Corentin Macqueron: Human Genome (suite)
26Mise au point
Abby rassembla à la hâte ses affaires et se précipita dans le couloir. Sibirsk marchait d'un pas rapide et assuré, penché en avant. Visiblement pressé. Abby dut presque se mettre au pas de course pour pouvoir le suivre. Ils montèrent un escalier, sans un mot, puis Sibirsk s'engouffra dans un bureau. Il s'assit derrière une grande table de verre et invita Abby à s'installer face à lui.
- Très bien, madame Lockart. Que voulez-vous savoir au juste ?
- Tout ! dit-elle, avec un grand sourire, décidant de ne pas spécifier que c'était " mademoiselle " et non pas " madame ". Qui êtes-vous ? Qui sont les Fils de Dieu ? continua-t-elle.
- Les Sini Bojé forment un groupement religieux.
- Je suis au courant. Et après ? demanda-t-elle avec un large sourire.
- A quel point de vue ? fit Sibirsk, feignant de ne pas voir où elle voulait en venir .
- Par rapport à ce dont nous venons tout juste de parler : la théorie de l'Evolution.
Sibirsk esquissa un léger sourire.
- Il y a le point de vue classique, majoritairement reconnu.
- Le darwinisme.
- Oui ou, plutôt, le néodarwinisme, également appelé " théorie synthétique de l'Evolution ".
- Qu'est-ce que le " synthétique " vient faire là-dedans ?
- C'est tout simplement parce que le néodarwinisme regroupe plusieurs disciplines en une seule théorie globale.
- A savoir ? fit Abby en prenant des notes.
- La génétique des populations, la morphologie, la systématique, l'embryologie, la biogéographie et la paléontologie. Dans cette optique, l'apparition de la Vie est un formidable concours de circonstances heureuses qui a abouti aux premières formes de Vie. Par la nature même de la Vie, sa capacité à se reproduire, un mécanisme de réplication entre en jeu. Et comme avec toutes les mécaniques, il y a un hic. Des bugs surviennent. Cela peut se traduire sous la forme d'un manque, d'une redondance, ou d'une modification. Lorsque ces bugs ont un impact sur la forme de Vie, il y a sélection en fonction de l'environnement. C'est la fameuse théorie dite de la " sélection naturelle ". En fait, on peut la voir comme une application à la biologie de l'argument fondamental de l'économiste Adam Smith en faveur d'une économie rationnelle. Historiquement, ces travaux ont en effet joué un rôle primordial dans la pensée de Darwin et sont probablement à l'origine du déclic final de sa théorie de l'Evolution.
- Epargnez-moi la biographie de Darwin, dit-elle poliment. Je connais tout ça : les modifications avantageuses se multiplient, car ceux qui les portent sont plus aptes à survivre et à répandre leurs gènes. Et ainsi de suite. Les formes de vie se différencient.
- Tout à fait, c'est la théorie de l'Evolution : la conjonction des erreurs de réplication et de la pression de l'environnement engendre les différentes espèces.
- Très bien. Je suppose que vous allez maintenant m'exposer le point de vue opposé. Votre point de vue, asséna-t-elle.
- Non, pas du tout. Ca n'est pas l'opposé.
Abby resta stoïque. Sibirsk était-il créationniste, oui ou non ? Qu'est-ce que ce type pouvait bien être en train de lui raconter ?
- Il ne s'agit pas de dire le contraire, reprit-il. C'est juste une théorie différente. Ce qu'il y a, c'est qu'elle ne reconnaît pas la possibilité de l'apparition de la Vie avec les lois de la Physique telles qu'elles sont. On fait appel à Dieu pour l'apparition de la Vie, qui, dans ce schéma, ne peut pas se différencier. Dieu aurait créé chaque espèce à part, selon un schéma immuable. Et il n'y aurait aucune évolution possible. La Vie sur Terre serait fixée, telle quelle, sans variation au cours des temps.
- C'est bien ce que j'ai cru comprendre de la conférence... Mais vous dites que ce sont des conneries ? De quel bord êtes-vous donc ? fit Abby, réellement perdue.
- Nous croyons à une combinaison des deux théories.
- Mais quel genre de combinaison ? L'une n'exclut-elle pas l'autre ?
- Pas du tout. C'est beaucoup plus subtil que ça.
- Vraiment ? Mais je ne comprends toujours pas. Si vous n'êtes pas d'accord avec eux, pourquoi accueillir une telle conférence ?
- La communication, madame Lockart. Nous devons être forts. Fédérer les gens. Et donc, nous devons nous allier avec ceux qui partagent tout... ou partie de notre point de vue. Un peu comme en politique. Les partis se rassemblent pour être plus forts, même s'il y a de grandes dissensions. C'est même parfois franchement n'importe quoi, mais ça se fait. Tout simplement parce que ça fonctionne.
- Sauf que généralement ces gens-là n'admettent pas leurs divergences de pensée. Ce que vous, vous faites. En reconnaissant de telles manœuvres, vous ne craignez pas que cela se retourne contre vous ?
- L'honnêteté est au contraire une très grande force. Nous fédérons un maximum de gens sur des idées générales, puis nous leur montrons, en interne, que notre point de vue est le plus raisonnable. Ce que je vais vous exposer, en somme.
- Quelles sont donc ces idées générales dont vous vous réclamez ? fit Abby, réellement curieuse de ce que ce type allait bien pouvoir lui sortir.
- Notre principal message est que Dieu est parmi nous. Nous sommes religieux avant tout. Et jusque dans l'approche scientifique du Vivant. Nous pensons que la Vie sur Terre a été voulue, pensée et, surtout, orientée par Dieu lui-même. Exactement comme ce conférencier l'a dit ! Là où nous ne sommes pas d'accord, c'est sur le mécanisme de la Vie. Nous lui reconnaissons beaucoup plus de dynamisme et une très grande partie des caractéristiques évolutionnistes.
- En somme, vous reconnaissez les faits évolutifs avérés, mais vous restez créationnistes. Vous voyez une finalité au phénomène de l'Evolution. Une finalité bien évidemment divine, fit Abby avec un ton qui, avec le recul, lui apparut dangereusement dédaigneux.
C'était trop tard. Sibirsk semblait l'avoir mal pris.
- Créationnisme, reprit-il après un long silence. Le mot gêne dans les milieux scientifiques classiques. Il fait peur même, parfois. Le mot Créationnisme vient pourtant juste du fait que nous croyons en la Création, par Dieu, de la Vie.
- Et de la Terre, lâcha Abby.
- Madame Lockart... Votre insolence n'a d'égal que votre charme, fit doucereusement Sibirsk. Mais il faut, je crois, remettre un certain nombre de choses à leur place.
- A savoir ?
- En fait, il existe plusieurs mouvements créationnistes. Le conférencier appartient à ce que nous appelons les créationnistes dits " Terre jeune ".
- Comment ça, " Terre jeune " ? C'est un drôle de nom ! fit Abby, qui connaissait pourtant la signification de cette expression.
- Comme vous l'avez souligné, d'après la Bible, Dieu a tout créé, le Ciel... comme la Terre. Les créationnistes Terre jeune prennent ces écrits tels quels. Et dans cette optique, Dieu aurait créé la Terre vers quatre mille ans avant Jésus-Christ seulement. La Terre serait donc très jeune, d'où cette étrange appellation. Inutile de dire que ce mouvement créationniste est aussi extrême que ridicule. La Terre, créée quatre mille ans seulement avant le Christ ? Absurde. Toujours dans cette optique, la Vie est d'un fixisme à toute épreuve. Aucune évolution n'est possible. Savez-vous alors comment ces gens justifient les dinosaures, témoins fossiles d'une évolution ayant eu lieu à une période des millions d'années antérieures à la création de la Terre ?
Abby le savait. Ivan ne le lui avait que trop bien expliqué. Le fameux mystificateur film divin. Mais elle ne comprenait pas comme ce Sibirsk pouvait à ce point démolir le créationnisme... tout en en étant. Elle se contenta de répondre vaguement par la négative, complètement dans l'expectative.
-... non ?
- D'après eux, tout ce qui nous apparaît antérieur à la création divine de la Terre ne serait que des artefacts divins créés par Dieu pour nous induire en erreur, précisément pour empêcher toute démarche scientifique de prouver ou d'infirmer son existence.
- Comme si Dieu n'avait rien d'autre à faire ! C'est complètement tordu !
- Et vous ne savez pas encore à quel point, fit Sibirsk en hochant de la tête. Car dans cette optique, si l'on recherche tout ce qui est antérieur à 4000 av. J.-C., que faire du moindre regard tourné vers les étoiles ? Plus nous regardons loin, et plus nous regardons dans le passé. Ainsi, seule la lumière provenant d'une sphère de quelques milliers d'années lumières de rayon serait réelle ? Le reste ne serait que les images, virtuelles, d'une magistrale mystification divine ?
Abby acquiesça.
- Ces gens, reprit Sibirsk, prennent pour argent comptant les dires de la Bible, là où un gamin de dix ans comprend vite que ces textes ne sont que des métaphores empreintes d'un peu de poésie, dont le but est de donner une leçon de morale et de vie en société.
- Vous n'êtes donc pas " Terre jeune ". Mais alors ?
- Certains nous qualifient de créationnistes " Vieille Terre ".
- Parce que vous, vous admettez le véritable âge de la Terre et de l'Univers, j'imagine ? fit Abby en continuant de jouer le jeu.
- Nous croyons effectivement à l'histoire de l'Univers telle que la Science nous la décrit. Nous croyons au Big Bang. Et là où tous les physiciens butent, sur le pourquoi du Big Bang, nous, nous avons la réponse : Dieu est la cause première. C'est aussi simple. Et aussi complexe. Tout comme pour l'apparition de la Vie. Dieu. Lorsque les lois de la Physique décrochent, nous n'appelons pas Dieu à la rescousse, c'est lui qui se révèle à nous. C'est aussi simple que ça. Et c'est définitif.
- Au final, vous êtes donc très proches des idées scientifiques actuelles ? remarqua Abby.
- Oui, nous sommes très modernes. Et probablement bien plus encore que vous ne le croyez. Les temps changent. L'Eglise change. Et nous plus encore que les autres. Nous sommes croyants, mais nous sommes aussi des scientifiques. Le temps de l'Obscurantisme est bel et bien révolu. Ne craignez rien. Il n'y a aucun risque de connaître avec nous les mêmes graves dérives qu'avec ce vieux fou de Wallace.
- Wallace ? fit Abby avec de grands yeux. Je ne le connais même pas !
- Alfred Russel Wallace. C'est pourtant, avec Darwin, le codécouvreur de la théorie de l'Evolution.
- Je n'en ai jamais entendu parler, fit Abby, désolée.
- Normal. L'Histoire est ingrate. Elle ne garde que les têtes d'affiche. Soyez en retard d'une milliseconde sur le premier, et vous serez oublié pour l'éternité. C'est valable pour tout : vous connaissez sûrement Neil Armstrong, mais avez-vous la moindre idée du nom de son coéquipier, qui a foulé le sol lunaire à peine quelques instants plus tard ?
- Non, je l'avoue. C'est triste pour lui.
- Il s'agit de ce pauvre Edwin " Buzz " Aldrin. Comme Wallace, l'Histoire l'a oublié.
- Mais pourquoi me parlez-vous de ce Wallace ?
- Parce que pendant que Darwin faisait le tour du monde à bord du Beagle, Wallace, lui, visitait l'Amérique du Sud. Il fit à peu de choses près les mêmes découvertes que Darwin. C'est dans un puissant accès de fièvre, en Asie du Sud-est, qu'il eut la " révélation ". Comme Darwin, il se persuada de la réalité de l'Evolution. Il commença à rédiger son texte. Puis il en envoya une copie à un certain Charles Darwin.
- Ne me dites pas que Darwin lui a volé son manuscrit ?
- Non, non ! Darwin n'était pas comme ça. C'était quelqu'un de profondément honnête. Mais disons qu'il traînait un peu à mettre au propre son texte sur la théorie de l'Evolution. Rendez-vous compte : il rentra de voyage en 1836, persuadé de la réalité de l'Evolution, et pourtant il ne publia L'Origine des espèces qu'en 1859.
- Ca lui a pris... vingt-trois ans ? Mais qu'est-ce qu'il a bien pu faire pendant tout ce temps ? fit Abby en écarquillant les yeux.
- Oh, eh bien, il a publié... des trucs. Plus ou moins intéressants. Des volumes imposants sur la taxonomie des bernacles, notamment.
- Des bernacles ? Vous vous moquez de moi ? Il avait la théorie de l'Evolution sous le coude et il a écrit une encyclopédie sur les bernacles ?
- Il voulait juste se persuader de quelques petites choses, et puis il sentait bien que l'époque n'était pas appropriée. Toujours est-il que, en 1858, il reçut le manuscrit de Wallace. Se rendant compte que quelqu'un avait fait la même découverte que lui et s'apprêtait à publier, Darwin mit les bouchées doubles pour ne pas être coiffé sur le poteau. Un an plus tard, il publiait L'Origine des espèces, et Wallace était définitivement oublié de l'Histoire de la culture générale.
- C'est triste.
- Pas tant que ça. Des fois, le hasard fait mal les choses et porte aux nues un sale type. Mais là, pour le coup, on peut se réjouir que ce soit Darwin qui ait remporté la mise.
- Pourquoi ? Wallace était un pourri ?
- Pas vraiment. Mais, premièrement, s'il avait les mêmes idées que Darwin, son ouvrage était beaucoup moins complet et n'aurait jamais eu le même impact.
- Mais quand vous parliez de graves dérives... De quoi s'agit-il, au juste ?
- Disons que Wallace était en fait ce que l'on pourrait appeler un " super " darwiniste. C'était un " sélectionniste inconditionnel ". En réalité, il croyait tellement à sa théorie qu'il était devenu un véritable extrémiste. A tel point qu'il a réussi à voir en l'Homme une créature... divine.
- Vous plaisantez ? Comment peut-il aboutir à une telle conclusion ? Ca n'a pas de sens, s'il est évolutionniste ! s'emporta Abby.
- Si, ça a du sens.
- Eh bien, expliquez-moi parce que je n'y comprends plus rien.
Sibirsk la considéra avec un regard quelque peu attendri.
- Vous allez comprendre. L'idée dont Wallace ne voulait pas démordre, c'était que la sélection naturelle supprimait les êtres insuffisamment adaptés, et, par corollaire, dotait les créatures vivantes de ce dont elles avaient besoin. Et rien de plus. Il voyait la sélection naturelle comme un processus fonctionnant " au plus juste ".
- Et c'est là qu'il se trompait ?
- En observant les Africains, comme nombre de ses contemporains européens, il ne voyait en eux que des " sauvages ". Il se rendait bien compte que leur morphologie était la même que la nôtre, encore qu'il arrivait à leur trouver un cerveau légèrement inférieur au nôtre - on se demande bien comment.
- Il avait juste un a priori sur la supériorité de l'Homme blanc, non ?
- Très probablement. Toujours est-il qu'il voyait dans l'Homme sauvage un non-sens. Avec - d'après lui - leur langage sous-développé, leur culture et leurs rites primaires, leurs chants rudimentaires, il voyait en l'Homme sauvage un Homme au potentiel incroyable, mais totalement gâché. Il les considérait un peu comme des attardés, avec une bonne dose de mépris, en comparaison aux civilisations européennes.
- Qu'il estimait largement supérieures, j'imagine.
- Evidemment ! Et sa conclusion est sans appel. Puisque, selon lui, la sélection naturelle ne dote les êtres vivants que du strict minimum, l'Homme sauvage qui n'utilise pas son cerveau aurait très bien pu, et aurait dû, se contenter d'un cerveau de la taille de celui du gorille. Wallace ne comprenait pas comment la sélection naturelle avait pu créer l'Homme sauvage. En ne démordant pas de sa théorie fonctionnant " au plus juste ", et en ne reconnaissant pas les différences de culture, Wallace faisait de l'Homme sauvage un sous-homme pourtant doté d'un cerveau digne de l'Homme développé. Dans ce cas, la solution pour lui était claire et limpide. Evidente. L'Homme est la création de Dieu. Je le cite : " Un cerveau une fois et demi plus grand que celui du gorille aurait [...] parfaitement suffi pour le développement mental limité du sauvage ; nous devons donc admettre que le gros cerveau qu'il possède n'a pas pu être développé uniquement par une de ces lois de l'évolution qui, dans leur essence même, aboutissent à un niveau d'organisation exactement proportionné aux besoins de chaque espèce, n'allant jamais au-delà de ces besoins. [...] La sélection naturelle n'aurait pu doter l'homme sauvage que d'un cerveau légèrement supérieur à celui du singe, alors qu'en réalité il en possède un à peine inférieur à celui d'un philosophe. [...] Il semble que l'organe ait été préparé en prévision des progrès futurs de l'homme puisqu'il possède des capacités qui lui sont inutiles dans son état primitif. [...] Je déduis de ces phénomènes qu'une intelligence supérieure a guidé le développement de l'homme dans une direction définie et dans un but précis. "
Sibirsk fit une pause théâtrale pour laisser Abby réfléchir. Or, il y avait quelque chose qu'elle ne saisissait décidément pas.
- Mais je ne vous suis pas bien, fit-elle, puisque vous aussi, vous voyez en l'Homme une créature divine.
- Certes, mais pas du tout dans le même sens que Wallace. Notre optique est fondamentalement différente. Nous ne sommes pas des extrémistes de l'Evolution. Nous nous contentons de proposer un ajout. Nous complétons la théorie. Mais en aucun cas, il ne s'agit d'extrémisme. Je vais vous l'expliquer d'ici peu de temps.
Abby était quelque peu perdue. Elle avait bien reconnu les deux mouvements créationnistes dont Ivan lui avait parlé. Les purs et durs, bêtes et méchants, en quelque sorte. Et ceux qui reconnaissaient les faits évolutionnistes tout en intégrant Dieu dans le vaste schéma de la Vie. Mais il y avait quelque chose qui clochait. Ce Sibirsk était trop incisif. Il semblait si sûr de lui, prêt à faire voler en éclats le créationnisme en général tout en proposant autre chose à la place. Elle décida de l'emmener sur le terrain de la position officielle de l'Eglise.
- Mais quelle est la position de l'Eglise, justement ? Votre point de vue est une chose, celui de l'Eglise en est encore un autre, non ?
- Dans un premier temps, suite à la parution de la théorie de Darwin, l'Eglise catholique a farouchement combattu cette idée transformiste. En 1893, l'encyclique Providentissimus Deus rappelle avec force que les écrits bibliques ont été écrits sous l'inspiration du Saint-Esprit et qu'ils ont donc Dieu lui-même pour auteur.
- Dans ces conditions, aucune discussion constructive n'est possible : à peine ouvert, le débat est clos !
- Tout à fait. En 1910, le motu proprio Sacrorum Antistitum, littéralement " serment antimoderniste ", interdit de parler des questions qui fâchent, à savoir d'histoire des dogmes et tout ce qui était qualifié de moderne.
- La théorie de l'Evolution était sûrement la première visée ?
- Bien sûr. Le serment n'est pas remis en cause avant l'année 1961, c'est-à-dire la veille du concile Vatican II. L'Eglise catholique restait très discrète sur le sujet bien que le serment eut été brisé. Officiellement, rien n'avait changé, même si la pensée catholique ne considérait plus la Genèse comme devant être lue à la lettre. Ce n'est que le 23 octobre 1996 que le pape Jean-Paul II reconnaît publiquement que les théories de Darwin sont " plus qu'une hypothèse ". C'est alors une vraie avancée. Mais on en reste encore très loin de la vérité. Et le Pape Benoît XVI réoriente l'Eglise dans la mauvaise direction du Créationnisme Terre jeune.
Abby ne reconnaissait pas du tout le schéma créationniste qu'Ivan lui avait détaillé la veille. Quelque chose clochait réellement. Elle pensait maîtriser suffisamment son sujet, mais la situation lui échappait. Elle avait l'étrange impression que Sibirsk avait écouté chaque mot de la conversation de la veille pour se poser en pourfendeur tout autant du créationnisme que du darwinisme. Elle dut se résigner : quelque chose d'inattendu se profilait à l'horizon, et elle allait devoir encaisser. Qu'est-ce que ce Sibirsk allait bien pouvoir encore lui raconter pour essayer de l'embobiner ? Mais le pire était que ce type semblait réellement connaître son sujet - sujet qui, bien malgré elle, paraissait à Abby de plus en plus crédible.
- Très bien, fit Abby, circonspecte. Quelle est votre thèse ? La thèse des Fils de Dieu ?
27Logique interne
Tchelomeï Sibirsk prit une grande inspiration puis il reprit. Abby attendait son discours avec une impatience toute relative. Voire circonspecte.
- Les lois physiques ne laissent qu'une marge tout à fait infime à l'apparition de la Vie. Infime ne signifiant pas impossible, nous pensons simplement que la Vie a été insufflée par Dieu lui-même via un... " coup de pouce " divin, si je puis dire.
- Cela ne change rien à la structure de la Vie et aux mécanismes évolutionnistes ?
- Rien du tout. Mais nous pensons que la théorie de l'Evolution n'est qu'une partie du mécanisme de la Vie. Son véritable moteur est, pour nous, beaucoup plus que cela.
- C'est-à-dire ? Que voulez-vous rajouter aux mutations et à la sélection ?
