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Dominique Bousquet: Capsules

 

Le crachat tomba au sol épais, noir, indésirable. Le policier l’évita de peu. La nuit venait d’envahir la ville. Une nuit de novembre, froide et humide, obscure. Il était jeune et nouveau dans le quartier, mais les rues sombres,  il connaissait. Il y a un an tout juste, il quittait le service des archives de Lyon. Il y était un employé modèle et zélé. Personne dans l’équipe de nuit ne l’oublierait et ses collègues ne l’avaient pas laissé partir sans le lui dire. Premier arrivé, dernier parti ! Telle était sa seule et unique devise. Nul ne l’ignorait d ‘ailleurs et chacun respectait cette ardeur à trier, déplacer, classer, numéroter les dossiers et les fiches du sous-sol de la P.J.  lyonnaise. Eclairé par les lueurs froides des néons essoufflés, le visage de Martin transpirait La recherche de l’Exemplaire.  Toujours à l‘affût d ‘une occupation gratifiante, sans cesse motivé par les mots chaleureux du supérieur hiérarchique, il donnait le ton, le rythme et toute la dynamique à la trépidante équipe des agents de service attachés aux archives de nuit.  Dernier arrivé, premier parti !   lui dirent-ils tous en cœur. Il en eut les larmes aux yeux, puis, figeant l’ensemble de ses mouvements, raide comme un manche à balai, il chuta de tout son long vers les tables en bois garnies des amuse-bouche les plus variés. Les noix de cajou et autres pistaches recouvrirent en deux temps son visage. Les nappes en papier blanc quant à elles, soumises aux effets d’une forte traction exercée par une main exsangue, entraînèrent avec elles une quantité surprenante de bouteilles posées là. Deux d’entre elles - une de Pastis,  l’autre de Gin - restèrent cependant sur leur table  mais  en position horizontale, laissant s’échapper et s’entremêler leur contenu. Ce mélange explosif ne fut pas perdu pour tout le monde. Il dévala vaillamment  les pentes abruptes du gosier distendu posté juste en contrebas et provoqua le retrait immédiat d’une touffe de poils désemparée et impuissante,  égarée dans les profondeurs humides d’une fosse nasale assermentée. C’est au son du clairon, que Martin dut son retour à la vie. Il s’en souviendrait de son pot de départ. Il partit au petit matin…

Surpris par cette attaque salivaire en règle, il ralentit le pas, ça devenait risqué. La silhouette qu’il suivait depuis plus d’une heure, n’en était pas à sa première offensive. Il lui fallait se méfier davantage. La pluie tombait fort ce soir là. Une pluie drue, lourde et glacée, à vous geler les envies de poursuivre. Mais il continuait, assumant son devoir de gardien de l’ordre public contre vents et marées… Mais là, c’était du gros gibier. Un gibier sournois, rusé, vicieux, Pourtant il n’était pas né de la dernière pluie, justement. Il en avait vu des cas. Il en avait suivi des affaires. Il en avait élucidé des mystères, aux archives. Mais à coté de celle-ci, elles faisaient figure de contes de fée pour enfants en bas âge. Des histoires à l’eau de rose pour flic sur le retour. Lui, il était d’une autre trempe. C’était un moule différent qui l’avait formé. Une sorte d’homme d’une autre race, un être modifié, revu mais pas assez corrigé, bref un mutant. C’était un mutant. MARTIN le Mutant. Plusieurs fois il s’affubla de ce qualificatif, seul dans sa chambre, devant le miroir décérébré, face à lui-même, livré à sa propre image, confronté à celui qui délivrerait la terre entière de cette vermine qui l’étouffait, il jubilait, s ‘époumonait, rougeoyait,  explosait…

