que je ne sais pas à quelle heure est l'avion.
Un autre vide s'installe en moi, un autre déchirement, aussi douloureux que l'accouchement l'a été physiquement. Ma mère doit se rendre compte de mon état mental, elle me dit :
- Tu as fait ce qu'il fallait faire. Ton geste est un geste d'amour, c'est ce qu'il y a de mieux pour elle, quand on a des enfants il faut d'abord penser à leur bien. Tu n'aurais pas pu l'élever seule et, tu vois, la vie te fait un signe, Bob t'a réécrit, alors de quoi te plains-tu ?
Ah ! Ce geste d'amour, elle me le resservira maintes et maintes fois tout au long de mon existence. Un geste d'amour pour qui ? Pour ma fille ? Pour ses parents adoptifs ? Pas pour moi, mais moi, je ne mérite pas l'amour de quiconque, je le sais depuis toujours. Le seul amour que je désire c'est le sien, et je ferai n'importe quoi pour pouvoir l'obtenir.
Je ne reconnais pas en moi le soulagement qu'elle m'avait promis, au contraire, il y a quelque chose de lourd et de douloureux au fond de mon cœur, et qui ne me lâchera plus jamais. Je ne lui parle pas de tout ça, quand j'essaie de lui dire ce que je ressens, physiquement ou mentalement, elle me répond systématiquement :
- Ah ! Arrête donc de t'écouter comme ça, tu es une vraie comédienne, ça ne m'étonne pas que tu aimes le théâtre ! Si tu crois que mes parents avaient le temps de se pencher sur mes états d'âme, il fallait agir. Si je m'étais appesantie sur mon sort quand je me suis retrouvée toute seule avec trois gosses, où serions nous ? Il a bien fallu travailler pour vous élever et ce n'était pas facile. Alors tes jérémiades...hein ?
Ma mère était toujours " plus " que les autres. Plus malheureuse, plus pauvre, plus courageuse, plus fragile, plus vulnérable, plus attaquée par les autres, plus victime. Le Monsieur Plus de la pub Balsen n'a rien inventé. La lessive de ses bonnes raisons et de son autoritarisme lavait plus banc que blanc le linge sale des autres, et surtout sa conscience à elle.

Les jours qui suivirent n'apportèrent rien de nouveau, sinon que j'avais engagée dans ma tête le décompte des trois mois. L'imminence de ma sortie me faisait plaisir. Je n'inquiétais un peu de ma silhouette, non pas pour ce qu'elle représentait pour moi, mais elle pouvait surprendre les gens que j'allais revoir et qui n'étais pas au courant. J'avais des cachets à prendre pour faire passer le lait qui venait en abondance. Je marchais difficilement et me sentais toujours très faible. Ma mère avait demandé un taxi qui nous accompagna à la gare Montparnasse. Le moindre trajet m'angoissait, je n'allais pas être capable de parcourir les couloirs ou de monter les escaliers. Ma mère me donnait le bras. J'étais pâle et avais les yeux cernés. Mes cheveux étaient sales et mes vêtement trop grands maintenant. J'avais donné ma robe bleue à une des filles en partant. Je pensais maintenant à la maison maternelle avec une presque nostalgie. Là au moins, j'étais avec mon bébé.


Chapitre 15

Le temps était gris et le ciel plombé de neige. Je passai les quatre heures de train dans une semi somnolence qui ne me laissa que peu de souvenir. A l'arrivée, il avait neigé, et la voiture de ma mère était enfouie. Elle me fit asseoir au buffet, et j'attendis qu'elle revienne me chercher. Des trente kilomètres pour aller à Bredel, je n'en ai aucun souvenir. Je retrouvais la maison, ses odeurs sécurisantes, comme on retrouve l'état d'éveil après le sommeil. J'étais épuisée, et me couchais dès en arrivant.

J'ouvrai les yeux le lendemain, heureuse de savoir que j'allais pouvoir sortir, rencontrer du monde, discuter, heureuse de savoir que je n'aurais pas d'horaires pour prendre mon petit déjeuner, que j'allais pouvoir manger ce qui me ferait plaisir, de savoir que j'allais pouvoir prendre une douche et me laver les cheveux. Ce n'était pas miraculeux en soi, mais quand on est privé de cette liberté quotidienne, on ne l'en apprécie que plus en la retrouvant. On la voit. Je me sentais soudainement mieux, plus forte dans mon corps. Cette nuit dans la maison m'avait plus réconfortée que n'importe quelles ampoules de vitamines. Je retrouvai ma base. Ma mère commençait à se comporter comme je l'avais toujours connue.
- J'ai fait le nécessaire auprès du lycée, ils veulent bien te reprendre quand même. Tu y retournes lundi prochain en internat.
- Mais j'aurais bien voulu me reposer un peu ici. Je ne suis pas remise, je suis encore fatiguée.
- Mais si ! Mais si ! D'ici huit jours tu iras mieux. A ton âge on se remet vite, et puis il est hors de question que je te laisse ici toute seule toute la journée, tu ne fais que des conneries, alors après celle là, qui étais de taille, hein ? Tu seras bien mieux au lycée avec les autres, en plus tu as ton bac à la fin de l'année. Tes conneries t'ont déjà fait manquer la moitié de l'année, ça suffit comme ça. Il faut que j'aille travailler et je ne peux pas te surveiller toute la journée.
Qu'étais-je au juste à ses yeux ? Une débile, irresponsable de ses actes ? En tout cas, j'y croyais alors, puisque c'était la seule image qu'on m'avait donnée de moi-même.
Je repartais au point zéro. Je retrouvais toutes les sources de mes insatisfactions passées, de mes frustrations. Je sortais d'une prison pour entrer dans une autre, et je n'avais même pas le temps réglementaire de repos accordé à une femme qui vient d'accoucher.

La neige avait fondue, et le petit jardin était détrempé. Toutes les choses familières que je retrouvais me remplissaient d'un bonheur reconnaissant. Je pensais à ma fille si loin de moi. Je m'imaginais un retour avec elle ici, et aussitôt j'envisageais d'une manière très réaliste l'attitude ma mère, les reproches et les réflexions. D'ailleurs je me faisais du mal pour rien puisqu'il n'y aurait pas eu de retour possible. Le quotidien de la maison m'était devenu vital dans ma détresse. Je repoussais au loin toutes les idées, toutes les pensées qui venaient parasiter le plaisir de vivre le présent aussi imparfait était-il. Je m'accrochais de toutes mes forces pour faire miens les désirs de ma mère. La méthode Coué était de rigueur : " Je vais être heureuse, j'épouserai l'homme que j'aime. Je vais oublier, je vais oublier...L'enfant est plus heureuse sans moi, elle aura de bons parents. Il faut que j'oublie, il le faut... "
Quelque chose que je n'identifiais pas alors stagnait au fond de mon âme. Je tentais bien de l'étouffer, mais c'était là, présent, lourd, comme une fondation aux murs de ma vie future. Je voulais l'ignorer.
Je sortis peu durant cette semaine, n'osant affronter le regard des habitants que j'eus pu rencontrer.

J'envoyai une lettre à Sœur Marie-Claire pour la remercier de son affection et lui dire ce que j'avais vécu, lui dire que j'avais eu une petite fille. Je reçus une réponse, tapée à la machine, où elle me donnait des nouvelles des autres pensionnaires, mais aussi où elle induisait qu'il ne fallait plus communiquer, que tous liens affectifs avec les pensionnaires était interdits, et qu'il fallait que je remercie ma mère, qui était si bonne pour moi, pour le chèque qu'elle leur avait adressé. Elle avait payé pour être débarrassée de la portée encombrante de sa fille !

J'avais considérablement maigri, mais la grossesse avait laissé des traces indélébiles sur mon corps. J'osais m'affronter un matin dans la glace alors que j'étais seule. Mes hanches étaient élargies, mon ventre gardait une petite poche de graisse en son milieu, mes seins avaient été ravagés par les vergetures. Débarrassés en partie de leur lait, ils pendaient misérablement.
- Ca va se remettre, t'es jeune, ne t'inquiète pas. De toute façon, c'est comme ça quand on a des bébés, ça n'a jamais arrangé la silhouette. Regarde, moi, une éventration à la naissance de ton frère qui n'a jamais été recousue, et toi qui était énorme ! Vous aussi vous m'avez saccagée, ça ne m'empêche pas de vivre !
Maman n'avait pas la ligne du tout. Elle rajoutait à sa courte taille une gourmandise de chatte qui laissait peu de place à la minceur. Elle avait un visage que je trouvais joli quand elle souriait. Une photo d'elle à vingt ans révélait une très jolie femme, aux traits fermes et réguliers. Etant mince alors, sa petite taille n'apparaissait pas comme un handicap à sa beauté.
- C'est à cause de vous que je suis devenue grosse, c'est à cause des grossesses.
Maman avait toujours des explications pour tout, où surtout elle n'était responsable de rien. Quand elle était de bonne humeur, elle rajoutait :
- Mais je ne regrette rien. Heureusement que je vous ai, c'est si triste de vieillir sans enfants, quand je vois toutes ces femmes qui n'en n'ont pas, elles sont bien tristes et bien malheureuses. Vous vous êtes mes petits et je vous aime tous les trois pareils, je n'ai jamais fait de différence, d'ailleurs comme dit le poète : " le coeur d'une mère, chacun en a sa part et tous l'ont tout entier. ".
Elle aimait citer des citations de ce genre. C'étaient tout le temps les mêmes, mais elle aura eu le mérite de nous les faire retenir.
La semaine s'écoula trop vite. Je n'avais pas pu voir Yves, interne à Rennes. J'appréhendais fort de me frotter aux autres ados. Je gardais cette sensation de ne pas appartenir au même monde qu'eux. J'avais mon secret en remorque, si lourd déjà à tirer.

Je rentrai le dimanche soir à l'internat. Connaissant les lieux, j'éprouvais moins d'inquiétude. On me dirigea vers le dortoir des Terminales. Je retrouvai d'anciennes camarades, étonnées de me voir à nouveau. On me questionna beaucoup sur ma grande absence que j'expliquais pas une longue maladie. J'appris avec joie et soulagement que "°Ronchon°" le proviseur avait été déplacé et que le nouveau était beaucoup plus sympa et nous fichait la paix.
Le dortoir avait perdu sa symétrie, les meubles formaient des petites chambres mi-closes permettant une certaine intimité. Je m'en réjouis, mais n'ayant plus de meubles qui me permis de faire des murs, je me réfugiais au fond du dortoir, près de la fenêtre et du radiateur et bâtis des murs de matelas qui m'isolaient du reste du monde. J'installais mes affaires au mieux, décorant ma table de nuit d'une photo de Bob. Je repris les cours sans enthousiasme, jusqu'au moment où la surveillante générale, femme ouverte et sympathique, me proposa de devenir pionne élève. Il s'agissait de surveiller les dortoirs des plus petits et les études après les cours, certains jours. Nous avions l'avantage alors d'avoir une chambre bien à nous pour la nuit de surveillance. Je sautai sur l'occasion. Ce statut intermédiaire me permettait de m'identifier à une adulte, puisqu'on me donnait des responsabilités, et je sortais du cadre purement adolescent, où je ne trouvais pas ma place. Les joies et les fous rires de mes camarades, leurs discussions, me paraissaient puériles et sans intérêt. J'avais beaucoup de mal à y prendre part. Pourtant, moi aussi j'avais été comme ça, il n'y avait pas si longtemps. Je faisais toutefois un effort pour ne pas trop me démarquer.
Mireille, une fille sympa que je connaissais depuis la Troisième vint un jour me voir. Qu'avait-elle donc sentie au fond de moi qui la poussa à me faire sa confidence ? Elle avait été enceinte, et avait avorté en Angleterre. Elle me parla de sa peur et de son angoisse, et de la peine profonde encore qui en découlait. Mais elle me dit aussi la satisfaction d'avoir pris cette solution. Savait-elle mon histoire ? Voulait-elle me pousser à une confidence ? J'aurais bien aimé pouvoir lui dire, pouvoir trouver une écoute moi aussi dans une histoire presque similaire. Mais il y avait le SECRET imposé par ma mère. Il ne fallait pas que quiconque sache ou apprenne ma déchéance et sa honte.

Je décomptais toujours les jours qui me restaient concernant le délai légal avant l'adoption. Il allait jusqu'au 25 avril. La pensée de ma fille était omniprésente. Je m'arrimais le plus solidement possible à un futur de bonheur éventuel avec Bob pour ne pas faillir. Nous continuions nos courriers et je pouvais répondre directement et sans mentir. Cela m'avait enlevé un poids. Il ne me reparlait pas de ses doutes, et je l'engageais maintenant à venir me voir quand il voulait. J'avais revu Yves aussi, adolescent mince et timide. Lui non plus ne semblait plus appartenir à ma vie. Il avait fait la connaissance d'une jeune fille dont il était amoureux et avec laquelle il allait se marier plus tard.

Je piaffais d'impatience de partir maintenant autre part. La Bretagne et tout ce qui s'y rapportait me devenait insupportable, tout me rappelait ma faute, et le film que j'y avais tourné un an plus tôt se déroulait inlassablement dans ma tête, se superposant au présent dans un interminable fondu enchaîné qui ne laissait apparaître que l'image de ma souffrance. Il fallait que je parte, par n'importe quel moyen. Je supportais de moins en moins ma mère, qui référençait tout à "°son°" malheur. Je visualisais ma vie future, loin de tout ce qui me rappelait ma douleur, l'image de mère abandonnante qui me collait à l'âme comme un chewing-gum aux semelles. Je ne supportais plus rien qui fut Breton, ni le beurre, ni les traditions, ni le climat, ni mes racines. Je préférai me définir sur les racines de mon grand-père, méridionales. Quant à celles venant de mon père, je les avançais quelquefois, comme un mensonge de convenance.

Bob annonça son arrivée pour la fin mars. Il venait avec Lucien, qui entre temps avait épousé une jeune femme qu'il avait mise enceinte. Ils viendraient tous les trois, plus le bébé, une petite fille, Patricia.
Toutes mes pensées étaient tendues vers cette rencontre. Allait-il s'apercevoir de mon changement physique ? Je m'étais astreinte à un régime draconien et avais retrouvé la ligne. Allait-il me poser des questions ? Venait-il en qualité de vieux copain, ou de futur amant de cœur ? Nous n'avions rien défini dans nos lettres.
Il arrivèrent en début d'après-midi, un samedi. Il y avait un petit rayon de soleil, et je fus profondément troublée de revoir ce jeune homme à qui je m'étais donné pour la première fois. Son visage avait mûri, ses joues s'étaient creusées, ses cheveux étaient longs, et je le trouvais encore plus beau que la première fois. La femme de Lucien, Françoise, était une petite femme sympathique et rieuse. Je n'osais porter le regard sur le bébé âgé d'un an environ. Pourtant mes yeux étaient irrémédiablement attirés vers elle. Je pensais que la mienne serait comme ça dans quelques mois. Patricia était souriante et enjouée. Sa maman en était totalement amoureuse et son père aussi, malgré les airs rogues qu'il se donnait. Le délai de réflexion pour l'abandon échouerait dans un mois et, n'étant toujours pas sûre de moi, je décidai de ne rien dire à Bob de mon histoire lors de cette nouvelle rencontre. Je voulais être certaine de ses intentions à mon égard.

La vue de l'enfant me fit mal, mais j'enterrais au plus vite ce sentiment, tout à l'espoir et la joie que cette nouvelle rencontre avec Bob provoquait. Je ne voulais pas voir ce qui remuait en moi.
Ma mère gâtifiait avec la petite, et une rogne jalouse me déchira. Elle les reçut bien, entourant Bob d'attention. Il arrivait en sauveur de l'honneur de sa fille. Elle ne dit rien de mon histoire, englobant tout dans : " Avec tout ce qu'on vient de traverser. "
Je tremblais qu'elle ne fit allusion à quoique ce soit. C'était à moi de le dire, et quand je voudrais. Elle aimait griller les gens au poteau pour tout ce qui était mauvaises nouvelles, drames, mort ou maladie. Elle y prenait un plaisir compatissant qui m'horripilait. Elle voulait être la première à instruire les autres de ces catastrophes dont elle nourrissait sa bonne conscience de catholique et d'assistante sociale.
Nous décidâmes d'une ballade en commun et, le temps le permettant, de faire de la varappe sur les rochers de l'Ile aux Pies. Durant le trajet qui nous y conduisait, nos mains se rencontrèrent, et je sus que nos relations allaient s'établir sur une base amoureuse. Je me retrouvais dans la même situation que lors de notre première rencontre, à l'arrière de la voiture de Lucien, en attente d'un geste d'amour de l'homme que j'avais choisi d'aimer. J'avais toujours cette idée que j'étais sotte et laide, et ce que je venais de vivre depuis un an, l'attitude rabaissante et culpabilisante de ma mère qui me parlait comme à une débile et prenait toutes les décisions à ma place, venait le confirmer. Je n'osais trop rien dire à cet homme qui me paraissait si instruit, si mûr, si intelligent. Je ne le méritais pas, et il ne méritait pas de récupérer le déchet que je croyais être. J'avais l'impression de le tromper sur la marchandise. Je pensais que l'aveu de ma faute risquait de l'éloigner définitivement. J'avais très peur qu'il ne me rejeta. Le bonheur de le revoir et l'espoir que ça impliquait pour moi étaient voilés par le souvenir de ce que je venais de vivre, par la possibilité que j'avais encore de reprendre mon enfant, et par le mensonge par omission que je lui faisais. Ma tête était bourrée de questionnements qui m'empêchèrent de goûter cette journée aussi sereinement que je l'avais imaginé.

J'avais beaucoup maigri et mes joues d'adolescente avaient disparu. Mon visage était osseux. Mon corps et mon esprit avaient quitté l'enfance.

L'idée de toucher le bébé m'était insupportable et j'en ressentais comme un vague dégoût. La petite commençait à marcher et la surveillance constante de sa mère suffisait à peine. Elle était bloquée avec son enfant, ne participant pas à l'escalade. Elle passait du petit pot à la couche, des consolations pour une chute à la réprimande pour une prise de liberté soudaine de l'enfant. Aurais-je voulu ça pour moi même ?

Bob représentait tout mon espoir de vie normale, tout l'amour que je voulais donner et recevoir, et j'aurais fait n'importe quoi pour capter son attention et son amour. Il représentait ma sécurité future et je repris ma relation avec lui comme on reprend un ouvrage longtemps abandonné. J'étais moi-même étonnée que mes sentiments pussent être si faciles à retrouver. Je les trouvais même décuplés. Bob était peu bavard, mais alors ses regards me suffisaient. J'y apposais mes propres espérances, mes propres sentiments.
J'essayais de faire bonne figure. Je rejetais ma douleur pour qu'elle ne vienne pas ternir ces moments que je voulais merveilleux. J'étais rassurée dans ses intentions, mais une sourde méfiance veillait en moi. Je n'arrivais pas à déterminer si ce rabibochage visait uniquement à une relation physique ou intellectuelle. Je venais de vivre douloureusement la réalité masculine décrite par ma mère, et je ne pouvais m'empêcher d'avoir des doutes quant aux demandes de Bob. Après tout, nous nous étions séparés déjà une fois. Je voulais croire cependant à sa sincérité, parce que elle m'était vitale. Mon esprit oscillait sans cesse entre le doute et l'espoir. Ce fut le petit fil torsadé qui me maintint jusqu'au troisième mois du délai de réflexion.

Le vingt-six avril, je pensais avec nostalgie que c'en était fini pour moi et pour ma fille. J'étais soulagée quelque part, la sachant avec des gens qui l'aimeraient, presque fière d'avoir réussi la gageure de n'être pas allée la chercher et d'avoir obéis à ma mère dans toute sa volonté. Je redevenais la gentille Isabelle. Je me sentais aimée à nouveau. Ce plaisir-là ne vint toutefois pas contrebalancer la peine irrémédiable de ne jamais voir ma fille, d'être une horrible mère abandonnante. Je m'appliquais à voir, à vivre le présent. C'est de ce moment que mes rires devinrent trop forts, mon attitude trop déterminée, ma gouaille trop exagérée. Je voulais croire à cette armure que je me forgeais, espérant que son poids étoufferait à jamais la douleur qui était en moi. Je continuais à me plier aux désirs des autres, sans en avoir conscience jamais.

Bob revint régulièrement me voir, soit seul par le train, soit accompagné de Lucien et de sa famille. Ces visites venaient ponctuer les semaines d'internat. Je me sentais plus libre qu'autrefois au lycée. Mon statut de pionne élève me convenait. La vision de mes profs me ramenait souvent à ma fille, mais je n'étais pas sûre qu'elle fût adoptée par l'un d'eux. A ce doute torturant m'en vint un autre. Et si l'on m'avait menti, si j'avais eu un garçon ? Si on m'avait dit le contraire pour brouiller les pistes ? Pourquoi m'avait-on fait faire un choix de parents puisque après on m'avait dit que ce n'était pas sûr, sinon pour que je n'aie aucune certitude ? Je me mis à douter de tout ce qui s'était passé. J'avais la sensation prémonitoire d'un complot qui venait rajouter à mon inquiétude pour ma fille. Je m'imaginais qu'on l'avait mise dans un foyer, et je m'en voulais de n'être pas retournée la chercher. On m'avait menti quelque part, j'en avais la certitude inconsciente. Quand j'essayais de poser des questions à ma mère, invariablement elle me répondait:
- C'est fini, c'est passé. On n'en reparle plus.
Pourtant, dans ses moments de colère, elle y faisait souvent allusion, sous-entendant continuellement ma culpabilité et la redevabilité que j'avais à son égard de m'avoir sauvée du naufrage.

Le premier coup de poignard que je reçus de sa part arriva milieu avril. Elle était tout sourire quand j'arrivais, les yeux humides d'émotion.
- J'ai une grande nouvelle à t'annoncer. Ah, ce que je suis heureuse, mais ce que je suis heureuse ! Ta soeur est enceinte, je vais être grand-mère. Quel beau cadeau elle me fait après tout ce que j'aie vécu !
Une bouffée de haine et de jalousie remonta en moi, violente.
- Mais moi aussi, j'avais un bébé, et c'était aussi ta petite-fille et tu n'en as pas voulu !
Elle prit un air hautain et son regard changea :
- Mais ça n'a rien à voir. Ta soeur a une situation, elle. Elle va se marier avec le père de l'enfant, elle. Ce n'est pas une fille mère, elle. Toi tu n'avais rien. De toute façon, tu as toujours été jalouse de ta soeur. Tu as toujours voulu ce qu'elle avait.
Elle reprit son air attendri du début et continua son monologue.
-Ce que je suis heureuse. Ce que je suis heureuse.

J'étais désespérée. Comment me serais-je réjouie de cette nouvelle qui me paraissait si injuste. Encore une fois je me sentais à part. Je haïssais ma mère de toutes mes forces, j'aurais voulu la voir foudroyer, là, sous mes yeux. Je haïssais ma soeur, toujours si parfaite, et je haïssais ce bébé à venir qui prenait la place de ma fille. Pourquoi une fois de plus lui accordait-on à elle ce qu'on me refusait à moi ? Et là, il ne s'agissait pas d'une paire de chaussures ou d'une robe neuve que je pourrais " finir " plus tard, ma soeur étant si soigneuse de ses affaires. Il s'agissait d'un bébé, de mon bébé qui avait été refusé au nom de la morale ! J'étouffais de douleur, et je pris soudain toute la dimension de mon abandon. Je l'avais fait pour ma mère et, malgré ce sacrifice, elle me clouait au pilori dès qu'elle en avait l'occasion. Je rengainais ma souffrance, décidée à me battre avec les armes qui me restaient. Je ne pouvais plus aller chercher ma fille, soit, mais il me restait peut-être un bonheur à vivre avec l'homme de ma vie. Il fallait que je fus sûre de lui, et pour cela je lui devais la vérité. Son amour y résisterait-il ? L'envie de partir de chez ma mère devint omniprésente, je ne pouvais plus supporter ses incohérences, ses méchancetés, son bonheur d'être grand-mère. C'était comme une insulte à ma souffrance, comme une claque ultime. Elle rabachait sans arrêt son bonheur d'être grand-mère et m'adressait sans cesse des regards noirs plein de mépris et de rancune.

L'occasion de parler à Bob se présenta à la fin du printemps. Nous partîmes pour un méchoui dans la propriété normande d'un de ses amis. Je connaissais quelques personnes, mais fis plus ample connaissance avec la soeur de Bob, Micheline, du même âge que moi. Les préparatifs du repas, du mouton, nous occupèrent une partie de l'après-midi. La fête fut joyeuse et bien arrosée. Je n'avais jamais vécu ce genre de soirée, et j'avais l'impression d'être acceptée dans le clan des grands tout à coup. Cependant, tout au long de cette journée et de cette nuit, je m'armais pour dire mon secret. Je repassais inlassablement des phrases dans ma tête, partais dans des explications, imaginais toutes les réponses possibles de Bob, n'en excluant aucune. J'étais morte de peur. A quatre heures, nous partîmes nous coucher dans une tente, la maison n'étant pas assez grande pour recevoir tout le monde. Je me tournais dans mon duvet, guettant la respiration de mon compagnon, au cas où il se serait endormi. Je le souhaitais presque, remettant ainsi à plus tard ma confession.

Je sautai le pas enfin.
- Bob ? Bob, tu dors ?
- Non.
- J'ai quelque chose d'important à te dire.
- Oui ?
- Voilà. J'ai eu un enfant. Mais ne t'inquiètes pas, je l'ai abandonné.
- Ah ?
Ce fut toute sa réaction. Je m'enquis ensuite de sa décision quant à notre devenir. Voulait-il encore de moi ?
-Oui, pourquoi ne le voudrais-je pas ?
J'étais paniquée, heureuse de son acceptation, mais cela me fit aussitôt douter de ses sentiments. Il disait ça parce qu'il ne se sentait pas concerné, il n'était pas concerné parce qu'il ne m'aimait pas vraiment. Mes idées ne cessaient de se contredire et je ne savais pas où était la vérité.
J'aurais voulu qu'il me prenne dans ses bras et qu'il me console, qu'il comprenne ma détresse. Il fallait que je me contente de son " Ah ".
J'éprouvai un soulagement à le lui avoir dit. Les choses étaient plus claires dans nos relations. J'avais effectué un ménage de printemps.


Chapitre 16

Sachant l'acte d'abandon irrévocable, j'appuyais à fond sur la pédale d'accélérateur de mon avenir. Je m'imposais d'être heureuse coûte que coûte, ne voyant pas que là aussi je ne faisais qu'obéir à ma mère. Je m'imposais le bonheur qu'elle avait décidé pour moi et qui devait résulter de l'abandon.

Le bac approchait. Il m'était toujours impossible de me concentrer sur quoi que ce fut. Surtout les études. Nous avions commencé à parler de mon avenir avec Bob. Il ne m'avait pas proposé de vivre avec lui, mais m'avait suggéré de faire une école de photo à Paris. Moi je ne savais pas ce que je voulais faire exactement. Les Beaux-arts ne me paraissaient plus être la bonne solution, m'obligeant à être dépendante de ma mère, une école de théâtre me paraissait aléatoire. Je voulais être autonome, et surtout loin de la Bretagne, loin de ma mère, loin de cette région maudite qui me rappelait sans cesse mon enfant.
Dès les premiers mois, je me mis à la chercher dans les enfants du même âge que je rencontrais. J'étais chaque fois partagée entre la curiosité et une grande tristesse que je refoulais systématiquement. Je me disais que je ne pouvais plus rien faire, me remémorais les paroles de Madame M. : " Vous ne la reverrez plus jamais de votre vie… c'est la meilleure chose à faire pour votre fille et pour vous… elle sera plus heureuse sans vous ".
Elle était où, ma petite fille ? Dans quel coin de France ? Etait-elle dans une famille ou dans un foyer ? Je ne savais que croire et ne pouvais m'accrocher qu'à ce qu'on m'avait dit. De la même manière je m'appliquais à croire que mon geste était " le geste d'amour ".