- Nous y voilà : nous croyons à l'existence d'un moteur interne qui orienterait le développement de la Vie. Certains appellent ça l'Intelligent Design.
- Mais quelle logique ? fit Abby en se tortillant sur sa chaise.
- C'est très simple. Nous portons en nous l'information capitale du devenir de l'Homme. Chacun de nous porte cette information, qui s'exprime à des périodes très précises de notre histoire, et qui gouverne notre évolution. Notre futur est sous son contrôle. Partant de là, nous savons qui nous sommes, et, bien plus important encore : nous savons qui nous allons devenir.
- Je ne vous suis pas très bien, fit Abby qui perdait ses repères.
Ivan ne lui avait rien dit de tout cela. Abby sentait que Sibirsk avait la situation bien en main. Il avait désamorcé tous les contre arguments et allait maintenant dérouler sa démonstration sans le moindre obstacle, avec une puissance qu'Abby devinait être celle d'un rouleau compresseur lancé à toute allure dans un champ de fleurs.
- Notre évolution n'est pas que la conjonction du hasard et de l'environnement. Un programme évolutif est contenu dans chacun de nous, et, quelles que soient les conditions auxquelles nous sommes exposés, ce programme compose achemine notre espèce vers une forme prédéfinie. L'environnement joue un rôle, nous ne le nions pas. Mais il n'est que circonstanciel. Tout comme les mutations aléatoires. Ces aléas nous font faire des détours, mais ils ne changent pas notre cap. Il existe un ordre supérieur au-delà de ces imprédictibles variations. Seulement, voilà, à ce jour, personne n'avait compris, ni même envisagé l'existence de cette logique. C'est en ce sens que nous sommes résolument modernes, bien plus encore que les scientifiques évolutionnistes eux-mêmes. Non contents de reconnaître la théorie de l'Evolution, nous la complétons, en ne la considérant que comme un aspect secondaire d'une réalité, d'une volonté bien plus importante.
- La volonté de Dieu, j'imagine ? fit Abby, tout sourire.
- De qui d'autre, sinon ? Ou de quoi ? Je conçois bien que cela vous amuse. Mais inutile de tourner autour du pot. Oui, pour nous, cette logique interne n'est autre que la volonté de Dieu. Et la connaissance de cette logique nous donnerait un accès direct à Sa volonté. Il est dit que Dieu nous a créé son image. En fait, nous pensons qu'Il nous a créés tels que nous devenions son image. C'est beaucoup plus subtil.
- Quelles preuves avez-vous à en donner ?
- En fait, nous tenons pour sûre l'existence de cette logique. Hélas, nous n'en connaissons pas la teneur. Tout du moins pas encore.
- N'est-ce pas un peu léger ? Vous affirmez qu'il y a une logique, mais vous ne savez pas lequel ? nota Abby.
- Vous voulez des preuves ?
- Ca pourrait aider, oui.
- Et bien je vais vous en donner.
Sibirsk pianota sur son clavier et ajusta son rétroprojecteur. Il éteignit la lumière et lança un diaporama. Des images furent projetées sur le mur. Abby put y distinguer diverses formes humaines.
- Que voyez-vous, madame Lockart ?
- L'Homme... Enfin, plutôt ses diverses formes au cours du temps.
- Précisément. Il n'existe pas de formes fossiles intermédiaires. Juste celles-ci. Cependant, contrairement à ces abrutis de créationnistes de bas étage, nous n'y voyons aucunement une quelconque apparition spontanée de ces êtres. Simplement, l'Evolution a été fulgurante par moment, bien plus rapide que les temps géologiques. Les formes intermédiaires ont disparu avec le tourbillon de l'Histoire et la valse erratique des sédiments. Par contre, ce qui nous intéresse, c'est qu'à certaines époques, bien précises, tellement précises même que cela en devient grandiose, l'Homme a évolué. Maintenant, regardez ceci.
Sous chaque humanoïde apparurent des crânes.
- Ce sont leurs têtes ?
- Oui. Notez bien l'évolution. La cavité crânienne augmente, la face s'aplatit. Le crâne bascule en arrière vers l'aplomb de la colonne vertébrale. Et maintenant...
Un os en particulier apparut en couleur parmi les divers os crâniens. Abby nota tout de suite quelque chose de particulier.
- Que voyez-vous ? demande Sibirsk, ravi de son effet.
- Attendez. Je vois... Oui, il y a cet os bizarre, là, à la base du crâne. Cet os ! Il m'a l'air d'avoir plus changé que les autres.
- Exactement. Cet os s'appelle le sphénoïde. Et son importance est tout à fait primordiale. Voyez clairement l'évolution du crâne : le volume augmente, le crâne bascule vers l'arrière, la face s'aplatit. Ce processus est à l'origine de la bipédie. L'hominisation dans toute sa splendeur. Et vous voyez, juste là ? demanda Sibirsk en pointant du doigt l'os coloré. C'est le sphénoïde qui change tout. C'est lui qui change le plus. Il se métamorphose. Le reste ne fait que suivre. Le sphénoïde est le maître d'orchestre. Il fléchit. Le reste suit.
Abby dut bien admettre que c'était impressionnant.
- Mais qu'est-ce que cela prouve au juste ?
- J'y viens, madame Lockart. Connaissez-vous l'East Side Story ?
- Vaguement. C'est une théorie sur les origines de l'Homme.
- En effet. C'est le français Yves Coppens qui a formulé cette théorie en 1982. Son idée est très élégante. Tout en étant d'une simplicité effarante. Et dans le cadre d'une théorie jouant sur l'aléatoire dans les infinies possibilités, la simplicité est sûrement gage de vérité, car empreinte d'une grande probabilité de réalisation.
- En clair ? fit Abby, larguée.
- Yves Coppens, sur la base de nombreux restes humains de plusieurs millions d'années, a tenté d'expliquer comment l'Homme s'était relevé.
- Comment la bipédie était survenue, en somme ?
- Comment l'Homme était né, en fait ? Ou comment d'un ancêtre commun, l'Evolution a pu donner d'une part les premiers hominidés et, d'autre part, ce que l'on appelle aujourd'hui les Grands singes. La théorie d'Yves Coppens est une hypothèse géologique et climatique censée expliquer cette séparation. Pour bien comprendre, il faut remonter très longtemps en arrière. Il y a huit millions d'années, un rift s'est ouvert en Afrique de l'Est. La zone était géologiquement instable. Les contraintes tectoniques ont provoqué un effondrement. C'est l'apparition du fameux rift.
- Mais ça ne s'est pas fait du jour au lendemain ?
- Non, bien sûr. Mais à terme, une séparation très nette est apparue. Et ce formidable bouleversement géologique a bien entendu eu des répercussions climatiques considérables. A l'Est, la sécheresse s'installe. Petit à petit, la forêt s'assèche et se transforme en savane. A l'Ouest, la luxuriante forêt équatoriale persiste. Et c'est là que la théorie est géniale. Les fossiles étaient sans appel. Les premiers - et les seuls - bipèdes sont apparus à l'Est du rift. Pas à l'Ouest.
- Mais pourquoi ? Qu'est-ce que l'est pouvait bien avoir de si particulier ?
- C'est très simple selon Coppens. Contraints de vivre dans la savane, les pré-humains, piégés dans cet environnement hostile, hauts d'à peine un petit mètre, voyaient difficilement par-dessus les herbes hautes. Et pas moyen de grimper dans les arbres. Et pour cause : il n'y en avait pratiquement plus, dans cette savane. Les premiers hommes étaient alors à la merci de leurs prédateurs, agiles, véloces et invisibles derrière ce mur herbeux. Il leur fallait, de plus, parcourir des distances considérables pour trouver une bien maigre nourriture. Apparaît alors la mutation salvatrice, permettant la bipédie. Ceux qui en bénéficient se relèvent et voient par-dessus les hautes herbes. Ils voient leurs prédateurs. Ils se déplacent plus aisément. Ce qui leur confère un avantage majeur. Fulgurant.
- Et la sélection naturelle effectue son travail de sape.
- C'est ainsi que les bipèdes triomphent. Les autres meurent. La mutation de la bipédie se répand comme une traînée de poudre grâce à l'avantage décisif qu'elle propose. Ainsi, l'Homme se relève. A l'Est du rift.
- Et à l'Ouest ?
- Eh bien, comme on l'a dit, pas ou peu de changements climatiques. Les Grands singes qui s'y trouvent ne sont pas soumis à la même pression environnementale : ils trouvent de la nourriture à foison dans les arbres pour lesquels ils sont parfaitement adaptés. Si la bipédie apparaît chez eux, elle ne sert à rien, ou presque. Ce n'est pas un avantage sélectif, au contraire, c'est une tare. Donc, si jamais elle était apparue dans la forêt, la bipédie aurait tout simplement été supprimée par la sélection naturelle. Et de ces Grands singes découleront les gorilles. C'est l'East Side Story. Et c'est joli.
- Et j'imagine que c'est faux, selon vous ? essaya Abby.
- Ne soyons pas lapidaires. Mais on peut noter quelques énormités. Les pré-humains dont il est question mesuraient environ quatre-vingt-dix centimètres. Or, les herbes de la savane culminent facilement à deux mètres.
- Dans ces conditions, le simple fait de se relever ne changeait pas grand-chose ?
- Les pré-humains n'étaient effectivement pas plus avancés par la posture debout, car ils étaient toujours beaucoup plus bas que les herbes. Ils ne voyaient donc toujours strictement rien. D'autres observations remettent en cause ce scénario. Pas seulement nous, loin de là. Tout commence en 1995, à Koro Toro, au Tchad. On y découvre le pré-humain Abel. Parti dans l'espoir de confirmer l'East Side Story, le français Michel Brunet, proche de Coppens, découvre une mâchoire et quelques molaires vieilles de trois millions cinq cent mille ans, soit rigoureusement le même âge que Lucy, mais, surtout... bien après la formation du rift, à l'Ouest de ce dernier ! Certes, ça n'était que quelques fragments à comparer aux milliers d'autres ossements qui allaient dans le sens de la théorie de l'East Side. Mais Coppens lui-même, juste après la terrible découverte d'Abel, prévenait : " si l'on exhume en Afrique occidentale des spécimens encore plus anciens, de sept ou huit millions d'années, il faudra bien changer son fusil d'épaule ".
- Et, évidemment, on a trouvé d'autres fossiles.
- Le 19 juillet 2001, c'est effectivement le coup de grâce. Au Tchad de nouveau, dans le désert de Djourad, un crâne d'humanoïde est exhumé. Baptisé Toumaï, littéralement " Espoir ", le pré-humain bipède est vieux de sept millions d'années. A deux mille cinq cents kilomètres à l'Ouest du rift.
- Comment a réagi Coppens à cette découverte ?
- Il en fut profondément affecté. En 2003, il remet publiquement en cause sa théorie dans le mensuel scientifique La Recherche. Et l'hécatombe continue. On découvre d'autres bipèdes parfaits, toujours à l'Ouest, dont les études attestent qu'ils vivaient dans les arbres.
- Vous voulez dire que la bipédie n'est pas due au hasard puisqu'elle est aussi apparue à l'Ouest ?
- Oui, dans des populations de singes arboricoles pour qui la bipédie était plus une tare qu'un avantage sélectif.
- Vue comme ça, la bipédie est anti évolutive, c'est bien cela ?
- Précisément. Elle apparaît et se répand sans raison, car elle ne présente aucun avantage.
- Mais pourquoi alors apparaît-elle, alors ?
- C'est justement là où je voulais vous mener, madame Lockart.
- C'est bon, j'ai compris. Vous êtes en train de me dire que la bipédie apparaît... parce qu'elle devait apparaître.
- Nous y voilà : c'était inscrit. Les datations sont sans appel. La bipédie apparaît au même moment, à l'Est comme à l'Ouest du rift, dans des conditions environnementales totalement différentes. L'Evolution par mutation aléatoire et voie de sélection naturelle sous la pression de l'environnement ne tient plus.
- C'est troublant, je veux bien le reconnaître, admit Abby. Mais c'est votre seul et unique argument ?
- Oh, non. Ce n'est pas tout. Prenons l'Homme actuel, Homo sapiens, apparu il y a cent mille ans.
- En d'autres termes : vous et moi ?
- Exactement. Les fossiles et les datations l'attestent : Homo sapiens est apparu au même moment en deux points de la planète, en Europe et en Asie depuis deux sous-espèces d'Homo erectus différentes. C'est la théorie dite multirégionale de Wolpoff. Comment l'expliquer par des mutations aléatoires sélectionnées par la pression de l'environnement, puisqu'une même espèce apparaît au même moment, à partir d'êtres différents, en des milieux dissemblables et n'ayant donc pas les mêmes critères sélectifs ? L'actuelle théorie de l'Evolution est impuissante pour l'expliquer. Pire : elle s'effondre puisque les faits vont totalement à son encontre. Le hasard ne reproduit pas deux fois un même schéma aussi complexe que l'hominisation. C'est mécaniquement impossible. C'est une aberration statistique.
- Non, stoppa Abby.
- Comment ça, non ? sursauta Sibirsk, estomaqué.
- C'est un simple problème d'optimisation. Ces convergences sont simplement les solutions optimales répondant à des problèmes communs, asséna Abby en se remémorant les paroles d'Ivan.
Sibirsk resta scotché un instant. Mais il ne se laissa pas désarçonner aussi facilement.
- Impressionnant, madame Lockart.
- Je connais assez bien le sujet, fit Abby en essayant d'y mettre un maximum de conviction.
- Mais vous avez tort. Désolé.
- Pardon ? En quoi ai-je tort ? L'apparition d'Homo sapiens en deux points de la planète n'est que l'illustration d'un phénomène de convergence.
- Je dois bien admettre que c'est bien vu. Mais non. Le phénomène dont vous parlez permet d'expliquer pourquoi des espèces différentes se dotent des mêmes systèmes : ailes pour le vol, nageoires pour la nage, yeux pour le repérage, etc. C'est tout. Le phénomène de convergence ne permet en aucun cas d'expliquer l'apparition simultanée d'une même espèce à partir de deux sous-espèces différentes. Vous avez bien appris votre leçon, mais vous faites là une erreur magistrale. Ces deux phénomènes n'ont strictement rien à voir.
- Si vous voulez. Continuez, fit Abby, totalement décontenancée.
Sa belle charge fut héroïque, mais s'effondra bien vite.
- Ne le prenez pas mal. Le seul fait que vous ayez fait cette remarque vous honore. Vous êtes d'une grande intelligence. Et d'une formidable réactivité.
Abby se sentit mal à l'aise devant ce compliment quelque peu déplacé.
- Je reprends. Homo sapiens apparaît donc simultanément en deux endroits du globe depuis des espèces différentes. C'est tout à fait inexplicable par la théorie classique de l'Evolution. Alors que si notre évolution était pré écrite depuis les premiers hommes, tout s'explique. Malgré les mutations, malgré les aléas, malgré les environnements, la lignée humaine s'écarte, oscille, mais au final maintient son cap et parvient toujours à ses fins. L'Evolution a un sens. La Vie a un but.
- Mais... quel rapport avec le sphénoïde ?
- Eh bien, c'est très simple, en fait. C'est grâce à cet os que nous avons fait l'une des principales découvertes concernant la logique et le sens de la Vie. Il faut bien comprendre que l'Evolution est un processus compliqué. Les restes humains que nous devons analyser sont souvent en très mauvais état. Le crâne étant extrêmement complexe, c'est à son niveau que les modifications sont les plus visibles. Une paléoanthropologue anglaise a mis en évidence le rôle du sphénoïde en étudiant les mouvements évolutifs du crâne. Après des années de recherches et des dizaines de milliers de mesures et autres analyses statistiques, la conclusion est sans appel.
- Je vous vois venir : c'est le sphénoïde qui est en cause ?
- Oui, car, d'un Homo à l'autre, on observe peu de changements profonds. Si ce n'est le sphénoïde qui fléchit outrageusement et entraîne avec lui le reste du crâne et de la colonne vertébrale.
- Quelles que soient les conditions environnementales ?
- Exactement : sans se soucier de son environnement, le sphénoïde fléchit à intervalles de temps bien précis, toujours de la même manière, emmenant avec lui le redressement du corps vers une forme bipède verticale inéluctable. Comme je l'ai dit précédemment, on sait maintenant que cela s'est passé dans les milieux boisés et humides, et non pas à cause de la savane. Loin d'être aléatoire, notre évolution vient d'une direction passée que rien n'a dévié et qui se répète.
28Eclampsie
Oksana Nimriya somnolait dans la salle de repos. Elle n'avait pas vu un seul patient depuis plus de vingt-quatre heures et mourrait d'ennui. Le métier de médecin dans la campagne reculée était vraiment loin d'être trépidant. L'essentiel de son travail consistait à poser des perfusions de liquide physiologique chauffé à 37°C aux types bourrés qu'on lui amenait. Les types s'effondraient dans la neige et il fallait les réchauffer et les réanimer avant de les remettre sur pied. Encore fallait-il réussir à les retrouver. Car avec ce blizzard, un corps à terre disparaissait parfois en moins d'une minute. C'était triste à dire, mais Oksana en était rendue à espérer un cas grave. Au moins un de temps en temps. Une fois par semaine serait probablement suffisant pour maintenir un minimum d'attrait pour son métier qui se résumait au néant depuis quelques semaines maintenant. Oksana n'avait pas fait médecine pour en arriver là. Elle aurait bien aimé travailler à Moscou, mais elle ne voulait pas s'éloigner de son père mourant. Et lui n'accepterait jamais de quitter Daryznetzov, sa petite ville natale qu'il aimait tant. Parfois, Oksana se prenait à vouloir que son père meure rapidement. Mais elle culpabilisait terriblement et, la nuit venue, elle faisait d'horribles cauchemars à ce sujet. Elle soupira, puis jeta un œil à sa montre. Il était bientôt midi.
Le blizzard faisait rage dehors. Sa garde allait bientôt être terminée et elle pourrait enfin rentrer. Elle avait une envie furieuse de quitter son poste dès maintenant. Ce n'était pas une petite demi-heure qui allait changer grand-chose. Et pour cause. Il ne se passait jamais rien dans ce petit hôpital. Oksana se retourna et jeta un œil aux deux infirmières qui discutaient dans le fond de la salle.
- Les filles ?
- Oui, répondirent-elles en même temps.
- Quelle est la probabilité qu'il se passe quelque chose dans la prochaine demi-heure ?
- Euh... Aucune, Oksana, et tu le sais ! Cet hôpital est plus mort qu'une maison de retraite, fit Natalya en riant.
- C'est bien ce que je pensais.
- Pourquoi ?
- Ca vous dérange, si je pars en avance ? Nikolaï sera là dans une petite demi-heure pour me remplacer.
- Non, non, pas de problème, va t-en ! fit la seconde infirmière, Elena. T'as bien raison !
- OK, merci les filles, conclut Oksana avec un sourire reconnaissant. J'y vais !
Oksana savait que l'éventualité qu'il se passe quelque chose était effectivement tellement infime qu'elle se leva et commença à préparer ses affaires. Elle serait partie d'ici moins de cinq minutes. Dehors, le vent hurlait contre le bâtiment. Oksana frissonna à l'écoute de ce bruit lugubre.
Elle s'apprêtait à enfiler son manteau lorsqu'elle entendit du bruit dans le couloir d'entrée. Les trois jeunes femmes se regardèrent en silence, plus fatiguées qu'étonnées. Cette satanée porte d'entrée fermait très mal, et ce ne serait jamais que la quatrième fois de la journée qu'une bourrasque l'aurait ouverte. Oksana pesta intérieurement, mais le bruit ne cessa pas, se muant en hurlement. En véritable hurlement. Prise d'un horrible doute, Oksana se précipita dans le couloir, vite suivie par Elena et Natalya. Elles découvrirent un homme couvert de neige et de sang qui tenait une jeune femme dans ses bras. La pauvre fille poussait un hurlement terrifiant et semblait prise de convulsions. Les deux infirmières échangèrent un regard apeuré, mais entendu, et commencèrent à préparer le matériel de soin.
- Que s'est-il passé ? demanda Oksana aussi calmement qu'elle le put.
- Je ne sais pas ! répondit l'homme terrifié, l'air hagard. Je marchais derrière elle sur le trottoir, à quelques rues d'ici, et...
- Suivez-moi, aidez-moi à l'emmener en salle de soins, fit-elle en se dirigeant vers le fond du couloir.
L'homme s'exécuta et, très vite, la jeune femme blessée fut allongée.
- Calmez-vous, monsieur. Quel est votre nom ? fit-elle posément, en essayant de se calmer elle tout autant que l'homme couvert de sang.
- Piotr ! Je m'appelle Piotr Koussayev.
- Très bien, Piotr, que s'est-il passé ? demanda Oksana en aidant Elena à déshabiller la jeune femme qui était prise de spasmes de plus en plus violents.
- Je... Je vous l'ai dit, je ne sais pas ! Elle s'est effondrée dans la rue, en hurlant et pleurant. Puis elle s'est mise à trembler. Je... J'ai essayé de la relever, mais elle était comme paralysée ! Je...
- Très bien, vous la connaissez ?
- Non, non !
- Je vois, merci beaucoup, veuillez attendre dehors, s'il vous plaît.
En déshabillant la jeune femme, Oksana et les infirmières se rendirent vite compte que la pauvre fille était enceinte. Et qu'elle perdait beaucoup de sang entre les jambes. Les spasmes étaient de plus en plus violents et de la salive écumeuse teintée de sang apparût en abondance.