Martin était content. Ses efforts étaient enfin récompensés. En six mois, il avait combattu le laxisme, la fainéantise et le poil dans la mainisme. Françoise Le Bourru, un flag. Prise en situation de café dans la main en dehors des heures de repos : suspendue. René Lacan fut accusé d’avoir mis la main au panier de la susnommée. Il nia tout en bloc, mais la photo le confondit. Muté. Margot Nienclide  avoua sans difficulté la cachette de son poste radio cassette. Les bandes ne furent jamais retrouvées. Virée… Martin, passa plusieurs jours à leur recherche.  Rien ne l’arrêta, lui. Pourtant à deux reprises, des tonnes de documents lui écrasèrent les côtes et la tête. Mais, tel un pied de chiendent que l’on sectionne à l’automne, il en réchappa. Il s’en sortit avec quelques égratignures et en conserva, au hasard des émotions, de légers évanouissements dus au temps passé sans oxygène sous les papiers. Mais il garda la foi. Il poursuivit malgré tout son enquête. C’est une simple grenade à plâtre qui mit fin à ses exploits de limier des sous-sols. De construction artisanale, elle avait la taille d’un obus. La déflagration fit vibrer le sol et les murs. Les étagères supportèrent assez mal cette onde choc et se délestèrent des milliers de dossiers empilés sur leurs bois. La pièce devint en un rien de temps comme un champ, après la bataille. Une ville dévastée par une bombe nucléaire. Un paysage lunaire.

Le trop plein d’énergie de Martin ne passa pas inaperçu aux yeux aguerris de ses supérieurs. Ils le mutèrent. Martin le Muté. Les Archives ne pouvait convenir à un futur héros tel que lui. Convaincu de la portée quasi mystique de sa nouvelle mission, il occupa le reste de ses jours dans le service à nettoyer les vestiges du cataclysme.

J’en viendra-t-au bout ! se dit-elle sans ralentir le pas. Puis elle vira sur la gauche, passa une porte cochère, traversa une cour pavée, monta quatre marches et martela de ses poings serrés une monstrueuse porte en bois. Elle attendit un moment et renouvela l’opération. Rien ne bougeait. Tapi dans un coin de la cour,  collé contre un tonneau collecteur d’eaux de pluie, il frémissait. Ca y était, il était sur une piste. Il le sentait. Sa langue claqua par deux fois son jeune palais en éveil. Il ressentit le goût âpre du brun liquide qui s’évadait grâce à la porosité complice du bouchon en liège malmené et lui coulait sur la tête.  L’heure n’était pas aux appréciations, mais il ne parvenait pas à définir l’origine de ces sensations buccales singulières. Du sucré, un fond de féculent et un rien d’œuf. Etonnant mélange,  et pour le moins anachronique. Elle redescendit les marches à petits pas. Le temps passé à négocier cette humaine construction, lui offrit le temps de réfléchir. Elle balaya la cour de son regard de vipère, se fixa sur la haie de thuyas cacochymes et se dirigea vers le sac à pain en plastique qu’elle abritait sans passion.  Martin, mû par un réflexe de survie, se tassa plus encore, arrondit son dos,  enlaça le tonneau et plaqua son front contre le bois détrempé. Il ne voyait plus rien. Seules ses narines vibraient. Il la sentait à deux pas. Il eut tout à coup un frisson. Et si elle l’agressait ? Cette pensée soudaine lui fila une chair de poule tenace. Sans bouger son corps d’un pouce, il balança la main droite vers son rein gauche. La crosse de son revolver le rassura. Il se détendit. Avec ça, se dit-il, je lui enlève le slip sans toucher l’élastique ! Cette pensée le fit rigoler. Il ne s’en priva pas. Ses dents étaient jaunes, mais personne n’eut le temps de s’en rendre compte. Secoué par les ricanements convulsifs du policier, travaillé par la pression d’une eau toujours plus présente, le bouchon céda au moment où il s’y attendait le moins. Un flot vigoureux et poisseux s’abattit en trombe sur une tête déjà bien humide. C’est ainsi qu’il prit conscience de l’utilité réelle du tonneau. Des épluchures de pomme de terre, un reste de gratin et une bonne quantité d’œufs à la neige le renseignèrent sur le menu d’un des locataires du coin. Coiffé d’un grand emballage plastique, il se replia. La peau démesurée d’un morceau de jambon lui pendit longtemps dans le cou. Elle finit par rejoindre des restes de coquilles au plus profond de sa chemise écossaise. Martin était dépité. Elle avait fuit comme une lâche, comme un tonneau, aurait-il dit, s’il avait eu encore un peu d’humour. Mais il n’en resterait pas là. Elle reviendrait et elle entendrait parler de lui. Il mettrait un terme à ses agissements crapuleux, foi de Martin. Il regagna son domaine.