Je passai mon bac à Vannes, aussi motivée qu'un boeuf allant à l'abattoir. Ma mère m'avait accompagnée chez une amie à elle, assistante sociale aussi, afin que je fusse sur place pour le jour des épreuves. J'étais arrivée en dilettante à tel point qu'un des examinateurs m'avait demandé s'il ne dérangeait pas trop mes vacances. Je fus admise au rattrapage, mais échoua, sans que cet échec me marque vraiment. Il était pour moi dans l'ordre des choses puisque aussi bien, j'avais toujours été une nulle, une incapable, une rien du tout. Depuis un an, en plus, j'étais devenue une putain et une mère abandonnante, alors l'échec au bac n'était vraiment qu'une vétille. Mes projets immédiats portaient sur un emploi de vacances pour le mois de juillet et d'un mois en montagne avec Bob dans les pyrénées. On verrait à la rentrée. J'avais besoin de liberté et de vivre un bref instant. J'avais fini d'être une élève et j'avais rejetée violement l'idée de ma mère de me faire redoubler la Terminale. Le lycée était fini pour moi, c'était une certitude.
- Ne t'imagine pas que je vais t'entretenir à rien faire. Il va falloir trouver une solution.
Elle m'avait inscrite à un concours d'entrée à l'école d'éducatrices Montessoriennes. J'y étais allée, mais avais bâclé volontairement l'examen afin de n'être pas reçue, et là, j'avais réussi mon échec.

J'obtins un poste d'animatrice de colonie de vacances à Saint-Malo pour le mois de juillet. Nous étions logés dans les locaux d'un établissement scolaire. Les enfants dormaient sur des lits de camp dans les salles de classe et les animateurs dans un coin de la classe, séparés simplement d'eux par une couverture de cheval. Nous utilisions les sanitaires de l'établissement, non munis de douches. C'était une colonie de plein air réservée aux enfants défavorisés. A part l'air qu'ils respiraient, ils ne l'étaient guère moins que chez eux pour ce qui était du matériel. En plus de ces conditions difficiles, nous bénéficiâmes d'un temps épouvantable qui nous empêchait souvent de sortir. J'avais à charge douze petits garçons âgés de huit ou neuf ans. Je ne m'étais jamais occupée d'enfants avant ceux-là. Je m'en tirai honorablement, sans trop crier. Je m'aperçus alors que je prenais plaisir à être avec eux, à les consoler de leurs blessures, à faire des travaux manuels, à leurs expliquer les choses, à essayer de les comprendre tout simplement. Ils me ramenaient à ma propre enfance qui me paraissait si lointaine, et j'essayais de leur donner ce que je n'avais pas reçu. C'est avec le recul du temps que je peux dire ça, je n'en avais pas conscience alors. J'avais de profondes inquiétudes quand je les voyais partir nager ou pratiquer la voile. Je me laissais souvent aller au plaisir des jeux que je leur proposais, me reprenant d'un coup, j'étais la monitrice, pas le colon, et je me devais à une certaine autorité. Je fus soulagée toutefois à la fin de mon séjour, impatiente de ce premier mois que j'allais passer avec Bob, pas en tête-à-tête toutefois, puisqu'un ami nous accompagnait. C'était un ami charmant, que j'avais déjà rencontré auparavant. Jean était plein d'humour et de verve, plein d'une exubérance de vie.

Je partis de Saint-Malo et rejoignis Choisy-le-Roi en stop. Le camionneur qui m'avait pris me déposa au carrefour Rouget de L'Isle. L'un des axes de ce carrefour n'était ni plus ni moins que l'avenue Stalingrad, qui passait quelques centaines de mètres plus loin devant la maison maternelle. J'y pensais immédiatement, et mon corps se raidit. Je m'obligeais à regarder devant vers la route qui passait le pont et me menait vers l'homme de ma vie. C'était comme un symbole, les routes de mon passé et de mon futur se croisaient là, mais leur direction allait à angle droit. Je pressais le pas autant que je pus, chargée de mon sac à dos, dans la chaleur de l'été. Les odeurs de verdure et de gaz d'échappement me poursuivaient le long des avenues, comme pour me happer et me ramener à mon passé douloureux. Le passage de la Seine apporta des senteurs nouvelles qui effacèrent les autres si tenaces. C'était comme une porte à mon bonheur nouveau. J'empruntais les petites rues du quartier des Gondoles, ainsi appelé je crois parce qu'inondé régulièrement dans les décennies passées par les crues de la Seine. Les habitants s'y déplaçaient alors en barque. Les municipalités successives et le progrès avaient élevé des digues de béton munies de vannes qui pouvaient être fermées en cas de danger. La rue d'Evian était une rue pavillonnaire. Les pavillons étaient modestes. Je m'arrêtais devant le numéro dix et sonnais. Je ne voulais pas entrer sans permission. De plus, je connaissais la présence d'un chien gueulard et hargneux qui me faisait peur. Je savais que la sonnette était reliée au pavillon principal qu'occupaient les parents de Bob. Je ne les avais jamais vus, ne connaissant que sa première soeur, Micheline. Il en avait une autre plus jeune de dix ans sa cadette.
La fenêtre du haut s'ouvrit, et le visage de Micheline apparut.
- Salut ! Entre, Bob est au fond.
Au fond, c'était le petit pavillon qu'il occupait depuis ses dix-sept ans. Je descendis l'allée et m'engageais vers la maisonnette. J'étais très énervée, très impatiente à l'idée de le retrouver. Pourtant, il me venait toujours ce doute que les choses eussent pu changer entre nous. Mais non, il était là. Je me sentais en sécurité, pleine d'amour, c'était le bonheur.


Chapitre 17

Je ne reçus pas de bague de fiançailles comme la plupart des filles, mais il me fit cadeau d'une paire de chaussures de montagne, des René Demaison, les meilleures qui soient, et d'un K-Way. C'était surprenant, mais utile. Il m'expliqua que nous partions en montagne, que la montagne était dangereuse et qu'un bon équipement était nécessaire. Il avait acheté une tente spéciale, ultra légère pour l'époque, c'est à dire sept kilos. J'étais émue de son cadeau, mais comme toujours il me semblait ne pas le mériter. Ma mère m'avait habituée à recevoir les choses comme des actes de sacrifice du donneur. Quand il lui arrivait de m'acheter quelque chose de nécessaire, comme des chaussures ou un manteau, elle ponctuait son geste par :
- Et maintenant c'est fini. J'n'ai pas la bourse à Rothschild, t'as été gâtée, alors n'y reviens pas.
En général je n'avais rien demandé, et la nécessité avait fait loi.
Même encore aujourd'hui, je suis incapable de recevoir un cadeau en toute quiétude. J'y rattache systématiquement un sentiment de culpabilité.
Le cadeau de Bob m'émouvait à plusieurs niveaux. Il avait dépensé de l'argent pour moi et c'était comme une option qu'il prenait pour une vie future avec moi. Son geste avait valeur d'investissement, d'engagement, aussi sûrement qu'une bague de fiançailles. Il m'imposait aussi de me voir moins négligeable, moins méprisable que je ne pensais l'être.
-Je vais te rembourser dès que j'aurais trouvé un travail.
Je ne voulais pas lui être redevable.
-Mais non. Ce n'est pas la peine.
Toute ma reconnaissance, toute ma confiance enfantine allait vers lui. Non seulement il semblait m'accepter telle que j'étais, traînant ma faute en remorque de mon amour pour lui, mais en plus, il me donnait une existence, une valeur en m'offrant un cadeau.
J'aimais le toucher, l'embrasser, et lui déversais des torrents de tendresse accumulés depuis des années. Il devenait ma référence. Je l'admirais pour ses connaissances, son calme, sa curiosité des choses.

Nous partions en montagne. Pour moi, c'était nouveau, n'y étant jamais allée de ma vie. Ma mère nous emmenait chaque année en vacances à la mer, toujours dans des endroits différents. Je lui suis reconnaissante de l'avoir fait, au mépris des dangers de la route et des problèmes que cela engendrait pour elle. Souvent, à mi-parcours des vacances, mon frère et ma soeur allaient rejoindre leur père et nous nous retrouvions toutes les deux seules. Je goûtais plus que tout ces moments d'intimité que j'avais avec elle, comme une vengeance au rejet que mon père avait de moi, comme un secret d'amour entre nous. J'existais alors uniquement pour elle, captais en totalité son attention et ses faveurs. C'est au cours d'une de ces vacances en Normandie, j'avais sept ans alors, qu'elle me lut le premier livre : "°Le plus beau chien du monde". Nous avions aussi ces moments, inoubliables pour moi, de solitude à deux.

Notre prochain départ à la montagne me donnait le même sentiment. Malgré la présence de Jean, j'allais pour la première fois partager la vie de cet homme qui me semblait idéal. Le départ était fixé au surlendemain. Je ne parlais pas trop de ma fille et de notre histoire. J'avais peur en le faisant de pointer du doigt ce qui était une faute, même vis-à-vis de Bob. Je me sentais coupable d'une infidélité à son égard, même si lors des faits, j'étais libre. D'autre part m'appliquant à vouloir oublier, j'allais même jusqu'à cautionner les arguments que ma mère donnait pour justifier l'abandon. J'étais persuadée qu'en disant cela, je mettrais un couvercle à ma peine, et finirais par oublier. Je rentrai en force tous ces arguments dans ma tête voulant ignorer mes propres sentiments.

Nous partîmes pour les Pyrénées, et fîmes le voyage en deux étapes. Tout me paraissait nouveau et beau. Nous plantâmes les tentes dans les prés nichés au coeur du cirque de Gavarni. Les chevaux et les ânes utilisés pour la promenade des touristes de Gavarni au cirque y paissaient tous les soirs. Adorant les animaux, cette présence me ravissait. Il n'avait pas été question d'escalade, j'étais trop novice en la matière. Nous nous contentâmes de longues marches. Nous partions le matin dès le petit jour pour ne rentrer qu'en fin de journée. Je peinais énormément, à la montée surtout. La chaleur, les pierriers, le vide des précipices me rebutèrent dès cette première année. Je ne disais rien, ayant trop peur que Bob en fut fâché et révisa le choix qu'il faisait de moi. Par contre, il ne pût ignorer l'état des mes pieds. Les doubles cloisons de cuir épais de mes chaussures de fiançailles avaient eu du mal à se soumettre à mes mouvements de marche et s'étaient vengées en brodant le tour de mon pied, surtout au talon, d'une magnifique dentelle d'ampoules hydrodynamiques. Je me plaignais beaucoup.
- Surtout ne les enlève pas, tu ne pourrais plus les remettre. Attends d'être arrivée à la tente.
Nous revenions de faire des courses au village et je pleurnichais. Chaque bosse du terrain, chaque pierre non repérée à l'oeil et qui tordait ma cheville m'arrachait des plaintes. J'avais desserré les lacets, mais rien n'y faisait. J'étais couverte de coups de soleil, j'avais les pieds en charpie, j'avais eu peur du vide, j'avais sué sang et eau. Je sus dès le début que je n'aimerais pas la montagne, mais, au lieu de le dire, je préférai suivre Bob tant bien que mal. Le fait d'être ensemble me paraissait primordial, et j'aurais fait l'ascension plutôt deux fois qu'une juste pour être avec lui. Je n'ai jamais été vraiment sportive. De nature peureuse, je voyais tout comme des dangers potentiels.

Au bout de huit jours, Jean partit et nous restâmes seuls, attendant l'arrivée de Lucien, Françoise et Patricia. Nous refîmes quelques ascensions en les attendant. Dès que j'arrivais en altitude, j'étais prise de crampes dans les côtes qui bloquaient ma respiration. Une douleur violente au niveau du coeur y succédait. Tout de suite, j'imaginais le pire. J'allais jusqu'à consulter le médecin du centre des C.R.S. de montagne qui ne constata rien d'anormal.
- C'est peut-être la pilule que je prends depuis un mois. Je la supporte mal, j'ai des nausées et je me sens cotonneuse.
- Il es possible que ça y participe, mais à mon avis, c'est nerveux, me dit-il.
C'est nerveux ? Pour moi ça ne voulait rien dire.

Ces premières vacances avec Bob n'étaient pas celles dont j'avais rêvé. L'arrivée de Lucien et Françoise me donna un alibi pour rester plus souvent en bas. Françoise étant soumise au rythme de son bébé, j'arguais qu'elle allait rester seule et que je préférais lui tenir compagnie. Françoise était vraiment sympathique, pleine de vie et d'humour. C'était une fille qui sortait d'un milieu populaire. Rien ne masquait ce qu'elle était vraiment. Lucien l'avait épousée parce qu'elle était enceinte. Il n'était pas marrant avec elle, l'accusant de tous ses maux, elle portait la responsabilité de tous ses oublis, de tous ses problèmes à lui. Il régnait sur elle en seigneur et maître. Tout de suite, nous liâmes amitié. J'acceptais petit à petit la présence de sa fille. Elle me ramenait systématiquement à la mienne bien entendu. J'aurais aimé pourvoir lui dire, lui raconter cette horrible histoire, mais il me semblait toujours que si je le faisais, les autres me rejetteraient, me montreraient du doigt. Aussi je tins ma langue. J'enviais leur intimité mère fille. Quand elle me proposait de m'occuper de l'enfant, je me défilais, prétextant que :
- Oh, moi les enfants, tu sais, j'aime pas trop.
- Mais tu ne veux pas avoir d'enfant avec Bob, plus tard ? Remarque, c'est vrai qu'il n'aime pas trop les gosses.
- Non, je n'aurai jamais d'enfant, c'est trop chiant. Après tu ne vis plus, tu ne peux plus rien faire, ni sortir, ni faire du sport, rien.
- Moi j'adore les bébés ! Lucien aurait préféré un garçon, mais c'est une fille, moi, je suis contente.
Ma nouvelle amie avait indéniablement une capacité au bonheur formidable, qui se confirma tout au long des années qui suivirent et où nous nous fréquentâmes.
Ils restèrent avec nous jusqu'à la fin des vacances.
Nous allions chercher notre courrier poste restante. C'est par une lettre de ma mère que j'appris que ma soeur se mariait en août. Elle me demandait de rentrer pour assister au mariage, car ensuite ma soeur partait définitivement vivre en Angleterre, patrie de mon beau-frère. La lecture de la lettre me mit en fureur. Abandonner mes premières vacances vraies avec l'homme que j'aimais, pour aller cautionner une mascarade légalisant l'arrivée d'un enfant accepté par ma mère ! Jamais ! Je répondis que je ne reviendrai pas, que la lettre était arrivée en retard et que nous étions trop loin. Ma soeur n'avait pas besoin de moi pour se marier. De plus j'avais rencontré mon futur beau-frère une ou deux fois et je ne l'appréciais pas du tout. J'avais même mis ma soeur en garde. Je pensais qu'elle ne serait pas heureuse avec ce type infantile et pas franc du collier.
Ma soeur avait bien changé depuis un an. Mon problème ne l'avait pas affecté. De la Hélène révolutionnaire, trotskiste, aimant la philo, roulant comme une folle avec sa 2cv, battante, se rebiffant ouvertement contre l'autorité de ma mère, il ne restait plus rien. La maternité l'avait enfermé dans une bulle de soumission et de demande. Elle devint la gentille petite bobonne qu'elle décriait si fort l'année précédente. Elle me décevait, et l'avantage qu'on lui accordait de garder son enfant, me la faisait rejeter puissamment. Mais qu'on me demanda de cautionner tout ça par ma présence, je ne pouvais pas, c'était au dessus de mes forces. Je savais que ma mère en serait fâchée et qu'elle ne manquerait pas de me le faire savoir à mon retour, mais pour la première fois de ma vie, je bravais ouvertement son ordre. Que ne l'avais-je fait auparavant !

La fin des vacances arrivait. Nous prîmes le train à Lourdes. Nous avions discuté, Bob et moi, de mes intentions pour la rentrée. Je voulais aller à Paris, fuir la Bretagne et ma mère, faire n'importe quoi pourvu que je fusse loin de tout ça. J'envisageais une école de photo, pourquoi pas, ou n'importe quoi d'autre. Bob possédait un petit labo photo personnel au pavillon et développait du noir et blanc. Je trouvais ça magique. Je l'admirais pour toutes ces choses qu'il faisait et que je ne connaissais pas. En faisant une école de photo, je le caressais de l'âme, je me rangeais à ses goûts, ne pouvant en devenir que plus intéressante à ses yeux. Le retour en Bretagne m'angoissait passablement.


Chapitre 18

Dès mon retour ma mère commença sur un ton ironique:
-C'est bien joli les vacances, mais on ne peut pas faire que ça dans la vie. Tu n'es même pas venue au mariage de ta soeur, elle avait de la peine, la pauvre Hélène. Tu es vraiment méchante. Elle est enceinte en plus, alors elle est fragile. Tu n'as vraiment pas de cœur ! En tout cas, tu as raté quelque chose. C'était très bien, on s'est bien amusé, et on a bien mangé !

Je ne pouvais pas me départir de ma culpabilité. Ses propos me peinaient.
Quelques jours passèrent. Je décidais de lui dire mes intentions de départ à Paris. Ce furent des hurlements :
- Il n'en est pas question ! Tu es mineure et je suis responsable de toi. Tu feras ce que je te dirais de faire, c'est comme ça. Pour que tu ailles te faire remplir par Bob maintenant, non mais qu'est-ce que tu crois ? Je ne suis pas idiote. Et puis ça va recommencer, tu viendras pleurer avec ton gros ventre. Tu es une irresponsable, tu l'as prouvé !
- Je m'en fous, je partirai quand même, je ne veux plus rester là.
- Tu ne sais rien faire que des conneries, tu referas ta Terminale ou autre chose, mais ici que ça te plaise ou pas !
- Non, je veux partir !
- Si tu pars, je te fiche les flics aux fesses, et j'attaque Bob pour détournement de mineur ! J'en ai le droit, je suis ta mère ! Lui est majeur, il ira en prison, c'est ça que tu veux, hein ? C'est ça ? Je vais te fiche en maison de correction chez les bonnes soeurs pour qu'elles te dressent ! Moi je n'y arrive plus...
Puis vint la longue litanie geignarde de tous ses malheurs, la grand-mère paralysée, le mari parti, elle, seule, faible, à qui tout le monde voulait du mal, et moi la garce, la putain, qui à peine vide voulait se faire remplir !
-C'est non.

J'étais paniquée et effondrée. Je venais de goûter trois semaines de bonheur presque intégral, et je replongeais à nouveau dans ce marasme maternel que je voulais fuir. J'avais presque vécu en adulte, sous la houlette de Bob malgré tout, et elle m'enfouissait la tête dans le sac de sa domination, de ses décisions arbitraires. Juridiquement elle avait raison et je le savais. J'étais mineure. J'écrivis à Bob immédiatement pour lui raconter la scène, et toute l'horreur que j'avais de cet avenir préfabriqué qu'elle voulait me faire vivre et qui ne me convenait pas. Je voulais être avec lui, c'était tout, en réalité je me fichais pas mal de l'école de photo ou d'autre chose, la seule chose que je voyais c'était partir d'ici et être avec lui.
- Ne t'inquiète pas, je vais en discuter avec elle. Tu vas voir si elle ne va pas te laisser partir !
Qu'allait-il faire ? Il y eut une discussion au téléphone. Elle ne criait pas, au contraire. Il n'y avait que les gens qu'elle estimait posséder qui avaient le droit à ses hurlements et ses insultes. Avec les personnes de l'extérieur, elle se faisait geignarde, se plaignait, demandant leur pitié et leur compréhension en tant que " p'ove femme seule qui avait du mal. "
- Moi, je ne la laisserai pas partir si vous ne vous mariez pas avec elle. Elle est mineure. Je peux vous attaquez pour détournement, vous savez, je connais bien les gendarmes ici, et tout le monde me respecte. Alors en attendant sa majorité elle reste ici... ou alors vous l'épousez et je vous souhaite du plaisir !
Nous étions en octobre et je reçu une lettre de Bob qui me disait: " Je viens te chercher samedi prochain, prépares tes affaires, et dis-le à ta mère. "
Je le dis à ma mère. De nouveau elle refusa fermement. J'étais au désespoir. Qu'allait-il se passer ? Je ne préparai pas mes affaires. Je savais qu'elle serait la plus forte. Je la détestais de me refuser ce bonheur qu'elle m'avait fait miroiter au bout de cette impossible épreuve que je venais de passer. Ses paroles hantaient ma tête : " Tu oublieras, tu revivras comme avant, la vie reprendra son cours ! " Le cours qu'elle voulait donner à ma vie surtout.

Le samedi arriva. Bob était là, grave. Ses yeux noirs s'étaient réduits à deux fentes et laissaient échapper une colère froide. Sa bouche aux lèvres charnues était crispée. Ils s'enfermèrent dans la salle à manger. Je n'entendais pas ce qui se disait exactement, mais tour à tour ils élevaient le ton. J'avais l'impression d'être une vache dont on discutait le prix. La porte s'ouvrit enfin. Ma mère soupirait.
- Bon, et bien tu as ce que tu voulais ! Ne viens pas te plaindre après !
Bob était encore tendu mais me souriait doucement.
- Prépares tes affaires, on s'en va demain.
Il avait apporté les sacs à dos qui nous avaient servis durant l'été. J'entassais alternativement un pull, une assiette, un tee-shirt, une autre assiette, et ainsi de suite. J'avais acheté, pièce par pièce, quand j'avais un peu d'argent, des assiettes de grès. Ma mère nous disait souvent de faire notre trousseau pour quand nous nous marierions. Puis j'allais me promener avec Bob. Que lui avait-il dit qui pu la faire céder ?
- Et bien c'est bien simple, je lui ai dit que, soit elle te laissait partir maintenant et que peut-être on se marierait, ou bien elle refusait, que j'attendrais le temps qu'il faudra, mais que jamais on ne se marierait.

J'étais heureuse, fière de la force qu'il avait eue, fière du succès de son entreprise. Il avait su me défendre, me gagner. C'était le prince charmant des contes, qui avait vaincu le dragon pour gagner sa belle ! Je me sentais en sécurité, aimée, c'était le nirvana. J'attendais tout de lui. Et maintenant j'allais apprendre la suite non dite des contes qui font rêver les jeunes filles.
Ma mère me dit au revoir :
- Tu vas me laisser toute seule ? Tu es la dernière à partir. Qu'est-ce que je vais devenir sans mes enfants ? Tu as toujours été la plus petite la plus faible. Et moi, je ne te verrai plus.
Elle avait les larmes aux yeux. Ça me fit mal. J'étais heureuse d'aller vivre ma vie, mais je me sentais coupable de la laisser seule. Quoiqu'elle m'ait fait, elle était ma mère, elle avait été mon unique amour avant Bob. Elle représentait toute ma vie jusqu'ici, et puis surtout, elle était la seule qui me rattachât à mon histoire.


Chapitre 19

Ah, ce voyage en train vers ma nouvelle destinée ! Les gares défilaient très vite. J'avais hâte d'arriver chez Bob, de connaître enfin ses parents. J'avais aperçu son père une fois, très vite, lors d'une de mes visites trois ans plus tôt. Je m'étais fait toute une montagne d'espoirs à leur sujet et sur ma nouvelle vie. Nous arrivâmes à Montparnasse en fin d'après-midi. Il nous fallait prendre le métro et puis le train à nouveau pour rejoindre Choisy. Il était dix-neuf heures quinze quand nous montâmes le petit escalier intérieur de leur maison, qui donnait accès à l'entrée et la salle à manger. Tout le monde était à table. Tous les yeux étaient rivés sur moi, surtout ceux des parents de Bob.
- Bonsoir, je vous présente Isabelle. A partir de ce soir elle vit avec moi au fond.
Silence.
Je ne sais plus où me mettre parce que je viens de comprendre qu'il n'a pas prévenu ses parents.
- Asseyez vous, vous allez manger.
Bob ressemble beaucoup à sa mère. Pommettes hautes, les mêmes yeux, les mêmes lèvres, les mêmes cheveux abondants. Le père, lui, c'est l'inverse, cheveux rares et blonds, les yeux clairs, la bouche en coup de serpe et le menton volontaire. Il ne dit rien et son regard plonge dans son assiette. Mes futures belles-soeurs sont là aussi, mais tout aussi mutiques que le reste de la famille. Je me sens gênée, en trop. Je n'ose pas sortir un mot. On nous fait une place autour de la table, et la mère de Bob m'engage à manger. J'arrête son service de la main.
- Mais vous ne mangez rien ! Il faut manger !
Elle me parait plutôt sympathique. C'est une femme simple, en blouse et en chaussons. L'intérieur est simple aussi, meubles en formica beige, lino par terre, papier à fleurs et, trônant sur le buffet, une panthère noire en plâtre dont le flanc est percé d'une flèche dorée. Le père ne dit rien. On le dirait contrarié de ma venue. J'avais espéré un autre accueil, plus chaleureux. Plus tard, je saurais que la surprise les avait laissés muets.
Les bouchées ne passent pas et j'ai hâte que ça se termine pour pouvoir aller dans l'autre pavillon et me retrouver seule avec mon compagnon. Si le milieu familial d'où j'arrive pêchait par le trop d'exubérance de ma mère, ici c'est l'inverse. On ne dit pas, on ne parle pas, on garde pour soi ses émotions. Je suis fatiguée et déçue. J'espérais trouver un ersatz de père dans celui de Bob. Je me l'étais imaginé bienveillant et protecteur. Je suis surprise du peu de dialogue qu'il y a entre eux. Je suis habituée aux colères, mais aussi aux discussions de ma mère qui fini toujours par avoir raison. Ça crie ou ça geint, mais ça discute aussi chez moi. Pas ici. Du coup, me voilà sur mes gardes, méfiante. C'est un milieu que je ne connais pas. Je ne suis pas habituée à ce silence là.

Nous descendons enfin dans ce qui va devenir notre maison. C'est petit. Une chambre, une toute petite salle à manger cuisine de dix mètres carré à peine et une autre pièce qui servira de salon. Pas de salle de bains, aucun équipement de cuisine sauf un évier plat et un robinet d'eau froide. Un petit poêle à mazout chauffe l'ensemble de la maison.
- C'est normal, je mange chez mes parents, et je prends mes douches là bas. Ma mère me fait mon linge. Ici, je ne fais que dormir, écouter de la musique, tirer des photos, lire ou recevoir les copains.
La décoration non plus n'est pas à mon goût, une chambre toute rouge du plafond au dessus-de-lit. Les autres pièces sentent le célibataire. Un peu de désordre et de poussière. Mais pour l'instant je ne suis pas chez moi, donc je n'ose rien dire. L'important est que je sois avec lui.

Bob part au travail le lendemain matin et je me retrouve seule dans la maisonnette. Je fais un peu de rangement. Après une toilette à l'eau froide, je monte saluer mes futurs beaux-parents. Ma belle-mère est seule. Nous faisons connaissance et elle me dit les règles de la maison. Mon beau-père travaille en trois-huit, donc il dort pendant la journée et il ne faut pas faire de bruit. Surtout avec la porte de l'extérieur. De plus il n'est pas facile. Il ne parle pas et montre son mécontentement par un mutisme prolongé. Il fait des réflexions désobligeantes pour le plaisir, et tout le dérange. Malgré cela, elle m'invite à venir prendre une douche de temps en temps, me propose de laver nos draps à la machine, ce sera plus facile qu'en bas. Nous parlons à mi-voix parce qu'il dort. Il ne faut surtout rien dire parce que sans ça c'est elle qui prend, c'est elle qui a le droit au mutisme prolongé qui la terrorise. Ceci me sera confirmé par mes belles-soeurs et par Bob. Ça va être dur pour moi qui aime tant bavarder. Quand je le croise, j'ai presque peur de lui dire bonjour. J'essaie d'éviter les rencontres, allant même jusqu'à rester dans la maison si je le vois dans le jardin.
Je m'installe dans ma nouvelle vie. Nous faisons l'acquisition d'un petit frigo et de quoi faire la cuisine. Tout ceci est nouveau et m'enchante. Parallèlement, je rencontre les amis de mon mari. Certains sont en couple, d'autres non. Ils parlent d'escalade, de ski, de photo ou de livres. Et puis il y a les petites fêtes chez les uns ou les autres. J'ai l'impression d'avoir été plongée d'un coup dans le monde des adultes. Tous plus vieux que moi, je suis une petite fille et je m'accroche à Bob. Toutes ses activités que je suis fière de lui voir faire me gênent, car, pendant ce temps, il ne s'occupe pas de moi. Je le voudrais à cent pour cent amoureux, et pouvoir me noyer dans cet amour. Ne plus en sortir. Il n'y a que comme ça que je me sente sécurisée. Je n'ai pas encore trouvé de travail, mais je me donne le temps de m'installer. Les journées sont longues sans lui et souvent je m'avance sur le chemin de retour de son travail, pour l'embrasser plus vite, avoir plus de baisers ou de caresses. Mais il n'est pas très démonstratif. J'aime revenir avec lui le long des quais de la Seine. Je suis fière d'être sa compagne. Je n'en reviens encore pas qu'il puisse m'aimer, moi, la laide, la sotte, l'inculte, la putain. Les journées sans lui m'imposent mon passé. En moi luttent deux choses qui me paraissent contradictoires. Je ne peux me rendre à l'évidence de mon bonheur présent. Il est voilé par le souvenir de ma fille, de ma grossesse, des insultes, et de l'abandon. Je profite de ses absences pour pleurer et laisser aller ma peine, et puis je me fustige toute seule.
- Tu dois être heureuse maintenant, tu es avec l'homme que tu voulais, il faut oublier, il faut oublier.