- On... on dirait une épilepsie, fit Elena.
- Oui, mais pourquoi tout ce sang ? demanda Oksana. Ca n'est pas normal !
- Systolique supérieure à cent cinquante ! fit Natalya.
- Cent cinquante ?! C'est beaucoup trop élevé ! Nom de Dieu, qu'est-ce qui lui arrive ?
- Attendez ! Elle essaie de dire quelque chose !
- Quoi ? fit Oksana.
- Oui, regardez ! Ecoutez !
Entre deux hurlements, la face tremblante et le visage horriblement défiguré par la contraction des muscles faciaux, la femme parvint à articuler quelques mots :
-... Doc... teur.... veux... doc... teur...
- Madame, ne vous inquiétez pas je suis docteur, tout va bien se passer, fit Oksana.
-... Non... veux... doc... eur... Yu.... Yuu.... rii...
- La systolique est en train de chuter ! fit Natalya. Elle s'enfonce !La pauvre femme était morte. Oksana n'était pas parvenue à la réanimer. Le cœur avait immédiatement lâché. Et pas moyen de la ramener. Recluse dans le laboratoire d'analyse, Oksana en tremblait encore. Il ne s'était rien passé de sérieux depuis plus de deux mois dans cet hôpital, et voilà que brutalement Oksana avait un cas grave, tellement grave qu'elle n'avait rien pu faire. Moins de dix minutes après son arrivée, la fille était morte. Les convulsions avaient cessé avec l'arrêt cardiaque. Et puis c'était fini. Nikolaï était arrivé pour prendre sa garde quelques instants à peine après la mort de la jeune fille, une certaine Irina Dorovitch.
Natalya et Elena étaient restées un long moment, choquées. Elle avait ensuite longuement discuté avec les parents qui étaient rapidement arrivés. Apparemment, personne ne savait qui était le père de l'enfant, mort-né. Oksana ne pouvait s'empêcher de penser à ce pauvre gosse. Il n'avait même pas connu la vie. Piotr était lui aussi en état de choc et avait besoin de comprendre. Il avait besoin d'une présence médicale, d'une explication. C'était une sale journée pour tout le monde. Natalya fit irruption dans le laboratoire, interrompant Oksana dans ses pensées.
- C'est bizarre, fit-elle à l'attention de Nikolaï et Oksana.
- Quoi ? fit Nikolaï.
- Les parents.
- Oui, eh bien ? Qu'est-ce qu'ils ont, les parents ? demanda Oksana, fatiguée.
- Ils vous ont dit qu'ils ne savaient pas qui était le père, hein ?
- Oui. Et après ? Ca n'est pas la première fois que des parents ignorent le nom du père de leur petit enfant, à ce que je sache, lâcha Oksana.
- Je ne les crois pas.
- Comment ça ? releva Nikolaï.
- Ils sont vraiment bizarres. Je pense qu'ils le savent, mais qu'ils ne veulent pas le dire.
- Et pourquoi voudraient-ils le cacher, hein ? Ecoute, Natalya, tu es sous le choc. On est tous sous le choc.
- Mouais. Et ce docteur Youri qu'elle a réclamé ?
- Quel docteur Youri ? demanda Nikolaï. Tu ne m'as pas parlé de ça, Oksana, fit-il en se tournant vers elle, le regard circonspect.
- Ecoute, c'est du délire, Natalya ! Elle était en état de choc ! Es-tu sûre d'avoir bien compris ? Non, vraiment, laisse tomber. Où est Elena ?
- Elle raccompagne les parents.
- Très bien. Je... Je suis désolée, fit Oksana.
- On l'est tout, conclut Natalya en quittant le labo.
L'ambiance était pesante. Ce fut Nikolaï qui brisa le silence.
- Tu devrais rentrer, Oksana. Tu en as fini avec ça. D'ailleurs, on en as tous fini avec cette pauvre Irina. D'accord ? Rentre et va te coucher.
- Oui, oui. Je finis ces papiers. Et puis... merci pour ton aide.
- Oh, c'était vraiment rien. Juste quelques tests.
- Merci quand même, fit-elle à son attention alors qu'il quittait le labo à son tour.
Oksana restait songeuse. Après tout, Natalya avait peut-être raison. Mais ça n'avait plus la moindre importance. Irina et son fils étaient morts. Et elle savait pourquoi. Aussitôt arrivé, Nikolaï s'était empressé de comprendre et avait fait quelques analyses. Il s'avéra qu'Irina présentait un grave œdème pulmonaire. Et qu'elle souffrait d'une grave protéinurie. Et puis... l'enfant était étrange. Il présentait un front impressionnant avec deux étranges bourrelets au-dessus des yeux, ainsi qu'une notoire hypertrophie du crâne. C'était vraiment curieux. En fait, c'en était même presque monstrueux. Mais cela ne faisait que confirmer le diagnostic. Oksana soupira. Encore sous le choc, il lui fallut plusieurs longues minutes pour finir de rédiger les papiers.
CAUSE DU DECES : ECLAMPSIE.
29Le Saint Suaire
Abby ne savait que dire. Elle n'était pas sûre d'être tout à fait convaincue. Au fond d'elle-même, elle ne l'était pas. Mais elle dut se résigner, le discours de Sibirsk tenait la route. Ivan lui avait expliqué beaucoup de choses sur la théorie de l'Evolution, mais il ne lui avait rien dit concernant l'East Side Story et le sphénoïde. Abby ne savait plus trop que dire. Elle ne put qu'acquiescer poliment.
Sibirsk la considéra en silence, attendant longuement une réaction. Au moment où il allait reprendre, Abby se décida à lâcher une partie de ses informations.
- Que savez-vous du Saint Suaire ? demanda-t-elle, observant la réaction de Sibirsk.
Celui-ci se montra surpris.
- Pardon ? Qu'est-ce que le Saint Suaire vient faire là-dedans ? fit-il, réellement estomaqué.
- Eh bien, n'est-ce pas là une des autres grandes énigmes scientifiques et religieuses ?
- C'est vrai. Je me souviens d'un auteur qui avait écrit que le Saint Suaire était "la plus formidable relique de l'Histoire ou la plus incroyable arnaque de tous les temps ".
- Dans les deux cas, c'est du lourd, remarqua Abby.
- En effet.
- Et donc ? Quelle est votre position ?
- C'est un vrai. C'est le suaire du Christ, asséna Sibirsk.
- Et que faites-vous des datations au carbone 14 qui indiquent qu'il date du XIIIe siècle ?
- Vous savez, je ne voudrai pas me la jouer " Terre jeune ", mais la datation au carbone 14 n'est effectivement pas infaillible.
- Il va falloir trouver mieux, fit Abby.
- Je sors donc le grand jeu, répondit Sibirsk avec un sourire en coin. Enfin, non, pas le grand jeu. Il y aurait beaucoup trop à dire. Mais je vais tenter une rapide synthèse.
- Je vous écoute, fit Abby un peu fatiguée de passer son temps à écouter.
- Vous n'êtes pas sans savoir que cette technique de datation mesure les proportions des isotopes du carbone : 12 et 14. Le 14 se désintègre en 12. Tous les cinq mille cent trente-quatre ans, la moitié du carbone 14 que contient un objet est transmuté en carbone 12. Dans un corps " vivant ", traversé par un flux du cycle du carbone dû à la respiration par exemple, la proportion 12/14 reste constante. Mais si le corps est " mort ", inerte, le flux s'arrête et la désintégration commence. La mesure des proportions fournit une mesure du temps depuis l'arrêt du cycle.
- Je crois que je saisis.
- Très bien. Il faut donc impérativement que l'objet soit " mort ". Car s'il est en contact avec d'autres objets carbonés encore en cycle de vie, il est " pollué ". Du carbone " frais ", donc du 14, se dépose et vient perturber les proportions et donc la mesure.
- Le Saint Suaire aurait donc été contaminé ?
- Très largement. N'oubliez pas qu'il s'agit d'une relique adorée. Aujourd'hui, elle est protégée. Mais au début, elle était sans cesse exhibée devant les fidèles. Exhibée comment ? Tout simplement par des porteurs ! Le Suaire était brandi devant les foules par des serviteurs qui tenaient la toile de leurs gros doigts pleins de carbone. Première contamination sévère, qui va en induire une autre.
- Laquelle ?
- Eh bien, le Suaire était tellement exhibé qu'il en vint à se désagréger. Son pourtour, agrippé par des centaines de mains, s'abîmait tellement qu'il devait être fréquemment rapiécé. Par de nouvelles pièces de tissus.
- Contaminées, je suppose ? Et surtout... contemporaines des époques de rapiéçage, remarqua Abby.
- Oui ! Fatal.
- La datation au carbone 14 est donc faussée selon vous.
- Tout à fait. La mesure indique juste que l'endroit du pourtour analysé a été rapiécé au XIIIe siècle. C'est aussi simple que ça. Maintenant, voyons les éléments qui attestent que le Suaire est bien antérieur au XIIIe siècle. Connaissez-vous le Codex Pray ?
- C'est un parchemin, il me semble. Une vieille relique ?
- Une relique, oui. Sa trace remonte à bien avant le XIIIe siècle. Et qu'y voit-on notamment ? Un suaire !
- Certes. Mais est-ce le Suaire ? Je crois savoir que les faux se sont multipliés à une époque, en réponse à la demande frénétique de croyants amateurs de reliques.
- C'est on ne peut plus juste. Mais oui, c'est bien le Suaire de Turin.
- Comment pouvez-vous l'affirmer ? L'Histoire est peu claire. Nous disposons de bien peu d'informations !
- Tout simplement parce que la représentation du Suaire sur le Codex Pray montre les stigmates d'un incendie. L'Histoire raconte en effet que le Suaire de Turin a failli partir en fumée.
- Il y a eu un incendie ?
- Oui, et alors que les flammes faisaient rage autour du coffre en argent où il était entreposé, le métal a fini par fondre et a coulé sur le Suaire qui fut bien évidemment percé. Et lorsqu'on le déplie, ces trous forment un ensemble tout à fait singulier et aisément reconnaissable en forme de L. celui-là même qui est bien visible sur le Codex Pray.
- Je...
- Avouez que la coïncidence est troublante. Mais il n'y a pas que cela, loin de là, coupa Sibirsk. La façon dont le tissu en lin du Suaire est tressé est très particulière et tout à fait typique du... Ier siècle ! Enfin, et c'est peut-être là le plus incroyable, personne n'a, à ce jour, réussi à reproduire un suaire aussi " parfait ". Alors, s'il s'agissait d'un faux, qui aurait été conçu au XIIIe siècle rappelons-le, le faussaire serait tout simplement l'artisan le plus habile de tous les temps. Ses secrets de fabrication nous échapperaient encore ! Par exemple, l'image de l'homme sur le Suaire est en fait un négatif. Et les variations d'intensité de pigmentation, analysée par la NASA grâce à des procédés extrêmement poussés montre qu'il s'agit bien d'un modèle tridimensionnel qui s'y est imprimé. Et les pigments sont tout sauf de la peinture. C'est de la sueur et du sang, terriblement dégradés par les siècles. On pourrait continuer longtemps. Notons aussi que les traces du sang sur le Suaire collent parfaitement à celles qui ont été reconstituées par ordinateur sur la Tunique d'Argenteuil, une autre relique très importante soupçonnée d'avoir enveloppé le Christ. Tout se recoupe. Ces reliques sont donc de véritables reliques christiques.
- Pour vous, il s'agit donc d'un vrai.
- Sans le moindre doute.
Ainsi Sibirsk avait-il de lui-même mentionné la Tunique d'Argenteuil. Et il avançait que cette Tunique et le Suaire étaient des vrais. Elle poussa plus en avant.
- Si ce sont des vrais... je veux dire, si ces tissus ont réellement enveloppé le Christ, que peuvent-ils nous apporter de plus ?
- Ils sont des preuves tangibles de l'existence de Jésus, dont la reconnaissance historique est, il faut bien l'avouer, finalement encore assez floue, fit Sibirsk. Jésus a donc réellement existé !
- Et pour les traces biologiques ? tenta Abby.
- Les traces de sang, vous voulez dire ? releva Sibirsk.
- Oui.
- Eh bien ? fit-il en se recroquevillant.
- Eh bien... Du sang, des scientifiques... J'imagine que des analyses peuvent être faites, non ?
- Ce serait envisageable, en effet. Cela fait même des années que certains s'y essaient. Mais tromper l'Eglise pour récupérer des échantillons n'est pas chose aisée. Et puis le sang est totalement désagrégé, réduit à ses plus simples constituants. C'est ce qu'ont indiqué les analyses lors de la datation. Si vous imaginez un scénario à la Jurassic Park, je suis désolé de vous décevoir, mais c'est de l'utopie pure et simple.
- Vraiment ? Et pourquoi ça ?
- Le sang est, comme je l'ai dit, aussi inaccessible que désagrégé. Si on y accédait et que, par miracle, l'on retrouvait quelques traces d'ADN, l'affaire serait encore très loin d'être gagnée. Comment, en effet, s'assurer qu'il s'agit bien de l'ADN du Christ... et non de celui d'un des milliers de personnes ayant manipulé le Suaire ? Pire, cet ADN serait totalement fragmenté. Il faudrait le reconstituer en prélevant tout le matériel possible. On aurait alors toutes les chances d'obtenir une mosaïque de tous ceux qui ont touché le Suaire et ainsi de réaliser un mélange pas du tout christique. Et il suffirait qu'une partie de l'ADN soit définitivement détruite pour que cela ne fonctionne pas. Mais le plus dur est à venir : il faudra ensuite effectuer la synthèse de cet ADN sous forme de véritables chromosomes. Franchement, c'est mission impossible.
- Je vois.
- Oui. Je vous en prie, évitons la confusion des genres. Le Saint Suaire a réellement enveloppé le Christ qui n'est donc pas qu'une légende. C'est un vrai. Mais cela n'induit absolument pas qu'on peut en tirer quoi que ce soit au niveau biologique.
- Aucune analyse n'est donc possible ?
- On ne serait sûr de rien et de toute façon on n'apprendrait pas grand-chose.
- Un clonage ?
- Définitivement hors de portée. Et à quoi bon, de toute façon ? Le clonage n'induit pas la restauration de la mémoire, encore moins du caractère divin. On n'obtiendrait rien d'autre que l'enveloppe humaine du Christ. Le souffle de Dieu en serait tout à fait absent. Et l'entreprise, vouée à l'échec, coûterait encore plus cher que d'envoyer un homme sur Mars. Qui oserait alors s'y frotter ?
- Et votre collaboration avec Futura Genetics ? décida de lâcher Abby.
En déballant tout, elle se dit qu'elle ne risquait pas grand-chose. Si les informations de Dimitri étaient vraies, Sibirsk trouverait de toute façon tout cela trop gros.
- ... Futura Genetics, répéta lentement Sibirsk après un silence circonspect.
- Oui, tout le monde sait que vous avez fait un don à ce laboratoire, fit Abby, naïve.
- En effet... Dans quel but, me demandez-vous ?
- C'est cela.
- Comme je vous l'ai déjà dit, notre approche est résolument scientifique. Nous voulons prouver cet état de fait à tous nos détracteurs qui nous accusent de combattre les idées scientifiques, soi-disant parce qu'elles iraient à l'encontre de nos thèses. Or, comme je vous l'ai montré, c'est tout le contraire. Nous reprenons les théories évolutionnistes. Mais nous allons plus loin. Alors en finançant un grand groupe de recherche scientifique, nous voulons montrer que notre approche n'a rien à voir avec celles des créationnistes Terre jeune. Notre but est d'être reconnu en tant que mouvement sérieux, cherchant à apporter de réelles réponses et avancées sur l'Histoire de l'Homme. Et dans cette optique, Futura Genetics nous a paru être un intéressant " placement ". Mais vous devez savoir que nous finançons une dizaine d'autres laboratoires de recherche à travers le monde.
- Très bien, monsieur Sibirsk. Je prends note de tout cela et je vous remercie. J'espère finir mon article bientôt.
Un peu pris de court par la soudaineté de la conclusion de la jeune femme, Sibirsk répondit :
- Très bien, très bien. C'est moi qui vous remercie de m'avoir donné du temps pour défendre nos idées. Et je... sachez que je me tiens à votre entière disposition si jamais vous aviez besoin du moindre complément d'information. Notre Eglise vous sera toujours ouverte, madame Lockart.
- Merci beaucoup, monsieur Sibirsk. Je vous recontacterai, au besoin.
Abby se leva et, après une poignée de main qu'elle voulut brève et effacée, s'éclipsa rapidement sous le regard étonné de Sibirsk.
30Sushis
- Allez... Prends la grande barque ! Je te l'offre ! suppliait presque Dimitri.
- C'est bien parce que tu insistes, fit Abby, avec une moue qui aurait pu passer pour un sourire.
- Tu vas voir. C'est excellent, rayonna Dimitri.
- Mouais... t'as intérêt ! conclut Abby en jetant un regard plus que sceptique à la photo du plat de sushis disposés sur une espèce de barque en bois peint ultra kitch.
- Mais déjà, c'est quoi, cet endroit ? Pourquoi les sushis sont-ils servis dans un bateau à la con ?
- Mais c'est marrant ! Non ? Ca fait marin ! Pour des sushis, c'est logique !
- Mouais...
Abby fit une grimace. Elle était loin de trouver ça marrant. Elle mourrait de faim et Dimitri l'avait pratiquement traînée de force dans ce célèbre restaurant de sushis du centre de Moscou. Alors qu'à moins de deux cents mètres se trouvait le Puncho Villa, excellent restaurant mexicain où l'on mangeait dans une super ambiance de cow-boy, confortablement installés sur des selles, avec des mannequins en bois sculpté de partout, recréant de spectaculaires combats de saloon. Il y avait des têtes encastrées dans les murs, des jambes qui sortaient de nulle part et des bruits de vaches et autres bestiaux invraisemblables retentissaient dans les toilettes. Abby adorait aller y manger un bon chili con carne. Mais au lieu de ça, elle se retrouvait dans un restaurant de sushis super cher où des écrans plasma géants diffusaient des clips MTV. Bonjour l'ambiance. Avec, en plus, une espèce de samouraï ridicule à l'entrée. Le type portait un bandana stupide, un kimono en carton extrêmement laid et n'était pas du tout japonais. C'était un kazakh. Et peroxydé, qui plus est. C'était vraiment n'importe quoi, se dit-elle. Typique de la Russie. Et Dimitri ne pouvait pas comprendre son désarroi. Un autre samouraï peroxydé dans un kimono en papier leur apporta deux espèces de vases en terre cuite ainsi que deux drôles de mini bols.
- Spassibo, fit Dimitri.
Le serveur repartit.
- C'est ça, le saké ? fit Abby, incrédule.
- Oui ! Tu vas voir : c'est tout simplement divin.
Abby prit le vase en main et se rendit compte avec une horreur indicible qu'il était chaud. Elle retira le couvercle et entreprit d'en humer le contenu. Une infâme odeur d'alcool à brûler mélangé à du jus de chaussette ébouillanté envahit ces narines. Elle crut vomir et reposa prestement le récipient.
- Ca ne va pas ? s'enquit Dimitri.
- Très franchement, je doute que je puisse aimer ce truc.
- Vraiment ? fit-il visiblement déçu. Goûte, au moins !
- Bien. Je vais essayer. Mais je ne promets rien !
Abby prit une grande inspiration puis elle se servit une rasade de saké qu'elle entreprit de boire avec tout le courage qu'elle put rassembler. C'était atrocement fort et les vapeurs d'alcool chaud lui donnèrent la nausée. Elle but le liquide et crut ne jamais s'en remettre. Après un long moment, elle dit :
- C'est absolument infect !
- Je suis désolé, Abby... Moi, j'adore, je pensais que tu pourrais aimer. Tu veux autre chose ?
- Oui : un grand coca glacé pour me remettre.
- Ah. Un coca, fit-il en soupirant. Evidemment. Vous, les Américains...
Abby le fusilla du regard.
- OK, OK, fit-il en appelant au secours un serveur.
Les deux barques de sushis arrivèrent. Abby fit la moue. Elle tenta de manger avec entrain pour ne pas décevoir Dimitri, mais rien n'y faisait. Tout ce qu'elle goûtait s'avérait tout simplement immonde. Du poulpe cru dur comme du pneu au poisson gluant répugnant, elle manquait de s'étouffer ou de vomir à chaque instant. Heureusement, elle aimait beaucoup le wasabi surpuissant et le gingembre en tranche servi avec les sushis. Elle put ainsi tenter de camoufler le goût de la plupart des aliments. Elle s'en sortit avec un léger sentiment de malaise, repue, mais dégoûtée.
- Ecoute, Dimitri, merci pour l'invitation, mais la prochaine fois, je crois que nous irons manger au Puncho Villa. Si tu veux bien ?
- Comme tu veux, princesse. Je suis vraiment désolé que tu n'aies pas aimé, fit-il, tout penaud.
- C'est pas grave. Mais... tu voulais me parler ? Tu as des nouvelles infos ?
- Oui, fit Dimitri, et sa belle assurance se changea en une grimace circonspecte.
- Je t'écoute, fit Abby.