Le premier éternuement glissa sur les murs éteints comme une mouche sur une croûte de fromage. Le second vint peu de temps après,  plus fort, plus gras aussi.  Il finit dans l’évier puis,  après un mouvement circulaire de la bassine,  elle replongea sa tête dans le récipient. Ce fumigateur de fortune servait pour la première fois cet hiver. Le rhume semblait carabiné et parfaitement installé,  mais elle en avait vu d’autres, elle était solide la vieille. Tiens ! En trente six, elle avait tenu tête à une grippe cochinchinoise vicieuse. La maladie,  après une lutte acharnée contre un système immunitaire en pleine force de l’age,  s’était portée sur des poumons pourtant combatifs, pour s’achever en pleurésie chronique. Elle fut inquiète, mais elle résista. Après deux jours et deux nuits de délire total, après une cure de Lillet chaud baignant des feuilles de verveine et d’orties, elle avait détrôné le virus. C’était une coriace et ce n’était pas une bestiole de contrebande qui l’enverrait au cimetière…

Elle réajusta le sac plastique, y enfonça ses oreilles et reprit le rythme de ses inhalations. Bien qu’un peu léger, le rhum était de bonne qualité. Il manquait seulement de maturité. Comme celui-là n’aurait pas le temps de vieillir, elle l’avait corsé avec un rien de gnole, à peine un demi-litre. Chauffé à feu doux, le mélange livrait maintenant tous ses arômes, toutes ses saveurs cachées, enfouies au cœur même de ses détours les plus secrets et les moins avouables. Les narines s’emplissaient du parfum subtil et les plis et les replis de ses fosses nasales, toutes les anfractuosités, toutes les porosités s’engorgeaient de ces humeurs moites et brûlantes, grisantes.

Après un quart d’heure de cette médecine curative, elle abandonna sa coiffe blanchâtre. Le mélange crasseux finit dans l’égout, il ne pouvait donner plus. Un nombre impressionnant de particules de toutes origines l’accompagnèrent. Les cheveux, bien que supérieurs en nombre, n’avaient pas le dessus. Du pain - surtout des croûtes - des noyaux d’olive,  des morceaux de gras, du riz et des pelures d’oignon constituaient toute une famille hétéroclite de restes des repas pris les jours précédents. Cette potion miracle avait déjà supporté deux hivers. Au printemps dernier,  après la fin des ultimes microbes, aux traces violacées irisant sa surface, elle comprit que leur histoire commune s’achèverait bientôt. Elle l’avait alors soigneusement replacé dans la bonbonne de rhum. Depuis, elle ne l’avait débouchée qu’une dizaine de fois,  histoire de se rincer le gosier, manière d’oublier un peu le temps qui passe… Aujourd’hui le sombre liquide donnait plus que des signes de faiblesse. Aussi prit-elle la sage décision de s’en séparer et en profiter pour dissoudre le bouchon qui obstruait l’évier depuis le début de la semaine. Elle ne regretta rien. C’est l’esprit libre qu’elle remplaça la quantité perdue par de l’Armagnac bon marché et du Gin distillé clandestinement à deux pas de chez elle. La bonbonne pleine, elle pouvait affronter l’hiver avec sérénité. C’est ce qu’elle fit. La lampée qu’elle s’envoya pour fêter l’avènement de cette mixture nouvelle, lui secoua un double nombril pendant vers l’infini. Elle grommela, cracha deux fois vers l’évier, atteignit son coup une seule fois, puis s’affala sur un sac de pomme de terre désœuvré.