Et pour oublier, je ne trouve rien de mieux que de lui parler de tout ça quand il rentre. Nous n'avons pas de télé, et les soirées, quand elles ne sont pas meublées par des sorties ou des visites, vont être le défouloir à mes angoisses. Je vais en parler de mon histoire, comme pour la conjurer. Je la vide pour laisser de la place à mon présent, mais plus j'en parle, plus elle prend sa dimension vraie, plus elle existe, et c'est un cercle infernal. Je vis deux vies parallèles et pourtant confondues. Je m'attelle à suivre Bob dans ses goûts à lui, n'en ayant pas de propres, à apprécier ses amis, ne connaissant personne. Je le suis pas à pas dans sa vie, la mienne n'étant faite que de cette douleur dont je n'arrive pas à sortir. Je n'arrive pas à être vraiment heureuse ni à exister.
Tout vient me rappeler mon histoire ici aussi. Je passe souvent devant la maison maternelle que j'ai quittée il y a moins d'un an. Je regarde le portail. Je sais ce qui se cache derrière. Je suis heureuse de ma liberté, mais je n'ai pas su décrocher le wagon de ma peine. Et je tire péniblement ma vie. En apparence, j'ai retrouvée ma gouille et mon exubérance. Elle cache au mieux mon spleen. Les clowns sont toujours tristes, c'est bien connu. Je me fais l'effet d'être ces bouchées, ces friandises, qui cachent leur véritable nature liquoreuse sous un corps rigide de chocolat. Sauf que ma liqueur, c'est du poison violent. Je m'auto empoisonne jour après jour, et sans m'en rendre compte.


Chapitre 20

Je décide de trouver du travail. N'ayant aucun diplôme, je ne peux pas être trop difficile. J'ai déjà travaillé. A quinze ans et demi, j'avais fait la saison à Quiberon, dans un hôtel restaurant du vieux port qui nous exploitait scandaleusement. Je faisais la cuisine, les chambres, le service, le ménage, sous la houlette d'une harpie qui tenait le bar, pour un salaire dérisoire. Nous étions debout à cinq heures pour le premier bateau et rarement couchés avant minuit. J'avais donné la moitié de ma paie à ma mère et m'étais achetée une paire de bottes d'équitation fauve dont je rêvais depuis longtemps. Je me demande pourquoi, puisque je ne pratiquais pas l'équitation. Et puis il y avait eu mon emploi de monitrice quelques mois avant.

En 1973, il n'y avait pas de problème pour trouver un emploie. L'ANPE m'adressa comme vendeuse au Palais du Vêtement au centre commercial de Belle-Epine, le plus grand d'Europe à l'époque. On m'accepta au rayon de la confection homme. Je n'y connaissais rien, mais j'apprenais vite. Je n'y restais pas longtemps non plus. Je profitais des heures de déjeuner pour aller essayer des robes de mariées dans une boutique à côté. Je jouais à y croire. A cette époque, j'étais dans ma période sport. Je n'avais pas une robe, chaussais en permanence mes R.D. de montagne qui avaient fini par m'adopter, j'avais des grands pulls qui masquaient toute forme féminine. La patronne du magasin où je travaillais me le fit remarquer. Il lui fallait des vendeuses engageantes pour les clients. J'allais donc voir au rayon femme du magasin. C'était le moment des soldes, et je trouvais une petite robe de crêpe noire et évasée, avec un empiècement coloré qui me plut. J'en fis l'acquisition immédiatement. Mais aussitôt payée, je fus prise de la crainte que Bob ne se fâchât de cet achat. Ce fut le second mensonge que je lui fis et qui ne tint pas plus de dix secondes. En effet, en rentrant, je voulu l'essayer devant lui, lui disant que c'était une affaire, lui annonçant la moitié du prix. Je lui demandai de remonter la fermeture éclair, sur laquelle il y avait l'étiquette... avec le prix ! J'étais confuse et honteuse. J'avais tellement peur qu'il ne se fâchât de mes envies de femme.

J'avais quitté la Bretagne et ce que je rejetais là-bas, pour venir m'inscrire dans un autre monde infernal. Je ne me sentais pas acceptée par mes futurs beaux-parents. J'alternais de multiples emplois aux périodes de dépression profondes dans lesquelles je tombais.
Nous nous mariâmes le 4 janvier 1974, moins d'un an après avoir accouché de ma fille. Notre mariage fut succinct, sans robe blanche. Seuls les proches furent conviés à un petit buffet chez mes beaux-parents. La douleur de la perte de ma fille était là en permanence. C'était et se sera la toile de fond de ma vie future. Le mystère que j'aimais chez Bob devint de la froideur et du manque d'expression. J'étais aussi dépendante de lui que je ne l'avais été de ma mère. Mais je n'en avais pas conscience. Je refoulais maladroitement ma douleur, m'obligeant à être heureuse.

Un an plus tard, je commençais des crises de tétanie et de spasmophilie très violentes et fréquentes. Je suivais mon mari tant bien que mal dans ses activités qui ne m'enthousiasmaient guère, mais aucun désir propre n'émergeait de moi-même. J'étais écrasée sous la pression de ma douleur, sans comprendre. Il me fallut deux ans pour être capable de recommencer à lire un livre. La vie à proximité de mes beaux-parents m'incommodait au possible. Bob s'y trouvait bien, il avait tout à domicile.

Je doutais de tout et surtout de moi-même. A plusieurs reprises, mon mari avait émis l'hypothèse que j'étais une malade mentale, et que je devrais me faire soigner. Je le croyais, ne pouvant douter de l'omnipotence de son bon sens. Lui aussi savait mieux que moi ce que j'étais. En réalité j'étais malade de douleur, du vide que ma fille avait laissé en moi. Je lui demandais son aide et son amour, et il ne me semblait recevoir qu'un mur de froideur exaspérée. La seule chose qui épongea un peu mes tensions intérieures furent de longues pages d'écriture à son intention, mais qui parlaient de moi, de mes doutes, de mes demandes, de mes douleurs et des événements qui s'étaient produits.

Ses amis se sont mariés et leurs femmes sont rapidement enceintes. Chaque fois, c'est une nouvelle douleur pour moi. Chaque fois, je vais créer un conflit qui m'en éloignera, sauf pour Françoise qui aura une seconde fille.
Je veux un autre enfant presque dès le départ. Mais j'ai du mal à laisser émerger mon désir. J'ai très peur de ce désir. J'ai peur qu'il ne vienne uniquement pour combler le vide laissé par ma fille. J'ai peur aussi de l'interdit qu'il représente profondément en moi. Mon mari refuse. Il m'a prévenu avant, il ne voulait pas d'enfant.
Pourtant je me retrouve enceinte en août 1978, et je suis prise d'une panique virulente. Je revis ma première grossesse avec, suspendue au dessus de ma tête, l'interdiction de mon mari cette fois. J'ai peur de perdre son amour, j'ai peur qu'il m'abandonne. Je me sens si incapable d'être seule. Je n'ai aucune confiance en moi, et l'image que me renvoie mon entourage, mon mari y compris, vient corroborer celle qu'on m'a toujours renvoyée. Je me fais avorter. Je le vis presque comme un soulagement. Je crois ainsi mériter l'amour que je lui demande et qu'il me semble ne pas recevoir. Notre couple s'est dégradé beaucoup en quatre ans. Je ne sais pas qui je suis, ce que je veux, hormis un bébé. Je suis tourmentée en permanence, et ses reproches, ses silences, ses regards appuyés, me clouent très sûrement dans mon incapacité à vivre. Je suis en demande perpétuelle d'amour et d'attention. Le prince charmant s'est mué en gardien de prison. Je me retrouve dans une geôle intérieure dont je n'arrive pas à sortir.
Nous habitons toujours le petit pavillon. Il m'est devenu intolérable. Le voisinage beau parental aussi. Je veux partir, avoir un vrai chez moi avec lui. Mes soucis de santé, mes dépressions ou mes crises de tétanie, sont des comédies aux yeux de mes beaux-parents pour ne pas travailler. Je suis dans un univers hostile qui amplifie mon état. Je réitère mon envie d'enfant. Mais cette fois-ci je l'ai pensé, construit, voulu. Mon corps a rejeté systématiquement depuis le début tous les moyens de contraception mis à la disposition des femmes de l'époque. Mon mari argue que nous ne pouvons pas avoir d'enfant en habitant la maison, si petite, si incommode, si froide l'hiver. Je saisis l'occasion pour lui demander de partir. Il croit me coincer dans mon désir d'enfant avec sa demande. C'est le contraire qui se produit, elle me propulse.
- On n'a pas assez d'argent pour acheter, tu n'as qu'à travailler.

Je travaille quand je ne suis pas malade. C'est à dire en pointillé. Je profite de ma convalescence d'opération de l'appendicite pour apprendre seule à taper à la machine. J'en ai assez de courir les routes comme commerciale. J'ai passé mon permis un an avant. Bob ne veut pas le passer, lui. A la fin de ma convalescence, je trouve un emploi de secrétaire dans un garage, juste à coté de la mercerie dans laquelle j'avais été chercher de l'extra-fort quand j'étais en maison maternelle. Et je travaille. Je cherche un appartement dans nos moyens. Bob ne m'aidera pas du tout dans ces recherches. Il n'a pas envie de quitter ses parents, ou du moins leur proximité. Je trouve, à deux cents mètres d'où nous habitions, un appartement en bord de Seine, clair, agréable. Un trois pièces. Sera-ce assez loin de chez ses parents ? J'espère un nouveau départ entre nous. Plus le temps passe, plus il est mutique et absent. Je ressens toute son attitude comme un abandon et je me fais plus demandeuse encore. Il part en voyage avec sa soeur Micheline et son beau-frère. Cela ne m'affecte que dans la mesure où je me sens seule loin de lui.
Je réitère ma demande d'enfant. Nous avons un appartement convenable, nous travaillons tous les deux, le nid est construit, alors ? Je perds mon emploi, mais en retrouve un autre dans l'audiovisuel. Bob m'évite à tous les niveaux, alors je menace :
- Si tu ne me fais pas un enfant, je vais me le faire faire ailleurs.
Il va céder, contraint et forcé.


Chapitre 21

Je suis enceinte en mars 1980, quasiment comme pour ma fille sept ans plus tôt. Je vais revivre mes nausées presque avec bonheur. Je détecte une certaine jalousie dans le comportement de mon mari et j'essayerai de le rassurer. Il ne va pas être très gentil durant ma grossesse, au début tout au moins. Il réemploie les mots de ma mère devant mes malaises :
- C'est toi qui l'a voulu, alors assumes !
Très vite, je vais me barricader dans mon ventre avec mon bébé. Je veux être heureuse coûte que coûte. Je ferme mes oreilles à ce que je ressens comme des agressions. Je me sens épanouie, grosse de mon bonheur nouveau. Un ami me dira :
- Je ne t'ai jamais vu si belle ! Tu es magnifique.
Pourtant, comme pour ma fille, je mange exagérément. Plus je grossis, plus je suis contente. J'aurai même des démêlés violents avec le gynécologue de la clinique quant à mon poids. J'avais pris 8 kilos en trois mois. Du coup, je change de praticien, mais pas de régime. Je m'arrête de travailler à quatre mois. Une mauvaise grippe a failli me faire perdre l'enfant. Je suis contente et je vais pouvoir couver en paix. Comme la première fois, j'arrête toute activité intellectuelle. Mes beaux-parents semblent contents de l'arrivée de leur premier petit enfant, mais il est l'enfant de Bob. Quand j'annoncerais ma grossesse à ma mère, elle me dira, d'un air désolé comme si je lui annonçais une catastrophe :
- Ma pauvre chérie ! Je vais encore me faire de la bile pour toi. Enfin, si tu es contente !

Depuis que je me suis mariée, nos rapports avec ma mère n'ont jamais cessé d'être conflictuels. Il nous arrivait mon mari et moi, d'aller en Bretagne pour le week-end. Dans les deux heures qui suivaient notre arrivée, un conflit ouvert s'établissait entre elle et moi. Nous nous disputions bruyamment. Je demandais à mon mari de refaire les bagages et nous rentrions à Paris dans la journée. Elle me rappelait les jours suivants, comme si rien ne s'était dit ou passé. Et coupable de ma violence verbale, je lui pardonnais, tant je voulais toujours être assurée de son amour. Malgré l'éloignement et les années je n'avais toujours pas réussi à couper ce cordon infernal qui nous unissait depuis toujours. Ne connaissant rien d'autre avec elle comme avec mon mari, je souffrais sans comprendre de cette dépendance despotique de l'un ou de l'autre.
Quatre mois et demi de grossesse. Echographie.
- Vous voulez savoir le sexe de votre enfant ?
J'hésite. Je me suis mise dans l'idée que ce serait une fille, mais je veux un garçon.
- Oui, dites moi.
- C'est un garçon, il n'y a pas à douter, il a une bonne paire de c...
Le gynéco est hilare de sa grossièreté, et moi je suis heureuse. Je repars guillerette de la clinique au volant de mon gros Ford Transit.

Un petit garçon, ce dont j'avais rêvé. Mais je vois toujours en parallèle ma première grossesse. Le manque de soin, l'enfermement, la douleur du doute et de la faute. Si elle m'affecte au premier degré, elle vient rehausser mon bonheur d'autant. Aujourd'hui, je suis libre, je vais avoir un petit garçon, je vais pouvoir m'en occuper, le dorloter, l'aimer. Personne ne me le prendra celui-là, personne. Je suis bien décidée à me battre contre tous pour être heureuse. Je creuse mes reins pour faire voir ma grossesse. Je la promène dans les rues qui me furent jadis interdites. J'arbore mon ventre comme un étendard à l'amour, à ma liberté d'enfanter et de créer. Je l'impose comme un défi à la mort lente qu'on m'a injectée huit ans plus tôt. J'aurais aimé que Bob s'intéressât plus à l'enfant à venir. Je force sa main à toucher mon ventre dès que je ressens les premiers mouvements du bébé, mais il la retire, comme si je l'avais posée sur une plaque électrique, et dit qu'il ne sens rien, lui. Je suis déçue. Je lui avais attribué plus de capacité à aimer et à s'adapter. Tant pis, je continue à tisser mon bonheur de l'intérieur. Comment vais-je nommer ce petit garçon ? Gaël ? Non, et pourtant, c'est tentant. Jany ? Finalement ce sera Maël. Je ne sais même pas si ce nom existe, mais je le sens ainsi au fond de moi. Les mois passent. Je ne fais pas grand-chose, sinon mûrir mon bébé.

Durant les grandes vacances, Bob, sa soeur Micheline et son beau-frère partent au Pérou. Mon état de grossesse me permettra de refuser ce voyage. Je vais chez mon père, ou du moins celui de mes frères et soeurs. Mon mari m'a poussé à faire sa connaissance en 1976. Je vais le voir et suis reçue comme une copine. Pour l'instant, cela me suffit. C'est déjà un lien que je n'osais espérer. Il m'accueille donc avec mon ventre cet été 1980, dans sa propriété de Saint-Pons et m'y laisse seule durant dix jours, ses affaires le rappelant sur Paris. Pour la première fois de ma vie, me voici vraiment seule. Sans entourage de quelque sorte. Malgré quelques petites frayeurs nocturnes, la propriété étant isolée dans la montagne, je me sens plutôt heureuse. Son retour, accompagné de sa compagne du moment, viendra gâcher ce bien-être. Je ne le connaissais qu'à travers les jugements de ma mère, et l'attitude de ma soeur qui semblait le craindre. Il terrorisait la gente féminine, était autoritaire et égoïste, c'est toujours ce que j'en avais entendu dire. Du coup, je me fondais dans un comportement méfiant, prenant la forme que ce jugement arbitraire m'autorisait à prendre. Je découvrais toutefois, un homme beaucoup plus attentionné que je ne m'y attendais. Auprès de lui aussi j'étais en demande, mais n'osais pas le lui dire, ayant trop peur d'essuyer un refus ou une réflexion concernant sa paternité qui m'aurait mortifiée. Je vivais ma position de bâtarde comme une honte personnelle, comme un défaut intrinsèque et rédhibitoire.

Je remontais à Choisy à la fin du mois de juillet. Il me restait une semaine à vivre seule avant le retour de mon mari. J'espérais qu'ayant vécu sa passion des voyages sans avoir eu à me traîner comme un boulet l'aurait disposé à plus d'ouverture et de chaleur à mon égard à son retour. Il n'en fut rien. Il était irrémédiablement buté dans son refus de l'enfant et de moi avec. Il me parla avec joie de son voyage, avait rapporté de nombreux souvenirs. J'étais contente pour lui, et contente pour moi de n'avoir pas eu à subir ces marches interminables en montagne.
- Tu n'aurais pas pu suivre de toute manière, c'était trop dur, même Micheline avait de la peine.
Mon état semblait non pas l'indifférer, mais déclencher chez lui une petite hargne vengeresse dans le quotidien. Il faisait comme si je n'étais pas enceinte, soupirait de mes malaises ou pointait ma responsabilité entière de mes impossibilités à faire ou vivre certaines choses. J'avais tout le temps sommeil, je n'arrivais pas à me concentrer, la conduite du Ford Transit m'était quelquefois pénible. Il n'envisageait pas de passer son permis, puisque moi je l'avais.

Cette grossesse raviva les souvenirs de la première et la peur de l'accouchement. L'arrivée de mon bébé était prévue pour le 25 décembre. Les semaines s'enroulaient, les mois défilaient, me berçant dans la joie de cette attente. J'étais très grosse et avais du mal à me mouvoir et à conduire. Nous étions en novembre 1980. A la dernière visite que j'avais faite à la clinique, le médecin m'avait annoncé un gros bébé. Puis à celle de décembre, peut-être une césarienne. J'espérais moins souffrir que la première fois. On disait toujours que le deuxième était plus facile...

Il n'en fut rien. Maël arriva le 2 janvier 1981, en retard. Il pesait quatre kilos et je mis dix-sept heures pour accoucher. Mais là, c'était différent. Mon mari m'avait accompagnée et assistée tout au long. Quand ils emmenèrent mon fils pour les premiers soins, Bob se mit à pleurer. L'émotion ? La fatigue d'être resté près de moi si longtemps ? Je fus très émue de ces larmes qui me semblaient marquer la rupture de sa digue d'indifférence.
Ma mère avait insisté pour être là quelques jours avant mon accouchement. Maël étant arrivé en retard, elle n'eut que le temps de le voir avant de repartir en Bretagne. Elle fut la seule à me plaindre de mes souffrances. Elle regardait l'enfant, le trouva beau, mais ce fut tout. Il était tout potelé, ses traits étaient fins, ses yeux en amande comme ceux de son père, de beaux cheveux noirs et abondants. Je n'étais pas étonnée de son visage. Il était tel que je l'avais ressenti et imaginé. A quoi avait pu ressembler ma fille au même moment ? Et maintenant, huit ans après ?

Le vide qu'elle avait laissé au fond de moi ne se comblait pas. Je voyais maintenant la différence, puisque j'avais un fils que je pouvais garder et aimer. Les choses allaient de soi, venaient naturellement, que ce soit les gestes d'amour, ou les soins à lui donner. Pour moi, cela se faisait le plus simplement du monde. Je le regardais sans cesse, n'aimais pas qu'on vienne le déranger dans son sommeil. Je l'allaitais avec bonheur. Que m'importait ma poitrine, dont les seins si gonflés ressemblaient à des bouteilles de gaz, comme disait un de mes beaux-frères. Que m'importait mon ventre flasque et mou. Tout cela m'avait été interdit pour elle, et je me rendais d'autant plus compte de l'anormalité de ce que j'avais vécu alors. Comment aurais-je pu savoir lors de cette première grossesse, toute couverte de honte et de culpabilité, toute forcée des désirs de ma mère, comment aurais-je pu savoir la douceur de cette peau tendre, de ces petits regards perdus encore dans les limbes de l'inconscient ? Si j'avais su le moelleux bonheur des coups de tête dans ma poitrine gonflée, si j'avais su le bonheur de bercer dans ses bras l'enfant qu'on vient de mettre au monde ! Tout cela m'avait été refusé et je prenais la dimension du vol qu'on m'avait fait, réactivant ma douleur au centuple. J'avais devant moi un magnifique petit plant de vie humaine qu'il m'incombait de faire grandir, en respectant les bonnes doses d'engrais, en mettant les bons tuteurs, et en arrosant le tout de mon amour.

L'éloignement, même minime d'avec mes beaux-parents m'avaient un peu adoucie à leur égard. Quoique mon beau-père me traita de douillette quand je répondis à ma belle-mère combien l'accouchement avait été long et difficile.

Contrairement à la première fois, je me remis très vite de la naissance de mon fils. Dès le lendemain, je me levais et vaquais à mes occupations de mère. Je lui parlais, même pendant son sommeil, le caressais du bout des doigts. J'eus de nombreuses visites des autres mères de la clinique qui voulaient voir le " gros bébé ". J'étais gonflée d'une fierté légitime d'avoir mis au monde un si bel enfant.
Bob refusait de le toucher ou de le prendre en photo. La sage-femme le lui avait mis de force dans les bras dans la salle d'accouchement. J'avais ri intérieurement devant son air affolé.
- Mais je n'ai jamais tenu de bébé moi !
- Et bien, vous apprendrez !
Le retour à l'appartement me combla d'aise. J'étais chez moi, avec mon bébé, et mon mari, même si celui-ci marquât une certaine méfiance, une certaine réserve dans son comportement. Quinze jours, trois semaines passèrent sans qu'il le prit ou le regarda. Il fallait agir. Je pris comme prétexte un travail à faire dans l'appartement, et lui demandai de s'asseoir sur la banquette et de prendre son fils qui était réveillé. Il râla, mais je ne lui laissais pas le choix.
- Mais je ne sais pas comment ça se prend !
- C'est facile. Tu t'assoies là, tu mets tes bras comme ça, je pose le bébé dessus et c'est tout. J'en ai pour trois minutes, tu peux quand même le prendre trois minutes, il ne va pas te mordre ! D'ailleurs il n'a pas de dent...
Je laissais le père et le fils en tête à tête, et prolongeais les trois minutes en trois quarts d'heure. Quand je revins, ils étaient dans la même position qu'au départ. Maël faisait de grands sourires à son père, comme s'il avait voulu le séduire. Il dût y parvenir, car de ce jour, Bob le prit dans ses bras et s'en occupa. Deux semaines après, il le jetait dans les airs, le rattrapant à bout de bras. Notre fils riait aux éclats. Plutôt que de dire : " Je ne veux pas d'enfant ", certains hommes devraient dire : " Je ne me sens pas capable d'être père. " Bob devint le meilleur des pères que j'ai pu rêver pour mon fils.


Chapitre 22

Toutefois, si mon besoin de maternité était en partie comblé, le vide laissé par ma fille ne l'était pas et mon comportement s'en ressentait. Très vite, la déprime me reprit. Je n'avais pas conscience de son origine. Ma mère, mon mari, ne me trouvaient plus d'excuse puisque j'avais un enfant. Je ne m'en trouvais plus non plus. A nouveau, j'enterrai ma souffrance. J'essayais tant bien que mal de la maîtriser, ayant tellement peur qu'elle rejaillit sur mon fils. Quand elle devenait trop insupportable, j'explosais d'une manière ou d'une autre. Mon couple en pâtissait beaucoup. Les relations étaient toujours tendues à l'extrême entre nous. Mais maintenant, j'étais plus combative, plus forte. Mon fils m'avait donné une envie de vivre, une force qui éclatait souvent violemment et me poussais à combattre.
J'étais entrée à la Sécurité Sociale comme liquidatrice. Ce travail me permettait d'avoir des horaires convenables et quelques avantages. Le centre de Sécurité Sociale n'étant pas trop éloigné, j'avais de petits trajets qui me permettaient de profiter de Maël un maximum. J'avais difficilement trouvé une nourrice à proximité. Elle avait beaucoup d'enfants, mais s'en occupait si bien que je n'hésitais pas à lui confier le mien.

Les années filaient. Maël grandissait. C'était un enfant calme et plutôt silencieux. Comment était ma fille ? Quel caractère avait-elle ? Je suivais toujours en imagination sa croissance. Huit ans, dix ans, douze ans, elle allait devenir une jeune fille. Et à chacun de ses anniversaires, j'étais avec elle. Les plus marquants furent ses dix-huit et ses vingt ans. A ses dix-huit ans, je pensais qu'elle était majeure, et que peut-être elle voudrait me retrouver. Et puis c'était l'âge où je l'avais conçue. A ses vingt ans, toute la journée je fus avec elle. Elle devait faire la fête avec ses amis et sa famille. Avait-elle une pensée pour moi ? Je ne le pensais pas. Elle devait être heureuse, et puis je n'étais pas certaine qu'elle se sache adoptée. Je lui parlais dans ma tête, comme je l'avais fait à la clinique lors de sa naissance. Et à chaque Noël, je regardais les jouets pour les petites filles de son âge. A chaque rencontre nouvelle ou ancienne, je scrutais les fillettes de la même année de naissance. Je demandais toujours aux parents :
- En quelle année est-elle née ?
Je posais plein de questions sur les jeux et les habitudes de la fillette.
Les parents étaient ravis de tant d'attention, et je m'empressais de visualiser ma fille faisant la même chose. Je ne pouvais lui mettre un vrai visage. J'avais fait une espèce de compromis fluctuant, regroupant mes traits et certains de son père. Quelquefois, je désespérais en pensant qu'elle ne pouvait ressembler qu'à lui. Etant myope et son père aussi, j'étais persuadée qu'elle l'était et portait des lunettes. Les petites filles à lunette attiraient encore plus mon regard. Ce manque d'elle était quotidien et je ne le vivais pas comme une normalité. Quand la douleur se faisait trop forte, j'explosais. L'explosion affectait mon couple en priorité et ma santé. Je retombais dans des périodes dépressives dont je me culpabilisais à outrance vis-à-vis de mon fils. Je devais être forte pour lui, et je n'y arrivais pas. Cette culpabilité venait ajouter à celle plus ancienne de l'abandon. Je rentrai dans un cercle infernal dont il ne me semblait pas pouvoir sortir. Bourrée de médicaments, je m'absentais souvent de mon travail. Je me mis à exister à travers ma douleur et mes maladies. Je recevais systématiquement les reproches de ma mère :
- Tu as tout pour être heureuse maintenant, un bon mari, un beau petit garçon, un bel appartement, un travail. Alors arrête de nous casser les pieds avec tout ça. Tu DOIS être heureuse. T'as qu'à oublier !
Comment faisait-t-on pour être heureuse, pour ignorer sa douleur. J'avais conscience que je gâchais la vie de mon entourage, je m'en imputais l'entière responsabilité. Cela me rendait encore plus malade.