Dimitri farfouilla dans sa serviette et en sortit un dossier. Il l'ouvrit lentement et le mit sur la table, à l'attention d'Abby. Elle lut lentement le document de mauvaise qualité, sûrement une photocopie d'une photocopie d'une photocopie :-----
CTC SPECIAL SPECIES
CURRENT CTC RESEARCH RESULTS SUMMARY
NEANDERTHALENSIS…………… done *
JAVA:……………………………….. done
BEIJING:……………………………. done
FLORESIENSIS:…………………… in completion **
ERGASTER:………………………… done
ERECTUS:………………………….. done
HABILIS:…………………………….. in completion
BOSEI:………………………………. failure
A. AFRICANUS:……………………. failure
A. AFARENSIS:…………………….. in completion ***
A. ANAMENSIS:……………………. failure
-----
- C'est un document issu de Futura Genetics ?
- Oui, fit Dimitri, énigmatique.
- Tu sors ça d'où ?
- Une de mes sources me l'a procuré.
- Je vois. Et ça veut dire quoi, ces noms d'hommes préhistoriques ?
- Je ne sais pas. A toi de me le dire. C'est toi qui fricotes avec Craig, pas moi.
Abby le fusilla du regard. Il reprit :
- Bon, apparemment, il est question d'une espèce de " code ". Tu as une idée de quel code il pourrait s'agir ?
- Je suppose qu'ils essaient de séquencer le code génétique de ces hommes préhistoriques. Craig m'a parlé de recherches sur l'horloge moléculaire. Oui, ça doit être ça: ils séquencent l'ADN de nos ancêtres pour les comparer et établir les dates de divergences entre espèces.
- Si tu le dis. Moi, ça ne me parle pas. En revanche...
- Eh bien ?
- Il y a ça. C'est autrement plus intéressant.
Dimitri sortit un autre document, de qualité semblable au précédent :
-----CTC SPECIAL SPECIES
ADVISE !
PRE-LIST MEDICINE SUPPLY
PIPERIDIN - PEMOLIN - PERVITIN………………………10x
SALBUTAMOL - CLENBUTERO…………………………..11x
NANDROLON…………………………………………………#
IGF - 1…………………………………………………………2x
SCF - EMP…………………………………………………….2x
PENTOXIFYLIN……………………………………………….7x
PENTETRAZOL……………………………………………….**x
LEUCIN - ISOLEUCIN - VALIN…………………………….
BENZODIAZEPIN……………………………………………..##
ERYTHROPOÏETIN……………………………………………
-----
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Abby.
- Eh bien, comme tu peux le voir, c'est une liste. Ce n'est apparemment pas un document très officiel. Juste une note qui devait circuler en interne.
- C'est une liste de... médicaments ?
- Si on veut.
- Comment ça, " si on veut " ? Dimitri, ce sont des médocs, oui ou non ?
- Eh bien... Au début, j'étais comme toi, j'en savais trop rien. Alors, je me suis renseigné. Vas-y, choisis-en un. Demande-moi. N'importe lequel !
- Isoleucine ?
- C'est un acide aminé. Ca facilite la récupération musculaire.
- Récupération... musculaire ? répéta Abby, stupéfaite.
- Oui. Un autre ? fit Dimitri, amusé.
- OK. Bien... Pentétrazol ? essaya-t-elle, craignant le pire.
- C'est un bêta agoniste. Ca augmente la capacité de transport des gaz dans le sang.
- Eh bien... Pervitine ?
- Amphétamine. Atténue la douleur. Effet euphorisant. Réduction de la perception de la fatigue.
-... Nandrolone ?
- Stéroïde. Augmente la masse musculaire.
- De mieux en mieux, fit-Abby, consternée. Erythro... poïétine ?
- EPO.
- De l'EPO !?!
- Oui.
- Attends, Dimitri ! Stop! Je ne joue plus. Ce sont des produits dopants ! C'est quoi ce délire !? s'emporta-t-elle.
- Aucune idée. A toi de me le dire. Au début, je me suis dit que les chercheurs de Futura se shootaient pour tenir le coup, à cause des horaires et des programmes de recherche intenables.
- Attends. Des produits euphorisants, des coupe-faim, tout ça, je veux bien. A la limite. Mais là... de l'EPO ! On est en plein délire !
- Craig, peut-être ? essaya Dimitri avec un regard soupçonneux. T'as vu comment il est musclé ?
- Arrête ! fit-elle.
- Quoi !? Il te plaît, c'est ça !? Ca te gênerait qu'il doive sa forme à une armada de produits dopants ?
- Tu dis n'importe quoi, Dimitri. Il n'est pas camé. Et de toute façon, il ne se fournirait pas via une note interne...
- Je sais, je sais, admit Dimitri. Mais le mystère reste entier.
- Des produits dopants... A quoi cela peut-il bien leur servir ?
- Je n'en ai pas la moindre idée.
31Convulsions
Il était environ cinq heures du matin. Logan était resté toute la nuit à travailler sur son ordinateur. Cela faisait plusieurs heures qu'il se battait avec le logiciel Matlab pour formater des données, mais il était confronté à un bug dont il n'arrivait vraiment pas à se dépêtrer. Il était littéralement en train de péter les plombs. Au bord de l'explosion, il secouait son écran en fulminant, bondissant sur sa chaise, balançant toute sorte d'objets dans tous les sens et insultant les concepteurs du logiciel de tous les noms. Ses quelques collègues dans les boxes d'à côté n'en menaient pas large, tant il était énervé. L'atmosphère était donc déjà terriblement tendue quand Youri déboula en trombe, le regard livide et le téléphone portable vissé sur l'oreille.
- Bon, les gars, on a un problème ! Un très gros problème ! On est en train de perdre une autre fille ! Il me faut du monde, et vite !
L'annonce de Youri fit l'effet d'une bombe. L'équipe s'était à peine remise de la perte d'Irina et de son enfant. Jusque-là, ça avait été le premier grave échec du projet et, suite à ce terrible événement, beaucoup commençaient à avoir envie d'arrêter les frais. La perte d'un être humain n'est jamais chose facile. Encore plus lorsqu'il s'agit d'une charmante jeune fille. Et qu'elle est morte par votre faute. Youri venait donc de réveiller un sentiment de honte et de culpabilité et de planter un énorme couteau de boucher dans une plaie à peine pansée. D'un coup, d'un seul, tout le monde se sentit mal et incapable de bouger. Mais certains commençaient à penser que, après tout, ils n'y étaient pour rien.
Ceux-là étaient de purs informaticiens et n'avaient que peu à voir avec le volet biologique du projet, et se seraient bien lavé les mains de ces échecs imputables avant tout aux médecins et autres obstétriciens de l'équipe. Alors, dans cette salle pleine d'ordinateurs et de cerveaux surchauffés, que ce soit à cause de la peur, du malaise ou du déni, personne ne bougea. Personne, sauf Logan qui jaillit hors de son boxe pour venir épauler son ami. Youri était en train de faire la tournée des différents secteurs à la vitesse grand V pour récupérer un maximum de monde à cette heure beaucoup trop matinale pour être honnête. Logan lui-même n'était là que parce qu'il n'avait tout simplement pas dormi. Michael, l'un des obstétriciens, était en train de discuter avec Youri.
- OK, c'est bon, qu'est-ce qu'on a ? fit Logan en suivant les deux hommes qui se ruaient déjà vers la zone d'apprentissage.
- C'est Nadejda. Elle m'a appelé parce qu'elle commençait à se sentir mal. Et puis soudain, je n'ai plus entendu qu'un cri étouffé.
Michael était terriblement stressé. Logan se demandait s'il n'allait pas tourner de l'oeil. Les trois hommes avançaient au pas de course, quand Michael dit :
- Bon, écoutez, les gars, ça ne sert à rien de rameuter tout le monde. Il faut y aller, et vite.
Youri questionna Logan du regard. Celui-ci était déjà parti en trombe vers la sortie.
- A ton avis, qu'est-ce que c'est ? demanda Youri à Michael, en se lançant à la poursuite de Logan.
- Tu sais très bien ce que c'est, fit-il en ahanant. Eclampsie. Nadejda est en train de nous faire une crise d'éclampsie.
- Encore !?
- Oui, encore. Et ça n'a pas fini de nous arriver.
- Seigneur...
Les trois hommes étaient entassés dans une voiture pleine de matériel médical qui cahotait à toute vitesse sur la piste enneigée. C'était un prototype d'ambulance qu'ils avaient commencé à bricoler après ce qui était arrivé à Irina, il y a à peine quelques jours de cela. Mais d'après Michael, rien n'était encore vraiment fonctionnel. Logan soupira, alors que Youri entamait un long dérapage dans un virage verglacé. Il se sentit soudain vraiment minable. Irina était morte par leur faute et Nadejda allait sûrement y passer elle aussi. Et eux étaient là, à rouler comme des cons dans une voiture pourrie qui n'avait d'ambulance que le nom. Il commençait à se dire que les choses devenaient hors de contrôle, non pas parce qu'elles étaient particulièrement compliquées, mais simplement parce qu'ils avaient mal fait leur boulot. Pourquoi n'y avaient-ils pas pensé dès le début ? Pourquoi n'avoir pas acheté une véritable ambulance en lançant ce projet ? Pourquoi n'avaient-ils pas tout simplement plus insisté pour garder les filles " à risque " dans leurs locaux ?
A cet instant, Logan commençait à doucement haïr son job. Il se disait que la Science ne justifiait plus ce qu'ils étaient en train de faire. Ils étaient peut-être bien allés trop loin, après tout.
- Et nom de Dieu, pourquoi on est deux bio-informaticiens dans une ambulance sans appareils et que tu es le seul médecin ? beugla-t-il à l'attention de Michael. On a une fille en train de crever et on n'a qu'un seul médecin ? C'est du délire !
- Je te rappelle qu'il est cinq heures du matin, asséna Michael mi-éteint mi-furax, estime donc toi déjà heureux que Youri m'ait trouvé au labo. J'ai appelé les autres pour les tirer de leur lit et leur dire de se bouger le cul. Ils sont en chemin, mais ils auront sûrement du retard.
- OK, OK. Deux bio-informaticiens et un obstétricien. On va y arriver, hein ? fit-il pour essayer de se rassurer en tentant de se maintenir malgré les bonds de la voiture.
- Oui, on va y arriver, répondit Michael sans trop y croire lui-même.
- Bon, Youri, qu'est-ce qu'on a ? Tu as son dossier, à Nadejda ? reprit Logan, tout tremblant, essayant de se calmer.
Youri fit une embardée.
- Nadejda Simonova. Vingt-cinq ans. Un mètre soixante-treize. Septième mois de grossesse H.N., ex-comptable, vit seule dans un petit appartement.
- H.N. ? Alors c'est sûr, encore une éclampsie ? fit Logan en regardant vers Michael.
- Oui. A tous les coups, répondit ce dernier d'un air fatigué.
- Tu m'étonnes qu'ils aient disparu ces cons-là, avec un système de reproduction aussi naze !
- On n'en sait rien, coupa immédiatement Michael. Rien ne dit que c'est à cause de l'éclampsie, et tu le sais très bien. Il y a plein d'autres explications possibles, et c'est justement pour ça qu'on cherche.
- Ouais, ouais, c'est ça. En attendant, la petite Nadejda va y passer.
Logan était vraiment dans tous ses états. Il ne se souvenait même pas de cette fille là, peut-être même ne l'avait-il jamais reçue. Ca devait être une des patientes de Youri.
- Et pourquoi elle t'a appelé toi et pas moi, demanda soudain Michael, excédé. Après tout, c'est qui l'obstétricien ici, hein ?
- Ouais, bah tu ne dois pas être son obstétricien attitré, non ?
- C'est pas moi, en effet.
- Eh bah voilà, tu l'as, ta réponse. Elle a dû essayer d'appeler Lewis, ou je ne sais pas qui d'autre, mais son obstétricien devait sûrement être chez lui en train de pioncer. Alors, elle a pensé à moi. Que veux-tu que je te dise ? On discute assez souvent ensemble.
- Tu discutes ? Mouais. Dis tout de suite que tu la sautes ! s'emporta Michael.
- Très bien ! Oui, je la saute, et après ? Oh, et puis tu vas pas me faire gonfler, hein, je te rappelle qu'elle est en train de claquer !
Logan regardait les deux hommes s'engueuler, priant pour que Youri ne perde pas le contrôle de la voiture lancée à toute vitesse dans la poudreuse, bondissant sur une piste à moitié défoncée, se maudissant d'avoir signé pour ce travail de timbré.
- Tu sais où elle est, au moins ? demanda soudain Logan.
- Non. Aucune idée. Mais foncer à son appartement me semble une bonne idée.
- Et pourquoi on n'appelle pas une ambulance ? Une vraie, je veux dire ?
- Logan, tu sais aussi bien que moi qu'il n'y a pas d'ambulance à des dizaines de kilomètres à la ronde ! Les secours arriveraient beaucoup trop tard. Et puis on devrait s'expliquer ! On a déjà eu assez de mal comme ça avec l'affaire Irina.
Logan approuva en silence, résigné. Youri avait raison, même si Logan n'aimait décidément pas sa façon de parler d'Irina comme d'une " affaire ". Michael hocha la tête en silence. Puis personne ne dit plus rien.Nadejda ne répondait pas. On n'entendait qu'un vague râle, comme un soupir étouffé. Logan prit un peu d'élan puis il se jeta contre la porte. Elle ne céda pas. Ils durent se mettre à trois pour l'enfoncer à grands coups de pieds. Ils firent tellement de bruit que la voisine de Nadejda accourut sur le palier. Youri était le seul à parler russe, alors il essaya de la calmer, tandis que Logan et Michael finissaient de mettre la porte en lambeaux pour pouvoir entrer. Logan s'engouffra le premier, secouant sa main en sang ; il s'était sûrement blessé sur une écharde. Il fut vite suivi par Michael et Youri. Ils découvrirent Nadejda étalée par terre, convulsant, maculée de son propre sang. Il y en avait partout. C'était chaud et collant. Logan se sentit mal. Il regarda Michael faire ce qu'il avait à faire, pendant que Youri essayait de calmer la voisine qui était devenue folle en voyant Nadejda étalée dans une flaque de sang. La pauvre femme convulsait violemment, puis donna un coup de pied qui envoya Michael voler en arrière.
- Logan ! Aide-moi à la tenir, bon sang ! Le petit va bientôt arriver ! hurla t-il en rajustant ses lunettes non sans les tartiner d'une épaisse couche de sang frais et visqueux.
Logan s'exécuta, tentant avec Youri de maintenir Nadejda tranquille sur le sol. Ce n'était vraiment pas évident. Logan était maintenant lui aussi couvert de sang et le sol était horriblement glissant. Il tentait maladroitement de bloquer la pauvre Nadejda, ne pouvant détacher son regard de son visage crispé, dont les muscles tremblaient sous la peau à une vitesse folle. C'était atroce. Nadejda bavait énormément et Logan crut un moment qu'elle allait s'étouffer avec sa propre salive. C'était surréaliste. Il ne savait plus que penser lorsqu'il entendit le petit hurler. Il put enfin détacher son regard de Nadejda pour voir Michael brandir un enfant gluant, les cheveux collés, pleins de sang. Le bébé était en train de pleurer. Logan se dit que c'était bon signe, mais il n'en savait en fait rien.
- Comment il va ?
- Je pense qu'il va aller bien, fit Michael en souriant, à moitié aveuglé derrière ces lunettes pleines de sang.
Malgré l'évidente horreur de l'instant, Logan trouva l'image très belle : Michael, petit médecin bedonnant, souriant de toutes ses dents en tenant dans ses bras ce petit être qui pleurait aussi fort qu'il le pouvait. Oui, il y avait une certaine noblesse en cet instant.
- Et Nadejda ? demanda t-il soudain, sortant de son délire.
- Il faut l'emmener avec nous, mais je crois que ça ira.
- Et la voisine ? Elle a tout vu ! s'enquit Youri.
- Je t'arrête tout de suite, fit Logan. On ne lui fera rien, OK ? On part avec la fille et le petit, point.
- Mais elle a tout vu, enfin !
- Et après ? Tu crois vraiment que ces imbéciles de flics seront fichus de nous identifier ? Aucune chance ! Ne t'inquiète pas. De toute façon, il est hors de question qu'on lui fasse quoi que ce soit, tu m'as bien compris ? fit Logan en appuyant lourdement sur les mots.
- Nadejda sera remise sur pied d'ici à peine quelques jours, renchérit Michael. Elle reviendra ici comme si de rien n'était. Et tout rentrera dans l'ordre.
Youri ne dit mot. Il se contenta d'acquiescer de la tête, et fit signe à ses collègues qu'il était temps d'y aller. Logan et Youri emmenèrent Nadejda sur un brancard, tandis que Michael gardait l'enfant contre lui, enroulé dans un linge.
En partant, Youri essaya de calmer la voisine qui continuait de hurler, rendue totalement hystérique par les événements. Youri lui promit qu'ils étaient en train d'emmener Nadejda aux urgences. Ils chargèrent le brancard dans la voiture. Puis ils démarrèrent en trombe et disparurent au premier croisement.
32Fable
Le réveil se mit à vibrer comme un diable et toute la table de nuit se mit en branle. Abby se réveilla en sursaut. 06:30. Sale nuit, pensa-t-elle. Elle n'avait cessé de ressasser cette histoire de dopage et ne s'était endormie qu'il y a une heure ou deux. Elle n'y comprenait plus rien. Mais heureusement, ou malheureusement, elle devait voir Craig aujourd'hui. Peut-être allait-il pouvoir l'éclairer ? Mais elle ne pouvait en aucun cas révéler qu'elle avait eu connaissance d'un tel document. Ses sources étaient peu fiables et sûrement très limites du point de vue légal. Fichue histoire, se dit-elle.
Perdue dans les vapeurs brûlantes de sa douche, Abby fit craquer sa nuque avec délice, se demandant quelle allait être son attitude avec Craig aujourd'hui. Elle pourrait sûrement parler de créationnisme. Toute cette histoire l'intriguait, Craig était sûrement calé sur la question, et ce faisant elle ne dévoilerait rien de particulier. Oui. C'était un bon sujet. Mais elle ne serait pas plus avancée concernant cette histoire de dopage qui la travaillait tant. Et puis, il y avait ces deux cadavres à la morgue. Comment démêler cette histoire ? Elle secoua la tête, se disant qu'elle devait au minimum obtenir des renseignements sur le laboratoire de Daryznetzov. Mais Craig allait-il seulement lui répondre ? Abby finit de se rincer les cheveux, excédée.
Fraîchement sortie de la douche, encore enroulée dans sa serviette, Abby consulta ses SMS. Elle jura en tombant sur un message de Dimitri :
ALRS PRETE PR CE RDV AC L'HOMME BIONIK ?
Elle ne trouva pas ça drôle. En fait, après une aussi mauvaise nuit de sommeil, Abby décida que c'était une journée pourrie et qu'elle allait être exécrable. Et que même Craig en prendrait pour son grade. Enfin, après réflexion, elle se dit qu'elle ne pousserait peut-être pas jusque-là. Elle salua son voisin en refermant la porte de son appartement. C'était un vieil homme sympathique qui sortait promener son vieux labrador. Croisant la brave et bonne bête qui commença à jouer avec elle dans l'escalier, Abby sentit un inextinguible sourire se dessiner sur son visage et elle se dit que, finalement, cette journée n'était peut-être pas si pourrie qu'elle en avait l'air.
Le trajet en métro fut épouvantable tant il y avait de monde. Abby avait rendez-vous avec Craig à son bureau à huit heures précises. Et elle allait être en retard. Soucieuse d'être à l'heure, elle se mit à courir, non sans bousculer de grands Slaves de deux mètres de haut qui se demandaient qui pouvait bien être cette petite brune malpolie. Elle entendait les gens râler dans le sillage de sa course effrénée, mais elle savait qu'elle ne devait en aucun cas se retourner. Elle finit par arriver au bureau de Craig, pile à l'heure, mais dut encore supporter l'éternelle mauvaise humeur de sa secrétaire qui la fit patienter dix bonnes minutes avant de la laisser entrer, commentant sur ses vêtements soi-disant peu appropriés. Abby avait la très nette impression que cette petite secrétaire acariâtre lui en voulait personnellement. L'attente, pleine de remontrances et de regards réprobateurs, fut insoutenable.
Fort heureusement, Craig était d'une tout autre humeur. Sympathique, il permit à Abby de déstresser. Et comme elle ne savait pas trop comment aborder les sujets importants, elle le laissa faire la conversation. Son discours était intéressant, presque charmeur. Il lui fallut un certain temps avant de se rendre compte qu'il était parvenu, par des moyens plus ou moins détournés, à l'inviter à dîner. Et maintenant qu'elle avait accepté, elle se dit que Craig ne pouvait plus rien lui refuser. C'était mécanique : puisqu'elle voulait bien l'accompagner à dîner, il se devait de lui répondre. Même si ses questions portaient sur un sujet qui fâche. Elle décida donc de se lancer.
- Monsieur Craig, je voudrais vraiment que l'on parle du laboratoire de Daryznetzov, fit-elle en observant sa réaction.
Craig ne broncha pas. Il répondit sans temps mort de son inflexible sourire charmeur :
- Que voulez-vous savoir ?
- Tout.
- Ca s'annonce difficile. A moins que vous n'ayez quelques années à passer en ma compagnie ?
- Soyons sérieux.
- Mais je suis très sérieux. Si vous voulez tout savoir sur nos activités à Daryznetzov, cela va prendre du temps.