La pièce sortit de sa torpeur par la grâce d’un léger rayon de soleil. Alors qu’il regrettait déjà d’y être entré, il fut le premier témoin de la scène qui se jouait à ses pieds. Le lit était en bois teinté, brun de la couleur des années et des mains passées sur ses fibres, étourdi par l’usure du temps et les couches successives de la cire d’abeille. Amélie, enfouie sous l’épaisseur de deux gros édredons, pointait son nez. Il était rouge. Des gouttelettes perlaient à son extrémité et lui donnaient un air luisant, lustré. La manche en laine du tricot de nuit vint rétablir la situation. En un mouvement sec et précis, millénaire,  le marécage fut asséché. Les nénuphars et les mousses disparurent aussi. Seules les racines persistèrent… Amélie ouvrit un oeil, battit des cils,  puis ouvrit l’autre. Sa bouche fut découverte à son tour. Un nuage violet de buée s’en détacha. Il partit se perdre vers le carreau de la fenêtre et, s’ajoutant à l’humidité de la nuit, forma un filet d’eau croupie qui s’enfuit vers le parquet.  Une pantoufle l’absorba sans passion. La vieille tenta de se dégager de l’emprise plumeuse, mais elle rata son coup. Elle repartit vers le centre de son lit. Le sommier datait un peu, cependant, depuis un siècle il repoussait vaillamment les assauts de la famille. Amélie l’avait connu dès l’âge de trois ans, depuis ils ne s’étaient jamais séparés. Il avait tout supporté, l’enfance et ses caprices – et ses oublis, hélas ! -, l’adolescence et ses folies, ses découvertes et leurs régularités, l’âge adulte et ses habitudes, ses conventions et ses rigueurs, puis la vieillesse et ses incontinences. Il commençait à se lasser, ça se sentait.  Depuis le temps,  les bois avaient bougé et les ressorts s’étaient distendus. Ces modifications diverses finirent par donner naissance à un cratère suffisamment important pour obliger son occupant, à l’heure du lever, à s’y reprendre à deux fois pour s’extirper de la matière insoumise. Amélie n’avait plus sa jeunesse d’antan et le trou était profond. Les masses qui la protégeaient de l’air libre accentuaient sa descente vers le métal en tire-bouchon. Malgré ce léger inconvénient, jamais elle ne se serait séparé de ce témoin du passé. Il lui collait à la peau, il avait la forme de ses courbes et de ses angles. Ah ! S’il pouvait parler, il en raconterait des extases, des fureurs et des sublimations…  Pour l’heure, les seuls sons qu’il produisait étaient des crouiic spasmodiques ou des griinc étranglés. Etaient-ce des plaintes ?

Au deuxième coup de rein, elle parvint à empoigner une ferrure du lit. Son pied droit calé contre le cadre en bois, elle put glisser vers le bord, puis, parvenue au niveau de l’oreiller et afin de ne pas redescendre, elle ramena ses deux jambes vers la tête du lit. Près du but, elle reprit sa respiration, bascula sur le coté, lâcha sa prise et se retrouva d’un bond sur le pot de chambre en faïence.  C’était un souvenir de famille. Elle s’en servait d’escabeau le soir et de pot traditionnel la nuit. Cette nuit là, il n’avait pas servi. Elle revenait de loin.  L’effort nécessaire à cet exercice l’étourdit tout de même un peu, mais, dès que le souffle fut retrouvé, elle se précipita vers la cuisine.