Chapitre 23

Maël venait d'avoir cinq ans. C'était un très beau petit garçon, affectueux et intelligent. Mes explosions de colère se portaient quelquefois sur lui. Je m'attribuai alors un rôle de mauvaise mère. J'étais perdue à l'intérieur de moi même.
Au début de notre vie commune avec Bob, j'avais fait la connaissance de la femme d'un ami plus âgé. Nicole était une forte femme, physiquement et en gueule aussi. Elle était directrice d'école publique en pédagogie Freinet. Nous nous rencontrions épisodiquement. Je n'avais pas ressenti de sympathie réelle pour elle les premières fois. Elle était très directe, savait trouver la phrase qui tue, et cela m'épouvantait. Pourtant, je ne sais quelle curiosité inconsciente m'avait poussé à aller la voir et à lui parler de mon histoire une jour de grand désespoir. Elle m'avait durement secouée, n'était pas entrée dans ma douleur et m'avait raconté son drame à elle, qui valait bien le mien. Elle avait vu son fils cadet âgé de six ans se faire écraser devant elle.
- Et ça ne m'a pas empêchée de continuer à vivre. J'avais Fabrice (son premier fils) qui avait besoin de moi, il fallait avancer.
Je retrouvais le discours que j'entendais toujours : il FAUT être heureuse coûte que coûte, tu le dois à ton autre enfant.

Nicole devint insidieusement ma mère éducative. Je la craignais dans ses emportements et dans ses vérités. Je l'admirais pour cette force de vie qu'elle avait et que je n'avais pas. Petit à petit, nous liâmes une amitié profonde qui ne s'est jamais démentie. Sa présence dans ma vie sera déterminante. Tout d'abord, je doutais de moi même en qualité d'éducatrice de mon fils. L'image de l'incapacité à élever un enfant était profondément inscrite en moi. Je ne voulais pas réitérer l'éducation que ma mère m'avait donnée, pas en totalité au moins. Le contraire ne me satisfaisait pas non plus. C'est Nicole qui m'apprit. Oh, elle ne critiquait pas mes erreurs de jeune mère ouvertement ! J'allais lui demander conseil dès que je doutais de moi et, patiemment, elle m'expliquait les choses de l'éducation, la psychologie de l'enfant le respect qui lui était dû en qualité d'être humain à part entière dès son plus jeune âge. Je buvais ses paroles et utilisais au mieux ce nouveau savoir, mais ces " cours " me permirent aussi de commencer à prendre conscience de ma propre enfance, de l'anormalité de ce que j'avais subit, du comportement tordu des adultes qui m'avaient éduqués. Cette prise de consciente fut si ténue qu'elle n'influa sur mon comportement que par des rebuffades plus fortes à l'égard de ma mère et de mon mari, mais ce fut tout. Bob avait aussi exprimé l'anormalité de mon éducation au début de notre mariage, et je m'étais sentie atteinte au plus profond de moi. Je m'étais offusquée de son attaque, et j'avais renforcé d'autant la vision idéale de ma famille.
J'avais l'impression de n'exister nulle part. Je gardais de moi l'image d'une mauvaise fille, d'une mauvaise épouse et d'une mauvaise mère. Je n'avais rien en propre, pas de passion avérée, hormis la lecture. L'arrivée du bébé avait peu à peu ralenti nos sorties. Nous n'allions plus en montagne, peu à Fontainebleau, et la plupart des anciens amis s'étaient égayés dans la vie.

Au bout de cinq ans, j'eus l'opportunité de créer une entreprise. J'en avais assez depuis longtemps de mon travail à la Sécurité Sociale, et j'entrevis cette proposition comme une ouverture vers la vie. Je montais donc une entreprise de presse immobilière avec un associé qui m'apprit le métier, mais dont je me séparais rapidement. Je me sentais tout à coup importante et rentrais dans mon rôle facilement. Mes différents travails de secrétariat de comptabilité et de commerciale m'aidèrent, mais l'attrait de toutes ces nouveautés de la vie me détournèrent un peu du premier but d'une entreprise : gagner de l'argent.
Deux ans plus tard, mon mari se retrouva au chômage après vingt années passées dans les laboratoires de Rhône-Poulenc. J'arrêtais ma première entreprise qui m'avait conduit tout naturellement à l'immobilier et aux crédits. Je passais des stages, obtins mon statut de gestionnaire de patrimoine, mais nous restâmes toutefois indépendants, en reformant une seconde entreprise à son nom. Nous avions déménagé sur Marne-la-Vallée, dans un pavillon. Maël y était heureux. Le lotissement était conçu pour les enfants. Verdoyant, plein de ralentisseurs pour les voitures. Mon fils était indépendant, pouvait aller voir ses copains comme il voulait et sans danger.

Cette période de trois ans que nous passâmes à Emerainville sera celle où j'essaierai le plus désespérément d'être heureuse. La plus violente dans mon désir d'exister et de progresser, et d'oublier.
Mon couple s'étiolait lamentablement, sabré par mes colères et mon désir de vivre qui se faisait de plus en plus fort et s'opposait au mutisme et aux reproches de Bob. Nos relations étaient tendues en permanence. Nous travaillions ensemble et cela n'améliorait pas nos rapports. En 1989 nous parlâmes de nous séparer comme de nombreuse fois avant, mais là la crise était grave. Maêl n'avait que huit ans et avait besoin de nous deux.
Nous décidâmes de tout vendre et de partir en province, de réessayer une nouvelle fois de construire quelque chose. Je laissais mon fils chez ma mère en Bretagne, et nous parcourûmes le sud de la France pour trouver une bâtisse suffisamment grande afin d'y établir une maison d'accueil pour personnes âgées. Nous avions établi tout le bilan prévisionnel, j'avais des entrées dans les banques, notre projet était donc réalisable. Nous ne trouvâmes rien qui nous convint. Nous remontâmes sur la Bretagne. Nous étions fin août. Au hasard d'une visite chez les notaires, Bob trouva ce qui lui convenait. Une grande maison de maître, dans un petit bourg près de Redon. Tout était à refaire, mais le prix de la maison nous permettait de pouvoir attendre un peu avant de travailler.
Ainsi fut fait. Tout fut réglé en huit jours et le déménagement fut débardé dans cette grande bâtisse lugubre, sans eau, sans électricité, sans chauffage, sans carreaux mais pleine de poussière et d'araignées. Heureusement l'année fut exceptionnellement belle, et nous permit de palier les premiers inconvénients par des travaux que nous exécutions nous-même. Je ne pus prendre un bain qu'en mars de l'année suivante ! Notre vie ici m'avait permis de me reposer un peu des années précédentes.


Chapitre 24

Je me retrouvai toutefois dans la région où tout mon drame avait commencé. Je repassai par Bredel en voiture. J'eus un petit pincement au coeur. Rien n'avait changé, pas même la petite maison que ma mère avait vendue quelques années avant pour en racheter une à quelques kilomètres. Tout mon passé devenait plus présent, plus puissant, ravivant cette douleur ancienne qui ne m'avait jamais quittée.
Ma mère aussi était plus présente. Elle s'était occupée de ma grand-mère pendant de nombreuses années. Puis ma grand-mère était morte. Ma mère restait seule, puisque récemment à la retraite. Je me sentais responsable de sa solitude, et surtout de sa non solitude. J'y allais souvent pour la voir elle, mais aussi pour prendre des douches ou laver mon linge, les premiers mois de mon arrivée. J'avais l'impression de la redécouvrir avec d'autres yeux, quoiqu'elle ne changea jamais d'attitude concernant "°mon affaire". Elle avait été mon sauveur, je devais lui en être reconnaissante et redevable toute ma vie. Sans elle, je n'aurais jamais eu accès à mon bonheur présent, dont je n'avais pas le droit de douter.

Tout au long des années passées, elle m'avait donné des nouvelles du père de mon enfant, épisodiquement. Elle avait les renseignements par la famille voisine des parents de Loïc. Il s'était marié, avait eu trois enfants, trois garçons croyait-elle, et vivait dans l'Orne. Lui avait réalisé son rêve professionnel. Je lui demandais souvent de ne pas me parler de tout ça, mais elle prenait un malin plaisir à le faire, sans me demander mon avis. Elle continuait généralement un monologue plein de haine et de rancune.
- Ce salaud-là, ça ne l'aura pas beaucoup gêné dans sa vie. M'avoir fait ça, à moi. J'espère qu'il lui arrivera malheur, qu'il paie pour ce qu'il nous a fait.
Je n'éprouvais pas de haine à l'égard du père de ma fille, mais plutôt une grande indifférence méprisante. Il avait cessé d'exister dès mon départ en maison maternelle. Je n'avais aucun regret le concernant. Après tout, ça avait été son choix. La seule chose que je pouvais lui reprocher, c'était de ne pas m'avoir soutenue humainement, de ne s'être pas inquiété de ce que j'étais devenue et l'enfant aussi.

L'arrivée à Frenac fut une rupture brutale avec ma vie parisienne. Je troquais mes tailleurs et mes talons hauts, pour des vieux Lévis et des baskets, plus adéquats pour peindre, bêcher, ou poser des vitres. Les gens du bourg étaient accueillants et curieux. Une voisine nous offrit un gâteau. Notre maison avait une histoire, ayant été occupée par un médecin de campagne exceptionnel. Le docteur Gonno avait vécu entre sa mère et sa soeur quarante-cinq ans durant dans cette bâtisse. Il était dévoué corps et âme à son métier et n'encaissait même pas ses honoraires. A sa mort, on avait découvert nombre de chèques et de billets périmés dans la maison. J'aimais parler avec mes voisines âgées qui me racontaient l'histoire du village et de la maison.

Dire que la maison me plut serait exagéré. Pourtant nous avions de l'espace comme jamais. La façade était munie de vitraux d'époque, les cheminées intérieures magnifiques, les plafonds coffrés, c'était une belle maison en vérité. J'aurais préféré une maison en pleine campagne, isolée. La rupture d'avec Paris avait été grande, nous étions restés six mois sans téléphone ! C'était merveilleux. Il fallait se réadapter à la vie de province, et ça entraînait quelques fois des bizarreries de parisiens. Habituée aux embouteillages qui ne me permettaient jamais de prévoir un temps de trajet exact, j'arrivais à mes rendez-vous campagnards avec une demi-heure d'avance ! Il n'y avait jamais d'embouteillages ici ! Les gens ne se pressaient pas, ni au volant, ni dans la vie, ni chez les commerçants. Au début, cela m'énerva beaucoup, mais petit à petit je compris qu'ils avaient raison de prendre le temps de vivre.

Nous passâmes la première année dans les gros travaux. Nous n'avions pas trop le temps de nous disputer, tout à notre projet commun. Quand la maison devint plus habitable, j'éprouvai le besoin de retourner vers l'extérieur. J'allais voir ma mère souvent. Comme moi, elle aimait passionnément les chats. Elle avait une chatte rousse qui procréait deux fois par an et faisait des portées de cinq ou six chatons. Chaque fois, j'étais désignée pour la débarrasser des chatons, mais pas à leur naissance, surtout pas :
- Ah non, il ne faut pas les tuer, ils sont si mignons ! Et puis ma pauvre Mounette qui a eu tant de mal pour les faire ! Elle serait si malheureuse qu'on lui retire ses petits ! C'est une mère !
Le plus curieux, c'est que j'ai mis des années à m'apercevoir que j'avais moins de valeur à ses yeux que sa chatte. Elle n'avait pas hésité à me le faire retirer, mon chaton à moi.

Nous vivions comme des ermites depuis un an et cela commençait à me peser. J'obtins une place de correspondante de presse sur le secteur voisin, que je connaissais bien. Il avait été celui de ma mère en tant qu'assistante sociale. Je travaillais à mon rythme, au gré des réunions que je devais relater, des faits divers. Je fis aussi des articles de fond sur l'agriculture. De nature curieuse de tout, j'étais vraiment heureuse de ma place, même si j'étais payée avec un lance-pierre. Je réapprenais quelque chose de nouveau, entrais à nouveau dans la vie comme dans un bain bienfaisant et réparateur. Les tumultes conjugaux semblaient s'aplanir un peu, et je croyais avoir trouvé la bonne solution. Mon passé et mon présent faisaient à nouveau une boucle.

Mon amie Nicole venait nous voir, et nous nous écrivions souvent. Dans ce sens-là du mouvement de ma vie, dans ce retour à la Bretagne, je n'avais pas tout laissé comme quand j'étais arrivée à Paris. Mon mari continuait à travailler dans la maison et sortait peu. Ayant inscrit Maël à des cours de judo, je connus de nouveaux amis. L'école aussi m'apporta de nouvelles relations, et le journal bien entendu. Je supportais toujours aussi mal l'enfermement sous toutes ses formes. J'avais besoin de vie, d'échanges. Je revis ma soeur aussi, qui avait divorcée et s'était installée avec un nouveau compagnon, ses deux enfants à elle (elle avait eu une fille, Claire, en 1978) et un de ses fils à lui. Ils avaient acheté un bar à une quarantaine de kilomètres de chez moi. J'étais contente de la revoir et de faire connaissance de mon neveu et de ma nièce. J'avais renoué un lien avec ma famille, tout aussi pesant fut-il avec ma mère.
Je restais trois ans au journal et me mis à travailler bénévolement pour une association. J'étais animatrice dans les écoles. J'avais plus que jamais besoin du savoir de Nicole. Mais ma vue idéale de l'enseignement qu'elle m'avait communiqué sombra bien vite devant des réalités moins sereines.

Ma mère tomba gravement malade et fut conduite à l'hôpital. Je fus alors prise d'une épouvantable panique. Je la voyais morte. Mes réactions furent démesurées, me dit plus tard mon mari. Elle guérit et ce fut un nouveau prétexte à ne pas la contrarier.

C'est le moment où je commençais à peindre. Cette passion si longtemps refoulée réémergeait. J'avais perdue toute la technique. Je me mis au travail avec passion. Très vite, je me rendis compte que mes choix se portaient sur les portraits, et pas n'importe lesquels. J'aimais peindre les visages d'étrangers aux regards lourds de souffrance, de doute. L'Ethiopie fut mon terrain favori. Je progressais vite, tant je travaillais. Je commençais à participer à des petites expositions locales. Je tremblais des critiques à venir. Mes thèmes étaient totalement atypiques. La plupart des autres peintres représentaient des marines, des paysages champêtres, des natures mortes, et si c'était des portraits, c'était ceux de personnages blancs. Je n'avais aucune confiance en moi et malgré les encouragements de Bob, je tremblais fort lors de ma première exposition seule à Redon. Seule n'est pas exacte. J'avais contacté une oeuvre humanitaire, dont la présidente, Annie voulu bien accéder à mon idée que mes tableaux pourraient venir soutenir son action. Noirs d'Afrique, Hindous, Afghans, Péruviens. Le vernissage fut un succès et c'est là que je me rendis compte que mes toiles ne laissaient pas indifférent. Une dame se mit même à pleurer devant l'une d'elle.

Durant un des salons précédents, j'avais retrouvée une vieille copine de lycée qui elle aussi peignait des portraits. Nous avions évoquées des souvenirs passés et j'avais fini par lui racontez mon histoire, persuadée que tout le monde avait été au courant. Elle en fut surprise.

Je m'exprimais dans la peinture et ce fut un vrai soulagement pour moi. J'élargis mon champ de recherche picturale et peignis ce que j'appelais du " pulsionnel ". Une émanation directe de mon inconscient, semblait-il. Mes tableaux étaient pleins de mouvances enrouleuses aux teintes chaudes. Je prenais souvent le silence des visiteurs pour de la réprobation, jusqu'au moment où je m'enhardis à leur demander leur avis. Ce fut presque toujours de l'étonnement positif. Je m'en trouvais renforcée en moi-même.

Toutefois mon état de santé ne s'améliorait pas, ou plutôt il mutait. Je n'avais plus de crises de spasmophilie depuis mon arrivée en Bretagne. Mais un ensemble de symptômes qui me paniquaient beaucoup. Une succession de phobies qui vinrent gêner mon quotidien. J'avais peur de traverser une route, peur du vide, peur de la foule, peur de conduire, peur de tout. Je cachais au mieux mes dysfonctionnements que ne supportait plus mon mari. Enfin, lasse de lutter en vain je décidais d'aller voir un thérapeute. C'est à ce moment là que ce produisit un autre événement, qui après coup me parait être une perle renfilée sur le collier brisé de ma vie.
Ma mère avait mis en vente sa maison. Une fantaisie de vieille dame, car elle ne le voulait pas en réalité. Une jeune négociatrice venait la faire visiter. Un soir, ma mère me téléphone.
- J'ai une drôle de surprise pour toi. Tu sais, Véronique, la négociatrice immobilière, tu sais avec qui elle vit ?
- Ben non.
- Avec Yves, ton copain d'enfance. Il demande ton numéro de téléphone. Est-ce que tu me permets de lui donner ?
- Evidemment !
- Ah, tu sais, je ne me serais pas permise de lui donner sans ton accord !
C'était bien la première fois qu'elle prenait des gants pour ce genre de chose.

J'étais émue et contente. Je retrouvais mon copain, que j'avais sacrifié à une vie nouvelle et sans taches, qui était passé dans le vide-ordures de mon adolescence trop douloureuse.
Quelques minutes après, le téléphone sonnait. C'était lui. Nous parlâmes de nos vies réciproques et je l'invitais, lui, sa compagne et leur fils, à venir dîner un soir prochain. La rencontre visuelle ne fut pas un choc pour moi. Je l'aurais reconnu facilement malgré ses cheveux complètement blancs. Il avait forci, mais gardait le regard du timide adolescent que j'avais connu vingt-cinq ans plus tôt. Il m'offrit la plus belle gerbe de fleur que je n'ai jamais reçue. L'émotion avait embrasé son visage, comme autrefois quand je le taquinais. J'étais vraiment heureuse de le revoir.
Mais il avait été le témoin de ma honte. Il me replongeait soudain dans cette histoire avec plus de force que jamais et cela raviva mes souvenirs et ma douleur qui étaient là, tapis au fond de ma vie.
Nous nous revîmes et nous téléphonâmes. Nous avions relié une vieille amitié si longtemps interrompue. Sa vie avait subit des vagues aussi, il s'était marié avec la jeune fille qu'il fréquentait lors de mon retour de la maternité, avait eu deux filles, avait divorcé. Il vivait avec Véronique, qui lui avait donné un petit garçon. Pourtant, je ne le sentais pas heureux vraiment. Nous réussîmes à nous voir quelquefois, et j'évoquais avec lui ce passé si douloureux. Il me rappela des faits que j'avais totalement occultés.

Nos retrouvailles réactivèrent les discussions avec ma mère. Elle était toujours très curieuse de la vie des autres, et surtout de celle de ses enfants, dont elle se nourrissait. Retrouver Yves nous avait ramené tout naturellement à Bredel et à ma grossesse. Comme elle évoquait des souvenirs, je lui racontais les miens et entre autre l'insistance à la clinique de l'infirmière qui voulait que je vis ma fille.
- Mais moi je l'ai vue ! Ils me l'ont amenée dans ma chambre, ils m'ont dit : " Regardez comme elle est jolie, votre petite-fille ". J'ai caché mes yeux avec mes mains, je ne voulais pas la voir !
- Mais tu l'as vue quand même ?
- Oui un peu. Enfin j'ai vu un bébé tout frisé et brun.

Elle était donc brune et frisée ! Cette révélation que procura une sensation bizarre. De la joie, du regret, baignant dans un vaste gouffre sans fond.


Outre les malaises physiques dont je souffrais, et bien que la peinture m'apportât de nombreuses satisfactions, j'existais dans la bulle de ma douleur depuis toujours et n'arrivais pas à en sortir. Je voyais la vie à travers cet écran de douleurs et de peurs. Je la traversais, toujours couverte de honte et de culpabilité. Je doutais systématiquement de moi, de mes pensées, de mes avis. Je me raccrochais sans cesse à mon mari ou à ma mère dans ce qu'ils me disaient de moi, et le pire est que j'y croyais, essayant vainement de me conformer à ce qu'ils attendaient.


Chapitre 25

Un jour, je tombais sur le livre de Pierre Daco. La psychologie et la psychanalyse. Ce livre dormait dans la bibliothèque depuis vingt ans au moins, sans que jamais je ne l'aie ouvert. Pourquoi ce jour-là me suis-je mise à le lire ? Toujours est-il que ce fut comme une bombe atomique dans mon esprit. Je m'y retrouvais dans mes idées, dans mes désirs profonds, dans ce que j'étais. Tout mon être explosait de compréhension soudaine de moi-même. Je compris alors profondément que j'étais quelqu'un, que j'avais le droit d'exister autrement qu'à travers ce que les autres attendaient de moi. Ce fut un vrai choc que la lecture de ces livres que je dévorais. Je pleurais, je tremblais, puis rirais de mes découvertes.
Jamais aucun livre ne m'avait fait un tel effet. Je compris aussi que je devais me faire aider, que seule je n'arriverais pas à m'en sortir. J'allai donc voir un ami toubib qui m'adressa à un psychiatre de Rennes. Ce fut mon amie peintre, ma vieille copine de lycée qui m'accompagna au premier rendez-vous. J'avais très peur de ce qui m'attendait. Je tombais sur un homme bienveillant, entre deux âges. Dès cette première rencontre, je le noyais sous un flot de paroles désordonnées. Il fut le premier à me révéler que mes symptômes phobiques n'étaient que la manifestation de mon angoisse. C'était tellement simple ! Du coup, certaines de mes phobies cédèrent rapidement et je m'en trouvais mieux. Mais je voulais faire le grand nettoyage, et décidais avec le psy d'une thérapie à long terme.

Dès les premiers mois, je réglais certains problèmes avec mon père. Je lui téléphonais un soir, lui demandant pourquoi je n'étais pas sa fille.
- C'est le médecin qui me l'a dit. Vu ta date de naissance, je n'étais pas présent à ta conception. J'étais parti en montagne pour huit jours.
- Quoi ? Mais je crois rêver, c'est ça ta raison ? Mais Maël est né dix jours en retard sur la date prévue. Bob n'était pas là non plus dans ce cas, pourtant il n'y a pas de doute, c'est bien son fils. Ma belle-mère portait ses enfants presque dix mois ! C'est complètement bidon ton histoire !
- Il y a aussi une lettre que ta mère avait écrite et sur laquelle je suis tombée. Elle l'avait mise bien en évidence, d'ailleurs, je ne pouvais que la lire. Et dans cette lettre qu'elle écrivait à son amant, elle disait que tu étais sa fille.
- Bon, moi, je pense que la lettre était justement trop en évidence. Ça ressemble à de la provocation, et puis moi je me fiche de vos histoires de couple. J'ai besoin d'un père dans ma tête et je t'ai choisi, voilà. Et le seul inconvénient que tu auras c'est quelqu'un de plus qui t'aime.
Que pouvait-il répondre à cette déclaration d'amour ? Ce fut mon premier règlement de compte dans ma vie. J'avais été l'otage dès ma conception de leur mésentente conjugale. Ce fut mon premier acte d'individu à part entière. Mes changements intérieurs ne convenaient à personne, sauf à moi. Les choses bouillaient en moi, les problèmes de fond remontaient, j'essayais de sortir ma tête hors de l'eau pour pouvoir respirer enfin.

Bien sur je parlais de mon histoire d'abandon. Un jour, le psy me dit :
- Ce n'était pas votre décision à vous.
- Pourquoi vous me dites ça ? J'ai signé la déclaration d'abandon.
- Oui, mais ça fait dix séances que vous le dites à travers vos propos. Ce n'était pas votre décision, c'est évident.
J'étais abasourdie. Depuis plus de vingt ans, je me culpabilisais d'une décision qui ne venait pas de moi. Je repassais tous mes souvenirs, tous les mots de ma mère en revue. Tous visaient à me donner la responsabilité de cet acte et j'y avais cru. Aurai-je souffert de la sorte ? Y aurait-il eu ce vide immense en moi quand je pensais à elle, ma fille inconnue, si imprécise, et pourtant si présente ? Je compris aussi à quel point notre relation mère fille, avec ma mère était malsaine et anormale. Mais comment en sortir, je n'avais connu que ça ! Mon mari avait repris le flambeau de cette relation symbiotique qui me paraissait normale. Mes explosions n'étaient que des tentatives pour exister, mais je revenais toujours dans ce schéma de dépendance si rassurant.

Tout au long de ces années j'avais guetté à la télévision les émissions sur l'adoption ou sur l'accouchement sous X, beaucoup plus rares. Chaque fois j'avais l'espoir idiot, qu'un témoin dirait : " Je suis née à Antony le 25 janvier 1973 et je recherche ma mère. " Chaque fois, je scrutais l'écran à la recherche de traits de visage qui rappelleraient les miens ou ceux de Loïc. Mon attention était plus vive quand je voyais une jeune femme avec des lunettes. Chaque fois, ces émissions déclenchaient mes pleurs, et faisaient remonter mes souvenirs. Je compris aussi la souffrance des enfants abandonnés, leur manque de racines qui les empêchaient de grandir, comme un arbre qui ne peut pas faire de feuilles ni de branches, parce qu'on lui a sectionné ses racines. Je fus très émue de cette découverte. Ma fille devait être heureuse ! Le sacrifice était pour moi, pas pour elle. En souffrait-elle, comme tous ceux qui venaient témoigner ? Ca n'impliquait pas la valeur des parents adoptifs, c'était une douleur, un manque, un vide en eux-mêmes. Il apparaissait même dans ces émissions que certaines relations enfant parents adoptifs pouvaient être difficiles à cause de ce manque de connaissance des origines. Bien sûr, on ne leur donnait pas des bébés sans passé. J'en savais quelque chose, moi qui n'étais pas sûre de ma filiation paternelle. Pourtant, il y avait des rencontres avec les mères biologiques, quand les enfants avaient été adoptés par le biais de la DASS ! Par quel biais avait été adoptée Gaëlle ? Je ne le savais pas vraiment. J'avais tenté de questionner ma mère qui me répondit :
- Je ne me souviens de rien, c'est une sale histoire, j'ai oublié.
Pourtant, elle ne manquait pas de me la rappeler, quelquefois en public, lors d'un repas de famille, en lançant :
- Après tout ce qu'elle m'a fait subir ! Je n'en dirais pas plus, mais elle m'en a fait voir !
Je m'aperçus que j'avais occulté une grande partie de mes souvenirs datant de cette époque. Je me souvenais des événements les plus marquants, mais étais incapable d'en donner les détails. Les miens propres avaient été remplacés par ceux de ma mère. Nous en parlions quelquefois, mais cela finissait souvent par une dispute. Dès que je donnais mon avis, j'avais tout faux, c'était SA version la bonne, un point c'est tout.
- Si je n'avais pas été là pour te sortir de ton bourbier, tu serais bien maintenant, hein ?
Curieusement, j'étais celle qui était le plus attentive à elle. Je venais la voir souvent, l'aidais dans son ménage ou ses petits problèmes du quotidien, l'invitais, l'accompagnais chez le coiffeur. Elle me donnait un peu d'argent à chacune de mes visites. Au début, j'avais l'impression qu'elle achetait ma présence, et puis je finis par accepter car j'en avais besoin et je pris même ça pour un geste d'amour. Mon frère passait la voir une fois par an, durant deux heures et donnait rarement de ses nouvelles. Nous n'avions plus aucun contact depuis plus de quinze ans. Je n'en ai jamais su la raison. Ma soeur, elle, la " p'ov' Hélène " comme la nommait systématiquement ma mère, était toujours débordée de travail et ne pouvait faire que quelques visites occasionnelles. Les enfants de la famille avaient grandi.
Claire, ma nièce, avait mon caractère explosif. Je la sentais mal dans sa peau et m'aperçus alors, elle avait dix-sept ans, qu'elle souffrait des mêmes incohérences éducatives que moi. Je lui parlais de mon travail en psy. Elle accrocha tout de suite, et nous liâmes une affection profonde et sincère pleine de tendresse et de confiance. Quand je la voyais, je pensais à ma fille, souhaitant qu'elle fût aussi curieuse et ouverte que ma nièce. Je fixais sur Claire l'amour que j'avais à donner à une jeune fille que je ne connaîtrais jamais. Je le savais, les paroles de Madame M. revenaient souvent :
- C'est fini, jamais plus vous n'entendrez parler d'elle, ni elle de vous. Souvenez-vous que c'est vous qui faites le sacrifice.
Mais au plus profond de moi, il y avait un petit espoir imbécile.
Maintenant, je le comprenais, maintenant, je prenais la dimension de son avertissement. Comment l'aurais-je su à l'époque ? Je ne savais pas combien je pouvais être mère au plus profond de moi. La grossesse ne le révèle pas du tout, surtout dans les conditions où j'étais alors.
Mon fils grandissait lui aussi. Je l'aimais au-delà de tout. Je voyais se développer ce petit plant humain que nous avions planté quinze ans auparavant. C'était un bel adolescent, au visage fin, au corps bien découplé. La seule chose qui me chagrinait c'était qu'il ne parlât pas beaucoup, comme son père... et son grand-père. C'était toutefois un garçon affectueux et intelligent, qui développait un sens de l'humour à froid qui m'enchantait. Sa scolarité se portait bien, et j'étais une mère comblée. Nous avions une complicité tendre, faite de gestes d'affection, de baisers, de discussions.