- Vous acceptez donc d'en parler ?
- Bien sûr. Pourquoi pas ?
- Il me semble que c'est un sujet un peu tabou.
- Tabou ? Non. Ecoutez, fit-il très sérieusement. Je crois que nous avons mal communiqué sur ce laboratoire.
- C'est le moins qu'on puisse dire : inauguration en pleins travaux, discours technique au point d'en être incompréhensible, visites inexistantes, sujets de recherche pour le moins nébuleux, j'en passe et des meilleures.
- J'en suis bien conscient et, croyez-moi, j'en suis désolé. Je me rends bien compte que ce laboratoire est devenu un lieu de mystère. Et pourtant, il ne s'y passe vraiment rien de spécial.
- Mais pourquoi tout ce mystère, justement ?
- Vous parlez de l'inauguration et de l'absence de visites ?
- Entre autres.
- C'est très simple ! Les invitations pour l'inauguration avaient été envoyées très en avance, et les travaux ont, eux, pris beaucoup de retard. Le rendez-vous était pris, et nous ne pouvions plus y couper. D'où cette visite dans une montagne de gravats.
- Mais pourquoi avoir interdit les visites ultérieures, dans ce cas ?
- Les visites ne sont pas interdites. Mais vous rendez-vous compte que Daryznetzov est un trou complètement paumé ? Voulez-vous vraiment venir le visiter ? Il n'y a pas d'aéroport, vous devrez faire plus de vingt-quatre heures de route aller-retour! Nous n'allons tout de même pas affréter un hélicoptère ! Et puis, nous sommes débordés, là-bas.
- Vous avez donc fermé les visites.
- Oui. C'est beaucoup plus simple pour tout le monde.
- Mais pourquoi vous être enterrés là-bas, puisque c'est aussi compliqué ? Avouez que c'est plutôt étrange !
- Je l'ai déjà expliqué maintes fois, fit Craig d'un air fatigué. C'est le gouvernement russe qui nous a demandé de nous tenir à l'écart de la population, pour d'évidentes raisons de sécurité liées aux risques de fuites d'organismes de synthèse et à nos travaux sur l'hydrogène. Et puis ça nous arrangeait, aussi : le prix du mètre carré est trois cents fois moins élevé à Daryznetzov qu'à Moscou et nous profitons d'un calme vibratoire total. C'est une aubaine pour un certain nombre d'expérimentations.
- Il n'y a donc aucun mystère caché à Daryznetzov.
- Aucun.
- Et les vingt-cinq mille thermocycleurs PCR ?
- Ah. Encore cette histoire.
- Comment ça, " encore " ?
- Mikhaïl Komarov m'a parlé de l'entrevue que vous avez eue avec lui. Il m'a dit que vous vous posiez des questions à ce sujet.
- Eh bien ? Vous confirmez ce chiffre effarant de vingt-cinq mille PCR ?
- Non. Je ne vous demanderai pas de citer vos sources, vous faites votre travail et c'est bien normal. Mais laissez-moi vous dire que sur ce point-là, vous vous êtes trompée.
- C'est aussi simple que ça ?
- Oui. Daryznetzov n'est pas à la biologie ce que la Zone 51 est à l'aéronautique. S'il vous plaît, soyons professionnels et arrêtons là toutes ces rumeurs.
Abby prit un instant de réflexion. La réponse de Craig laissait peu de place à une quelconque ouverture. Le sujet semblait donc bel et bien clos. Terriblement déçue, mais loin d'être résignée, elle se dit qu'elle devait trouver un nouvel angle d'attaque. En faisant basculer la discussion sur des sujets borderline, mais un peu plus anodins, Abby espérait parvenir à parler des sujets qui la taraudaient. Mais elle devait y aller finement.
Elle prit acte de la réponse de son interlocuteur, puis changea complètement de ton et d'attitude.
- Monsieur Craig, dit-elle très solennellement, que pensez-vous des sciences dites alternatives ?
- Je vous demande pardon ? fit-il en écarquillant les yeux, totalement déstabilisé.
- Mais si, vous savez bien : les théories en marge. Ce genre de choses.
- Eh bien ? marmonna Craig qui n'en revenait toujours pas.
- Qu'en pensez-vous ?
- C'est difficile à dire, fit-il en cherchant encore une raison au comportement de la jeune femme. Il faut bien différencier théories en marges et fumisterie. Auriez-vous un exemple précis à donner ?
- Eh bien, je ne sais pas... les OVNIS, par exemple ?
- Bien, fit-il en renonçant à comprendre le sens nouveau qui était donné à l'entrevue. Mathématiquement, il y a toutes les chances que nous ne soyons pas seuls dans l'Univers.
- Les extra-terrestres sont donc une réalité ?
- C'est plutôt une très forte probabilité. Mais cela n'est absolument pas synonyme de petits hommes verts ou de soucoupes volantes.
- Et pourquoi cela ?
- Vous imaginez bien qu'entre une possible vie cellulaire et une civilisation de haute technologie capable de nous repérer et de venir nous rendre visite, il y a un sacré saut qualitatif. Si l'on parle de probabilités, je dirai que la possibilité d'une vie extra-terrestre tend vers 1, tandis que celle de Roswell frôle le zéro.
- Je vois. Et le Yéti, ce genre de choses ? Les créatures extraordinaires comme le Loch Ness ?
- Mais... pourquoi me demandez-vous ça ?
- Comme ça. Pour connaître votre point de vue sur ces choses là. Et pour avoir un avis scientifique général sur ces sujets. C'est ce qui intéresse nos lecteurs, reprit-elle avec un sourire.
- Très bien. Concernant le Yéti, je ne crois pas du tout au Sasquatch américain. Mais, concernant l'homme des neiges tibétain ou du Moyen-Orient, je dis : pourquoi pas ?
- Vous pouvez développer ?
- Aux Etats-Unis, la possibilité d'une petite population d'une créature de type " grand singe " me paraît très compromise. On l'aurait trouvée depuis longtemps. Mais dans les contrées reculées de l'Himalaya, il est déjà beaucoup plus probable qu'il puisse exister un groupe d'êtres humains restés, disons, à " l'état de nature ". Il pourrait même s'agir de Néandertal.
- L'Homme de Néandertal ? s'étouffa Abby.
- Oui. C'est pure spéculation, mais rappelons qu'aujourd'hui encore, on ne sait pas trop ni pourquoi ni comment Néandertal a disparu. Et s'il a disparu comme on le pense il y a à peine vingt mille ans, géologiquement parlant, c'est comme si c'était hier. Il serait donc permis d'imaginer qu'en fait, il ait survécu. Il aurait pu s'enclaver dans certaines régions reculées tellement peu fréquentées qu'on ne l'aurait même jamais rencontré. Sauf en de très rares occasions. Qui seraient précisément les témoignages d'aventuriers de bonne foi que l'on peut lire çà et là.
- Donc... c'est possible ?
- Oui, c'est possible. Mais pas plausible.
- Et le monstre du Loch Ness ?
- De nombreux films et autres photographies sont des canulars avérés. Avoués, même.
- Et ?
- L'hypothèse la plus probable, si ce monstre existe, est celle d'une faible population de plésiosaures qui auraient survécu pendant des millions d'années. Mais dans un si petit lac, une fois encore, ça ferait longtemps que son existence serait avérée.
- Un plésiosaure, vous dites ?
- Oui. Cette hypothèse avait été très solidement relancée en 1977, lorsque des pêcheurs japonais ont retrouvé une très étrange carcasse dans leurs filets, non loin de la Nouvelle-Zélande.
- Quel genre de carcasse ?
- Ils l'ont remise à l'eau parce qu'elle puait horriblement, mais ils ont pris des photos. Et ça ressemble vraiment à un plésiosaure. Grand corps long de six mètres, muni d'une fine queue et d'un cou longs de deux mètres.
- Vous plaisantez ?
- Non, pas du tout.
- Et alors ? C'était vraiment un dinosaure ?
- C'est ce que certains ont cru, en tout cas. Après tout, il y avait un précédent : on avait bien retrouvé un énorme poisson d'eau profonde, le Cœlacanthe, qui était supposé avoir disparu depuis le Dévonien.
-...
- Mais non, Abby. Ce n'était pas un plésiosaure. Ca n'était qu'un cadavre de requin-pèlerin. Cette espèce se décompose d'une manière assez singulière et, dans un état de décomposition avancée, ça ressemble effectivement très fort à un plésiosaure. C'est dû à la découpe du cou et des branchies, à la disparition de certaines masses en putréfaction. C'était vraiment très ressemblant. Mais ça n'était qu'un requin.
- Un requin-pèlerin répéta Abby, déçue.
- Ne faites pas cette tête-là, tempéra Craig. Ce n'est pas parce que le monstre du Loch Ness n'existe pas qu'il faut en faire tout un plat. La Science a beaucoup d'autres ressources. Et puis...
-... et puis ? fit vivement Abby, soudain revigorée.
- Et puis il y a le mokèle-mbembé.
- Le moka-quoi ?
- Le mokèle-mbembé. Ca signifie " Celui qui arrête les rivières ". Il s'agirait d'un animal si massif qu'il serait capable d'arrêter les cours d'eau. C'est la piste la plus sérieuse concernant un type de dinosaure qui n'aurait possiblement pas disparu.
- Et il vivrait où ?
- Avec un nom pareil, vous imaginez bien que c'est en Afrique.
- Et vous dites que c'est sérieux ?
- Non. Disons plutôt que c'est une possibilité. Il vivrait dans les lacs et les points d'eau profonde dans la région des marais de la Likouala, en République du Congo, aux environs du lac Télé. C'est une zone extrêmement mal connue. Il s'agit de la deuxième plus grande forêt du monde, juste après l'Amazonie. La végétation y est tellement dense qu'elle en devient impénétrable. Les clichés satellites ne montrent rien d'autre qu'un couvert végétal absolument inextricable, ne révélant rien de son sol. Seuls quelques Pygmées y vivent. Et les rares scientifiques et aventuriers qui y ont séjourné ont entendu parler d'une créature massive, longue d'une quinzaine de mètres, et dont la description est typique d'un sauropode.
- Un sauropode ? C'est un dinosaure ?
- Oui. C'est un genre de diplodocus, si vous préférez. Un " long cou ".
- Et ce dinosaure aurait donc survécu jusqu'ici ?
- Oui. Rien n'interdit catégoriquement qu'une petite population de ces animaux ait effectivement survécu et soit restée enclavée dans cette zone très mal connue d'Afrique équatoriale. On dispose d'un certain nombre de témoignages et de quelques vidéos... de très mauvaise qualité, cela va sans dire.
- C'est stupéfiant.
Craig était lancé. Abby commença à embrayer sur le sujet du créationnisme et des théories de Sibirsk.
- Et que pensez-vous de ces histoires sur les origines de l'Homme ? essaya-t-elle.
- Quelles histoires ? fit Craig en se renfrognant soudainement.
- Vous savez, cette notion de destinée, tout ça ?
- Pourriez-vous être plus précise ?
- On m'a parlé d'une logique.
Craig resta longtemps sans répondre, à considérer la jeune femme qui lui faisait face. Abby se sentit mal à l'aise.
- Auriez-vous parlé aux Fils de Dieu ? demanda Craig soudainement.
- Je... Oui, répondit-elle.
Rien ne servait de mentir.
- Et que vous a-t-on dit, au juste ? Ou plutôt : qui vous a dit quoi ?
Abby était dépitée. Son petit stratagème n'avait pas marché. Ca avait même complètement et lamentablement foiré. C'était l'échec. Craig était maintenant clairement sur la défensive. Elle répondit, fatiguée.
- Tchelomeï Sibirsk. Il m'a parlé de ses théories sur l'orientation de la Vie et l'avenir de l'Homme.
- Je vois, fit patiemment Craig. Il vous a fait la totale. L'intelligent design ?
- Oui, fit-elle en baissant les yeux comme si on la grondait.
- Abby, de quoi vouliez-vous vraiment me parler ? devina Craig avec une voix douce.
- On m'a parlé de... certaines choses.
- Tiens donc ? Quel genre de choses ?
- Le Saint Suaire. Hitler. On m'a parlé de... d'analyses, fit-elle en se mordant la lèvre.
- Je vois, fit Craig calmement. Mademoiselle Lockart, je vais vous raconter une petite histoire. Vous connaissez sûrement Napoléon Bonaparte ?
- Je... Napoléon ? Oui, bien sûr. Comme tout le monde. Mais je ne suis pas spécialement férue d'histoire française... Et je ne vois absolument pas le rapport avec...
- Napoléon Bonaparte, coupa Craig, dont on a dit et écrit tant de choses, n'a même pas existé.
- Pardon ? s'étouffa Abby.
- Napoléon n'est rien d'autre qu'un personnage allégorique. C'est le soleil personnifié. Et je vais vous montrer que tout ce qu'on peut dire de Napoléon le Grand ne sont que des caractéristiques empruntées au grand astre... le Soleil !
- Vous plaisantez ? fit Abby, incrédule.
Qu'est-ce que Craig pouvait bien être en train de raconter ?
- Je suis tout à fait sérieux, fit-il. Voyons donc sommairement qui était Napoléon. On nous dit :Qu'il s'appelait Napoléon Bonaparte ;
Qu'il était né dans une île de la Méditerranée ;
Que sa mère se nommait Laetitia ;
Qu'il avait trois sœurs et quatre frères, dont trois furent rois ;
Qu'il eut deux femmes, dont une lui donna un fils ;
Qu'il mit fin à une grande révolution ;
Qu'il avait sous lui seize maréchaux de son empire, dont douze étaient en activité de service ;
Qu'il triompha dans le Midi et qu'il succomba dans le Nord ;
Qu'enfin, après un règne de douze ans, qu'il avait commencé en venant de l'Orient, il s'en alla disparaître dans les mers occidentales !- C'est à peu près cela, en effet, ponctua Abby. Mais quel rapport est-ce que ça a avec notre discussion ?
- Vous allez comprendre, Abby, patience. Je dois d'abord vous montrer en quoi tous ces éléments ne sont que des références au soleil.
Abby était terriblement circonspecte. Craig avait-il pété un câble ?
- Tout le monde sait que le soleil est nommé Apollon par les poètes, continua-t-il. La différence entre Apollon et Napoléon n'est pas bien grande. Mais vous ne savez pas encore à quel point.
- Je vous écoute, fit Abby, dubitative.
- Le mot Apollon signifie exterminateur. C'est ainsi que les Grecs nommèrent le soleil.
- Pourquoi ?
- A cause du mal qu'il leur fit devant Troie. Une partie de leur armée mourut des chaleurs excessives, lors de l'outrage fait par Agamemnon à Chrysès, prêtre du Soleil. L'imagination des poètes transforma les rayons du soleil en flèches divines enflammées qui auraient tout exterminé si, pour apaiser sa colère, on n'eût rendu la liberté à la fille du sacrificateur Chrysès.
- Eh bien ?
- Vous comprenez pourquoi le soleil fut nommé Apollon. En tous les cas, il est certain qu'il veut dire exterminateur. Or, Apollon est le même mot qu'Apoléon. Ces deux expressions dérivent de Apoléô qui signifie tuer. Exterminer. Si donc Napoléon s'était appelé Apoléon...
- Il aurait le même nom que le soleil ?
- Il remplirait en plus toute la signification de ce nom, car il fut l'un des plus grands exterminateurs qui ait jamais existé.
- Mais c'est Napoléon et non pas Apoléon. Ca n'est pas la même chose !
- Certes. Il y a une lettre de plus, et même une syllabe. Son vrai nom était Néapoléon ou Néapolion. C'est ce que l'on voit notamment sur la colonne de la place Vendôme à Paris.
- Je ne vous suis pas, fit Abby.
- Patience, j'y viens.
- Pourquoi ? Ca ne change rien ?
- Bien au contraire ! En grec, né est une affirmation, que l'on peut traduire par le mot véritablement.
- Napoléon signifie véritable exterminateur ? demanda Abby avec de grands yeux.
- Tout à fait.
- C'est complètement fou ! Mais son prénom, Bonaparte ? Quelle logique peut-on y voir dans cette optique ?
- Bonne remarque. Ce n'est pas évident. Mais on comprend au moins que, comme bona parte signifie bonne partie, il s'agit simplement de quelque chose qui a deux parties.
- Jusque là, je vous suis, fit-elle avec un sourire.
- Deux parties, donc, l'une bonne et l'autre mauvaise de quelque chose qui, en outre, se rapporte au soleil Napoléon. Or, rien ne se rapporte plus directement au soleil que les effets de sa révolution : le jour et la nuit. La lumière que sa présence produit, et les ténèbres de son absence.
- Tout ça est un peu tiré par les cheveux, vous ne trouvez pas ? tempéra Abby.
- Pas du tout. C'est une allégorie empruntée aux Perses.
- Qu'est-ce que les Perses ont à voir là-dedans ? Ca devient vraiment n'importe quoi !
- C'est l'empire d'Oromaze et celui d'Arimane, l'empire de la lumière et des ténèbres, l'empire des bons et des mauvais génies. Et c'est à ces derniers, à ces génies du mal et des ténèbres, que l'on se dévouait autrefois par cette expression : Abi in malam partem. Et si par mala parte on entendait les ténèbres...
-... par bona parte on doit comprendre lumière ?
- C'est le jour, oui, en opposition à la nuit. Difficile, dès lors, de ne plus voir le lien entre Napoléon Bonaparte et le soleil.
- Impressionnant, admit Abby. Mais je ne vois toujours pas le rapport avec les Fils de Dieu. Et puis, vous allez forcément tomber à court d'arguments...
- N'y comptez pas. Apollon était né à Délos, une île méditerranéenne.
- C'est pour ça que Napoléon serait né en Corse ?
- Précisément. Toutefois, Pausanias donne à Apollon le titre de divinité égyptienne.
- Il y a un monde, entre la Corse et l'Egypte ! Vous ne trouvez pas ?
- Certes, mais pour être une divinité égyptienne, il n'était pas nécessaire d'être né en Égypte ! Il suffisait que Napoléon y ait été regardé comme un Dieu. Or, il est dit qu'en Égypte Napoléon fut regardé comme revêtu d'un caractère surnaturel, comme l'ami de Mahomet, et qu'il y reçut des hommages qui tenaient de l'adoration.
- Et sa mère Laetitia, dans tout cela ? releva Abby.
- Laetitia veut dire joie. En fait, on a voulu désigner l'aurore, dont la lumière naissante répand la joie dans toute la nature et qui enfante au monde le soleil, comme disent les poètes, en lui ouvrant avec ses doigts de rose les portes de l'Orient. Mieux : suivant la mythologie grecque, la mère d'Apollon s'appelait Leto. Mais si de Leto les Romains firent Latone, mère d'Apollon, on a préféré, dans notre siècle, en faire Laetitia, parce que Laetitia est le substantif du verbe loetor qui voulait dire : inspiré par la joie.
- Vous êtes donc en train de me dire que tout ça n'est finalement qu'un vaste assemblage ? C'est du bricolage ?
- Oui, ce sont des lego.
- Mais pour ses frères et sœurs ?
- Eh bien, d'après ce que l'on en raconte, Napoléon avait trois sœurs. Difficile dans notre optique de ne pas voir que ces trois sœurs ne sont autres que les trois Grâces qui, avec les Muses, faisaient l'ornement et les charmes de la cour d'Apollon, leur frère. On dit aussi que Napoléon avait quatre frères. Or, ces quatre frères ne sont autres que les quatre saisons de l'année.
- Les saisons ? Mais je suis presque sûre qu'en français le mot " saison " est féminin... Des mots féminins pour représenter des hommes ? C'est plutôt étrange.
- Que ces hommes soient représentés par des saisons ne doit pas vous choquer. En français, des quatre saisons de l'année, une seule est réellement féminine : c'est l'automne, et encore ! Les grammairiens français sont peu d'accord à cet égard. Mais en latin, autumnus n'est pas plus féminin que les trois autres saisons.
- Les quatre frères de Napoléon représentent donc les quatre saisons de l'année ?
- Démonstration : des quatre frères de Napoléon, trois, dit-on, furent rois, et ces trois rois sont évidemment le Printemps, qui règne sur les fleurs, l'Eté, qui règne sur les moissons et l'Automne, qui règne sur les vignes et autres fruits. Et comme ces trois saisons tiennent tout de la puissante influence du soleil, on nous dit que les trois frères de Napoléon tenaient de lui leur royauté et ne régnaient que par lui. Et quand on ajoute que, des quatre frères de Napoléon, il y en eut un qui ne fut point roi, c'est que des quatre saisons de l'année, il en est effectivement une qui ne règne sur rien. C'est l'Hiver.
- L'Hiver reste l'Empire du froid, nota Abby. Pour être en Russie, nous en savons quelque chose...
- Bien vu, mademoiselle Lockart. Mais justement, si l'Hiver n'est pas sans empire, et qu'on voulait lui attribuer la triste principauté des neiges qui, dans cette fâcheuse saison, blanchissent nos campagnes, cela ne tient pas. C'est, je dirai, ce qu'on a voulu nous indiquer par la vaine et ridicule principauté dont on prétend que ce frère de Napoléon a été revêtu, après la décadence de toute sa famille, principauté qu'on a attachée au village de Canino, de préférence à tout autre, parce que canine vient de cani, qui signifie... les cheveux blancs de la froide vieillesse.
- Le prétendu prince de Canino ne serait donc que l'hiver personnifié ? fit Abby.