Décevante cette journée. Et pour finir, trempé comme une soupe. Toute la nuit il avait grelotté et claqué des dents. A plusieurs reprises il avait essuyé de nombreuses et virulentes quintes de toux. Vengeance. Il aurait leurs peaux…

Tapi dans le fond du tonneau, il attendait son client. Très tôt le matin, il l’avait vu sortir en pyjama, une tartine de pain beurré dans la main. Il était rentré assez longtemps après, un journal sous le bras, l’air contrarié. Ce qui l’avait le plus choqué, c’était cette mine pâle, les traits tirés, bref une mine de coupable. Depuis, plus rien. Ce répit et cette attente lui laissèrent tout le temps de s’installer plus confortablement. Une fois la barrique vidée de sa pourriture,  il en avait tapissé les parois de cartons. Le fond, toujours un peu boueux, fut recouvert d’une mousse, puis d’un coussin et pour finir d’une couverture en laine. Il s’était ensuite glissé dans l’habitacle et, bien calé dans son petit nid douillet, l’œil rivé au trou laissé par le bouchon, il avait entamé sa boite de cassoulet. Martin était impatient, l’heure viendrait où il sortirait de nouveau et chercherait le paquet qu’il avait adroitement subtilisé. Tout cela l’intriguait tout de même, Il avait beau se torturer la cervelle, il ne parvenait pas à déchiffrer le sens de ce tas de capsules. C’était un gros coup, il le sentait.  Pour les capsules, il ne saisissait pas encore, mais ça viendrait, question de temps. Avec une telle sagacité, l’énigme serait rondement menée. L’homme n’avait pourtant pas de passé. Un joueur invétéré, rien de plus. Cependant son pseudonyme l’intriguait. Il se faisait appeler TONTON. Bizarre ce surnom. Cela cachait certainement quelque chose. Peut-être l’affaire du siècle et c’était sur lui que ça tombait. Mais oui,  bien sûr !  Tonton était à la France ce que le Parrain était aux Etats-Unis. A chaque pays son gros morceau. Peut-être y avait-il des liens entre les deux familles ? Grosse affaire. Coup à risque. Peu importe !  Martin le Mutant nettoierait tout ça.  Seul.  A lui la gloire.  Bien fait pour les Ricains,  ces bouffeurs d’hamburgers…

En attendant de goutter aux honneurs,  c’était lui qui dégustait. La pluie avait repris ses droits,  plus forte et plus froide. Mais il était prêt à tout endurer.  L’héroïsme, ça ne s’improvise pas et la gloire, ça se mérite, Tonton finirait bien par se trahir. Un faux pas, rien qu’un. Il le savait, il le sentait. Finalement, la vieille avait beaucoup moins d’intérêt maintenant. Il s’en occuperait,  mais plus tard.

Il se cala dans le tonneau, tapota sur son coussin, aéra sa couverture et réajusta la trappe de la barrique. Le temps se figea. Un temps maussade. Un temps à rester chez soi.  

Une poignée de feuilles de tilleul mélangées à des brins de verveine, le tout enfoui dans le talon d’un de ses bas usagés et le petit-déjeuner était prêt. La théière était belle, rustique et décorée à la main. Elle la  prit délicatement déposa l’infusette et remit le chapeau. Une odeur âcre de tissu mouillé et de tisane brûlante envahit la pièce silencieuse.

Depuis deux bonnes minutes, Amélie agitait sa cuillère. Les bords ébréchés de la tasse ne parvenaient plus à contenir le puissant tourbillon produit par ce mouvement perpétuel et la coupelle recueillait tant bien que mal les giclées du liquide pisseux. Soudain, comme prise d’un accès de démence, elle se propulsa vers la chambre, s’engouffra sous le lit et marqua un temps d’arrêt. La moitié inférieure de son corps dépassait des boiseries et ne bougeait pas d’un poil. A l’aide d’un morceau de l’autre moitié, Amélie tâtonnait. Sa main balayait le sol avec frénésie, mais ne parvenait pas à se fixer. Après un quignon de pain moisi, une tapette à souris hors d’usage, un exemplaire abîmé de l’Ancien Testament et une photo jaunie de son défunt mari, elle ramena vers la lumière une boîte à chaussures. Saisie d’une crainte subite, assaillie par un flot de méfiance, elle cacha l’objet sous l’épaisseur moite de ses deux robes de chambres. De retour dans la cuisine, elle fureta du coin de l’œil dans les angles perdus de la pièce, jeta deux regards prolongés vers l’extérieur, puis, sans crier gare, se jeta dans le placard à balais. La porte se referma sur une série de grossièretés plus ou moins reconnues par le Petit Robert, mais toutes destinées à fixer ses reproches à l’encontre d’une imposante poutre en chêne. Il est vrai qu’elle aurait gagné à se trouver un peu plus haut.