Je ne sais plus bien au cours de quelle émission j'entendis très rapidement qu'une loi de juillet 1996 autorisait les mères ayant accouchées sous X à lever le secret de leur identité. Sur le coup, j'ai cru ne pas avoir bien compris. Je n'en parlais à personne, et j'appelais la DDASS 35 pour m'informer mieux. Nous étions début 1997. On me confirma cette loi, qui ne me donnait pas le droit de trouver ma fille, mais elle pourrait avoir accès à mon identité si elle le demandait. Comment savoir les filières empruntées par ma mère. Je décidais de me débrouiller toute seule. J'allais faire lever le secret et lui donner ses racines si elle le désirait. C'était mon ultime acte d'amour envers elle, après celui de lui avoir donné la vie, de n'avoir pas voulu avorter, de l'avoir portée et mise au monde. Savoir qu'elle pu souffrir de son manque de racines m'était intolérable.
Je rassemblais le plus de souvenirs possible : la maison maternelle dans le Val-de-Marne, là j'avais l'adresse, je venais de Bretagne, j'avais accouchée dans les Hauts-de-Seine, et ma fille avait été emmenée à Nice. Un vrai jeu de piste ! Je fis des courriers à toutes les DDASS concernées, en donnant tous les éléments dont je disposais, date de naissance, prénom de naissance, maison maternelle, chemin parcouru par l'enfant. Je fis aussi une lettre à la maison maternelle pour leur demander la filière suivie par mon enfant. Chaque fois, j'ajoutais que, s'ils étaient en possession du dossier, ils veuillent bien lever le secret et transmettre à ma fille mes coordonnées actuelles si elle le désirait. Je ne voulais pas déranger sa vie si elle ne le voulait pas. Peut-être ne voulait-elle pas rencontrer cette mère qui l'avait abandonné vingt-quatre ans plus tôt. Je lui faisais certainement horreur, elle devait me haïr, je le comprenais maintenant à travers les témoignages que j'avais entendus.
Les enfants nés sous X ne parlaient pas de haine vis-à-vis de leur mère biologique. Ils exprimaient juste un besoin de connaissance de leurs racines et la douleur qui en découlait. Mais moi, j'avais rajouté la propre horreur rétrospective que j'avais de moi-même pour cet abandon. J'avais du mal à sortir de ma honte et de ma culpabilité, même si j'en connaissais maintenant l'origine. Mais il fallait que je fasse cette démarche qui pourrait un jour peut-être la rassurer. Peut-être était-elle mariée ? Peut-être avait-elle des enfants ? Avec cette recherche elle prenait tout à coup une autre réalité. Si j'avais suivi en imagination sa croissance physique, affectivement, elle restait accrochée au souvenir du bébé que j'avais porté dans mon ventre. Je savais bien qu'elle était adulte, mais mes sentiments se rattachaient au bébé intra-utérin puisque c'était le seul souvenir physique que j'avais d'elle. Et puis peut-être ne demanderait-elle jamais à consulter son dossier, peut-être n'en avait-elle pas besoin. Je reçus la réponse de la maison maternelle en premier. L'oeuvre catholique avait disparue, la nouvelle association n'avait aucun dossier se référant à cette époque, ils étaient désolés. Puis vint la réponse de la DDASS 92, eux non plus n'avaient rien, pas plus que celle du Val-de-Marne, ni celle de Nice. J'étais déçue et triste. J'appelais le Conseil général de Rennes, service des adoptions. Je tombais sur un monsieur charmant, compétent, Monsieur D., et plein d'attention pour mon histoire. Je lui dit mes intentions, et lui racontais le parcours que j'avais fait avec ma fille, les réponses des DDASS.
- Elle est partie à Nice dans une pouponnière ? Alors ce doit être une oeuvre.
- Oui, mais laquelle ? Je n'ai aucun papier, on ne m'a rien laissé alors.
- Demandez à votre mère.
- Non, elle ne me dira rien. J'ai déjà essayé de lui demander où se trouvait la clinique, quel était son nom, elle dit ne pas se rappeler, et n'avoir aucun document, elle me donne un nom qui ne correspond à rien sur le minitel.
- Bon, ne paniquez pas. Je vais chercher sur mes listes les oeuvres d'adoption sur Nice et je vous rappellerai pour vous dire ce que j'ai trouvé.
Depuis vingt-quatre ans, je vouais une haine terrible aux services de la DDASS où ma mère travaillait, à elle et à tous ces gens qui prenaient des décisions pour les autres. A tous ces gens qui avaient un pouvoir réel sur la destinée d'autrui, j'en avais fait les frais, sans que "°l'autrui°" n'ait rien à dire. Là, je dois dire que mon contact avec Monsieur D. me fit entrevoir que cette administration avait progressé à certains endroits. Je venais de rencontrer une personne humaine, qui m'avait écouté et qui allait m'aider. Les jours passaient, sans nouvelle. Puis Monsieur D. me laissa un message et je le rappelais.
- Bien, et bien ce n'est pas compliqué, il n'y a qu'une oeuvre d'adoption à Nice, c'est l'Oeuvre d'Adoption de Méditerranée. Envoyez votre lettre de levée de secret, vous verrez bien, et si ce n'est pas celle là, rappelez-moi.
Je le remerciai chaleureusement et envoyais ma lettre dans la foulée. Chaque jour, je me précipitais à la boîte aux lettres avec l'insensé espoir d'une réponse. Mais chaque jour qui passait me l'enlevait petit à petit.
Nous partîmes en vacances. A notre retour, je venais juste de déposer mon sac dans l'entrée de la maison quand le téléphone sonna.
- Vous êtes bien Madame Julien ?
- Oui ?
Je ne connaissais pas la voix. C'était celle d'une personne âgée.
- Nous sommes l'Oeuvre d'Adoption de Méditerranée. Nous avons été surpris de votre courrier, et nous aimerions savoir vos motivations.
- Mais vous avez mon dossier ?
- Oui, nous l'avons.
Mon coeur battait à tout rompre, du plomb fondu circulait dans mes veines.
- Et bien, j'ai vu des émissions de télé où les enfants semblaient souffrir de ce manque de racines. Je voudrais que ma fille puisse y avoir accès si elle le désire. Puis je racontais mes souffrances de cet abandon qui n'était pas mon désir profond et qui m'avaient amenée à une thérapie. Je lui demandais si elle était la dame qui était venue prendre mon bébé à la clinique et dont je ne me souvenais du nom. Non, ce n'était pas elle, et elle fit mine de ne pas connaître cette femme dont je parlais. Elle revint à ma fille.
- Mais vous ne voulez pas la connaître ?
- Je ne veux pas déranger sa vie. Mais si elle veut me rencontrer, je suis prête et je serais heureuse.
- Vous ne voulez pas la connaître, alors ?
- Je ne veux pas bouleverser sa vie si elle ne le désire pas.
- Alors vous ne voulez pas la connaître.
Elle avait conclue sur cette phrase d'une manière autoritaire.
Elle me demanda nombre de renseignements, si j'avais eu d'autres enfants etc.
Sa voix était sèche et autoritaire, et je ne comprenais pas son entêtement à vouloir que je ne connaisse pas ma fille. Je ne me sentais pas le droit de débarquer dans la vie de cette jeune femme sans son accord. Ça me paraissait être le respect de l'autre le plus élémentaire. Mais si elle le désirait, ce serait le rêve. Le rêve se cassa immédiatement.
- Elle n'a jamais demandé à consulter son dossier, vous savez.
- Avez vous des nouvelles des enfants après leur adoption ?
- Bien sûr, nous les suivons tout le temps, nous avons des nouvelles très souvent.
- Est-elle heureuse ?
- Très. Elle a de très bons parents, elle n'a pas besoin de vous ni de ses racines. Tout va bien pour elle, elle est très heureuse !
- Mais elle a été adoptée sur la région ?
- Ça, il m'est interdit de vous donner aucun renseignement. De toute façon, nous allons garder votre levée de secret, dans le dossier, vous êtes la première à faire ça vous savez, pour le cas où elle demanderait, mais n'y comptez pas. Quand les enfants sont heureux, ils n'ont pas besoin de retrouver leurs origines. Les émissions de télé ! Puff !
Son ton était pincé et sec.
Ce coup de fil, pour autant qu'il ait été négatif sur la forme, m'apportait un soulagement profond. J'étais allée au bout de ce que je pouvais faire pour elle. Maintenant je n'avais plus qu'à attendre. Je sursautais à chaque coup de fil dans les jours qui suivirent, m'attendant à une réponse, une demande, une voix qui me dirait : " Bonjour, je suis ta fille ". Me dirait-elle vous ou tu ? Moi, je ne lui parlais qu'en disant tu. Elle m'avait habitée pendant neuf mois, je l'avais touchée à travers la peau de mon ventre, je lui avais parlé. C'était un morceau de moi, comme Maël, oui, comme mon fils que j'avais pu choyer et aimer à volonté. Mais ce n'est pas le bébé qui risquait de m'appeler, c'était une jeune adulte qui ne me connaissait pas. Les jours, les semaines, les mois passèrent. Mon espoir avait rétréci comme un lainage à l'eau trop chaude. Pourtant, mon esprit était calme et serein. Je continuais activement ma thérapie. Je me sentais déjà beaucoup mieux. Le thérapeute m'avait conseillé de parler de mon histoire à Maël.
- Vous savez, il la porte au fond de lui même.
- Mais cela ne le concerne pas, il n'était pas né, c'est ma vie.
- Oui, mais son inconscient le sait. Il a ressenti toute votre angoisse, tous vos problèmes. Vous pouvez le lui dire.
Je fis part du conseil à mon mari et allais rejoindre mon fils dans sa chambre.
- Voilà. J'ai quelque chose à te dire d'important. Ça a concerné ma vie, c'est un événement qui fait partie de ma vie à moi, ne te concerne pas en direct, mais que tu dois connaître.
J'avais peur. Me verrait-il comme une mauvaise mère ? Allait-il me juger ? Me retirerait-il son amour d'avoir abandonner sa sœur ? Hé oui, c'était sa demi-soeur.
- Hé bien voilà, quand j'ai eu dix huit ans....
Et je lui raconte toute mon histoire. Il ne dit rien, me regarde fixement, attentif à mes paroles.
- Tu dois être étonné. Tu as une soeur quelque part dans la nature...
Je cherche une réaction. J'ai besoin de savoir ce qu'il pense.
- Non, je ne suis pas étonné, mais c'est ton histoire.
Il semble avoir reçu l'information sereinement et continue ses jeux de stratégie que j'avais interrompus.
Là aussi, une autre perle s'est renfilée au collier cassé de ma vie. L'être qui m'est le plus cher et que j'ai voulu protéger est au courant maintenant.

- Un enfant peut tout entendre, du moment que c'est la vérité, et suivant la manière dont on lui dit, m'avait dit le psy.
Il avait raison. Mon fils n'a pas été outre mesure étonné. Cela est peut-être venu recoller un tout au fond de lui, expliquer mes comportements angoissés dont il fait les frais quelquefois, quoique je lutte toujours contre quand j'en découvre un.
Je retricote à toute vitesse la trame de ma personnalité, et ça ne va pas sans heurts avec mon entourage proche, surtout avec mon mari. J'ai bousculé tous nos repères, aussi négatifs fussent-ils. Ce ne sont qu'arrachements, conflits. J'ai fait un démarrage sur les chapeaux de roue. Le psy me le confirmera plus tard en me disant combien mes prises de conscience du début avaient été rapprochées. Je vais vite, c'est ma nature et c'est mon rythme. Je ne m'offusque plus du " T'es trop nerveuse, t'es toujours excitée " de mes proches et dont je me sentais coupable, maintenant c'est moi qui leur dit : " Vous êtes trop lents ". Petit à petit je me découvre, je me connais, je me reconnais dans ce que je suis profondément. Je découvre une autre Isabelle qui ne me déplait pas trop. Je continue la peinture, fais beaucoup d'expos avec Espoir sans Frontières. J'approfondis ma relation avec Annie. Elle est mère de trois enfants génétiques et de six autres qu'elle a adopté. Ils viennent de tous les continents. Je la trouve formidable. Je vois ses enfants évoluer, heureux. Je lui pose beaucoup de questions sur l'adoption, mais n'ose rien lui dire de mon histoire. Elle devient le prototype du parent adoptant idéal, comme Nicole avait été celui de l'enseignant. Je lui demande si ses enfants adoptés recherchent leurs origines.
- Oui, c'est normal. Et nous partons dans un de leur pays d'origine, dès que nous pouvons, pour qu'ils connaissent au moins leur pays natal.
- Mais tu retrouves les parents bios quelquefois.
- Ce n'est pas facile, mais nous essayons. Nous connaissons leur histoire au global.
Et l'histoire de ses enfants n'est pas simple. Ils sont presque tous arrivés grands, avec des traumatismes lourds, de mauvais traitements en tous genres, des maladies. Imprégnés du mode de vie de leur pays natal.
Elle me dira cette phrase superbe :
- Au début, Gérard et moi, on pensait qu'avec une bonne nourriture et beaucoup d'amour tout irait bien.
Mais ça n'a pas été suffisant. Ils leur a fallu comprendre, accepter, et aimer ces enfants venus d'ailleurs, avec leurs peurs, leurs traumatismes, leur passé, et tout ce que ça engendrait pour leur vie à eux.
Ce sont des gens fabuleux, comme il y en a peu sur terre, tout pétris d'amour et de respect. Les adoptions les ont amenés à l'humanitaire, et ESF est actuellement une association de taille moyenne, mais dont la légèreté structurelle permet des interventions rapides. Moyenne par la taille mais grande par l'action. J'apprendrai beaucoup au contact d'Annie et de son mari.
- Mais tu as les mêmes sentiments que pour tes propres enfants ?
- Bien sûr, ce sont mes enfants de la même manière, même si je ne les pas portés.
Alors ma fille aura pu être aimée pareil et cela me rassure.
J'applique toutes ses réponses à mon cas comme argent comptant.
Elle m'explique qu'aimer ce n'est pas posséder, au contraire, c'est faire passer le bonheur de l'autre, de l'enfant, avant le sien, mais en réalité c'est le bonheur de ses enfants qui la rend heureuse. Ce discours-là, je le connais, Nicole m'a éduquée dans ce sens.

Je pense aux parents de ma fille que sa présence a rendu si heureux. Peut-être en ont-ils adoptés d'autres ? Elle a peut-être des frères et des soeurs. Toutes les hypothèses sont possibles, mais les conversations avec Annie me calment dans mes doutes et mes inquiétudes.
Je n'ai guère d'autres exemples d'adoption dans ma vie. L'oncle de Bob et sa femme ont adopté un petit garçon qui maintenant est un homme.

Mars 1998. Je suis sereine et heureuse au fond de moi. Ma thérapie est terminée en ce qui concerne mes recherches personnelles, et je sais maintenant que je vais vivre mieux. J'ai l'intention de continuer à aller voir le psy pour m'aider dans ma reconstruction. J'ai besoin d'un architecte pour faire des plans cohérents de ma maison intérieure. Il est le seul à qui j'ai parlé de mes démarches. Il m'explique qu'en cas totalement improbable de rencontre, ce serait un très gros choc affectif pour moi, mais que pour elle ce sera avant tout une curiosité comblée. Combien de fois n'ai-je pas rêvé d'une rencontre un jour ? Avant ces démarches, je me disais souvent que, peut-être, je l'avais déjà croisée dans la rue ou autre part. Je dévisageais souvent les filles du même âge, en me disant : c'est peut-être elle ? Il m'est même arrivé d'aller plus loin dans mon indiscrétion quand l'occasion se présentait, allant jusqu'à questionner la personne sur sa date de naissance exacte. Je le demandais sous couvert de connaître son signe astral, dont je me fichais éperdument. Quand je tombais sur une Verseau :
- Ah, vous êtes Verseau ? Moi aussi. Quel jour et quelle année exactement ?
On ne savait jamais ! Un coup de chance, quoiqu'elle ne m'ait jamais souri jusque là, la chance.


Chapitre 26

Maël allait passer son bac de français à la fin du printemps. Ça me rappelait moi-même vingt-six ans plus tôt. Je le voyais si jeune, si peu mature. Il ne me semblait pas l'avoir été autant à son âge. Il me paraissait insouciant, ayant du mal à lâcher la rampe de l'enfance, jouant comme un petit. Je me rendais compte du poids que j'avais traîné depuis mon enfance. Je n'avais jamais eu vraiment de période de vie sans angoisse ni crainte. J'avais fait mon possible pour ne pas lui faire vivre la même chose. J'avais appris mon rôle de parent, ne pouvant pas me fier au modèle qu'on m'avait donné. Mon mari ayant d'autres bases éducatives que les miennes, comportant d'autres carences, nous avions trouvé un juste milieu éducatif, augmenté de l'aide de Nicole. Maël semblait heureux. Je le lui demandais régulièrement, et tâchais de savoir ses désirs profonds. Nous n'étions des parents ni permissifs, ni trop autoritaires, il me semble. Bob palliait mes énervements, je discutais plus avec Maël. Il serait injuste de dire que ma mère ne m'avait donné que du négatif. Elle avait fait avec ce qu'elle avait reçu elle même. Nous avions eu aussi de bons moments plein de rire et d'échange.

Donc, en mars 1998, j'avais trouvé un certain équilibre dans ma vie, et je me sentais bien comme jamais. Nous avions prévu, Annie et moi, une exposition chez Arthur Andersen à Neuilly. C'était ma première exposition parisienne, et elle nécessita trois allers-retours à Paris. Chaque fois c'était ma piqûre de rappel ! La pollution, le bruit, le monde, les embouteillages. A peine arrivée, je n'avais qu'une idée : repartir. J'avais attrapé le complexe de la provinciale : une consécration ne pouvait être que parisienne. J'étais heureuse de cette exposition privée, même si elle me coûtât plus cher qu'elle ne me rapporta. Lors du dépôt de mes toiles et du vernissage, je rejoignis mon père dans son appartement parisien, et nous passâmes trois jours ensemble. C'était la première fois depuis quarante quatre ans que nous nous rencontrions ainsi, seuls. Cette intimité nouvelle m'enchanta. Le temps était mauvais, et nous pûmes ainsi parler, sortir au restaurant et au cinéma. Je découvrais un autre homme que celui dont on m'avait donné l'image. Il parlait de ses sentiments pudiquement, il riait aussi, et me trouva drôlement autoritaire parce que j'insistais pour monter une charge un peu lourde à sa place. Il souffrait de troubles respiratoires importants.
- Ah, tu me trouves autoritaire ? Eh bien, c'est le chaudron qui appelle la poêle cul noir !
J'avais beaucoup d'amour pour cet homme qui m'avait pourtant abandonnée, que je fus sa fille ou non. Je me sentais bien avec lui, presque en résonance.

Je revins fatiguée, mais heureuse de mes voyages. Le printemps avait du mal à éclore et le mois de mai arriva. Paul Amar présentait une émission sur l'accouchement sous X. J'anticipais le contenu de l'émission, mais je regardais quand même, toujours pour les mêmes raisons. Si une jeune femme née le 25 janvier 1973 recherchait sa mère… Il y eu de nombreux témoignages très intéressants qui me renforçaient dans l'idée que ma démarche de levée de secret était la bonne pour ma fille. Et puis il y avait aussi des associations qui aidaient à rechercher les mères. C'est là que je vis pour la première fois Nathalie Margiotta de la CADCO (Coordination des Actions pour le Droit à la Connaissances de ses Origines). Tout au long de l'émission, les témoignages mettaient en évidence les malversations des œuvres, catholiques ou privées, qui faisaient obstruction aux recherches des enfants, même quand ceux-ci en avaient le droit, c'est-à-dire quand la mère biologique n'avait pas fait de demande expresse de secret. Le doute m'envahit quant à l'oeuvre de Nice. Je notais rapidement le numéro de téléphone de la CADCO. Pourquoi ai-je choisi cette association plutôt qu'une autre ? Il y avait aussi ce soir là le témoignage d'une mère ayant accouché sous X et qui criait sa douleur. Laëtitia Buron, qui venait de fonder l'association des "°Mères de l'ombre ", racontait comment l'administration de la DDASS l'avait habilement dessaisie de sa fille, profitant de sa détresse matérielle et psychologique du moment. Mon coeur bondissait dans ma poitrine, je retrouvais dans ses propos toute la colère qu'il y avait en moi depuis si longtemps, ce sentiment d'injustice, et surtout l'impuissance que j'avais eu à lutter contre la décision de ma mère. Je me rendais compte tout à coup à travers le témoignage de Laëtitia que ma mère m'avait traitée comme un cas social, et non comme sa fille. J'avais été un numéro de dossier qui avait abouti à sa convenance. Mais ce qui m'importait surtout, c'était le doute porté sur les oeuvres privées. Je réfléchis et, dès le lendemain, après avoir trouvé l'adresse de la CADCO, je leur écrivis. Je n'osais pas téléphoner de peur d'une rebuffade, d'un rejet. L'association s'adressait aux enfants abandonnés, pas aux mères. Ma main tremblait tandis que j'écrivais tant j'étais émue. C'était la première démarche hors administration que je faisais. Je racontais brièvement mon histoire, demandant si par hasard ma fille n'aurait pas fait une demande auprès d'eux. J'expliquais le parcours et donnais tous les éléments dont je disposais. J'attendais une réponse par courrier, sachant que j'avais peu de chance.
La réponse vint par téléphone. Nathalie Margiotta m'appelait suite à ma lettre. C'était une jeune femme très sympathique qui me rassura tout de suite quant au bien-fondé de ma démarche, qu'au contraire, ce serait bien si les autres mères faisaient comme moi, et qu'elle allait consulter son fichier en direct.
- 1973... Voyons, mai, avril, mars, février… Ah, janvier, voilà. J'ai quelqu'un le 11, puis le 27. Je suis désolée, je n'ai rien le 25.
Puis nous discutâmes longuement. Elle me dit qu'elle ne connaissait pas l'oeuvre de Nice et qu'elle allait se renseigner. Elle me rappela quelques jours plus tard. Elle n'avait pas eu le temps d'appeler l'oeuvre, mais elle me demandait si je pouvais écrire mon témoignage. Le président de la CADCO, Pierre Verdier, étant entrain d'écrire un ouvrage sur le droit à la connaissance de ses origines, il avait besoin du récit des mères pour bien montrer que la plupart du temps, la décision d'abandon n'était pas prise réellement par la mère, et les douleurs de part et d'autre qui s'en suivaient. Mon histoire était banale et la plupart des mères X avaient subi les mêmes pressions pour les mêmes raisons que celles invoquées par ma mère. Cela me rassura. Je n'étais plus seule dans mon histoire, je pouvais en parler ouvertement et sans honte. Le clan des enfants abandonnés nous acceptait, nous appelait même. Tout de suite, Nathalie m'expliqua que les enfants n'en voulaient pas vraiment à leur mère, qu'en cas de rencontre, il n'y avait en général pas de reproches de la part de l'enfant. Il y avait donc des rencontres ?
- Oui, nous pouvons retrouver les gens, mères ou enfants, aucune loi ne l'interdit. Si tu veux, on peut retrouver ta fille.
- Non, je ne veux pas troubler sa vie si elle ne le désire pas. L'idéal serait qu'elle fasse la démarche pour me retrouver, c'est bien pourquoi je suis venue à la CADCO.
Son offre était tentante, bien sûr, mais je ne voulais pas de cette démarche, dans la mesure où elle me paraissait irrespectueuse de l'intimité de ma fille. Peut-être ne voulait-elle pas me connaître, n'en avait-elle pas besoin tout simplement ? De quel droit aurais-je bouleversé sa vie ? Le fait de l'avoir mise au monde ne me donnait pas ce droit-là, j'en étais convaincue.
Nathalie m'apprit beaucoup de choses sur le monde des adoptés et des adoptants. Sur les mères X aussi. La loi sur l'accouchement sous X a été promulguée en 1941, sous Pétain qui voulait ainsi préserver l'honneur des soldats partis combattre à la guerre et dont les femmes impatientes n'avaient pas pu résister à un peu d'amour. Le résultat de ces amours devait être caché, au nom de la morale et de la religion. Eve, une fois de plus, portait toutes les fautes de la terre sur ses frêles épaules. Elle devait être punie d'avoir osée enfreindre la LOI. Combien d'Eve depuis avaient souffert, combien n'avaient pas pu supporter cet acte, combien en étaient mortes de chagrin, combien étaient devenues folles. Il n'y avait pas de chiffre là-dessus, mais le premier qu'on me donna me paru astronomique. En 1997, il y avait eu sept cents accouchements sous X recensés en France ! Avec la pilule ! Avec l'avortement ! Alors combien par le passé, sans contraception, sans avortement ? Le problème touchait beaucoup, beaucoup de monde. Mais le poids du secret le faisait taire à la société, c'était réellement gênant. J'appris aussi que cet accouchement sous X était une spécialité uniquement française et luxembourgeoise. La France, une nouvelle fois, brillait par son arriérisme.
- Nos détracteurs arguent que si l'on supprime l'accouchement sous X, il y aura plus d'infanticides, mais c'est faux. Dans les autres pays ne pratiquant pas l'accouchement sous X il n'y en a pas davantage, c'est un mauvais argument. Les chiffres sont là. Alors il y a aussi le viol et l'inceste qui sont avancés, ils sont en très petite minorité.

La majorité des histoires ressemblaient à la mienne, et quand ça n'avait pas été la pression des parents, ça avait été celle du mari pour les enfants adultérins.
Les enfants n'ont aucun droit dans cette histoire, on les trimbale comme des objets, de leur mère bios à leurs parents adoptifs, et le droit le plus élémentaire de l'être humain est de connaître d'où il vient. Souvent on profitait de l'état de détresse des jeunes mères pour leur arracher leur enfant.
Ça me semblait une évidence maintenant, et ça m'affermissait dans ma démarche d'ouverture vers et pour ma fille.
Et les mères X, quels droits avaient-elles eu ? Celui d'abandonner leurs enfants sous la contrainte, de perdre leur identité, de refouler leur maternité ? Oh, il devait bien sur le nombre y en avoir qui avaient abandonné l'enfant comme un soulagement. La maternité n'est pas une chose automatique, et le psy m'avait bien dit que nombre de mères n'étaient pas forcément maternelles. Elles avaient des enfants, s'en occupaient du mieux qu'elles pouvaient, souvent très correctement, mais n'éprouvaient aucun amour pour eux. Alors pourquoi poussait-on les jeunes mères à abandonner ? Pourquoi profitait-on de leur détresse, car c'était bien le cas. Elles étaient malléables d'inquiétude et de honte et c'était facile à travailler. "°Pour le bien de l'enfant", tel était la réponse des travailleurs sociaux et des oeuvres. Mais qui mieux que sa mère pouvait savoir ce qui était bon pour l'enfant et pour elle-même ? La duperie sociale m'apparaissait tout à coup dans toute sa splendeur ! La société éradiquait et le coté anti-morale, et le coté poids social de la fille mère en alimentant le marché de l'adoption. Le bébé était un labrador à adopter. Ça arrangeait tout le monde, la société se voilait les yeux, et rien ne dépassait, surtout à la télé dans les émissions consacrées à l'adoption. C'était l'adoption "tout beau tout rose" qui contentait tous les esprits, et confortait les sociaux de tous poils dans leur certitude de faire le bien. C'était une vitrine où la réalité humaine aurait fait très désordre. C'était manichéen : d'un côté, les mauvaises mères abandonnantes, de l'autre, les gentils parents adoptifs, au milieu, les œuvres et les services sociaux.