- C'est exactement cela.
- Et concernant les femmes de Napoléon ?
- Eh bien, selon les mêmes fables, Napoléon eut en effet deux femmes. Ces deux femmes du Soleil étaient simplement la Lune et la Terre. Avec cette différence remarquable que, de l'une, la Lune, le Soleil n'eut point de postérité, et que de l'autre il eut un fils unique. C'est le petit Horus, fils d'Osiris et d'Isis, c'est-à-dire du Soleil et de la Terre. C'est une allégorie égyptienne, dans laquelle le petit Horus, né de la terre fécondée par le Soleil, représente les fruits de l'agriculture. Or, étrangement, on a précisément placé la naissance du prétendu fils de Napoléon au 20 mars, à l'équinoxe du printemps, parce que c'est au printemps que les productions de l'agriculture prennent leur grand développement.
- Et cette histoire de révolution ?
- On dit que Napoléon mit fin à un fléau dévastateur qui terrorisait toute la France, et qu'on nomma l'Hydre de la Révolution. Or, une hydre est un serpent, et peu importe l'espèce, surtout quand il s'agit d'une fable. C'est le serpent Python qu'Apollon affronta et extermina. Ce fut son premier exploit et c'est pour cela qu'on nous dit que Napoléon commença son règne en étouffant la Révolution française, aussi chimérique que tout le reste. On voit bien que révolution est emprunté du mot latin revolutus, qui signale un serpent enroulé sur lui-même. C'est Python. Et rien de plus.
- Et concernant la guerre ?
- Napoléon avait, dit-on, douze maréchaux de son empire à la tête de ses armées, et quatre en non-activité. Les douze premiers sont évidemment les douze signes du zodiaque, marchant sous les ordres du soleil Napoléon, et commandant chacun une division de l'innombrable armée des étoiles, qui est appelée milice céleste dans la Bible, et se trouve partagée en douze parties... correspondant aux douze signes du zodiaque.
- Et les quatre autres ?
- Ce sont vraisemblablement les quatre points cardinaux qui, immobiles au milieu du mouvement général, représentent magistralement la non-activité dont il s'agit.
- Ce sont donc tous des êtres purement symboliques ? Mais les guerres ? Une telle invention est impossible!
- En fait, si, asséna Craig. On nous dit que Napoléon avait parcouru glorieusement les contrées du Midi, mais, qu'ayant trop pénétré dans le Nord, il ne put s'y maintenir. C'est simplement la marche du soleil. Il domine en souverain dans le Midi comme on le dit de l'empereur Napoléon. Mais ce qu'il y a de vraiment remarquable, c'est qu'après l'équinoxe du printemps le soleil cherche à gagner les régions septentrionales, en s'éloignant de l'équateur. Mais au bout de trois mois de marche vers ces contrées, il rencontre le tropique boréal qui le force à reculer et à revenir sur ses pas vers le Midi, en suivant le signe du Cancer. Et c'est là-dessus qu'on a calqué la formidable, mais néanmoins imaginaire expédition de Napoléon vers le Nord, vers Moscou, et l'humiliante Retraite de Russie dont on dit qu'elle fut suivie.
- Attendez, ce n'est pas possible. Il y a eu des centaines de milliers de morts durant ces guerres. Ces faits sont historiquement avérés !
- Je ne dis pas le contraire. Comprenez-moi bien, mademoiselle Lockart. Tous ces événements ont bien évidemment réellement eu lieu.
- Mais ?
-... ils ne sont nullement le fait d'un certain Napoléon. Par-dessus ces événements, bien réels, l'Histoire a tissé la légende de ce personnage fabuleux qui aurait causé ces événements.
- Vous dites que l'Histoire a connecté ces épisodes par le biais de Napoléon ?
- Oui, mais il n'a jamais existé. Les faits qui lui sont associés, oui, mais ils ont en fait simplement été perpétrés par d'autres. Napoléon n'est qu'une fusion fabuleuse, fantasmée par l'Histoire. C'est la réunion d'événements et personnages plus singuliers, tissés ensemble pour aboutir à cette fresque monumentale. Ce n'est pas la première fois qu'un personnage illustre n'est rien d'autre que la synthèse d'autres hommes, moins connus.
- Je vois... fit Abby, soufflée.
- Laissez-moi finir, maintenant. Le soleil se lève à l'Est et se couche à l'Ouest. Mais pour des spectateurs situés aux extrémités des terres, le soleil paraît sortir, le matin, des mers orientales, et se plonger, le soir, dans les mers occidentales. Alors, quand on nous dit que Napoléon vint par mer de l'orient pour régner sur la France, et qu'il a été disparaître dans les mers occidentales, après un règne de douze ans, qui ne sont autre chose que les douze heures du jour pendant lesquelles le soleil brille sur l'horizon, eh bien...
- Je vois.
- " Il n'a régné qu'un jour ", dit l'auteur des Nouvelles Messéniennes en parlant de Napoléon. Et la manière dont il décrit son élévation, son déclin et sa chute prouve que ce poète n'a vu dans Napoléon qu'une image du soleil. Il n'est pas autre chose. C'est prouvé par son nom, par le nom de sa mère, par ses trois sœurs, ses quatre frères, ses deux femmes, son fils, ses maréchaux et ses exploits. C'est prouvé par le lieu de sa naissance, par la région d'où on nous dit qu'il vint, en entrant dans la carrière de sa domination, par le temps qu'il employa à la parcourir, par les contrées où il domina, par celles où il échoua, et par la région où il disparut, pâle et découronné, après sa brillante course, comme le dit le poète Casimir Delavigne.
- C'est fantastique, admit Abby.
- NON !! Justement, ça ne l'est pas !! hurla Craig en tapant du poing sur la table, envoyant valser un pot à crayons et faisant sursauter Abby.
- Pardon ? fit-elle, presque apeurée.
- Tout ça, ce sont des mensonges, mademoiselle Lockart ! fit Craig, passablement énervé.
- Des... mensonges ? répéta doucement Abby, craignant que Craig ne sorte de ses gonds.
- Oui, parfaitement, des mensonges, un tas d'inepties. Ou comment faire dire tout et n'importe quoi aux faits, à l'Histoire, avec un peu d'habileté et beaucoup de mauvaise foi. Je voulais vous montrer combien il est facile de prétendre refaire l'Histoire, de la changer en mythe. Vous avez marché. Voyez comme il est facile de manipuler les gens.
- Je...
- Alors, j'ose espérer qu'après cette petite démonstration de lavage de cerveau en live, vous remettrez sérieusement en question tout ce que ce Sibirsk vous a dit. S'il s'appuie sur des éléments intéressants, voire presque probants, pour réinventer la théorie de l'Evolution, n'y voyez pas autre chose que la mythologie grecque faisant de Napoléon un fantôme de l'Histoire, une allégorie fumeuse, un personnage de fable. Cette technique de déconstruction appliquée à Napoléon, ce Sibirsk l'a simplement appliquée à la théorie de l'Evolution. Est-ce clair ? Abby, ne vous laissez pas abuser.
Le ton péremptoire sur lequel Craig avait fini son exposé n'avait rien de sympathique, mettant Abby pour le moins mal à l'aise. Elle essaya de se reprendre comme elle le put.
- C'est très clair, oui. Mais vous savez, monsieur Craig, je ne suis pas là pour croire l'une ou l'autre de vos assertions. Je ne suis là que pour relater les faits. Les Sini Bojé existent et véhiculent leur thèse. C'est un fait. Dont je vais parler. Bien évidemment, votre version ne sera pas écartée. Bien au contraire. Je mettrai les deux en regard. Votre sérieux saura convaincre les lecteurs. Ce sera pourtant bien à eux de se faire une idée.
- Ca me paraît honnête, fit Craig, tout à coup rasséréné. Mais vraiment, vous savez, nous sommes entrés dans une ère du mystère, du complot et de la suspicion. La mythification de Napoléon en est un des plus beaux exemples. Mais il y a bien d'autres théories du complot qui font leur chemin insidieusement. Je pense notamment aux attentats du 11-Septembre, avec l'effondrement des tours jumelles qui auraient été soi-disant dynamitées de l'intérieure. Une prétendue destruction contrôlée. On trouve sur le net des reportages censément édifiants, mais qui ne sont que des tissus de conneries. Il y a aussi cette théorie selon laquelle la NASA ne serait jamais allée sur la Lune et que toute l'aventure spatiale américaine serait dirigée par d'occultes forces maçonniques.
- Oui. Tout le monde connaît les délires négationnistes du 11-Septembre, notamment le crash sur le Pentagone qui n'aurait jamais eu lieu.
- Exactement. Et puis notez bien : si j'étais du genre à croire à l'authenticité du Suaire, concernant Hitler, je serais forcément aussi du genre de ces allumés qui croient en sa fuite en Argentine.
- Sa fuite en Argentine ?
- Voyons, mademoiselle Lockart. Vous avez pourtant bien dû étudier l'Histoire en faisant votre école de journalisme ? Alors, ne me dites pas que vous ne connaissez pas cette théorie ?
- Il me semble en effet avoir entendu de vagues histoires...
- Ce sont bien plus que de simples rumeurs. En effet, le FBI a véritablement traqué Adolf Hitler jusqu'en... 1956. Car il y avait de nombreuses raisons de penser que le Führer n'était pas mort dans son bunker en 1945. La découverte d'un sosie d'Hitler, mort, les déclarations contradictoires de Staline, l'absence de résultats d'autopsie...
- Des déclarations de Staline ?
- Oui. Comme lui-même n'était pas mis au courant par ses propres services secrets, ce qui est typiquement soviétique au passage, il avait laissé entendre à la conférence de Postdam qu'Hitler était en fuite à l'Ouest. De plus, dès 1944, les services secrets américains avaient des informations sur d'éventuels plans d'évasion d'Hitler. Dans les années qui suivirent 1945, les récits de personnes ayant croisé Hitler affluent des quatre coins de la planète. Les plus crédibles viennent d'Argentine, dont le chef militaire d'alors était un sympathisant nazi notoire. Mais les informations concernant la découverte des corps d'Adolf Hitler et d'Eva Braun, ainsi que sur leur identification dentaire, finissent par filtrer et, en 1956, le FBI déclare Hitler officiellement mort, en collaboration avec les autorités allemandes. Aujourd'hui, le corps est formellement identifié et, habitant Moscou, vous n'ignorez pas qu'il est tout proche.
- Je l'ai appris récemment, en effet. L'opération Mythe, la petite boîte, tout ça...
- Voilà. Fin de l'histoire. Il existe pourtant certaines photos, montrant un homme vieilli, ressemblant énormément au Führer, les traits tirés, datant de 1970.
- Vraiment ?
- Tout à fait. Ainsi donc, si j'étais de ces illuminés qui croient à l'authenticité du Suaire, je serais tout aussi certainement de ceux qui croient en la fuite d'Hitler en Argentine. Ce qui collerait difficilement avec la théorie selon laquelle j'aurai récupéré des fragments de son corps pour en faire des analyses. Non ?
33Tensions
Mikhaïl Komarov faisait les cent pas dans son bureau. Il ne comprenait vraiment pas ce qui avait bien pu se passer. Au tout début, en voyant les documents et les cadavres, il avait pensé à de l'espionnage. C'est ce que Craig lui avait dit. Et ça lui avait semblé plutôt logique. Les laboratoires asiatiques étaient en effet à leurs trousses depuis un bon moment. L'espionnage industriel dans le milieu de la génétique était en plein essor. Les Coréens avaient probablement essayé de leur voler leurs protocoles de clonage de cellules-souches. Ah ! Si seulement ils savaient ! pensa Komarov avec un sourire narquois. Mais non. Parce qu'en y repensant, ça n'avait pas de sens. Qu'est-ce que ce sale espion faisait là à enquêter sur les recherches CTC ? Là encore, au début, Komarov avait trouvé un scénario plausible. Ne sachant pas trop comment se procurer les protocoles forcément complexes du clonage des cellules-souches, ils avaient juste voulu fouiner. Histoire de trouver quelque chose de pas clair, pour le laisser ensuite " filer " jusqu'à la presse. Pour couler Futura Genetics. Mais non. Là non plus, ça ne collait pas. La " visite " de l'espion était beaucoup trop bien préparée. Il savait ce qu'il venait chercher. Son " inspection " était presque minutée. Bouclée en un temps record. Cet espion avait été net et précis. Muni de tous les codes, il avait foncé droit au but. Jusqu'à l'incident, bien sûr. Cela ne ressemblait que trop à une revue de détail. Et, à ce niveau de connaissances, pas besoin d'en savoir plus pour lancer le scandale. Non, ce n'était pas ça. Quelqu'un savait à peu près où les recherches CTC en étaient, donc s'il voulait les faire tomber, ce quelqu'un en avait les moyens. Et ce serait sûrement déjà fait. Mais alors ? Qui savait ? Et que voulaient ces types ?
Komarov essaya de se calmer. Il essaya de faire le point. Il savait que quelque chose était prévu. Ce gros tas d'Ivan Rokov le lui avait dit lui-même. Mais il n'en savait pas plus. Rokov ne lui avait pas indiqué la nature de l'événement en question. Il ne devait le lui dire qu'au dernier moment. Alors, peut-être qu'il n'avait tout simplement pas été prévenu à temps ? Ce ne serait pas la première fois que les hommes du pouvoir, ceux qui se disent de la haute, se seraient plantés. Komarov ne savait que trop bien que la manière russe était extrêmement efficace, mais tout aussi sournoise et imprécise. La manipulation voulue par Rokov devait sûrement être un de ces nouveaux plans subtils, tellement subtil qu'il devait s'apparenter à un coup de billard en quarante-sept bandes et, du coup, ça avait foiré aux environs de la douzième. Ce qui, en soi, était déjà une sacrée performance. Un coup en douze bandes ! En tous les cas, Rokov lui avait fait le coup classique, se dit-il avec un sourire blasé. Mais il n'était pas tranquille pour autant. Ses relations avec Craig n'étaient pas au beau fixe, il s'en rendait compte. Komarov soupçonnait Craig d'avoir depuis un bon moment une vague idée de ce qui se tramait réellement. Une idée peut-être pas si vague que cela. Le seul fait que Craig lui ait parlé de la Skull Box - les restes d'Adolf Hitler - suffisait à le plonger dans la panique la plus totale. S'il en avait parlé, c'est donc qu'il savait. Mais non. C'était impossible. Komarov essaya de chasser de son esprit le sentiment de doute et de désarroi qui l'étreignaient insidieusement, lui coupant la respiration. Non, se dit-il. Il avait pris toutes les précautions possibles et imaginables. Et, tout russe qu'il était, lui ne travaillait pas " à la russe ". Il était prudent. Qui plus est, si Craig avait la moindre idée de ce qui se tramait, la situation aurait déjà dégénéré bien au-delà de la situation actuelle.
Komarov essayait de se rassurer. C'était un de ces moments où il aurait bien aimé être fumeur, pour pouvoir enchaîner cigarette sur cigarette. Ca l'aurait peut-être détendu. Parce qu'il était terriblement sous pression. S'il avait su pour quelle mission il s'engageait réellement en se faisant embaucher pour Futura Genetics, il n'aurait jamais accepté. Jamais. Mais il s'était fait niqué. En long, en large et en travers. Voilà qui était typiquement russe. Tout ce que Komarov savait, c'était que Rokov avait prévu d'évincer Craig de la direction générale de Futura Genetics, que les choses avançaient vite, en profondeur. Le but final était de s'approprier le géant du génie génétique américain. Pour la gloire de la grande Russie, avait-il dit. Foutaises ! Komarov ne pouvait s'empêcher de penser que tout ça relevait de la gaminerie pure et simple. Mais d'une gaminerie aux moyens et aux intentions qui, elles, n'avaient rien à envier aux plus grands. Quoi qu'il en soit, Komarov savait que la manœuvre principale du " détournement " de Futura Genetics devait avoir lieu bientôt.
La question qui lui revenait sans cesse à l'esprit, la question qui le hantait, était de savoir si la disparition du numéro 101 était, oui ou non, prévue. Etait-ce ça l'événement déclencheur des " hostilités " ? Komarov ne pouvait que l'espérer. La procédure avait beau être inhabituelle, voire complètement loufoque - en quoi ce qui était arrivé au numéro 101 pouvait bien aider Rokov dans sa manipulation ? -, il ne voyait pas d'autres raisons à cet incident. Car si les deux affaires n'étaient pas liées, cela signifiait que quelque chose d'autrement plus grave et compliqué était à l'œuvre. Et Komarov n'avait pas la moindre idée de ce que cela pouvait bien être.
Alors, il réfléchissait. Mais il n'en avait plus la force. Un coup des Sini Bojé, à la limite ? Tout ça n'avait pas de sens, mais après tout, ces tarés de religieux étaient capables de n'importe quoi. Mais pourquoi ces généreux donateurs un rien agités du bocal auraient voulu récupérer des informations sur les recherches CTC ? Ils continuaient de verser de l'argent, dans une quantité qui défiait son entendement. Ils voulaient faire copains-copains avec la Science ? Bien vu pour les caméras et le grand public ! Mais non. Ce n'était pas ça. Vu la thune qui coulait à flot, il devait y avoir autre chose. Il y avait autre chose. Komarov le savait. En fait, il ne le savait que trop bien, puisqu'un certain Tchelomeï Sibirsk des Sini Bojé le harcelait nuit et jour pour savoir où les recherches en étaient. Komarov avait fini par péter les plombs et l'avait copieusement envoyer chier, arguant que ce n'était pas en l'emmerdant que ses travaux iraient plus vite. Mais ce Sibirsk, très loin de se laisser désarçonner, avait su se montrer, disons... convaincant. En le menaçant. Komarov en avait eu le souffle coupé. Il en était resté scié. Il ne s'attendait clairement pas à ça. Un religieux qui menaçait de s'en prendre à lui ? A sa famille ? Ca n'avait aucun sens ! Komarov n'avait ni femme, ni enfant. En ce moment, et depuis un bon moment à son grand désarroi, il n'avait même pas de petite amie. Mais il y avait son père. Et sa mère. Ses parents, pauvres et âgés, qu'il aimait plus que tout. Komarov avait été révolté. Qui était ce type ? s'était-il demandé en l'entendant proférer ses menaces. Mais que pouvait-il y faire ? Rien, absolument rien, avait-il conclu. Alors, Komarov s'était écrasé. Il s'était même doublement écrasé parce qu'il sentait bien que la partie s'emballait et commençait à devenir pour le moins explosive. Pour dire les choses clairement, ça commençait à sentir la poudre.
C'était en effet à cette époque là que Rokov lui avait exposé clairement ses intentions de putsch et lui avait assigné un rôle particulièrement lourd à endosser. Pourquoi ? se demanda-t-il. S'il avait su que ses compétences feraient de lui un homme menacé et contraint de détourner une entreprise, il n'aurait certainement pas ramené sa fraise comme il l'avait fait. Il se souvint avec amertume de ce vieux pote de promo qui avait réussi à l'introduire dans quelques-unes de ces soirées huppées où tout le grand Moscou était présent, aussi bien les people les plus glamour que les loosers has-been tentant un improbable retour.
Et puis, il y avait les autres. Ceux du pouvoir. Qui venaient se divertir ou s'afficher avec les starlettes du moment. Starlettes, parce que les vraies stars, c'était bien eux, les types de l'ombre. Ceux qui tiraient les ficelles. Komarov ne se souvenait plus trop comment son abruti de vieux pote avait bien pu réussir à le convaincre d'y aller et à l'y faire entrer pour la première fois. Mais, à son très grand étonnement, Komarov y avait pris un certain goût. Un certain plaisir. En fait, il se devait d'être tout à fait honnête avec lui-même : si, au début, il n'était vraiment pas emballé par l'idée, tout ça lui avait rapidement semblé excessivement fun. Très vite, il avait découvert qu'il adorait raconter des conneries. Entre autres faits d'armes, se faire passer pour un autre étant son grand jeu favori. Il avait su s'inventer des personnages hauts en couleur, tous aussi improbables que différents. Et à ce petit jeu, véritable performance dont il s'enorgueillissait, il n'avait jamais été percé. Il se souviendrait probablement toute sa vie de cette folle soirée où il avait réussi à se faire passer pour un vendeur de saucisses halal auprès d'un invité pakistanais à l'ambassade de Russie. Pour un peu, il en aurait presque souri, là, maintenant, tout de suite. Mais il se sentit trop fatigué pour ça.
Il poussa un long soupir, mélange assez inextricable de fatigue et de dépit. Alors, il essaya de repenser à ces instants qu'il arrivait encore à trouver quelque peu amusants. Par exemple, ce qu'il y avait de bien dans ces soirées, c'était qu'il pouvait se soûler à l'œil. Et pas avec n'importe quoi. Les meilleures vodkas y passaient. Les meilleurs champagnes. Alors, immanquablement, l'alcool aidant et la modestie n'étant pas son fort, il avait fini par gonfler tout le monde avec ses exploits génético informatiques. Prouesse suprême dont il était mi-fier mi-honteux, il avait même fini, ivre mort, par se vanter devant le chef du FSB d'avoir réussi à hacker son système de sécurité. De fait, les choses avaient failli très mal tourner, et, sans cet Ivan Rokov, Komarov serait mort depuis longtemps, tabassé à mort dans une sombre ruelle, ligoté à un vieux parpaing froid et triste et expédié au fond de la Moskova avec une rafale d'AK-47 dans le ventre. Les gardes du corps de la haute n'étaient en effet vraiment pas connus pour être des tendres. Mais Rokov n'avait pas perdu une miette de ce que ce jeune con avait raconté, et il s'était dit qu'il y avait peut-être un coup à jouer.