Le calme revint. Une bonne dizaine de minutes passèrent. Quelques bruits diffus d’étoffes que l’on frôle glissèrent d’en dessous la porte. Rien de plus. Le parquet usagé laissait le temps passer. Il était là pour ça. Soudain, des oiseaux prisonniers de la pluie vinrent cogner au carreau. Il donnèrent le déclic. La porte s’ouvrit. Elle claqua contre le portemanteau et se rabattit vers le placard. Amélie eut tout juste le temps de se glisser à l’extérieur. Avec un bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, une écharpe rivée à la peau flasque de son cou et de robustes bottes en caoutchouc, elle pouvait affronter le froid. Afin d’éviter le pire, elle avait rajouté un tricot en laine, une veste en toile et avait recouvert l’extrémité de ses membres d’une paire de moufles en cuir. Par contre, elle avait abandonné ses robes de chambre. Juste avant de sortir, elle récupéra ses bas, les essora et les enfila sans attendre qu’ils fussent secs. Son ventre gonflé cachait toujours le mystérieux paquet.

Le garage se trouvait derrière le jardin. N’ayant pas de véhicule à y garer, elle s’en servait uniquement d’entrepôt. Amélie s’y rendait quotidiennement,  n’hésitant pas à y revenir jusqu’à trois ou quatre fois par jour. C ‘était en fonction du butin. Après avoir regardé derrière elle à plusieurs reprises,  contourné le jardin, enjambé la murette mitoyenne, traversé la cour du voisin, puis être retournée sur ses pas, après s’être assurée qu’elle n’était pas suivie, elle engouffra sa main dans une de ses poches, récupéra la clé et l’enfonça dans la serrure. La présence de ce type qui la collait depuis quelques jours la rendait nerveuse. Elle n’avait pas été suivie de la sorte depuis le front populaire, en trente-six. Le dernier coquin à s’être permis une pareille audace était mort, c’était feu son mari. Elle en avait évincé des prétendants, elle en avait maté des énergumènes. C’était pas une fille facile, dans le temps. Aujourd’hui, bien que ses capacités amoureuses se fussent quelque peu émoussées, elle n’était malgré tout pas prête à se laisser aborder par le premier venu. L’homme avait cependant réveillé d’antiques sensations. Alors qu’avaient disparues au plus profond d’elle-même - et depuis bien longtemps – jusqu’aux bribes d’une sensualité délétère , elle se redécouvrait une sorte d’excitabilité paléolithique et sauvage qu’elle ne rejetait pas totalement. Elle n’aurait pas eu cette autre folie dévorante, qu’elle se serait certainement laissée entraîner par l’ivresse de ces pulsations assouvies,  mémorisées, puis mises de coté, au cas où.

Pour l’instant, et par mesure de précaution, elle préférait occulter ces idées folles. Elle gardait malgré tout la tête froide, et bien qu’elle eût un instant envisagé la possibilité de succomber à la tentation, elle songeait avant tout à préserver son bien, son trésor. Le bonhomme avait peut-être des vues dessus.