J'étais abasourdie par ma découverte. Je sortais de la torpeur optimiste des mois précédents. Une autre nouvelle me mit en rage. Nous étions le mardi 8 juin 1998. Nathalie me téléphona :
- J'ai réussi à avoir l'oeuvre de Nice. Ils m'ont dit que ton dossier était vide, qu'il n'y avait pas de levée de secret.
- Comment ? Mais je sais bien que je l'aie envoyée, ils l'ont fichue en l'air ! C'est dégoûtant !
J'avais l'impression que Nathalie doutait de ma bonne foi.
- Tu avais envoyé ta lettre en recommandée ?
- Non, je n'étais pas sûre que ce soit eux qui aient le dossier, mais la dame qui m'a téléphoné de Nice m'a bien dit qu'elle conservait la lettre dans le dossier pour le cas où.
Nathalie n'était pas étonnée de cette malversation.
- Bon, et bien tu renvoies une lettre en recommandée, je te donne les termes du texte de loi.
Ma fureur est à son comble. Une fois encore, on passe par-dessus les lois et par-dessus mon droit et mon vouloir. Du coup, remontée, je décide d'écrire mon témoignage. Je mettrais six heures pour écrire deux pages. J'envoie le tout à Nathalie. A partir de ce moment, j'ai décidé de m'engager dans la lutte contre l'accouchement sous X. Ma rage, mon dépit d'avoir été dupée de la sorte vont être un puissant moteur. Je sais que je n'aie plus dix-huit ans. Vingt-six ans ont passés. J'ai lutté pour me bâtir, pour me sortir de ma douleur et essayer de vivre. Je sais que je ne pourrais pas revenir en arrière et retrouver le bébé qu'on m'a pris, mais je suis prête à tout pour aider à défaire ce traquenard social. Maintenant, je suis en mesure de m'affirmer et de me définir par rapport au problème qui se pose aujourd'hui et maintenant, et je vais le faire. Je me sens mutilée, amputée de mon bon droit.

Samedi 12 juin. Je téléphone à Yves pour lui dire toute ma rage et mon dépit.
- Tu te rends compte ? Ce n'est pas croyable des choses pareilles !
Et puis nous discutons d'autre chose. A la fin de la conversation je lui dis :
- Tu sais, un jour je retrouverai ma fille et je te la présenterai.
Et puis je ris, comme si l'improbabilité de la chose représentait une bonne blague.
Nathalie m'a engagée à faire un article dans Ouest-France, afin de motiver d'autres mères à sortir de l'ombre et d'autres enfants à comprendre qu'ils peuvent être aidés par l'association. J'ai eu le journaliste au téléphone qui viendra faire son article mardi matin.


Chapitre 27

Lundi 14 Juin 1998.

Il fait chaud. Je suis sortie une bonne partie de la journée. De temps en temps je vais faire du shopping neutre, c'est-à-dire que je vais voir les boutiques sans rien acheter. Mais ça me fait du bien, je rencontre des gens, je vois la vie et des choses nouvelles. Je n'ai plus d'activités extérieures depuis septembre 1997. Je voulais prendre une petite année sabbatique pour peindre plus tranquillement. Bob n'a jamais retrouvé de travail depuis que nous sommes en Bretagne. La RMN (Résonance Magnétique Nucléaire) n'est pas à l'honneur dans le secteur. Nous vivons donc avec un budget aussi serré qu'un Lévis en 1970. Ce qui explique mon shopping neutre.

Il est donc dix-huit heures trente quand je rentre à la maison. Je commence à préparer le repas du soir. Demain est un grand jour pour mon fils puisqu'il passe les épreuves du bac français. Nous dînons comme tous les soirs en discutant de choses et d'autres, comme le font toutes les familles à cette heure-là. La conversation tourne autour de l'examen du lendemain.
- Au fait maman, j'ai oublié de te dire que Nathalie a téléphoné deux fois aujourd'hui.
- Ça doit être pour me dire qu'elle a bien reçu mon texte, ou peut-être que quelque chose ne va pas dessus. Je la rappellerais tout à l'heure.
Tout à l'heure, ça veut dire après la remise de 50% de France Télécom. Je me sais une incorrigible bavarde, et chaque facture de téléphone me plonge dans de sombres dépressions monétaires.

Il est environ huit heures quand je compose le numéro de Nathalie. J'aime bien discuter avec elle. Elle est réconfortante, et j'apprends beaucoup de choses.
- Allo, Nathalie ? C'est Isabelle. Tu m'as téléphoné, m'a dit mon fils.
- C'est toi… ? Tu es assise… ?
Je comprends immédiatement, c'est instantané.
- J'ai reçu une lettre ce matin, et j'ai tout de suite fait le joint avec ta fille. Elle a écrit, elle te recherche.
Je suis d'un calme étrange et profond, difficile à décrire.
- Ça va ? Tu te sens bien ?
- Oui, oui, mais ça fait bizarre, tu sais.
Oui, ça fait bizarre. J'ai à la fois une impression de normalité et de bizarrerie, une impression de quatrième dimension et d'hyper conscience.
Ma fille est là, à ma portée. Je crois bien que je ne réalise pas du tout. Je sais, j'ai compris consciemment ce qui se passait, mais l'information n'a pas encore pénétré au fond de moi.
- Elle demande des renseignements pour pouvoir récupérer son dossier. Je lui ai envoyé un fax pour qu'elle me rappelle dès son retour du travail.
- Tu lui as dit que j'étais là ?
- Non. Je lui ai juste dit que j'avais une nouvelle bouleversante et heureuse pour elle.
- Où habite-t-elle ?
- A B. dans le sud de la France.
- Mais elle fait quoi ? Elle est mariée ? Elle a des enfants ?
- Attends qu'elle m'ait téléphoné. Je te rappelle après.
Nous discutons depuis vingt minutes et je risque de bloquer la ligne si elle veut appeler Nathalie.
Nous nous quittons, et je raccroche. Et là, c'est toute mon émotion qui remonte. Je tremble de la tête aux pieds. J'ai été calme pendant toute la discussion, et maintenant, c'est le choc de retour. J'ai retrouvé ma fille ! Je n'arrive pas y croire, je dois rêver, c'est pas possible. Il faut que je rentre à nouveau dans la réalité, parce que j'ai l'impression de devenir folle. Je vais dans la cuisine où se trouve mon mari :
- Bob !
Ma voix est cassée et rauque comme chaque fois que je suis émue ou fatiguée.
- Bob... ! J'ai retrouvé ma fille !
- C'est la meilleure chose qui pouvait t'arriver. Je suis content pour toi.
Tout mon corps est happé par les sanglots. C'est trop fort, je vais exploser. Je ne sais si c'est de bonheur ou de douleur trop longtemps amassée, ou les deux à la fois. Je suis totalement bouleversée de la tête aux pieds. Ma fille, le petit bébé que je n'ai jamais vu, la petite masse remuante que j'ai porté neuf mois ! Je vais dans les bras de mon mari et je pleure, je pleure, c'est un flot continu que je n'arrive pas à endiguer. Il faut que j'annonce l'évènement à mon fils. Il est à l'ordinateur au premier.
- Maël, tu ne devineras jamais…
Son regard est inquiet de mes larmes.
- J'ai retrouvé ma fille, elle écrit à la CADCO elle aussi ! Ce n'est pas possible, je dois rêver. Tu as une sœur !
Mon fils me prends dans ses bras et m'embrasse tendrement.
C'est comme une fissure dans un barrage, présageant un raz-de-marée émotionnel d'une rare intensité.
J'ai l'impression d'être calme et tout s'agite à l'intérieur de moi. Je ne suis plus maîtresse de mes pleurs et de mes émotions. Je suis faible et forte à la fois. Je téléphone à mon psy. J'ai besoin de dire mon bonheur à quelqu'un. Je sais que je vais le déranger, qu'il est en pleine consultation, mais tant pis.
- Allo, Monsieur J. ? C'est Isabelle Julien. Pourriez vous me rappelez après vos consultations ? Ce que je veux vous dire est bouleversant.
- Non, je n'aurai pas le temps, dites-le moi maintenant, allez y.
- J'ai retrouvé ma fille...
Il me consacre dix minutes, ce qui est beaucoup au milieu d'une consultation.
Puis j'appelle Yves. Mon " Allô " est cassé et noyé de larmes. Il me dit:
- Oh, ça n'a pas l'air d'aller, toi.
- Mais si ça va très bien, au contraire. Si tu savais ! Si tu savais ! Tu te souviens de ce que je t'ai dit samedi ? Et bien, je viens de retrouver ma fille.
En quelques instants, toute ma vie va être renversée. Toutes les rencontres que j'avais vécues en imagination étaient loin de cette vérité émotionnelle extraordinaire que je vivais. Je raccrochai bien vite, espérant le coup de fil de Nathalie.
- Ça y est je l'ai eu ! Et bien dis donc ! Elle ne voulait pas croire que c'était vrai.
- Envoie-lui mon témoignage par fax, elle aura toute mon histoire.
- Bon, et bien je crois que vous allez bien vous entendre. Elle a aussi du caractère. Elle est furieuse après l'oeuvre en tout cas. Figure-toi qu'elle avait fait une demande pour consulter son dossier en même temps que tu levais le secret, à trois jours près. Et là bas on lui a dit : "°Votre dossier est vide, votre mère était très jeune, elle a refait sa vie, elle ne veut plus entendre parler de vous."
- Quelle bande de faux jetons et de salauds! De quel droit passent-ils par dessus la volonté de deux adultes qui veulent se retrouver !
Ma colère, je la mettais au placard pour l'instant, je voulais avant toute chose savoir sa réaction, et les éléments la concernant.
- Etait-elle contente ? Est-elle mariée ?
- Elle était surprise et n'y croyait pas. Non, elle n'est pas mariée, elle vit avec quelqu'un. Ses parents étaient enseignants et elle est dans le milieu paramédical.
Je veux savoir plein de choses et Nathalie n'a pas d'autres éléments. Elle rit de ma curiosité et de mon impatience. Ainsi donc, ma fille a été adoptée par les enseignants dont on m'avait parlé.
- Elle ne veut pas te parler ce soir. Elle est trop bouleversée, et demande à ce que tu lui envoies une photo et un courrier. Elle était ravie quand je lui ai dit qu'elle avait un frère, il n'y a pas eu d'autres enfants dans sa famille adoptive.
- Comment est-elle physiquement ?
- Mais je n'en sais rien, je ne l'ai pas vue...
Je voudrais la contenir toute entière, la voir, l'entendre. Son arrivée dans mon existence est une remise en marche de ma machine intérieure, on m'a remis une pièce indispensable, un bras une jambe, mon enfant !

Je n'arrive pas à y croire, je me répète intérieurement : "°J'ai retrouvé ma fille, j'ai retrouvé ma fille", sans cesse. Par moment je doute, je me dis que j'ai dû péter les plombs à mon insu, que j'ai inventé tout ça, alors j'ai besoin d'en parler pour croire à la nouvelle. J'en parle avec mon mari, puisque c'est lui qui est là. Il est calme et mon fils aussi. J'ai du mal à comprendre ce calme, moi dans qui tout est agité. Je passe des pleurs au rire. Mes pensées remontent ma vie dans le désordre. Je revois, je revis tous ces moments de douleur et de peine, et j'en prends la réelle mesure parce que ça vient de s'arrêter. C'est remplacé par un bonheur d'intensité supérieur, parce que soudain. C'est énorme !
Bien entendu je ne peux pas dormir, tout mon esprit est plein d'elle et de ce qui va se passer. Tout a perdu la consistance de la réalité autour de moi. J'ai inversé les choses. Je vivais depuis vingt-cinq ans, avec, en toile de fond, cette douleur insupportable et sclérosante, ce vide lancinant d'elle. Les réalités de la vie en avaient pris la couleur. Tout à coup, cette réalité de fond prenait le premier plan, toute teintée de lumière, et tout le reste passait au second plan, auréolé de soleil. Il est très difficile de décrire mon émotion d'alors tant cela a été fort. C'est un raz-de-marée, un incendie, une avalanche, un truc qui nettoie et fait revivre, un truc tellement fort qu'on ne peut pas l'endiguer. Je me laissais porter par le mouvement de l'événement, rouler dans mes vagues intérieures, éclabousser de mon bonheur nouveau.
Je ne dormais pas, et j'étais sûre qu'elle non plus. J'étais persuadée que nous étions ensemble par la pensée et que nous n'avions jamais cessé de l'être. Il y avait une évidence en moi qui m'imposait cette idée. Je poussais mes idées vers elle, comme à la clinique, je lui disais combien je l'aimais et n'avais jamais cessé de l'aimer. Mon plus profond désir avait abouti et je n'y croyais pas.
Elle voulait une photo et un courrier. Des photos, je n'en avais pas de récentes. La plus récente était une photo de groupe lors d'un vernissage. J'étais en compagnie d'Annie et du directeur de la banque dans laquelle se déroulait mon exposition. Je me trouvais moche, mais tant pis. Je lui écrivais un petit mot dans lequel j'indiquais ma position : "°La dame en vert c'est moi".

Le lendemain matin était le jour du bac français de Maël. Ne m'étant pas couchée, je n'eus pas de mal à me lever et l'accompagnai au lycée. Il fallait que je parle à quelqu'un, j'avais besoin de dire mon bonheur et mon émotion. Maël déposé, je fonçais à une cabine téléphonique et appelais Nicole à Paris.
- Allô, Nicole ? Tu sais ce qui m'arrive ? J'ai retrouvé ma fille. C'est formidable !
Je lui racontais le déroulement des événements.
- Tu vois, me dit-elle, tu disais souvent que ce qui nous rapprochait c'était d'avoir toutes les deux perdu un enfant. Et bien moi, je ne reverrai jamais Pascal, je ne pourrais jamais le revoir. C'est toute la différence.
Sa remarque me fit mal pour elle. C'était un peu comme si je la remettais devant l'évidence de la mort de son enfant. Je m'en voulais de lui avoir dit, sans avoir pensé que j'allais la blesser quelque part. Et puis toute à mon émotion, je ne savais quoi répondre, quoi dire qui pût la consoler. Rien ne console de la perte d'un enfant.
J'étais dans un no man's land intérieur. Je restais assise, complètement enroulée sur moi-même. J'étais toujours envahie de ce même bonheur presque douloureux parce que tellement fort. La journée du mardi se passa ainsi. Je reçu le journaliste de Ouest-France avec un large sourire:
- J'ai scoop pour vous !
- Ah oui ? C'est quoi ?
- J'ai retrouvé ma fille hier soir !
Je lui racontais mon histoire, que j'aurais voulu chronologique, mais tout venait dans le désordre. Il en tira un article correct mais neutre.
J'étais ailleurs, loin, loin de toute réalité immédiate. Et puis, insidieusement virent les doutes : peut-être serait elle déçue de qui j'étais ? Peut-être que je ne lui plairais pas ? Curieusement, je n'appréhendais pas de lui expliquer ce qui s'était passé. Au contraire, j'avais envie qu'elle sache combien cette décision n'avait pas été la mienne. Et sa grand-mère, ma mère. Devrais-je lui dire maintenant ? Non, je décidais que non, je voulais vivre mon bonheur au mieux. Je savais qu'elle ne réagirait pas bien, je verrais cela plus tard quand je me sentirais prête. Et puis Gaëlle allait aussi me demander sans doute des renseignements sur son père. Je lui dirais sans problème et l'aiderais même à le retrouver si elle le désirait.

Je téléphonais à Yves pour parler. Il était le seul qui me reliait à mon passé, à notre passé avec ma fille, d'une manière positive. Il avait été là, témoin silencieux, mais il avait été là. Il m'avait soutenu comme il avait pu, avec son amitié et ses courriers, sans jamais me juger ou me donner des conseils. Il avait été là, c'est tout. J'étais fatiguée, mais une énergie inconnue me maintenait éveillée en permanence. Je n'avais plus faim, plus sommeil. Prendre le volant devenait une gageure, tant les stops, les feux, les croisements ne faisaient plus partis de mon champ visuel.

J'avais posté la lettre. Et elle me renverrait-elle sa photo et un mot ? J'avais donné mon numéro de téléphone et l'engageais, si elle le voulait, à prendre contact avec moi. J'avais calculé que la lettre étant partie le mardi, elle la recevrait sans doute le jeudi. Je ne savais trop, si quelquefois les Postes faisaient le miracle en une nuit ! La nuit du mardi je ne dormis pas non plus. Il fallait être raisonnable. Vers trois heures du matin je croquais un somnifère. Je dormis deux heures seulement, me réveillant en sursaut, persuadée que j'avais rêvé tout ça. Non, je n'arrivais pas à y croire encore.

Le mercredi est le jour où je vais à Rennes voir le psy. C'est ma journée. En général, je me pomponne et vais voir les magasins ensuite, ou des expos. Ce mercredi 16 juin, je ne fis rien de tout ça. J'étais toujours dans ma bulle. Toute à mon rêve, silencieuse, j'étais sur la terrasse extérieure de la maison. Bob vint me parler hargneusement de séparation des comptes bancaires. Je lui dis que ce n'était pas le moment, qu'il veuille bien me ficher la paix pour l'instant, que j'avais autre chose en tête. Il revint à l'attaque une seconde puis une troisième fois. J'explosais littéralement, hurlais sur lui et montais pleurer dans ma chambre. J'étais folle de rage qu'il vint me déranger dans ma bulle de bonheur, qu'il tenta de venir la ternir avec des considérations qui pouvaient attendre et n'étaient pas de mise ce jour là. Je ne me sentais pas respectée, une fois de plus. Je recommandais à Maël de garder le téléphone sans fil avec lui, au cas où elle appellerait, c'était improbable mais on ne savait jamais. A midi, je partis pour Rennes, là au moins je pourrais être entendue et écoutée. J'arrivais avec beaucoup de chance et me garais dans le sous-sol du centre commercial. J'accédais au hall qui disposait de téléphone. Je pensais soudain à mon père, il fallait que je lui dise. Ma carte téléphonique n'avait plus beaucoup d'unités, mais tant pis, peut-être pourrait-il me rappeler.
- Allô René ? Il faut que je te dise quelque chose.
Je sentais les pleurs remonter dans ma gorge.
- J'ai retrouvé ma fille.
- Quelle fille ?
- Mais celle que j'aie eue il y a vingt-cinq ans, tu es au courant ?
- Non, je ne sais rien de tout ça, comment l'aurais-je su ?
- Je ne sais pas moi, par Hélène, ou mon frère, ou maman !
- Je ne suis pas au courant mais je suis heureux pour toi !
Je l'entendais à travers mes sanglots que je n'arrivais pas à tarir. Les gens autour me regardaient, mais je m'en fichais complètement.
Je commençais à lui raconter dans le désordre l'histoire, en pleurant.
- Et en plus je n'ai plus d'unit...
Bip, bip, bip.
Ma carte téléphonique était vide. Il avait dû me prendre pour une folle. Non, nous n'avions jamais parlé ensemble de mon histoire, persuadée que j'étais qu'il le savait. Mais il était heureux pour moi. Son ton était sincère et je reçus sa phrase comme une pincée d'amour pur. J'essuyais mes yeux et les cachais sous mes lunettes de soleil pour faire les deux cents mètres qui me séparaient du cabinet de psy. J'y restais longtemps cette fois-ci, pleurant dès que je disais "°ma fille". Je ressortais un peu apaisée, mais toujours pleine de cette incroyable rencontre qu'il fallait que je dise à tout prix. Ça poussait au fond de moi, j'accouchais de notre histoire. Je marchais dans les rues, m'arrêtant sans voir les vitrines printanières, ignorant les passages piétonniers, les passants que je croisais. J'étais comme un zombie, mon esprit tout entier concentré sur l'incroyable nouvelle.

Je rentrai en fin après midi. Maël sorti de sa chambre et vint vers moi d'un air malicieux et ravi, le téléphone à la main.
- Elle a appelé !
- Elle a appelé ? Qu'est ce qu'elle a dit ? Comment est sa voix ?
- Sa voix est douce, elle a l'accent du midi.
- Mais qu'a-t-elle dit ?
- Je ne sais pas, pas grand-chose.
- Mais enfin tu te rappelles bien de ce qu'elle t'a dit ?
- Non. Elle a demandé si tu étais là, c'est tout.
- Mais tu lui ont dit qui tu étais ?
- Elle le savait.
- Va-t-elle rappeler ?
- Sans doute. Je lui ai dit que tu seras là en fin après midi, mais elle travaille. Elle a dit que tu pouvais la rappeler chez elle ce soir, elle m'a donné le numéro.
Mon coeur battait fort. Elle avait appelé ! Avait-elle reçu ma lettre ? J'allais entendre sa voix aujourd'hui, sa voix que je ne connaissais pas. Comment devrais-je l'appeler ? Par le nom que je lui avais donné ou celui de ses parents adoptifs ? Et eux; comment avaient-ils pris cette nouvelle ? Elle avait dû leur faire partager sa joie, ils devaient être heureux de son bonheur. Peut-être allais-je les rencontrer ? Cette idée m'émut beaucoup. Rencontrer les parents de ma fille, ceux qui avaient pu la câliner, ceux qui avaient assisté à ses premiers pas, ses premiers rires, ceux qui la connaissaient. Je les aimais de l'amour qu'ils lui donnaient. Moi, je ne connaissais rien d'elle et pourtant elle n'était pas une étrangère. Je la sentais par toutes les fibres de mon corps et de mon coeur.
C'était peut-être ça le lien génétique. Je ne me posais pas la question pour Maël que j'avais élevé. Les choses s'étaient faites naturellement, sans que j'y pense. Mais d'avoir été séparée de Gaëlle depuis sa naissance ? Je ne l'avais pas éduquée, mais il existait un lien, jamais démenti, au fond de moi, un lien d'amour, de chair et de sang. J'étais heureuse du soulagement que je pourrais lui donner en lui racontant son histoire et ses racines. Si elle avait cherché, c'est que, comme les autres, elle était en manque de ses origines, qu'elle ressentait ce vide si douloureux que j'avais entendu si souvent dans les témoignages. Je pourrais maintenant réparer ce mal qui était en elle, lui donner la complétude originelle à laquelle chaque être humain à droit. Je ne pourrais pas réparer cet acte d'abandon, ni les vingt-cinq ans de séparation, mais je me rendais compte de la chance inouïe que nous avions toutes les deux dans cette rencontre qui n'aurait jamais dû être.
Nathalie me rappela pour savoir comment ça se passait et si tout allait bien pour moi. Elle me dit alors, mais je l'entendis à peine, que c'était la première fois qu'une rencontre se produisait comme ça à la CADCO. Généralement ? Les rencontres de faisaient suite aux recherches de l'enfant ou de la mère, mais que nous ayons fait les mêmes démarches en même temps, que nous ayons franchi les même obstacles rencontrés avec l'œuvre, ça tenait du miracle !
Je guettais le téléphone. Je l'avais mis dans ma poche pour être sûre d'entendre. Dix-neuf heures: toujours rien. A vingt heures je n'y tiens plus. Je m'isole dans la cuisine et compose le numéro. Mon coeur bat vite et j'ai le visage brûlant. Mes mains sont glacées et tremblent. Dring, dring! On décroche... Ma bouche est sèche. Qu'est-ce que je vais dire ?

- Allô ?
C'est une voix d'homme. C'est son copain.
- Allô ? Pourrais-je parler à Gaëlle ?
- Elle n'est pas encore arrivée du travail, mais elle ne va pas tarder. C'est de la part de qui ?
- Je suis Isabelle.
J'ignore s'il est au courant. Il y a un petit silence surpris.
- Vous êtes Isabelle ? Sa mère biologique ? Elle m'a raconté...
Sa voix et chaude et sympathique. Je le sens ému.
Je n'ai pas envie de raccrocher et j'entame la conversation avec lui. Quelque part, je suis presque contente. C'est comme un sas qui m'aide à m'adapter. Je lui demande plein de choses, à quoi elle ressemble.
- Elle est magnifique, elle est très belle.
Elle semble avoir le teint pâle comme le mien. Elle est un peu plus grande que moi, a les yeux verts. Et nous discutons. Il rit comme un enfant sur un manège, ivre de cette situation étrange. Et je questionne, ce qu'elle aime faire, et puis tout à coup je lui demande :
- Par hasard, elle n'aimerait pas les chats outre mesure ?
- Ah, ce n'est pas possible de le dire. Elle s'arrête dans la rue quand elle en voit un, le prend dans ses bras, lui parle. C'est une vraie passion. Vous aussi ?
- Pareil ! Je fais la même chose, quand je ne les ramène pas à la maison !
J'apprends aussi qu'elle joue merveilleusement bien du piano.
- Tiens, la voilà qui rentre. Je vais vous la passer.
Je respire mal. Je sais que ce moment va être unique. Tout s'emballe dans ma tête, que va-t-elle me dire ? Ses premiers mots je me les rappellerais toujours :
- Excuse-moi, j'arrive en retard, mais j'ai dû aller faire des courses.
J'ai un instant de doute, minime, ne se trompe-t-elle pas de personne ? Mais non.
- Ça va ? Tu n'es pas trop bouleversée ?
Si, elle est bouleversée, tout comme moi. Elle n'a pas dormi elle non plus.
Et nous engageons la conversation comme si nous nous étions quittées hier. J'ai une sensation de normalité qui vient se choquer à l'invraisemblance de la situation réelle. Elle a une petite voix haut perchée, colorée de l'accent du sud. Je suis contente qu'elle ait cet accent. Nous parlons. Je lui explique son histoire parce que je me doute bien que c'est ce qui l'intéresse en premier lieu, lui donne ses origines globales, lui dit qu'elle a des racines méridionales du côté de mon grand-père maternel. Elle me raconte son parcours. Et puis elle me dit : "°Tu sais, je ne t'en veux pas, et je t'ai toujours aimée dans mon coeur." Cette phrase-là, elle me fait mal de bonheur. C'est comme si elle savait au fond d'elle-même que je l'avais toujours aimée moi aussi. Elle a reçu ma photo le jour même et me dit :
- Tu as les cheveux raides ! Tu as de la chance, les miens sont tous frisés, presque crépus.
- Ça vient de ton père.
Le père, parlons-en justement ! Je lui donne tous les renseignements que j'ai à ma disposition. Elle veut le retrouver, c'est normal. Lui aussi fait partie d'elle. Je la préviens toutefois qu'elle risque d'être déçue. Je m'excuse aussi de ne pas l'avoir fait naître d'une belle histoire d'amour. Je ferais mon possible pour faire des recherches de mon côté pour l'aider. Yves sera mis à contribution puisqu'il travaille à France Télécom.
Je lui parle de mon copain, de mon frère d'enfance qui a été si présent lors de ma grossesse. Je lui parle de mon mari, qui est heureux pour moi. Son arrivée dans la famille est du bonheur pur, et pour tout le monde. Elle me dit toute la joie qu'elle a d'avoir un frère, combien elle est heureuse. Elle me pose plein de questions sur lui. Elle l'a trouvé drôlement mutique lors de son appel de l'après-midi. Je ne sais trop quoi lui répondre. Maël n'est pas bavard et ne livre pas facilement ses émotions, surtout au téléphone.
Nous parlons aussi de l'oeuvre et de ses malversations. Elle est encore plus furieuse que moi. Elle veut intenter un procès. Nos lettres sont arrivées à quatre jours d'intervalle, un mois et demi avant le coup de fil de l'oeuvre chez moi. Donc, ils savaient notre demande mutuelle et ils ont refusé de nous mettre en relation. De quel droit ont-ils retiré la levée de secret ?
- Mais l'important, tu sais Gaëlle, c'est qu'on ait gagné. On a passé tous les obstacles et on s'est retrouvées, c'est ça le plus important. Ils ne peuvent plus rien faire maintenant !
J'apprends aussi qu'on a changé le dernier prénom que je lui avais donné à la clinique. Audrey s'est transformé en Jacques, le prénom de son père adoptif. Les dés étaient donc jetés avant le délai des trois mois.
Elle n'a pas encore mis ses parents au courant, son papa est très malade, et il aurait un choc. Je comprends.
- Mais tu vas le leur dire ?
- Oui, mais pas tout de suite.
Bon, c'est sa décision.
- Mon Dieu, j'ai deux mères maintenant, comment je vais faire ?
- C'est bien, c'est chouette, c'est deux fois plus d'amour.
Ça me parait tellement être une évidence.
Nous passons deux heures à parler d'elle, de moi, de nous.
J'ai du mal à raccrocher le téléphone. Je suis pleine de tout ce qu'elle vient de me dire. Je repasse en pensée toutes ses phrases, tous ses mots, m'en pénètre. Chaque mot est un poème, chaque phrase un tableau.
Je suis toujours, et même plus que jamais, sur mon nuage.
Je lui ai demandé :
- Tu dois avoir des lunettes. Es-tu myope ?
- Ah, mais pas du tout. Au contraire, j'ai une excellente vue, j'ai 11 aux deux yeux !
- Comme ton frère.
Puisque mes deux enfants ont une excellente vision, mon défaut à moi serait sans doute dû à ma naissance, car je suis la seule des trois enfants à porter des lunettes.
Je lui demande à mon tour de m'envoyer une photo. Elle le fera. Je connais maintenant sa voix. Son visage, ce sera pour bientôt. Cette conversation me laisse une sensation de douceur extrême. Je n'ai senti aucune barrière, aucune agressivité. C'est comme si nous ne nous étions jamais quitté. J'ai un profond sentiment de complétude intérieure. J'ai l'impression de la connaître depuis toujours. Je ne connaissais pas les événements de sa vie, mais il y a quelque chose de profond qui m'est familier.
Nathalie m'avait dit :
- A mon avis vous allez bien vous entendre, elle est "°dynamique", comme toi.