Evidemment, Komarov se sentait redevable - comment aurait-il pu ne pas l'être ? -, mais Rokov avait tout de même bien fait de ne pas tout lui révéler dès le début. Parce que, tout reconnaissant qu'il était, tout joueur et partisan de la bonne blague qu'il était, Komarov ne se voyait pas du tout participer au détournement d'une entreprise majeure de la recherche scientifique américaine au profit de la Russie. Non, ça n'était tout simplement pas son truc. Et pourtant, il y était. Au premier rang, avec la trop nette impression d'être assis sur un siège éjectable, sans parachute ni oxygène, fonçant à travers les hautes couches asphyxiantes et givrées de l'atmosphère. Prêt à prendre une accélération de quatorze G, prêt à servir de chair à canon. Non, vraiment, tout ça ne sentait pas bon.
Komarov resta avachi sur sa chaise de bureau un long moment, les yeux dans le vague, perdu dans des réflexions qui n'en étaient plus vraiment, évanouies, fragiles images du néant. Il était épuisé. Incapable de réfléchir. Handicapé de la pensée. C'est alors qu'un étrange et soudain bruit de vibration parvint à son cerveau et attira son attention. Il mit quelques secondes à revenir à lui, à analyser le signal, en regardant quelque chose d'étrange ramper sur son bureau comme une grosse blatte. Et puis, chose encore plus étrange, la blatte semblait clignoter. Ce n'est qu'alors qu'il reprit totalement ses esprits et qu'il comprit qu'il ne s'agissait que de son téléphone portable, négligemment abandonné sur son bureau. Il se dit que le type à l'autre bout du fil devait être sacrément patient. Ou obstiné. Le portable avait vibré pendant une longue minute qui eût aisément pu sembler une éternité. Il prit l'appel sans même chercher à savoir de qui il s'agissait.
- Monsieur Komarov ? fit une voix dans le combiné.
- Lui-même, répondit-il d'une voix éteinte.
- C'est Sibirsk. Il faut qu'on parle.
34Disparition
Angelska jeta son portefeuille dans son petit sac à main, puis elle prit ses grands paquets et sortit dans la rue. Elle était ravie d'avoir trouvé de nouveaux costumes chez Gucci, ça lui avait coûté une petite fortune - qu'importe, ce n'était pas son argent - et puis elle voulait que " son " Craig soit impeccable pour la prochaine réception qu'elle comptait organiser. Elle avait du mal à marcher avec ses chaussures à talons sur le trottoir verglacé. Ces immenses paquets n'arrangeaient rien à l'affaire. Mais elle s'en fichait pas mal : elle allait prendre un taxi. Elle héla une grande Mercedes qui s'arrêta doucement. Elle monta puis indiqua l'adresse au chauffeur qui s'inséra dans la circulation.
Angelska était ravie. Elle s'était trouvé de jolis vêtements pour elle aussi, et elle comptait bien faire une belle surprise un peu coquine à Nathan en rentrant. Elle avait commandé un repas tout ce qu'il y avait de plus raffiné chez le meilleur traiteur de Moscou, le tout bien évidemment accompagné d'un champagne hors de prix. Au diable, les repas diététiques à base de tofu, de jus de soja et de germes de blé ! pensa-t-elle. De ce côté, Nathan commençait vraiment à sérieusement l'exaspérer. Et puis elle sentait bien qu'il s'était éloigné d'elle dernièrement. Elle ne savait pas trop s'il y avait une autre femme dans l'histoire, mais elle comptait bien y remédier dès ce soir. Pour cela, elle avait prévu le grand jeu. Repas succulent, champagne d'exception et petite lingerie sexy. Avec ça, il ne pourrait pas lui résister. Elle ne l'avait même pas prévenu, pour être tout à fait sûre que la surprise soit totale. Et elle ne doutait pas un instant qu'il ne fût pas là.
Angelska était tellement occupée à se délecter par avance de cette petite soirée qu'elle ne se rendit même pas compte que la Mercedes ne prenait pas du tout la direction demandée. Ce furent les cahotements du véhicule sur le revêtement défoncé qui la ramenèrent à la réalité. Elle se rendit soudain compte que la voiture avançait lentement dans une sombre petite allée. Elle sentit une poussée d'adrénaline monter en elle et demanda d'une voix peu assurée :
- Où sommes-nous ? Ce n'est pas du tout l'adresse que je vous avais donnée !
- Désolé, madame. J'ai reçu des ordres.
- Des ordres ? Quels ordres ? fit-elle avec un trémolo dans la voix. De qui ?
- Ca, je ne sais pas. Tout ce que je peux vous dire, c'est que j'ai reçu une jolie liasse de billets pour vous amener ici. Tenez. On y est.
- Je...
- Désolé, madame.
- Je ne descendrai pas.
- Faites comme vous voulez, mais, à mon avis... vous n'avez pas le choix, fit le chauffeur avec un haussement d'épaules.
Il fit un signe vers l'extérieur. Angelska vit une ombre s'approcher de la vitre, puis quelqu'un lui ouvrit la porte de l'extérieur. Son rythme cardiaque s'était totalement emballé et elle commençait à avoir des suées.
- Veuillez me suivre, madame, fit l'homme habillé d'un costume noir pour le moins quelconque.
- Jamais ! Fichez-moi le camp !
- C'est un ordre, madame, fit-il en la prenant par le bras pour l'extraire violemment du véhicule, lui cognant la tête sur la portière au passage. Un peu sonnée, elle vit qu'il y avait un deuxième homme, tapi dans la pénombre de la ruelle. Totalement paniquée, elle essaya de se débattre, mais ne parvint qu'à se tordre la cheville.
- Vous aurez affaire à mon mari, hurla-t-elle, terrifiée.
A ces mots, l'homme la lâcha.
- Votre mari ? demanda-t-il, sur un ton presque amusé.
Angelska vit la voiture repartir et l'abandonner. Elle se savait perdue. Alors, elle répondit d'une voix faible, dans le vague.
- Craig. Nathan Craig, de Futura Genetics.
- Allons, Angelska. Ce n'est pas votre mari.
- Peu importe. Vous aurez affaire à lui.
Malgré l'obscurité et la tempête de neige, Angelska vit que l'homme lui sourit.
- Craig ? Ah ! Si seulement vous saviez... souffla-t-il.
- Quoi ? Si je savais quoi ?
- Oups. J'en ai déjà trop dit.
L'homme fit brusquement un pas vers elle et la projeta en arrière. Elle vola dans un tas de poubelles et roula dans une épaisse couche de neige poudreuse. Tout son corps fut instantanément transi de froid. De la neige s'insinua sous ses vêtements. Elle essaya de se relever, mais le deuxième homme était déjà sur elle, la maintenant fermement au sol, l'empêchant totalement de bouger. Elle vit le premier homme, celui qui l'avait poussé, se pencher sur elle. Il lui sourit de toutes ses dents. Tétanisée par la peur et le froid, elle voulut hurler, mais n'émit aucun son. L'homme empoigna un gros paquet de neige puis il le lui plaqua sur la figure.
Le froid la brûla et, enfin, elle parvint à hurler. Mais cela eut pour seul effet de laisser s'infiltrer une énorme quantité de neige dans sa gorge. Et l'homme en rajoutait, encore et encore, lui tartinant le visage de neige, la forçant à en avaler d'énormes quantités. Elle n'en revenait pas. Il était en train de l'étouffer. Elle essaya de se débattre, mais c'était peine perdue. Très vite elle eut tellement de neige dans la gorge qu'elle ne put plus crier. Elle ne put même plus respirer.
Le deuxième homme la maintint pendant encore quelques instants, tandis que son comparse finissait la sale besogne. Très vite, la jeune femme cessa de bouger. Il la lâcha, vérifia qu'elle ne faisait pas semblant, puis jeta un regard entendu à l'autre homme.
- C'est fini.
- Oui. Allons-nous-en, répondit-il en se secouant les mains de toute cette neige.
- Je n'aime pas cette technique.
- Ah ouais, pourquoi ?
- C'est barbare.
- Tu préfères les armes, peut-être ?
- Oui.
- Pas moi. C'est tellement plus amusant comme ça.
35Mojito
- Vous prendrez bien un petit verre avant de manger ? demanda Craig, l'air charmeur.
- Eh bien, ma foi... pourquoi pas ? accepta Abby, avec un haussement d'épaules un peu contraint. Le début de journée était bien loin. C'était à peine si Abby se souvenait qu'elle s'était fait mettre en boîte pendant l'interview du matin.
Craig fit signe au serveur.
- Je vais prendre du champagne, fit Abby avec une petite moue amusée et après quelques secondes de réflexion.
- Deux coupes ? demanda le serveur en interrogeant Craig du regard.
- Grand Dieu, non! s'offusqua-t-il. Je prendrai un Mojito.
- Rhum Bacardi ? fit timidement le serveur.
- Evidemment ! lança Craig, ferme, le regard vissé sur Abby, qui se sentit soudain dévisagée.
- Très bien, une coupe de champagne et un Mojito Bacardi, nota le serveur.
- C'est cela, confirma Craig, sans quitter Abby du regard.
Le serveur s'apprêtait à partir quand Craig l'arrêta en lui serrant le bras si fort qu'il crut défaillir.
- En fait, on prendra une bouteille de champagne.
Abby écarquilla les yeux de surprise. Un sourire s'esquissa sur son visage.
- Très bien. Pas de Mojito, donc, récapitula le serveur en bredouillant.
- Bien sûr que si ! aboya Craig, outré, en fusillant le type du regard.
Abby ouvrit grand les yeux, secouant la tête de stupeur, savourant la drôlerie de l'instant.
- Eh bien, quoi ? fit Craig, remarquant l'incrédulité d'Abby. Le Mojito est une vraie drogue, reprit-il, alors que son sourire entreprenait de lui faire trois fois le tour de la figure.
Abby faillit éclater de rire.
- Ca n'est pourtant jamais que du rhum avec de la menthe et du citron, fit Abby avec un sourire.
Craig lui jeta un regard faussement réprobateur.
- Permettez-moi de vous dire que votre description du Mojito est très bassement matérialiste. En réalité, le Mojito, c'est bien plus que ça.
Abby ne dit mot, attendant la suite d'un regard amusé.
- Eh bien, reprit Craig en se tortillant sur sa chaise, le Mojito se compose de subtiles feuilles de menthe sauvagement broyées dans du rhum blanc, cubain autant que faire se peut. Ajoutez du sucre roux bien croustillant, un zeste de citron, acide et amer, ainsi que de fines bulles d'eau gazeuse surnageant dans un fracas de glace pilée. Elle est pas belle, la vie ? conclut-il avec son regard bleu acier perforant, arborant un sourire de prédateur.
Abby n'en revenait tout simplement pas. Le plus grand généticien de la planète était là, devant elle, en train de délirer sur la recette du Mojito. La soirée s'annonçait amusante. Ils commandèrent rapidement et échangèrent quelques banalités convenues, Abby sifflant son champagne à toute allure, rapidement rejointe par un Craig qui avait gobé son Mojito à une vitesse proche de la première vitesse de libération cosmique, avant d'entreprendre d'en mâchouiller bruyamment les feuilles de menthe et de croquer chaque glaçon avec une jubilation exacerbée.
- Et Angelska ? demanda Abby à brûle-pourpoint. Elle approuve ça ?
- Elle approuve quoi ? fit Craig, un peu décontenancé.
- Que nous dînions ensemble ce soir, répondit Abby avec malice.
- Ah ! Je crois pouvoir vous dire que la relation que j'entretiens avec Angelska est assez spéciale.
- A savoir ? Vous n'êtes plus ensemble ?
- Nous ne l'avons jamais été, fit Craig d'un revers de la main.
- Mais pourtant, vous vous affichez toujours ensemble. Vous voulez dire que tout ça n'est qu'une histoire d'apparat ?
- Oui, si l'on veut. C'est un peu ça. Angelska et moi, nous nous montrons ensemble. Mais nous ne formons pas un couple.
Abby resta circonspecte un instant.
- C'est aussi ce que je pensais, fit-elle en se resservant du champagne.
- En d'autres termes : je suis un homme libre, lâcha Craig avec mystère.
Abby se sentit un peu gênée. L'arrivée du serveur avec les plats, au même moment, lui permit de changer subtilement de sujet. Ils discutèrent de choses et d'autres avec entrain.
- Comment est l'agneau ? demanda Abby.
- Grillé. Je compatis, fit Craig avec un grand sourire.
- Comment ça, vous " compatissez " ?
- Eh bien, ce pauvre agneau était sûrement très mignon. Pauvre bête. J'adore les animaux. Je suis parfaitement incapable de leur faire le moindre mal.
- Vous êtes pourtant en train d'en dévorer un.
- C'est là tout le paradoxe. Lorsque je mange une viande aussi incroyablement succulente, avec ce bon goût de gras grillé, je dois bien admettre que je me range parmi les plus grands carnivores que la Terre ait jamais portés.
- Et que feriez-vous si jamais vous deviez le tuer vous-même, ce pauvre agneau ?
- Comment cela ? Vous voulez dire comme dans l'une de ces émissions débiles de téléréalité, ou bien si ma survie en dépendait ?
- Par exemple, oui, je ne sais pas...
- Eh bien je ne pourrai pas ! fit Craig avec horreur. Je me ferai sûrement végétarien. Voyez-vous, je crois que tuer ne serait ce même qu'un poulet me hanterait jusqu'à la fin de mes jours, poursuivit Craig avec un air doucement désolé.
Abby le dévisagea en plissant les yeux, secouant lentement la tête, ne sachant trop comment le prendre.
- OK, c'est bon, j'ai compris : vous vous foutez de moi.
- Mais pas du tout ! s'offusqua Craig. Je sais bien que j'ai l'air de quelqu'un d'autoritaire. Ce qu'il m'arrive parfois d'être, concéda-t-il. Mais ce n'est certainement pas ce qui me définit le mieux. En particulier avec les animaux. J'adore les bêtes, fit-il avec un air vague et affectueux. Et vous ? demanda-t-il.
La question parut pour le moins incongrue à Abby, mais, après tout, pourquoi pas ? C'était elle qui avait lancé le sujet. Et puis, Craig semblait ravi, il y avait une drôle d'expression chantante dans sa voix.
- Eh bien, je... J'avoue avoir un faible pour les chiens. Vous savez, ces gros chiens qui courent partout avec la langue pendante jusqu'au sol et la queue battante ? Ceux qui vous recouvrent de bave et qui se servent de leur queue comme d'un gourdin pour renverser les verres d'apéritif servis sur la table basse. Cet animal est sûrement la meilleure invention de l'Homme, fit-elle avec une évidente affection.
- Je suis assez d'accord. J'ai moi-même un chien, un gentil labrador. Il s'appelle Patxi. Un bon chien. Un très bon chien, même, accentua-t-il avec un air penseur. Vraiment pas futé, soit dit en passant, mais c'est aussi pour cela qu'on les aime. Ils sont si touchants de... naïveté, fit Craig en cherchant le mot juste.
- Exactement ! releva Abby qui ne s'attendait pas du tout à se retrouver à ce point dans ces propos. En revanche, je n'aime pas trop les chats, continua-t-elle avec une moue de dédain. Ils sont très mignons, certes, tout doux et tout, mais ce sont de sales...
- ... opportunistes, acheva Craig, lui ôtant les mots de la bouche.
Abby en resta stupéfaite. De cette soudaine connexion avec ce bel homme qui lui faisait face, bien sûr, mais aussi - et peut-être surtout - de l'évidente absurdité de la situation. Elle était en train de discuter de naïveté canine et d'arrivisme félin avec le plus éminent généticien de la planète. Le décalage était très drôle. Très agréable. Elle sourit. Craig fit de même, puis pouffa de rire comme un enfant. Abby ne savait pas trop si c'était le champagne qui était en train de lui monter à la tête, mais elle trouvait toute cette situation quelque peu embarrassante, mais néanmoins... délicieuse. Le fun de la situation n'était, hélas, pas appelé à durer.
Craig avait imperceptiblement - du moins le croyait-il - rapproché sa main de celle d'Abby, qui ne put qu'esquisser un petit sourire presque attendri. C'était maintenant à son tour d'être touchée, non pas vraiment pour une question de naïveté, mais plutôt par tant de simplicité. Mais soudain, le téléphone de Craig se mit à vibrer comme un diable dans la poche trop serrée de son pantalon, le prenant totalement au dépourvu et le surprenant comme il ne l'avait, selon toute apparence, jamais été. Conditionné par ses réflexes, Craig lança sa jambe en avant avec une incroyable violence, comme pour se débarrasser d'un intrus malfaisant - du genre mygale - qui se serait faufilé dans son pantalon. L'espace d'un instant, extrêmement fugace, Abby crut que Craig lui faisait du pied, mais lorsqu'un Rangers blindé vint lui pulvériser le tibia, elle fut instantanément pliée en deux et poussa un hurlement de douleur, envoyant par la même valser la bouteille de champagne vers des hauteurs insoupçonnées. Voyant cela, dans un réflexe mécanique, Craig se jeta presque sur la table pour rattraper la bouteille de la main gauche et, déséquilibré, il abattit le plat de la main droite dans la saucière brûlante. L'instant d'après ne fut qu'un concert tonitruant d'injures fleuries et de hurlements imagés, tandis que la sauce volait à tous les étages comme pulvérisée par un arroseur automatique déréglé. Abby s'était instinctivement penchée en avant pour attraper sa jambe à deux mains, non sans écoper d'une copieuse giclée de sauce brûlante en travers de la figure, tandis que Craig se relevait, farfouillant dans sa poche pour en sortir son téléphone portable. Il s'apprêtait à le pulvériser contre le mur, savourant par avance le bruit du plastique défoncé, se délectant de la complainte de l'écran à cristaux liquides éclaté, quand il vit le message clignoter :
TCHOUKOV call incoming
Ce qui le stoppa net dans son élan de folie destructrice et le ramena à la froide et dure réalité. Si Tchoukov, son chef de la sécurité, se prenait la peine de le déranger à une heure pareille, c'est qu'il venait de toute évidence de se passer quelque chose de grave. De très grave. Son sang ne fit qu'un tour, Craig déplia son téléphone, et préféra refuser l'appel pour ne pas savoir ce qui était en train de se tramer.
Au même instant, complètement décoiffée et quasiment défigurée par un trait de sauce orangée, Abby avait la jambe tellement meurtrie qu'elle en avait presque du mal à ne pas pleurer. Elle tentait de comprendre ce qui pouvait bien s'être passé, essayant d'analyser la série d'événements rocambolesques ayant bien pu mener à cette étrange situation. Elle était en train de se demander si ce Craig n'était pas tout simplement le plus grand et le plus parfait gaffeur qu'elle ait jamais rencontré, ou s'il était un abruti totalement décérébré.
Ce qui, se dit-elle en substance, revenait strictement au même et lui paraissait en même temps complètement insensé. Pourtant, il lui suffit d'une seconde pour décider que Craig était, selon l'appellation consacrée, un boulet. Mais un boulet monstrueusement classe, qui venait de se calmer aussi vite qu'il semblait avoir pété les plombs, et était maintenant en train de considérer son téléphone portable comme une bombe atomique d'un genre nouveau qui menaçait de détruire la galaxie tout entière. Son regard était redevenu froid et calculateur, comme un prédateur saurien observant sa proie depuis les ténèbres de la jungle. Et en même temps, elle lut sur son visage quelque chose qu'elle n'aurait jamais imaginé pouvoir y déceler : de la peur. Oui, Craig semblait dévoré vivant par la peur. Mais il ne s'agissait pas de cette peur classique et physique de la mort. Non, c'était une peur plus froide, plus visqueuse, de celles qui vous font sentir que tout est en train de foutre le camp, que tous vos espoirs s'effondrent.
Que quelque chose de grave vient de se passer, que vous n'y pouvez rien, que vous regrettez avec toute la force de votre âme, mais qui pourtant va à coup sûr vous emporter. Oui, c'était bien ce type de peur qui étreignait Craig à cet instant précis. Mais elle le vit décider qu'il s'en fichait, qu'il allait prendre le taureau par les cornes et qu'il ferait tout son possible pour défier l'inéluctable. C'était, en fait, beaucoup trop d'informations à assimiler en une seule seconde pour Abby qui se demanda soudain si la douleur qui lui vrillait la jambe - ainsi que la totale désaffection de Craig pour son malheur - n'étaient pas plus simplement responsables de tous ces incroyables sentiments qu'elle venait d'imaginer. Oui, c'était bien une possibilité.
Craig resta immobile quelques instants, ignorant royalement le désordre qu'il venait de mettre dans le restaurant. Il finit par se décider à rappeler Tchoukov. Il appuya sur quelques touches, porta le combiné à son oreille, et n'eut pas à attendre longtemps. Abby entendit quelqu'un décrocher.
- Ouais, c'est moi, fit Craig d'un souffle court. Dis-moi tout de suite ce qu'il se passe.
La discussion fut brève et d'un ton incisif. Abby n'en comprit pas un seul mot, Craig s'étant rapidement mis à parler russe. De toute façon, il ne dit pas grand-chose. Au grand étonnement d'Abby, Craig se contenta même principalement d'acquiescer, en hochant de la tête à plusieurs reprises, avec le front plissé et les yeux rivés sur le sol.