Lorsqu’il avait commencé à prendre l’eau, il était déjà trop tard. Elle arrivait d’en haut. Son débit et le bruit assourdissant qu’il produisait, lui rappelèrent un documentaire sur un bonhomme, un fou qui s’était enfermé dans un tonneau. Le type avait pris le pari de descendre les chutes du Niagara sans autre protection que celle des planches cerclées de fer. Il fut déchiqueté sur les premiers rochers. A l’intérieur de sa barrique, il ne valait guère mieux. Cet écoulement inattendu devait provenir d’une gouttière. Et la pluie battait fort à l’extérieur. Il était sous une gouttière ! Le sort s’acharnait contre lui. Pourtant, il n’était pas au bout de ses peines. Cette quantité massive d’eau avait eu pour effet de dilater plus encore le couvercle du tonneau. De plus, elle avait gonflé le bois de la cale posée par lui et l’extrémité des douves. Si bien que le couvercle ne glissait plus du tout. L’eau commençait à s’infiltrer par tous les cotés. La couverture et le coussin en étaient recouverts. Sous l’effet du liquide ils avaient doublé de volume et, dans sa maison de bois, Martin pataugeait dans une sauce épaisse,  humide et glacée. Il poursuivait malgré tout sa mission. Ces incidents ne l’occupèrent pas longtemps. Tonton lui fit oublier vite fait cette situation pour le moins inconfortable…

Une heure environ avant que les choses ne tournent mal, il était sorti sur le palier de sa maison. Après quelques regards furtifs autour de lui, il avait descendu les marches de l’escalier et s ‘était mis à inspecter les massifs de fleurs disposés à ses pieds et à tourner et retourner le sac à pain. Martin jubilait. Il le tenait. Il savait ce qu’il cherchait. Il avait en sa possession l’indice qui devait le perdre. Le joueur passa encore quelques minutes à fouiner sous les feuilles, à gratter sous les herbes, puis il amorça un retour vers sa demeure. Martin prit le mouvement pour un repli stratégique. Afin d’arrêter le fuyard, il empoigna ses menottes, mit la main sur son revolver et détendit ses jambes. Il voulait donner à son corps une telle impulsion, que le truand, surpris et désemparé, ne pourrait plus faire un pas en avant. Au nom de la loi je … ! cria-t-il avec force.

Le couvercle ne lui laissa pas terminer sa phrase. Il ne céda pas. Martin s’écroula dans la gadoue en hurlant. Tonton fit demi-tour, observa les environs,  fixa les mouvements de balancier du tonneau, attendit deux minutes, puis rentra chez lui. La porte claqua. La pluie ne cessa pas de tomber…

Amélie s’avança dans le noir. A chacun de ses pas, elle posait la pointe, puis le talon de ses petits pieds endurcis.  Le garage était vaste et sa progression n’en finissait plus. Elle finit malgré tout par atteindre l’interrupteur. Elle alluma.  Le spectacle la ravit une fois de plus. Des capsules par dizaines, par centaines, par milliers. Des petites, des grosses, des longues, des plates, des bombées. Il y avait dans cet espace, une multitude de modèles et de spécimens rares. Assise sur une cagette à salades, elle contemplait son capital. Depuis des années elle investissait dans le métal dentelé. Combien de fonds de bar avait-elle investis ? Combien de décharges et de poubelles avait-elle visitées ? Combien de marchés passés sous le manteau, d’accords suspects, de combines secrètes pour échanger,  vendre et s’emparer de ces petites coiffes colorées des goulots en verre ? Avec des gestes d’une infinie délicatesse, elle délogea son carton d’en dessous ses dentelles et récupéra l’objet caché qui s’y trouvait. Le couvercle était jaune et noir et brillait de mille feux. Tonton l’avait lustré. Une pièce rare, unique. Elle arrivait d’Angleterre. Quinze centimètres de diamètre pour couvrir un pot de gélatine. Merveilleux. Magnifique.  Elle eut envie de pleurer.

Cet objet de collection fut placé sur une sellette en bois et recouvert par une cloche en verre. Pour quelques capsules de Psicos, ça valait l’coup !  Gagnera pas l’concours, les bonnes réponses sont sur les miennes. C’est ben possible que j’le tente. Faut voir !

Les yeux luisants d’excitation, elle tendit une main tremblante vers une caisse regorgeant de ces chers objets. Les doigts disparurent sous une mer métallique aux reflets argentés et glissèrent d’un coté à l’autre du coffre avec autant de délicatesse et d’amour que si elle caressait la peau d’un jambon de Bayonne.  Amélie resta un moment à s’imprégner de ces visions alibabesques, puis elle s’assoupit.