Déjà quarante huit heures que je l'aie retrouvé. Je n'arrive pas à m'arracher à mon bonheur pour redescendre dans le réel, et je n'en ai pas envie. C'est si doux, si fort. Elle occupe tout mon être, toute mes pensées. Je ne fais rien de mes journées, n'arrive à rien faire. Je sors un peu par obligation, et là je raconte à tout le monde ce qui vient de m'arriver. Bien sûr, personne n'était au courant et s'étonne que je n'ai rien dit de mon histoire. Je n'aurais à aucun moment de réflexions négatives de quiconque. Au contraire, mon histoire va déclencher des réactions profondément positives, surtout chez les femmes. Certaines vont se mettre à pleurer en écoutant mon histoire. Je sens une grande force d'amour autour de moi qui me porte. Je m'en veux de n'avoir pas compris plus tôt que la plupart des gens de n'importe quel milieu ont le sens humain des choses. Je m'aperçois que, loin d'être rejetée comme me l'avais dit ma mère, les gens ne comprennent pas un tel geste et sont horrifiés qu'on nom de la morale on puisse arriver à de telles abominations humaines. Chaque fois j'ai du mal à terminer l'histoire, chaque fois que je dis "°ma fille", je fonds en larmes. Je vide ainsi toute la douleur qui s'est accumulée depuis si longtemps, je la vide en racontant en pleurant, en mettant sur la place publique ce qui ne devait pas l'être. C'est au nom de ce secret, de la honte et de la culpabilité qu'il a fallu supporter ce vide si longtemps. C'est au nom de ma liberté d'être humain, de l'amour que je vais le dire. Je fais exister Gaëlle dans sa réalité filiale, je l'impose. Plus rien ne peut m'arrêter.
Je la rappelle le lendemain, je ne peux pas m'en empêcher. Elle m'a envoyé une photo, plusieurs même.
- Elles ne sont pas terribles, il y en a une où j'ai une tête de chèvre !
Nous parlons, racontons. C'est la plus belle des musiques à mes oreilles et chaque fois j'ai du mal à raccrocher.

- Alors Maël, ça te fait quoi d'avoir une soeur ?
Je m'inquiète de lui et de ses réactions. C'est vrai que je suis un peu ailleurs, mais lui est toujours là et je me dois à lui aussi.
- C'est normal. Je savais qu'elle existait quelque part, maintenant elle est réelle. Et puis tu sais, au lycée, à la rentrée, on nous fait remplir des papiers avec " Avez-vous des frères et des sœurs ? ". Et bien maintenant, je vais pouvoir dire " oui, j'ai une sœur ".
Je guette le facteur et la boîte à lettre chaque matin. Enfin, je vois pour la première fois la petite écriture ronde de Gaëlle. L'enveloppe est rigide des photos qu'elle contient. Je vais m'asseoir dans la cuisine. Je suis impatiente de la voir. J'arrache l'enveloppe. J'ai chaud, et mes mains tremblent. Je sors les photos, ne les regarde pas, mais lis la lettre. Puis je retourne les photos et c'est la rencontre visuelle. Je suis ébahie. Son copain ne m'avait pas menti, elle est magnifique ! Je n'en reviens pas d'avoir fait une aussi jolie fille. Autant je n'avais pas été surprise de Maël à la naissance, autant là, c'est la surprise totale. J'avais eu beau faire tous les mélanges possibles dans ma tête entre moi et son père, jamais je n'aurais envisagé d'avoir fait une si belle jeune femme. Je ne reconnais pas immédiatement mes traits, et encore moins ceux de son père. Elle a le visage fin, de grands yeux que je sais être verts, de magnifiques cheveux bouclés. Je ne cherche pas la ressemblance. Je ne fais que la regarder. C'est un choc terrible. Maël est là, ainsi que mon mari. Ils regardent eux aussi et la trouve magnifique.
- Je peux prendre celle là, me demande Maël en prenant une photo ?
- Mais bien sur, mon chéri, c'est ta sœur. Comment tu la trouves ?
- Elle est belle !
Oui, elle est belle, mais elle ne l'aurait pas été que ça n'aurait rien changé pour moi. Découvrir le visage de son enfant, vingt-cinq ans après, ça fait un choc.

Maintenant, non seulement je raconte mon histoire, mais en plus je montre les photos. Nous nous appelons souvent avec Gaëlle. Elle me demande évidemment de lui raconter sa naissance, puis celle de Maël.
- Vingt-cinq et dix-sept !
J'ai une sensation curieuse, de quoi parle-t-elle au juste ? De leurs âges ? De leur naissance ? Et puis je réalise : j'ai mis vingt-cinq heures pour la mettre au monde, dix-sept pour Maël, elle a vingt-cinq ans et lui dix-sept. C'est comme un signe du destin.


Chapitre 28

Lundi 21 Juin.

Déjà huit jours. Je suis toujours dans le même état euphorique. Je ne dors que très peu et avec des cachets, j'oublie de manger, je suis toujours sur mon nuage, n'ai pas envie d'en descendre. J'ai posé une photo de Gaëlle sur ma table de nuit. Quand je me réveille avec le doute de la réalité, je la regarde. Non, c'est bien vrai, et je me rendors dans le bonheur. Pourtant, ce lundi va être témoin du premier nuage à mon bonheur intégral. Il est environ vingt-et-une heures trente le soir. Le téléphone sonne, c'est elle. Sa voix est tendue.
- J'ai retrouvé Monsieur Loïc ! Il dit que ce n'est pas lui mon père et que tu couchais avec tout le monde. Je veux faire un test génétique, mais il ne veut pas.
J'essaie de la rassurer. Loïc est son père, je suis bien placée pour le savoir, mais qu'il récuse sa paternité en me salissant aux yeux de ma fille, ça, je ne le supporte pas. Comme huit jours plus tôt, tant que je suis avec elle au téléphone, je me sens calme. Je raccroche et regarde un film sans le voir. Les minutes passent, puis les heures. Je sens monter en moi une colère énorme. Je rappelle Gaëlle et lui demande le numéro de téléphone de Loïc.

Il est vingt-trois heures quarante-cinq. Je loupe quatre fois le numéro tellement mes mains tremblent de colère.
Il décroche et j'entends un " Allô " mou.
- Tu te souviens peut-être de moi ? Tu m'as fait un enfant il y a vingt-cinq ans. Tu te souviens d'Isabelle Julien ? Alors, c'est quoi ces conneries que tu racontes ?
- Mais moi je ne savais pas ce qui était arrivé après !
- Mais tu ne t'en es jamais inquiété ! Ta femme est au courant ?
- Oui, je l'ai mise au courant avant notre mariage. Elle est à l'écouteur.
Sa voix était molle et indécise, reflétant bien son caractère. Ainsi donc, il avait mis au courant sa femme d'une paternité dont il disait vingt-cinq ans plus tard ne pas être responsable. Je déversais d'un coup vingt-cinq ans d'une colère que j'avais ignorée. Je parlais sec, étais intraitable. Mon mari était dans la pièce et j'aurais voulu qu'il parte pour laisser libre cours à ma colère.
- Tu feras ce qu'elle te demande.
- Je verrais.
- Non tu ne verras pas, c'est tout vu. Moi, je savais globalement ce que tu étais devenu et où tu étais. Je t'ai fichu la paix pendant vingt-cinq ans, mais si tu ne passes pas par ce que te demande ta fille, je ne vais plus te lâcher.
- C'est une menace ?
- Non, c'est un renseignement que je te donne. Il ne t'a pas suffit d'être lâche il y a vingt-six ans, en plus tu mens. Oui, Madame, puisque vous m'écoutez, sachez que vous avez épousé un lâche doublé d'un menteur. Je vous plains.
Puis, m'adressant de nouveau à Loïc :
- Je n'ai pas de haine contre toi, mais simplement de la colère. Puisque tu as des doutes sur cette paternité et bien fais le test génétique, et tu verras bien. Moi je sais que tu es le père, d'ailleurs elle a tes cheveux. Elle veut te rencontrer, c'est normal, alors tu as intérêt à te déplacer. Je vais me renseigner auprès des labos du coin pour savoir quelles sont les dispositions à prendre pour faire un test génétique.
La conversation va durer une demi-heure. Je ne lâcherais pas le morceau tant qu'il ne m'aura pas dit qu'il la rencontrerait. Je rappelle Gaëlle et lui dit le résultat de l'entretien. La pauvre est bouleversée par l'attitude de son père. Je sens qu'elle doute de mes propos, et pourtant, cette séance a brisé mon bonheur naissant. Il me replonge d'un coup dans le bain de lisier de mon passé. Lui, Loïc, avec toute sa lâcheté de mec, ses mensonges maintenant, qui vient me salir pour couvrir sa sordide conscience et sa petite tranquillité familiale. Non, pas cette fois, je ne laisserais pas faire, ni dire n'importe quoi. Cette fois je me battrais pour elle, pour moi, pour nous. Qu'il me fasse du mal à moi je m'en fiche, mais pas à elle. Il a aiguillonné mon instinct maternel un peu trop fort. Je le méprise comme jamais je n'ai méprisé quelqu'un.

Je veux aller la voir, mais ce n'est pas facile, tous les vols sont pleins depuis longtemps en cette saison. Alors c'est elle qui va venir, dans ce sens c'est plus facile. J'irais la chercher à Orly Ouest le 18 juillet. En attendant, nous échangeons des coups de fil et des courriers. J'essaie de la rassurer quant à la rencontre avec son père. Je me renseigne pour le test génétique. Mais il faudra le faire venir ici. De quoi a-t-il donc peur ? Pour son héritage sans doute ?

Maintenant je décide de le dire à ma mère. Il faudra qu'elle l'apprenne d'un manière ou d'une autre. Je vais la voir chez elle. Il fait chaud. Je commence par lui demander de poser pour des photos, car je sais qu'après elle ne voudra plus. Gaëlle veut connaître le visage de sa grand-mère. Ma mère est surprise de ma demande, mais s'y plie.
- Rentrons, tu veux ? Je veux te parler de quelque chose d'important. Tu te sens bien en ce moment ? Tu n'as pas de problème de coeur ou autre chose ?
Touchée par ma sollicitude, elle me répond, en battant des paupières, réjouie :
- Non, tout va bien. Que veux-tu me dire ?
J'essaie de n'être pas trop directe, de la préparer.
- Ce que je vais te dire va te bouleverser, et tu ne t'y attends pas, mais c'est du bonheur, rien que du bonheur.
Son oeil s'est assombri et elle me regarde, tendue en soupirant d'angoisse.
- Maman, j'ai retrouvée ma fille. C'est formidable. Je suis si heureuse.
Son regard chavire et se fait dur, sa bouche se pince :
- Il ne manquait plus que ça. Moi, je n'ai rien à me reprocher, c'est toi qui as signé la déclaration d'abandon. Et la connerie, c'est toi qui l'as faite, c'est toi qui as couché avec Loïc !
Son regard est chargé de haine.
- Ne t'imagine pas que je vais me culpabiliser ! D'ailleurs ce que tu viens de me dire ne me fait rien du tout, mais alors rien du tout.
- Pour l'instant peut-être, mais quand je vais être partie, je pense que ça va te faire quelque chose. Elle ne reproche rien à personne ! C'est une rencontre d'amour, tu peux comprendre ça ? Tiens, regarde, j'ai amené sa photo. Tu veux la voir, elle est magnifique ?
- Non, je ne veux pas la voir.
- Mais c'est ta petite-fille aussi, génétiquement, comme Claire, et comme tes autres petits enfants !
Je n'ai pas envie de me mettre en colère. Je ne vis pas le moment comme une vengeance, mais comme un échange que je voudrais doux et compréhensif. Je suis certaine qu'elle a souffert elle aussi de tout ceci.
- Fais voir la photo quand même !
Je la lui tends. Elle la regarde avec une telle haine dans les yeux que j'en suis remuée. Sa bouche est méprisante et crache :
- Elle ne te ressemble pas du tout ! Elle n'a rien de toi !
J'ai montré les photos à de nombreuse personnes et toutes m'ont dit qu'elle me ressemblait, le regard, l'expression, le front, la nez, un ensemble, quoi.
Visiblement ma mère ne l'accepte pas, mais je m'en fiche, et ça ne m'étonne pas outre mesure. Elle est pleine de haine, de rancoeur. J'ai beau lui dire que personne ne l'accuse de rien, elle continue de se défendre. Je n'ai pas envie de me mettre en colère, alors je m'en vais. Je sais bien que la réaction va se faire plus tard. J'espère qu'elle aura un peu d'humanité pour se pardonner ce qu'elle m'a fait subir et accepter sa petite fille. Moi, je lui ai pardonné depuis longtemps, mon bonheur nouveau me pousse à plus de tolérance et je n'ai pas envie de salir ces moments uniques avec la boue du passé.
Je repasserais la voir le lendemain, inquiète du choc que je sais qu'elle a reçu. Elle reconnaît finalement qu'elle est remuée. Nous reparlons de toute l'histoire, et comme j'émets un doute quand à la nature de la clinique dans laquelle j'ai accouché, elle me dit :
- Mais non, c'était une maternité agréée. D'ailleurs j'ai encore la carte.
- Fais voir.
Depuis vingt-cinq ans, elle ne me disait n'avoir rien, aucun document, et ne pas avoir de quelle clinique il s'agissait.


Chapitre 29

Gaëlle va venir bientôt. Bob décide de refaire tout en blanc la chambre qui lui est destinée. Je lui sais gré de son geste, et malgré nos différents de toujours, je ressens une affection reconnaissante à son égard. Je me rends compte que je suis transformée. J'ai un sourire constant sur le visage, je prends les choses avec diplomatie, j'aime tout le monde, je suis bien comme jamais je ne l'ai été.

Il est convenu que je partirais le dix-sept juillet à Choisy, que je passerais la nuit chez mes beaux-parents qui ne sont au courant de rien, que j'irai chercher Gaëlle à l'aéroport, que nous passerons à la maison maternelle puis nous rentrerons en Bretagne le soir même. Gaëlle m'annonce un cadeau pas comme les autres. Elle arrivera avec un lapin vivant dans une boîte à chat. Bon, pourquoi pas. Ici, les animaux sont les bienvenus. Il faudra lui faire une cage. Je demande à Yves, qui est toujours bien équipé, s'il n'aurait pas ça. Mais si, bien sûr, il a un enclos en grillage qu'il avait fait pour son chien, il suffit de mettre un haut avec une petite porte. Lui aussi est très ému par l'arrivée de ma fille. J'irais seule bien entendu; c'est une rencontre qui doit se faire seule.

Le quinze juillet, ma voiture tombe en panne. C'est la panique. Yves ayant deux voitures pour lui tout seul, me propose la sienne. J'accepte. Il est toujours là en cas de pépin matériel. Plus le départ approche, plus je suis fébrile. Je ne dors toujours pas, mange d'une manière aléatoire, et conduit un peu dans le brouillard. Pourtant, là, je vais devoir faire huit cents kilomètres. Je vais chercher la voiture de Yves le mercredi soir. Il m'a bien recommandé de ne pas pousser les vitesses, c'est un diesel, et de ne pas dépasser 4000 tours minutes au compte-tours. C'est un maniaque des voitures et de la mécanique. Je suis bien ses instructions, mais adopte une vitesse unique du début à la fin : cent cinquante kilomètres à l'heure.
En trois heures dix à peine, je suis à Choisy. Mes beaux-parents m'accueillent gentiment. Nous avons fait la paix depuis longtemps. Ma belle-mère a un comportement que je trouve inhabituel, elle m'emmène dans sa chambre, s'isole avec moi, m'offre un pull qu'elle a tricoté (elle travaille magnifiquement bien aux aiguilles). Je me demande si elle sait. Je suis très nerveuse, m'agite beaucoup, fume. Elle m'entraîne dans la maison du fond, celle où nous vivions quand nous nous sommes mariés, son fils et moi. Je dormirais là cette nuit et elle me propose d'aller faire le lit avec moi. Nous faisons le lit et je décide de lui dire. Je me sens incapable de passer ces quelques heures avec elle, dans l'état de tension dans lequel je suis, en essayant de faire semblant.
- Irène ! J'ai quelque chose d'important à te dire. Assieds-toi là.
Je lui indique le fauteuil de la chambre. Elle me regarde surprise.
- Bon. Je t'ai dit que je venais chercher quelqu'un à l'aéroport. Alors je vais te raconter mon histoire et tu vas comprendre.
En quelques phrases, je lui raconte la situation. Elle est ébahie. Elle a des larmes dans les yeux, elle me prend dans ses bras.
- Mais pourquoi tu ne nous as jamais rien dit ? Alors toutes tes maladies, c'était ça ?
- Ben oui.
- Et Bob ?
D'abord, je crois qu'elle s'inquiète de savoir si son fils n'est pas malheureux de la situation. Mais non, elle s'inquiète de savoir si lui réagit bien, et ne me fait pas de mal à moi.
- Il le savait avant que nous nous marions, tu sais. Non, ton fils est chouette, il est content pour moi, il a même refait la chambre pour elle.
- Ah, bon, tant mieux. Tu vas le dire à ton beau-père ?
- Non, je n'ai pas le courage. Lui, je ne sais pas comment il va réagir et je n'ai plus envie de raconter. S'il réagit mal, je suis trop tendue pour accepter ce qu'il risque de me dire. Tu lui diras, toi, quand je serai partie, c'est plus simple.

Ma belle-mère me dira plus tard qu'elle n'en a pas dormi de trois jours. Qu'aurait-elle fait à la place de ma mère dans un cas pareil ? Elle avait bien cru une fois que c'était ça, quand la plus jeune de ses filles était rentrée en pleurant.
- Jamais je n'aurais pu faire une chose pareille. C'est vrai que c'est bien ennuyeux quand ça arrive, mais on l'aurait aidée, c'est notre fille, et puis c'est son bébé.
Sa réaction m'a émue très fort. J'ai compris ce jour-là pourquoi une majorité de mères X venaient de milieu bourgeois. Dans les milieux ouvriers, on a le bon sens humain des gens simples. Les choses humaines sont prises en considération parce que c'est la morale du coeur qui prime. Mon beau-père fut très offusqué que je ne lui aie rien dit. A sa manière, il m'a fait comprendre qu'il m'avait entendu.

Je ne dormirai que trois heures cette nuit-là. L'avion est à quatorze heures trente, mais je pars dès treize heures, bien que je sois à un quart d'heure d'Orly Ouest. Je suis avec elle en pensée dans l'avion. Je sais qu'elle pense à moi aussi. Je suis partie en avance parce qu'on est le samedi dix-huit juillet et que c'est un départ en vacances. Je me doute bien que les parkings vont être saturés et qu'il va me falloir tourner, tourner encore pour trouver une place. C'est pire ! Je fais la queue bien avant les parkings, et nous roulons au pas. J'ai chaud. Je me sens mal, tendue, et je commence à ressentir des symptômes de spasmophilie. J'ai peur de faire une crise maintenant. Je n'en fais plus depuis des années, mais on ne sait jamais. J'avance lentement. Je vois l'aérogare au loin. Un CRS hors de lui me fait signe de prendre le sens interdit qui mène aux départs. Je panique. Je ne vais pas là, et je ne me souviens plus des routes qui me permettraient de refaire le tour. Je fais semblant de ne pas comprendre, mais il s'agite très fort, alors j'obtempère. Il y a des voitures partout, le long des rambardes, le long des quais, partout où c'est interdit de stationner, où c'est permis aussi. Je ne me sens pas capable de refaire un tour. Je me gare devant les quais d'embarquement. J'ai une heure un quart à attendre. Je mets la radio et regarde alentour. Les voyageurs enjambent les balustrades, chargés de sacs et de valises, Les conducteurs leurs disent au revoir de loin, et redémarrent très vite pour laisser la place à d'autres qui refont le même manège. Certains ont pris le temps de s'arrêter et d'accompagner les voyageurs en partance.
Je dois me renseigner sur sa porte d'arrivée. Je sors de la voiture et suis prise d'un vertige. Je connais bien ça, j'essaie de respirer calmement. Mes mains tremblent et sont glacées, malgré la chaleur. Je rentre dans l'aérogare. Je dois faire vite, car j'ai vu un escadron de flics à l'autre bout du quai, qui verbalisait. Je vois aussi un ballet de camions de la fourrière qui venaient enlever des voitures. Je descends les escaliers et regarde les tableaux d'arrivées. Je ne comprends rien, il y a deux vols de même provenance avec des portes d'arrivée différentes. On verra bien.
Je suis inquiète pour la voiture de Yves. Il ne manquerait plus qu'on l'embarque. Je remonte. Non, elle est bien là. Je me rassieds dedans. Je suis de plus en plus mal. J'ai la sensation d'étouffer. Par le rétroviseur latéral, je vois une jeune fliquette verbaliser sauvagement les voitures derrière la mienne. Elle arrive à ma hauteur.
- Vous devez circuler, Madame, ça fait un moment que vous êtes là.
- Je suis désolée, mais je ne peux pas. Je suis incapable de reprendre mon volant en toute sécurité. Je suis bouleversée...
Et je lui raconte brièvement que je viens chercher ma fille de vingt-cinq ans que je n'ai jamais vu. J'ai les larmes aux yeux...
La jeune femme est visiblement émue. Elle peut ne pas me croire, et se dire que c'est l'histoire la plus invraisemblable qu'elle ait entendu de quelqu'un pour justifier un mauvais stationnement. Elle se penche à l'arrière de ma voiture.
- Je vois que vous venez d'Ille-et-Vilaine. D'où exactement ?
- D'à coté de Redon.
- Vous connaissez Maure ?
- Si je connais Maure ? Mais j'habitais Bredel quand je me suis retrouvée enceinte il y a vingt-six ans !
- Vous habitiez Bredel ? Vous savez qui je suis ?
- Non.
- Je suis la petite-fille du boucher de Bredel !
Alors là, j'ai l'impression de plonger dans la quatrième dimension. Je la regarde, elle a l'âge de ma fille. Elle est émue et me regarde en souriant.
- Bon, voilà ce que nous allons faire. Vous voyez les bandes blanches là-bas au bout du quai ? Vous allez vous garer dessus. C'est interdit, mais vous êtes sur l'arrêt des cars ici et vous gênez. Je vais prévenir mes collègues de la brigade pour qu'ils ne vous verbalisent pas. Allez chercher votre fille en paix.

J'ai du mal à réaliser tout ça. Nous continuons à discuter. Je la remercie chaleureusement, je lui offre un chewing-gum qu'elle refuse en me disant : "°Ce serait une corruption de fonctionnaire". Nous parlons de la Bretagne et de Bredel, et puis d'autres gens arrivent autour de ma voiture, me demandant de quel coin de Bretagne je viens. Je le dis.
- Et bien moi, je suis de Rennes, ou de Quimper, ou d'autres villes de Bretagne.

Je revis cette scène comme une scène de rêve. Quelque chose en moi s'est calmé, je me sens mieux et du coup, le temps file à toute vitesse. Dans un quart d'heure, elle arrive. Je me gare en toute quiétude sur les bandes blanches et rentre dans l'aérogare. Il y a une foule dense. Je vais aux renseignements pour demander quelle porte est la bonne. C'est la 11. Je cherche, et je trouve enfin. Mon coeur bat fort. Je ne sais pas si l'avion est arrivé ou pas. Je vois des gens sortir. Je suis appuyée sur le chambranle de la porte et je scrute le fond du couloir. Je me suis promise de ne pas pleurer et de ne pas me jeter dessus. Comme je suis myope, je ne vois pas bien les visages qui arrivent et qui sont en contre jour, alors je regarde les mains. Elle va avoir le lapin, donc une caisse. Ça y est j'en vois une ! Mes yeux remontent le long du corps de la personne. Non, ce n'est pas elle, c'est une petite grand-mère. Une autre boîte, même chemin visuel, ce n'est pas encore elle. Je me dis que les animaux voyagent beaucoup. A leur passage à la porte, je vérifie quand même le contenu des paniers, des chats, rien que des chats. Le couloir s'est vidé, il n'y a plus personne. Ce ne devait pas être le bon avion.

Et puis là, tout au fond, je la vois. Je ne peux pas me tromper. Ses cheveux en contre jour, la silhouette jeune et mince, et le panier du lapin. Je suis tendue comme une corde de violon. Elle est là devant moi, souriante. Mes bras l'enlacent automatiquement, en dehors de ma volonté, l'émotion est trop forte et je me mets à pleurer. Je la serre, je la sens, je la touche, je la reconnais. C'est animal et automatique. Je m'excuse de mes pleurs qui ont fait couler le maquillage de mes yeux. On se regarde, on se parle. Je n'arrive pas à y croire. Je la dévisage. Nous marchons dans l'aérogare vers la sortie.
- Tu n'as pas de bagages ?
- Oh mais si ! On allait les oublier.
Nous riions de notre étourderie. On récupère les bagages et on sort. La jeune fliquette se débat avec des conducteurs récalcitrants. Je la hèle.
- Ca y est ! Je vous présente ma fille.
J'ai raconté à Gaëlle ce qui était arrivé. Moi, j'appelle ça le phénomène ange gardien. Notre rencontre semble avoir été protégée, tous les obstacles ont sautés comme par magie, la voiture en panne, le mauvais stationnement.

- Si tu veux, avant de partir sur la Bretagne, nous pouvons aller à la maison maternelle. C'est là que nous avons vécu ensemble. Ce n'est pas loin. Et puis après, on part sur la Bretagne.
Elle est d'accord.
Nous arrivons. Nous allons au bureau d'accueil et j'explique à la personne présente. Elle appelle la directrice au téléphone, et nous avons la permission d'aller jusqu'à mon ex-chambre, mais pas de la visiter, car elle est occupée.
Gaëlle trouve les locaux très vétustes et s'étonne des escaliers si dangereux pour une femme enceinte. J'ai une sensation curieuse en moi, de me retrouver là vingt-cinq ans après, avec ma petite fille grandie que je ne connais pas, dans les locaux mêmes où nous avons été toutes les deux. Où j'ai eu si peur et tant souffert. J'ai l'impression d'avoir défait un mauvais sort de sorcière. "°Après, c'est fini, vous ne la reverrez jamais plus de votre vie... Elle ne vous verra pas non plus." Tous ces mots qui ont cimentés ma douleur pendant toutes ces années, tous ces mots qui ne laissaient aucun espoir de rencontre, tous ces mots semblent se gazéifier, et se dissoudre dans les couloirs de la maison maternelle. J'ai une sensation de victoire en moi, très forte.