L’ambulance partit la première. Puis ce fut au tour des pompiers de quitter les lieux. Le fourgon de police les précéda de peu. La place retrouva alors tout son calme. Seuls les voisins restèrent. Ils avaient du mal à se détacher du site. Dans un coin de la cour gisaient des bouts de bois déchiquetés. La surface qu’ils recouvraient au sol témoignait de la violence des coups qui les avaient ainsi éparpillés. Rarement vu autant de haine ! avoua un des témoins oculaires des événements encore chauds. La femme qui se tenait à ses cotés se mit à pleurer. Il la calma en l’acceptant contre son épaule. Après s’être essuyé le nez contre son pull, elle lui lança un regard de complaisance. Elle semblait rassurée. Un fauve, une bête sauvage ! dit un vieil homme jusqu’alors très discret. Puis plus rien. Ils se regardèrent tous et, sans en dire davantage, se séparèrent en abandonnant la place à sa torpeur.

Deux heures auparavant, Martin était toujours à l’affût, guettant sa proie, bravant les intempéries et bien déterminé à coincer ce bandit. Pour sa complice, la vieille, il verrait plus tard. Jusqu’à l’incident, tout se passait à peu près bien, mais ce satané couvercle n’avait pas cédé. Et là, tout avait basculé. A peine dix minutes après la fâcheuse résistance du bois gonflé, il avait cru reconnaître le son d’une sirène. Il ne s’en soucia pas de suite. Il était bien trop préoccupé par les moyens à trouver pour s’échapper de sa prison. Son couteau suisse venait de rendre l’âme et, bien que trop courts, ses ongles restaient la seule solution envisageable. Les premiers coups de hache furent donnés par les pompiers. La lame passa près,  si près qu’elle frôla son béret vert. Surpris, il demeura cloué au sol un bon moment, la bouche ouverte, les lèvres pendantes. Ensuite tout se passa très vite. Le couvercle qui vole en éclat. Une grenade lacrymogène dans l’habitacle. Des cris,  des haut-parleurs, des jurons, des quintes de toux et une poignée de cinq paires de bras galonnés. Les capsules s’étalèrent dans la boue.  Un fétichiste, les gars. Manquait plus que ça. On va lui faire voir nos estampes. Il devrait apprécier ! dit un gendarme moustachu à l’œil injecté de sang.

Le goût de la terre qu’il emporta lui laissa une saveur amère en bouche. Il se défendit, clama à plusieurs reprises qu’il était de La Maison, mais rien n’y fit. Les brigadiers restèrent inflexibles durant toute l’opération. L’ambulance referma ses portes sur un bonhomme ligoté dans une camisole, gesticulant comme un asticot sur un hameçon et s’enfuit vers une destination inconnue.

Les restes du tonneau éventré commençaient à suivre les chemins tracés par la pluie. Restait plus qu’à vivre sans.

Ce petit somme d’une heure au milieu de ses biens l’avait revigorée. Le rangement du local n’était plus qu’une affaire de minutes. Elle était satisfaite, ça se voyait. Une sorte de moue coquine atténuait les traits crevassés d’un visage assiégé par le temps. Quelques mots volaient bas. Des phrases courtes, en vrac, comme si elle ne parvenait pas à organiser sa pensée. Pourtant,  elle savait ce qu’elle disait. Ce petit rêve la tourmentait depuis son réveil. Un bel homme, sûr qu’il est bel homme. Mais, toutes ces capsules, elles sont à moi. C’est pas un chenapan qui en profitera ! … C’est pourtant vrai qu’il est bel homme, le bougre.

Puis, comme elle maugréait toujours, se tournant dans tous les sens, excitée comme une puce, elle abandonna dans un souffle : S’il veut m’avoir, faudra qu’il paye. Pas moins de cent capsules. L’est pas moins chère l’Amélie. Ouais !