Chapitre 30

Il ne faut pas trop tarder si nous voulons être en Bretagne en fin de journée. Nous reprenons l'autoroute bien chargée pour ce départ en vacances. Nous bavardons beaucoup dans la voiture. Le temps passe déjà trop vite. Elle va rester cinq jours, et le planning sera chargé. Elle veut voir les endroits où tout cela s'est déroulé. Son père biologique a accepté finalement de la voir, et il fera le déplacement. Elle veut connaître sa famille biologique, et j'ai prévu un repas de famille auquel j'ai convié la famille disponible alentours. Elle veut rencontrer Yves aussi pour lequel elle a un curieux intérêt. Nous faisons halte sur l'autoroute pour boire et nous détendre un peu. Nous nous regardons et découvrons nos ressemblances. Même peau, même mauvaise circulation du sang qui alourdit notre cheville, même regard, même port de tête que quand j'étais jeune. En fait, ce sont les cheveux qui changent beaucoup de chose, mais elle est plus de mon côté que de celui de son père, dont je ne me souviens plus beaucoup, voire pas du tout.

Il est 21 heures quand nous arrivons. Bob et Maël sont là pour l'accueillir. Elle cache son émotion comme elle peut, mais je la sens un peu tendue. Elle a eu du courage de venir rencontrer sa famille biologique, sans savoir sur qui elle tomberait, ni où. Elle est fatiguée et moi aussi. Elle s'écroulera, mais pas moi. Je me couche, mais je la sais là, de l'autre coté du couloir. Je n'arrive pas à réaliser encore. Je voudrais que le temps s'arrête. Mes yeux ne se ferment pas. Je voudrais la prendre dans mes bras et l'embrasser, la toucher, lui dire tout l'amour que j'ai pour elle. Mais je n'ose pas. J'ai peur que ce torrent d'affection de l'effraie. Elle semble si fragile.

Le matin arrive et je regarde mes deux enfants enfin réunis. Elle rit, lui est mutique et sauvage. Il se réfugie dans sa chambre. Il faudra qu'elle l'apprivoise. Elle est un peu triste de la réaction de son frère. C'est son frère à part entière. Je ne sais pas trop comment me comporter avec elle. Je restreins au minimum mes élans. Nous partons après le déjeuner. Maël ne veut pas nous accompagner. Chablessac tout d'abord. Je lui montre la maison de ses grands-parents paternels, et la petite maison où, vraisemblablement, elle a été conçue, puis marchandée pour l'abattoir de l'IVG par son grand-père paternel. Puis nous roulons vers Bredel. En remontant de Maure à Bredel, nous passons devant la maison des parents de Yves. Sa Mercedes est là. Je m'arrête, puisque nous avons rendez-vous avec lui pour lui rendre la voiture une heure plus tard. Je klaxonne, il est dans la cour avec ses parents et son frère. La chaleur et l'émotion empourprent son visage anormalement, faisant ressortir encore plus ses cheveux blancs.
- Il va avoir une apoplexie ? Il va tomber raide, me dit Gaëlle en riant ?
- Non, ne t'inquiètes pas. C'est sa couleur habituelle quand il est ému.
Je le taquinais toujours pour ça quand nous étions ados. Elle aussi est émue. Je m'étonne de cette affinité entre eux dès le premier instant. Plus tard, elle me dira avoir de l'affection pour lui, car il aura été un des seuls personnages de notre histoire à m'avoir aidée moralement et soutenue humainement dans ce moment limite de ma vie. Il me donne les clefs de chez lui et nous allons l'attendre. Nous passerons un moment agréable tous les trois ensemble. Je suis très fière de lui présenter ma fille, comme je le lui promis un mois avant sans savoir que ça allait se réaliser. Ils se découvrent beaucoup d'affinités, le bateau, les voitures et la maniaquerie ménagère ! Il me laisse la voiture un jour de plus pour le rendez-vous avec le père biologique de Gaëlle le lendemain.

Le soir, j'aurai Loïc au téléphone.
- Je viens, mais tu seras calme, n'est-ce pas ?
- Bien sûr que je serai calme. Tu apporteras des photos de toi quand tu étais jeune, pour qu'elle te voit, et puis d'autres plus récentes, s'il te plait.
- Oh, tu sais je n'ai pas beaucoup de photos, je n'en fais pas, je ne suis pas canon, alors...

Nous rigolons comme deux écolières avec Gaëlle, faisant toutes les suppositions sur ce père pas "°canon". Au moins, elle est comme moi, elle aime rire. Je n'éprouve rien à l'idée de revoir son père vingt-six ans après. Juste de la curiosité. Nous avons rendez vous le lendemain à quatorze heures dans un bar. Ma fille se fait belle, très belle. Elle est féminine, très féminine. Elle porte une robe longue et noire qui fait ressortir son teint pâle et ses cheveux blonds roux. Elle est magnifique.
Nous partons, très excitées. Nous arrivons quelques minutes avant le rendez-vous. Le café où nous avions rendez-vous est fermé ! Nous nous asseyons sur un banc de pierre devant et plaisantons. Je suis persuadée être incapable de reconnaître son père. En vingt-six ans il a dû changer ! Nous riions de plus en plus fort et nerveusement. Enervement ? Stress de la rencontre ? Sans doute. Je me dis que pour elle, ce sera un choc, elle ne le connaît pas du tout. Mon regard balaie la rue à travers mes lunettes de soleil. Il y a un peu de monde. J'espère que lui me reconnaîtra, mais il cherche deux femmes, et nous sommes les deux seules en attente près du lieu de rendez-vous.
Je vois un homme venir vers nous en nous fixant. C'est lui. Je le reconnais plus à l'expression de son visage qu'au reste. Je n'ai pas un battement de coeur en plus en le voyant, juste un sentiment de victoire, et de volonté d'obtenir ce que ma fille veut de lui. En filigrane, il y a aussi beaucoup de mépris, pour sa lâcheté. Il est gras, suiffeux. Il a perdu le seul atout qui lui donnait du charme, ses cheveux bouclés. Maintenant, ils sont huileux et plats. Son visage est mou, son expression est molle, tout est mou en lui. En le voyant je me dis que je n'ai pas de regret.
- C'est lui.
Je donne un petit coup de coude à Gaëlle.
- Mon dieu, ce n'est pas vrai !
Nous nous levons. Il vient vers nous. Je le sens gêné et peu sûr de lui. Que s'imagine-t-il ? Que je vais sortir un flingue et le descendre ? Il n'en a jamais valu la peine. On peut tuer par amour, pas par désamour.
- Je te présente ta fille.
Je le sens craintif. Il ne sait pas quelle attitude adopter pour nous dire bonjour.
Il vient et m'embrasse sur les joues.
- Je ne t'aurais jamais reconnue.
Me dit-il.
- Moi non plus. Ta femme semble faire de la bonne cuisine !
Mon ton n'est pas méchant mais plutôt ironique.

Nous nous installons à une terrasse de café voisine. Je m'assieds entre les deux, Gaëlle est en face de nous. Nous commandons. Un courant d'air m'apporte son odeur que je reconnais, et que je n'aime pas. A celle de la sueur se mêle celle de la peur. Et nous commençons à parler. Gaëlle pose des questions sur tout. Il répond toujours évasivement ou ne répond pas. J'écoute, mais j'ai l'impression d'être à un match de tennis, mon regard passe de l'un à l'autre. C'est mon regard de peintre qui s'est mis en marche, mon regard de portraitiste. Je cherche les ressemblances, et il y en a. Gaëlle s'aperçoit de mon auscultation et me le fait remarquer.
- Tu as les cheveux, la bouche, et la couleur des yeux de ton père.
La couleur des yeux, je l'avais oubliée, mais elle est tellement particulière ! Ce n'est ni bleu, ni vert. C'est un mélange qui donne à leurs regards une surface d'étang au soleil. La forme des lèvres aussi leur est commune.
- C'est vrai que j'avais les cheveux frisés quand j'étais jeune, mais je ne les ai plus.
- Tu as amené des photos, comme je te l'avais demandé ?
- Oui, mais je les ai laissées dans la voiture.
- Et bien va les chercher, ça te fera faire de la gym !
Il y va. Il nous montre des photos de lui, dont l'une quand il avait dix-huit ans. Là, je le reconnais bien. Il a des photos de ses enfants. Deux garçons et une fille, et de sa femme, une belle brune bouclée à l'air autoritaire.
Gaëlle le vouvoie, lui la tutoie. Elle lui dit que ses enfants à lui ne seront jamais que ses demi-frères et demi-soeurs, contrairement à Maël qui est son frère à part entière, "°puisqu'il est le fils unique de sa mère". Il n'a rien dit à ses enfants, sauf à son aîné. Les réponses de Loïc sont toujours évasives et laconiques. Il s'anime un peu en nous racontant son métier, et parle de sa mère en maison de retraite près de chez moi.
- Elle a encore toute sa tête, demandais-je ?
- Oui, oui, elle va bien, sinon qu'elle a eu des problèmes cardiaques.
Je profite d'une petite absence de Gaëlle pour lui demander pourquoi il n'a jamais pris de nouvelle de moi et de l'enfant.
- Mes parents me l'avaient interdit.
- Mais tu étais à Rennes, alors, seul. Il y avait le courrier, le téléphone. Tes parents n'étaient pas derrière toi. Je ne te reproche pas ta décision de ne pas vouloir d'enfant, je te reproche de ne pas m'avoir aidé humainement.
Silence. Il est gêné et baisse les yeux.
- Je ne pouvais pas faire autrement.
Comme c'est arrangeant.
- Et bien, tu vois, j'ai vécu une horreur, j'ai souffert, mais je préfère être dans ma tête que dans la tienne. Je ne voudrais pas y habiter !
Et il me dit une chose qui me surprend :
- J'ai toujours pensé que tu désirais cet enfant.
Gaëlle est revenue et lui posera la même question quelques instants après. Il aura la même réponse.

Nous parlerons ainsi durant trois heures. Il ne cédera pas pour le test génétique. Je ne comprends pas pourquoi. Moi ça ne m'effraie pas, je suis sûre de moi. Ça tranquilliserait Gaëlle et tout le monde serait content. Nous nous quittons sans plus de formalités. Gaëlle est déçue.
- Mais qu'est-ce qui t'as pris de faire l'amour avec lui il y a vingt-six ans ?
- Une bouffée d'hormones printanières, sans doute !
Nous riions toutes les deux. En tout cas le résultat des ces amours est plutôt bien réussi.

Nous passons chez Yves pour lui rendre sa voiture et repartons avec ma vieille 2CV.
Demain est prévu le repas de famille. J'aimerais pouvoir le faire dehors.

Nous revenons à la maison que je délaisse beaucoup depuis mon arrivée. J'aimerai que mes deux enfants puissent se rencontrer et de connaître plus. Maël est toujours silencieux et cela semble inquiéter et décevoir Gaëlle. Je ne sais quels sentiments attribuer à mon fils. C'est vrai qu'il y a huit ans de différence entre eux, et qu'ils ne sont pas du même sexe. Autant Gaëlle est bavarde, autant il est silencieux. J'entends la demande de ma fille vers son frère, mais ne peux rien faire. Je les regarde le soir, assis côte à côte sur la banquette. Qui est cette jeune fille si jolie près de lui ? C'est ma fille. Il faut que je me le répète pour le croire, sans arrêt. J'ai du mal à réaliser. Je suis toujours comme dans un rêve. Je sais que quand elle sera partie, je vais repenser à tout ça, à toutes nos paroles échangées, à tous ses regards. J'ai peur de passer à côté de quelque chose. Quelque part, au fond de moi, la crainte est toujours là. Il y a cette petite phrase du psy qui trotte dans ma tête : "°Pour elle ce sera de la curiosité. Pour vous le choc sera affectif". Ce petit doute me fait peur. Elle semble pourtant avoir quelques sentiments à mon égard. Est-ce moi qui les imagine ? Je n'ai pas de mal à me situer vis à vis d'elle, mais je redoute de me faire des idées. J'ai peur qu'elle ne m'aime pas tout simplement. J'ai perdu tous mes moyens. Je ne sais plus comment me comporter. Même chez moi, j'ai l'impression d'être une étrangère. Je voudrais passer mon temps à l'écouter et à la regarder comme je le faisais pour Mäel quand il est né. J'ai le même étonnement de sa vie, de sa réalité soudaine. J'aurais porté ma fille à bout de coeur pendant vingt-cinq ans, et puis là, c'est l'accouchement à nouveau. Elle existe, elle est là devant mes yeux et je n'arrive pas à y croire. Sa naissance, je vais la rêver une nuit, mais sans douleur, sans heurts, avec le sourire et le bonheur. Je vais tout revivre, minute par minute, les couleurs les odeurs et les bruits. Je me réveillerais avec un sentiment de plénitude fabuleux.


Chapitre 31

Mardi, déjà. Elle repart vendredi.

Mardi déjà et c'est le jour du repas. J'ai invité tout le monde pour midi trente. Ma soeur, son compagnon et ses enfants arrivent en premier. Tout de suite ma nièce, Claire, sympathise avec Gaëlle. Ma soeur a pris son air de martyre des grands jours, elle soupire, tout en elle respire l'angoisse. Elle est à peine aimable, ou plutôt maladroite. Puis arrive le cousin Claude, bavard, rieur, plein de fantaisie. Ma soeur a amené des albums de photos. Je vais m'apercevoir qu'elle possède beaucoup de mes photos de jeunesse et d'enfance. Gaëlle m'en a réclamé, et je n'en avais presque pas. Je rentre en possession de mes photos sous les soupirs contrariés de ma soeur.

Treize heures, ma mère n'est toujours pas là. Ce n'est pas dans ses habitudes, elle toujours en avance pour ne pas être en retard. J'appréhende sa rencontre avec Gaëlle, c'est pourquoi j'ai invité tout le monde en même temps.

Quatorze heures. Elle n'est toujours pas là. Je téléphone chez elle. Oui, elle va partir. Une atmosphère lourde flotte sur l'assistance. Heureusement, Claire, Maël et mon neveu, sont là pour vaporiser un peu de fraîcheur dans l'atmosphère.

Quinze heures. Ma mère arrive. Elle a son regard "°en boeuf qui tue", comme disent les paysans d'ici. Un regard noir, en dessous, la bouche pincée. Elle ne regarde pas Gaëlle quand elle lui dit bonjour. Elle lui tend une boîte de bonbons "°pour ses parents". Et le repas commence à l'intérieur de la maison, la météo ne permettant pas de le faire dans le jardin. Dommage. Maël est allé s'asseoir près de sa soeur sur la petite banquette du salon d'été. Il est collé à elle et ne la quitte pas. Le cousin Claude tient le crachoir haut et fort. Je regarde ma mère. Son regard est chargé de haine, et elle fixe Gaëlle à son insu. On dirait un gros serpent hypnotisant un oisillon. Mon mari a vu et reconnu ce regard-là dont il a été si souvent gratifié lui aussi. Ma mère ne parle presque pas. Ce n'est pas dans ses habitudes. Elle joue des scènes à quelques moments, se donnant des airs de vieille femme incomprise.

Et puis, sans que personne n'ait rien dit, elle lance :
- De toute façon, c'est elle qui a couché avec Loïc. C'est elle qui a signé la déclaration d'abandon !
La discussion ne concernant pas le sujet, tout le monde est interloqué, mais personne ne dit rien. Je m'approche d'elle :
- Ecoute, tu arrêtes tes réflexions maintenant. On est là pour que Gaëlle connaisse sa famille dans la joie. Son arrivée, c'est du bonheur, que tu le veuilles ou non, et moi je suis heureuse de l'avoir retrouvée.

L'après-midi s'étire. Je regarde ma fille. Elle me semble perdue au milieu de tous ces personnages. Je la sens anxieuse et perdue. Je l'entraîne à l'écart et nous montons au premier prendre un petit bol d'air. J'ai récupéré les photos et nous discutons. Tout le monde s'est égayé dans la maison. Claire vient nous rejoindre. Je redescends et rejoints dans la cuisine le cousin Claude, ma mère et mon mari. Ils discutent de la Thaïlande, puis ma mère me lance à nouveau, la voix chargée de haine, plus contenue du tout :
- C'est toi et toi seule qui a signé la déclaration d'abandon, et c'est toi qui as couché avec Loïc ! Moi, je n'ai rien à me reprocher !
Cette fois-ci, c'en est trop. La fatigue accumulée depuis un mois, la tension qui règne, et surtout ces propos accusateurs ! Je pète les plombs. Je tape à grands coups de poings sur le plateau du buffet, ponctuant chacune de mes phrases :
- J'en ai assez d'entendre la même chose depuis vingt-cinq ans ! Ça suffit maintenant ! Non, ce n'était pas ma décision et tu le sais parfaitement. Maintenant, j'en ai marre, je n'accepte plus, alors tu fiches le camp de chez moi. Je ne veux plus te revoir, va-t-en ! Va-t-en !
Et je pars en claquant la porte. Je fonce dans le salon, où je trouve Claire et Gaëlle, l'air surpris.
- Qu'est ce qui se passe ?
Je fonds en larmes, je n'en peux plus, je suis à bout de nerfs. Je leur raconte la scène.
Gaëlle est contrariée, je le vois. Quelle réception ! Quelle image va-t-elle avoir de sa famille bio ? J'ai honte de ce que je lui propose. J'ai mal pour elle. Moi, je suis habituée.
On frappe à la porte et la tête de ma mère apparaît. Elle a mis son habit de victime souffreteuse. C'est normal, elle vient de se faire ficher à la porte par sa fille si peu reconnaissante, après tout ce qu'elle a fait pour elle ! Je connais la musique par cœur !
Mais je vois aussi le regard de Gaëlle se durcir.
- Je viens vous dire au revoir...
Gaëlle la coupe :
- Vous ne croyez pas que ça suffit maintenant ? Vous ne croyez pas que vous avez assez fait pleurer votre fille comme ça ?
- Mais je n'ai rien fait du tout ! Moi je n'ai pas eu le choix ! Que voulez-vous, j'étais seule avec trois enfants, je ne voulais pas en élever un de plus ! Après de ce qu'elle m'a fait ! Moi, je ne suis pas coupable, ni responsable !
- On ne vous dit pas que vous êtes coupable, mais responsable oui ! Et puis arrêtez de dire "°Après ce qu'elle M'a fait". Elle ne vous a rien fait du tout, c'est à elle qu'elle a fait, pas à vous !
Je suis abasourdie. Là aussi, la sitation me semble étrange. Ma fille abandonnée puis retrouvée me défend de ma propre mère, qui est la responsable de son abandon. C'est la première fois que quelqu'un prend ma défense dans cette histoire, et c'est justement celle qui pourrait se plaindre, celle qui a été la victime, elle aussi, de toute cette machination.

Gaëlle hausse la voix par moment. Ma mère ne s'entend pas parler, et pourtant tous ses propos révèlent l'entière responsabilité de son acte qu'elle réfute d'une phrase, d'un "°Je n'ai pas pu faire autrement… Je n'avais pas le choix… Mais c'est elle qui a signé la déclaration d'abandon, c'est elle qui a couché avec Loïc… C'est elle la responsable". Gaëlle calme le jeu.

Ma mère s'en va. Je la vois partir avec soulagement. Ça a été comme un orage d'été, une pluie rafraîchissante qui a levé la lourdeur de l'atmosphère. Du coup Claire restera avec nous. Les autres s'en vont aussi. Ma soeur me dira : "°C'était évident qu'elle ferait ça, la mère !°" Non, ce n'était pas évident. Elle aurait pu aussi accepter sa petite fille en lui disant : "°Je suis désolée de ce qui s'est passé il y a vingt-cinq ans. J'ai cru bien faire et je me suis trompée, mais je suis heureuse de vous connaître maintenant, et heureuse pour ma fille aussi. Je m'excuse pour tout. Soyez la bienvenue. " Mais l'orgueil et la bêtise ont gagné une fois de plus. Je me sens toujours hors normes, hors famille, mais là, j'en suis bien contente.

Claire est avec nous et ça m'aide à retrouver mes marques avec les plus jeunes. Maël est entouré de Claire et de Gaëlle qui le chatouillent sur la banquette. Je suis si heureuse de voir tous ces enfants ensemble qui chahutent. On fait des photos. Claire est venue appuyer le descriptif familial que j'avais fait à Gaëlle.
Claire me prend à part:
- Qu'est-ce qu'elle est belle ta fille !...Tu sais le médaillon que tu m'as offert pour mes vingt ans, si tu veux je te le redonne pour que tu lui offres ?
- Non, ma Claire, c'est à toi que je l'ai offert. Garde-le.
En mars, c'était les vingt ans de Claire et je voulais marquer le coup. Je n'avais pas beaucoup d'argent, aussi je décidai de lui offrir le plus beau de mes bijoux. Une croix celtique en vieil argent, très travaillée, plantée d'une magnifique aigue marine. Je savais que le cadeau la toucherait, puisqu'en plus, elle se destinait à la bijouterie. En le lui donnant, je lui avais dit :
- Tiens, ma nièce préférée, je t'offre ce bijou que j'aurais offert à ma fille pour ses vingt ans si je l'avais connue.
Je voulais lui dire tout l'amour maternel que j'avais pour elle, et la grande importance qu'elle avait pour moi. Trois mois après, je retrouvais ma fille et Claire voulait rendre le bijou !


Chapitre 32

Le temps filait à une vitesse qui m'effrayait. Plus que deux jours, deux jours à la voir et à l'entendre.
Mercredi.
Elle veut aller voir sa grand-mère paternelle à la maison de retraite médicalisée. Claire nous accompagne.
L'entrée de la maison de retraite est déserte. L'accueil est désert. Un bruit de télé attire mon attention. Je m'approche. Une quinzaine de vieillards sont assis, le regard dans le vague. Certains dorment la bouche ouverte sur des absences de dentier. Ils ont presque tous les yeux vitreux. Certains bavent.
- Excusez moi, mais je cherche la dame de l'accueil. Vous savez où je peux la trouver ?
Personne ne bouge. Un vieillard tourne sa tête vers moi et me regarde. Je lui fais un sourire engageant parce que je pense qu'il va me répondre. Non, il regarde à travers moi, puis remet sa tête en place lentement.
Bon, et bien nous allons chercher toutes seules ! Nous nous guidons au bruit. Nous montons un étage et nous tombons sur une aide soignante.
- Bonjour, madame, nous cherchons Madame T.
- Oui, et bien vous la trouverez à la chambre 15, là au milieu du couloir.
Je m'enquiers de sa condition physique.
- Oh, elle va bien, il n'y a pas de problème.

On frappe à la porte 15. Nous entendons un bruit de conversation, mais pas de réponse, nous entrebâillons la porte. Une petite vieille est dans l'entrée, une autre sur le lit.
- Nous sommes bien dans la chambre de Madame T. ?
- Oui, oui, répond la petite vieille debout, qui reste figée sur place, curieuse de qui nous sommes. Nous la mettons gentiment à la porte. Je m'approche de la dame couchée. Son visage ne m'est pas familier. Elle est corpulente. Elle a les yeux cernés de vastes poches. Le visage mou. Elle est vêtue des inusables robes qui se lavent toutes seules. Elle nous regarde avec un regard vide.
- Vous ne me reconnaissez pas, mais on s'est vues il y a vingt-cinq ans. Vous ne savez pas qui je suis, bien entendu.
- Non. Hein ?
Elle parait un peu sourde. Elle s'est redressée à demi et ses yeux sont interrogateurs. Elle a la même couleur d'yeux que Gaëlle, mais en plus clair.
Il faut que j'aille doucement pour lui dire les choses. Elle est la seule du côté du père qui voulait arranger les choses. Mais le jour de la rencontre, son mari n'a même pas prêté attention à ce qu'elle disait. Gaëlle la regarde avec intérêt et gentillesse.
- Vous ne vous souvenez pas, mais il y a vingt-cinq ans, votre fils Loïc m'a fait un bébé.
- Ah, bon ? Mais il est où le bébé ?
Je lui montre Gaëlle. La pauvre femme ne comprend rien. Elle a tout oublié. Et ce que je lui apprends la bouleverse. Elle pleure. Gaëlle lui parle à son tour. Nous recommençons l'histoire trois ou quatre fois. Elle dit enfin, faiblement, en parlant de son fils :
- Il aurait pu se tenir.
Nous lui demandons si elle va bien, elle a l'air. Nous la quittons, cherchons une aide-soignante afin qu'elle vérifie son état de santé après notre départ. J'apprendrais plus tard, que cette femme a souffert de dépression toute sa vie. Sans doute s'est-elle réfugiée dans cet état semi conscient pour oublier.

Nous rentrons. Demain, c'est le dernier jour et je sens l'anxiété reprendre le dessus. Ça a été si court, trop court. Nous réservons cette dernière journée à la promenade et à la détente. C'est déjà fini. Je déposerai Gaëlle au TGV à Rennes vendredi matin.

Le soir, je ne me résous pas à la quitter sur le palier de sa chambre. Nous discutons dans sa chambre tard, et là, elle pleure pour la première fois. Je peux la prendre dans mes bras et la consoler. Je sens ses cheveux bouclés contre mon visage. Je sens son odeur, toute sa chair contre moi. C'est un peu le bébé que j'aie senti dans mon ventre autrefois, qui est revenu grandi. Mais je sais que c'est lui.
- Tu viendras, toi aussi dit, tu viendras me voir ?
- Bien sûr que je viendrai. Quand tu voudras. Maintenant que nous nous sommes retrouvées contre vents et marées, nous n'allons plus nous séparer comme ça tout de même !
Je la laisse dormir un peu, elle aussi en a besoin, je le sais. Ce séjour a dû être bien éprouvant. Elle a recollé tout un pan de son passé d'un coup, il a fallu qu'elle absorbe beaucoup de choses nouvelles. Moi, je n'avais que la rencontre avec elle. Mais elle rencontrait sa mère, son père, son frère, ses deux grand-mères, des cousins, des cousines, et une tante.

Vendredi.
Nous nous préparons. Maël nous accompagne à la gare. Cinquante kilomètres à faire. Ils vont passer trop vite. Nous partons. Dès les premiers kilomètres, Maël s'est endormi sur la boîte qui avait contenue le lapin et que Gaëlle ramène avec elle. Ça la fait rire. Quarante-cinq minutes de trajet et nous voilà garés. Je ramène ma fille à cette même gare où vingt-cinq ans plus tôt j'avais débarquée, le ventre vide d'elle, la tête pleine de douleur. La gare a changé et je ne reconnais rien. La situation s'est inversée et j'ai troqué mon malheur contre le bonheur inépuisable de la voir, de la savoir là, vivante, belle, intelligente. Son départ me mortifie. Nous attendons sur le quai tous les trois. Nos propos sont légers, mais mon coeur est lourd de la voir partir. Nous demandons au contrôleur de faire une photo de nous trois. Il accepte. Maël dort debout. Plus mutique que jamais. Nous sommes au pied du wagon.
- Il faut monter maintenant, le train va partir.
Nos regards se rencontrent, plein de tendresse réciproque. Je la prends dans mes bras et la serre fort. Nous pleurons toutes les deux.
- Tu viendras me voir là-bas ? Tu ne me laisseras pas, dis ?
Comment peut-elle en douter ?
Elle monte dans le train. Mon regard ne la lâche pas jusqu'au départ du train qui l'emmène vers sa vie et où maintenant j'existe pour elle.


Chapitre 33

22 janvier 1999.

C'est mon anniversaire. Je suis à l'aéroport de Nantes. Le brouillard a été dense ce matin, mais j'arrive toujours trop tôt à mes rendez-vous de peur d'arriver en retard. L'aérogare est presque vide. Mon mari est avec moi. Cet avion-là, il ne faudrait pas que je le rate. Il décolle à neuf heures. Nous sommes arrivés une heure en avance. Je suis fébrile. J'ai peur en avion. Mais là, je vais dominer ma peur parce que, dans trois heures, je la serrerais dans mes bras pour pouvoir lui souhaiter pour la première fois de ma vie son vingt-sixième anniversaire. "°Pour de vrai", comme disent les enfants. Mes sacs sont chargés de cadeaux de la part de tous les gens qui l'aiment ici en Bretagne. Je vais la voir, la revoir.

Huit heures quarante-cinq, le haut-parleur chante :
- Les passagers en partance pour B. sont priés de se présenter à la porte numéro 4.

J'embrasse mon mari et lui dit que je lui téléphonerai le soir. Les autres passagers sont déjà dans la salle d'embarquement. Je regarde la piste, et l'avion qui me parait si petit, si petit, mais qui va m'emmener vers le grand bonheur de la revoir.

Isabelle Odin  odin.isabelle@neuf.fr