- OK, c'est d'accord, fit-il pour conclure avant de refermer son téléphone.
Puis, enfin, après un long moment qui parut à Abby être une éternité, il la regarda. Et fit quelques pas vers elle.
- Ca va aller ? fit-il, l'air presque absent. Je suis vraiment désolé, je ne sais pas ce qui m'a pris...
- Ca ira, je crois, répondit-elle froidement. Et vous ? Ca ira ?
- Bien sûr, répondit-il en feignant l'indifférence. Pourquoi ça n'irait pas ? continua t-il, en considérant l'hématome d'un rouge violacé qui commençait à se développer sur le tibia d'Abby.
- Ce coup de fil... Rien de grave, j'espère ?
- Bon, apparemment, vous n'avez rien de cassé, reprit-il après lui avoir rapidement palpé la jambe. Je... Je suis vraiment désolé. Vous aurez un beau bleu.
Craig se releva. Les autres convives commençaient enfin à se détourner, oubliant le fol instant qui venait de passer. Le calme était revenu. Abby parcourut la salle du regard, savourant ce retour à la normale. Elle n'appréciait pas spécialement tous ces regards braqués sur elle. Elle soupira. Puis elle surprit Craig, qui était en train de la considérer d'un regard... nouveau. Cet instant délicieux passé à plaisanter s'était donc définitivement envolé. Oui, quelque chose avait changé. Abby ne parvenait pas à saisir le sens et la tonalité de ce nouveau regard. Etrange, froid et détaché, à n'en point douter. Mais il y avait quelque chose d'autre.
Quelque chose qui lui échappait et qui provoquait en elle un sentiment de malaise grandissant. Elle eut soudain l'impression diffuse que Craig était en train de l'évaluer. Comme si elle n'était plus une personne, mais un paramètre. Une situation. Elle décida de rompre le silence et, bien que mal à l'aise et terriblement déçue par la tournure des événements, elle essaya, comme pour tenter de se venger, de se montrer glaciale. Elle n'y parvint pas tout à fait.
- Eh, vous me faites quoi, là ? Docteur Jekyll & Mister Hyde, c'est ça ? lança-t-elle avec le regard le plus condescendant dont elle était capable.
Craig ne répondit pas, comme s'il était trop occupé à la calculer.
- Oh! Docteur schizo ? Vous me recevez ? continua-t-elle en agitant la main devant son regard.
Craig sortit enfin de son étrange rêverie. Il cligna des yeux, puis lui lança de nouveau un regard normal. Humain.
- Ecoutez, je suis vraiment désolé, fit-il en secouant la tête.
- Vous pouvez l'être, fit-elle froidement en se débarbouillant.
Craig fit signe au serveur, lui marmonna quelque chose à l'oreille puis lui donna une liasse de billets. L'addition devait être salée, mais Craig ne fit pas les comptes, et sembla laisser un confortable pourboire.
- Venez, fit-il à Abby sur un ton péremptoire.
- Vous voulez rire ? fit Abby, presque offensée.
- J'ai quelque chose à vous montrer.
- Maintenant ? Fit-elle, incrédule.
- Oui, Abby. Tout de suite.
Il se détourna d'elle puis fit quelques pas vers la sortie. Tout ça n'était vraiment pas correct de la part de Craig, mais ça avait au moins le mérite de donner un grand coup de fouet à la soirée. Sans un mot, mais pour le moins excédée, Abby se leva à son tour en boitant jusqu'à la grande porte qui donnait sur l'avenue, le visage grimaçant de douleur. Un serveur les aida à se rhabiller avant de leur ouvrir la porte, puis ils disparurent dans la foule au dehors.
36Complications
Craig fit quelques pas sur le trottoir enneigé, vaguement suivi par Abby qui maugréait et qui fulminait, maudissant Craig pour son comportement fruste et désinvolte. Et puis, elle était terriblement déçue. La soirée avait pourtant bien commencé. Mais Abby savait se montrer professionnelle. Elle essaya de se ressaisir. Craig s'arrêta puis héla un taxi. Une énorme Mercedes noire se gara alors contre le trottoir. La voiture était si imposante qu'Abby se demanda une seconde si ce n'était pas carrément une petite limousine.
Et oui : c'en était bien une. Craig baragouina au chauffeur quelque chose en russe, mais Abby n'en comprit pas un mot. Ils montèrent tous les deux à l'arrière, dans une espèce de mini salon aménagé, plongé dans une semi-pénombre veloutée. La Mercedes démarra lentement puis s'inséra dans le flot continu de voitures sur la gigantesque avenue. Abby trouva que l'ambiance était étonnamment proche de celle des films de gangsters. Ce qui ne la rassura pas spécialement.
- Bon, vous allez me dire de quoi il s'agit, oui ou non. demanda-t-elle après un moment.
- Mademoiselle Lockart, fit Craig avec distance, vous semblez vous intéresser de près à nos activités ?
- Je... Oui, répondit-elle prudemment. Mais où voulez-vous en venir ?
- Disons que je me demande à quel point vous vous intéressez effectivement à Futura Genetics, fit Craig, atone.
- Eh bien... Il s'agit d'un sujet intéressant, tout simplement. C'est pour cela que je tenais à vous rencontrer. En personne, fit-elle en appuyant juste assez sur le mot personne pour montrer que sa démarche était franche. Transparente.
Craig garda un silence éloquent. Il était installé juste en face d'elle, dos au chauffeur. Sa grande silhouette semblait s'être fondue dans l'épais cuir noir du fauteuil, dont les contours se perdaient dans la pénombre de l'habitacle. Abby se dit qu'elle avait bu trop de champagne. Elle n'aurait vraiment pas dû. La situation prenait une drôle de tournure et semblait se compliquer passablement.
- Bon, OK, c'est quoi le problème ? demanda-t-elle soudainement. Allez-y, lâchez le morceau.
- Oh, mais il n'y a aucun problème, fit Craig avec un ton sarcastique.
- Mais bien sûr, soupira-t-elle sans se démonter, levant les yeux au ciel.
- Bon, écoutez, je crois que nous sommes partis sur une mauvaise base, tempéra-t-il avec plus de chaleur et d'honnêteté.
- Pardon ? Quelle mauvaise base ? fit-elle en écarquillant les yeux.
- Abby, Abby... Je sais que vous fouinez dans nos affaires, fit Craig avec douceur.
Elle resta interdite. Comment ça, elle fouinait dans ses affaires ?
- Mais je ne fouine dans rien du tout ! finit-elle par lancer en élevant la voix, se faisant presque menaçante.
- Oh, vous ne faites peut-être pas ça directement. Vous préférez sans doute y aller par des moyens, disons... détournés. Du journalisme dans toute sa splendeur. Vous connaissez sûrement un certain... Dimitri ? On l'a attrapé. Selon toute vraisemblance, il nous espionnait.
Ces mots firent à Abby l'impression d'un coup de poing en plein visage.
- Oui, fit-elle en déglutissant. C'est un ami. Mais ce n'est pas ce que vous croyez, s'empressa-t-elle de préciser.
- Mais bien sûr. Ce n'est jamais ce que l'on croit. Et pourtant, les choses sont tellement... évidentes.
- Ecoutez, croyez-le ou non, et d'ailleurs je vous avoue que je m'en fiche pas mal, mais je lui ai juste demandé de me donner son avis en tant que russe sur certaines choses, poursuivit Abby en essayant d'ignorer le fiel dans la voix de Craig.
- Vous m'en direz tant ! Et pourrais-je savoir précisément de quel genre de choses il s'agit ?
- Vous et Rokov. Je me demandais ce que vous pouviez bien faire ensemble. Vous savez, je ne suis pas une adepte du sensationnalisme. Je le récuse, bien au contraire. Mais le rapprochement entre le virtuose de la génétique américaine et le roi du pétrole russe au cours de soirées bien arrosées m'a, je dois bien vous le dire, plutôt intriguée.
Craig resta silencieux. Ce n'était pas du tout ce que Tchoukov et Komarov venaient de lui dire au téléphone. Mais elle avait dit ça avec une telle franchise dans la voix que Craig avait du mal à croire qu'elle essayait de lui mentir. Il réfréna à grand-peine un mouvement d'étonnement. Il fronça les sourcils. Comme si sa belle démonstration venait de s'effondrer comme un château de cartes. Il se sentit soudain quelque peu... déstabilisé.
-... et bien ? releva Craig, énervé de ne pas comprendre la situation, l'air de se demander réellement où tout cela allait bien pouvoir le mener.
- Et bien... rien, asséna Abby avec une désarmante honnêteté.
Craig se sentait réellement dans l'impasse. Il n'avait rien vu venir. Ils étaient en train de faire route vers les locaux de Futura Genetics, où Komarov les attendait. Sachant que Craig n'aurait jamais répondu à un appel aussi tardif s'il n'était pas question d'un vrai problème de sécurité, Komarov avait appelé Craig via le portable de fonction de Tchoukov. Il avait ensuite réussi à le convaincre de venir en emmenant Abby avec lui. Mais cet abruti d'informaticien s'était apparemment emballé un peu vite. Abby n'en savait probablement pas autant qu'il le craignait. Car en cherchant du côté de Rokov, elle enquêtait clairement dans une autre direction, nettement moins dangereuse. En tout cas dans l'immédiat. Craig avait en effet quelques petites histoires pas très claires en cours avec Rokov, mais il s'agissait essentiellement d'emplois russes au sein de l'équipe de recherche de Futura Genetics. Ces fameux emplois de complaisance, dont Craig avait consenti la création pour satisfaire l'ego patriotique démesuré des hauts dirigeants russes. Et dont Komarov lui-même était la plus brûlante démonstration. Mais que faire ?
La machine était lancée, se dit-il. S'il annulait tout maintenant, en raccompagnant Abby chez elle plutôt qu'en l'emmenant au laboratoire, elle trouverait fatalement tout cela très curieux. Trop curieux. Il devait donc faire comme si de rien n'était. Emmener Abby à Futura Genetics, maintenant, lui montrer quelque chose de suffisamment intéressant pour justifier cette excursion tardive, tout en faisant comprendre à Komarov que la situation n'était pas ce qu'il pensait être. Craig soupira. Tout cela s'annonçait extrêmement compliqué.
- Evidemment qu'il n'y a rien, reprit-il avec un sourire forcé. Mais enfin, qu'espériez-vous trouver ? Il n'y a rien de mystérieux dans cette affaire. Rokov et moi sommes simplement amis. Oubliez ça. Je vais vous montrer quelque chose d'autre, qui vaut largement plus le détour.
Abby prit acte de ce nouveau revirement, se disant que la soirée était décidément de plus en plus bizarre. Elle sourit d'un air contraint puis, sans un mot, se laissa glisser au plus profond du fauteuil molletonné.
Craig, de son côté, réfléchissait à toute allure. Pourquoi avait-il encore fallu que cet abruti de Komarov s'en mêle ? Mais il savait qu'il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. Lui même qui s'enorgueillissait de ses grandes capacités d'analyse des situations, il avait en fait une fois de plus cédé à la fièvre de l'instant. Pourquoi avait-il fallu qu'il croie Komarov sur parole ? Craig se mortifiait profondément d'avoir agi dans la précipitation. Quant à Abby... nom de Dieu, qu'allait-il bien pouvoir lui montrer ?
Dans l'obscurité vibrante et fiévreuse de la limousine lancée à toute vitesse, Craig et Abby s'observaient sans se voir. Craig soupira.
C'est mal barré, se dit-il.
37Imprévu
La grande limousine noire s'arrêta lentement sur le parking, juste devant les grandes marches de marbre menant à la gigantesque entrée vitrée du bâtiment de Futura Genetics. Le building étincelait dans la nuit, zébré de reflets de dizaine d'imposants projecteurs. Le trajet depuis le restaurant n'avait pas été long. Et Craig n'avait pas la moindre idée de ce qu'il allait bien pouvoir raconter à Abby. Comment tout cela allait-il bien pouvoir se passer ?
Craig donna au chauffeur une épaisse liasse de billets. Abby s'en serait bien étonnée si elle n'était pas aussi stressée. Ils descendirent de voiture en silence, dans un mutisme absolu. La situation s'était incroyablement tendue pendant le trajet. Craig commença à gravir les marches, lentement. Abby lui emboîta le pas. Nerveusement. Craig ne savait vraiment plus où il en était. Cet abruti de Mikhaïl s'était emporté pour rien et lui, il avait bêtement suivi le mouvement. Il se devait d'inventer quelque chose, et vite. Peu importe que ce soit une histoire à dormir debout, il n'avait plus le temps. L'heure n'était plus à la réflexion, mais à l'action. Il aurait peut-être pu lui montrer le supercalculateur ? Non, Komarov l'avait déjà fait. Les simulations 3D de réassemblage chromosomique, alors ? Non, sans intérêt. Une batterie de cellules-souches clonées ?
Ridicule ! Il devait absolument trouver autre chose. Mais il n'y arrivait pas. Et puis, de toute façon, il n'en avait même plus envie. Car Abby n'était pas un problème. Ce n'était pas une menace. Elle ne fouinait que sur de vagues histoires sans le moindre intérêt. En enquêtant du côté de Rokov, jamais elle ne se douterait de ce qu'il se tramait réellement. De plus, elle lui était sympathique. Mieux que ça : elle lui plaisait. Et il avait cru sentir que c'était peut-être bien réciproque. Craig gravissait lentement les marches, à la recherche d'un mensonge impossible qu'il n'avait même plus envie de mettre sur pied, tiraillé entre une colère sans bornes à l'encontre de Komarov, un déni de lui-même et une suave et douce attirance envers Abby. Attirance, certes, mais attirance mêlée à une étrange défiance. Mélange aussi curieux que détonant, pensa-t-il. Mais au moins, il en était conscient. Et peut-être même arriverait-il à se contenir. Mais ce n'était pas gagné, se dit-il en soufflant.
Parvenu en haut de la dizaine de marches glissantes recouvertes de neige sale, par delà la baie vitrée faiblement éclairée, Craig vit Komarov, loin dans le hall. Il les attendait. C'était sans issue. Ils y étaient. Il n'y avait désormais plus aucune chance qu'il arrive à mettre sur pied une histoire suffisamment convaincante pour qu'Abby ne soit pas définitivement alertée. À moins que... à moins qu'il ne se retourne, brutalement, qu'il s'approche d'elle, qu'il la prenne dans ses bras. Et qu'il l'embrasse. Là. Tout de suite. Maintenant. Oui. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. L'idée d'embrasser Abby lui plaisait terriblement, d'autant plus qu'elle se laisserait sûrement faire. Ils en avaient sûrement autant envie l'un que l'autre. Et puis cet étrange revirement, cette démonstration amoureuse aussi impromptue que maladroite, suffirait sûrement à dissiper toute cette méfiance réciproque, pesante, qui s'était installée. Et ce serait juste assez bizarre pour qu'il puisse prétexter qu'en fait il ne savait pas trop quoi faire, qu'il agissait sur un simple coup de tête, et qu'il n'y avait jamais rien eu ici qu'il voulait lui montrer. Oui, c'était une bonne idée. Liant l'utile à l'agréable, éloignant définitivement le spectre de Komarov et de ses prétendues intuitions.
Alors, il se retourna vivement vers Abby, le regard plein d'entrain. Mais ce qu'il vit lui fit l'effet d'une terrible douche froide. Sous l'éclairage faiblard d'une lune voilée et de néons éthérés, Abby avait le regard triste et fuyant. Elle était toute décoiffée et elle avait l'air fatigué. Son visage était impassible. Fermé. En un instant, la belle assurance de Craig s'effondra comme un château de cartes. Une fois de plus. Non. Ce n'était pas une bonne idée. Elle n'en aurait pas envie. Pas maintenant. Ca n'allait pas marcher.
Il fit donc volte-face, l'air sombre et résigné, puis il aperçut Komarov derrière la baie vitrée, s'avançant vers eux. Il les avait vus. Et puis... Et puis il y avait quelqu'un d'autre, que Craig n'avait étrangement pas immédiatement remarqué, et qui suivait Komarov d'un pas vif et assuré, réajustant son impeccable veston d'un mouvement de la main faussement négligé. Il ne fallut pas longtemps à Craig pour se rappeler qui il était. Son sang ne fit qu'un tour. Non ! Ce n'était pas possible ! Ce ne pouvait pas être... lui...?!
38Hold-up
Craig faillit faire demi-tour. Si ce sale type était ici, c'est qu'il était en train de se passer quelque chose de vraiment pas net. Il vit Komarov s'avancer, suivi par Tchelomeï Sibirsk. Ils n'étaient plus qu'à quelques mètres de l'entrée, de l'autre côté de la baie vitrée. Craig se retourna. Abby était juste derrière lui. Il hésita un instant. Et puis, juste au moment où il allait se décider à redescendre les marches en emmenant Abby avec lui, une voix porta depuis l'entrée.
- Monsieur Nathan Craig, quelle joie de vous revoir ! s'exclama Sibirsk, doucereusement.
Sa voix était enjouée. Mais Craig ne savait que trop ce qui était dissimulé derrière cette attitude faussement mielleuse : le plus perfide des venins.
- Oh! Madame Lockart est avec vous ? poursuivit-il faussement étonné, comme s'il n'était pas à l'origine de ce curieux meeting. Mais quelle délicieuse surprise !
- Et vous, que faites-vous ici ? tança Craig, d'une voix plus froide que l'espace.
Il se retourna pour jeter un regard vers Abby. Comme une espèce de mise en garde.
- Oh, vous savez, je venais juste rendre visite à ce très cher Mikhaïl. Pour discuter de choses... et d'autres, répondit-il avec un haussement d'épaules calculé, en s'approchant d'Abby pour lui faire le baisemain. Craig en fut ulcéré et lui lança un regard de braise. Il en avait presque oublié qu'il était sur le point de raconter une histoire qui n'existait pas pour protéger les intérêts de son entreprise. Mais il n'en avait plus rien à faire. L'instant d'avant, Craig se faisait déjà la réflexion qu'Abby n'était pas aussi dangereuse que cela. Mais maintenant... Maintenant que cette espèce de vieux rat de Sibirsk était ici, dans les locaux mêmes de Futura Genetics, en compagnie de Mikhaïl, à cette heure tardive, Craig se dit que, vraiment, toute cette histoire de mensonge et de mystification journalistique dont il s'était fait toute une montagne était instantanément devenue le cadet de ses soucis.
Abby ne dit mot, elle se contenta d'un simple hochement de tête pour Sibirsk et Mikhaïl. Elle avait une drôle d'impression. Elle sentait comme une... tension. Une espèce de lien physique invisible qui reliait les trois hommes, fait de cohésion et de répulsion, mettant en jeu des forces défiant l'entendement. Avec ce qu'il venait de se passer au restaurant et dans la limousine, Abby était plus que jamais sur la défensive.
Craig perçut cette attitude d'auto-défense passive qui animait la jeune femme, soudain devenue raide comme un piquet. Il s'en réjouit. Elle allait peut-être bien avoir besoin de se protéger.
Sibirsk multiplia les mots doux et se félicita de cette rencontre prétendument impromptue, mais rien n'y faisait. Craig était tendu comme un câble de remorquage de supertanker et Abby était plus circonspecte que jamais. Elle jeta un regard interrogateur à Craig qui tenta de lui répondre d'un haussement d'épaules et d'un balancement de tête. Il ne savait pas trop ce qu'elle pourrait bien y comprendre, mais de toute façon il ne savait pas trop ce qu'il aurait bien pu lui dire.
Mikhaïl choisit ce moment pour inviter tout le monde à l'intérieur, tentant de faire dériver la discussion sur le froid polaire qui étreignait Moscou, espérant réchauffer l'atmosphère. Ce fut un échec cinglant. Car lui-même était sous pression comme une citerne de gaz surchauffé. Il savait en effet que, d'ici peu, Rokov ferait son entrée. Et qu'alors, tout serait révélé. La partie allait se jouer ici même, ce soir. Maintenant.
Craig ne savait pas trop quoi dire, la présence d'Abby l'incitait à la retenue. Autrement, il aurait passé Sibirsk sur le grill et aurait demandé des explications détaillées à Komarov sur la présence ici de ce sale type. Mais il ne pouvait rien dire de tel. Alors, il se tut. Komarov expliqua qu'il avait quelque chose de très intéressant à leur montrer, faisant habilement allusion à ce que Craig était censé présenter à Abby. Cette dernière s'étonna du mutisme du grand patron et, à reculons, accepta de suivre tout ce petit monde vers le fond du hall, d'où ils pénétrèrent dans un long couloir blanc aseptisé, brillant intensément sous l'action de centaines de néons survoltés. Komarov marchait en tête. Abby suivait juste derrière avec Sibirsk à ses côtés qui n'arrêtait pas de lui servir des " madame ceci " et autre " madame cela ", répétant inlassablement qu'il était ravi de la voir, ce qui commençait d'ailleurs à la gonfler prodigieusement.
- C'est mademoiselle et non pas madame, asséna Abby aussi désagréablement qu'elle le put.
Sibirsk se sentit parfaitement stupide l'espace d'une seconde, mais cela ne dura guère plus. Car au fond, il n'en avait strictement rien à faire. Il décida d'arrêter là son petit jeu qui n'amusait que lui. Il se retourna, l'air mauvais. Quelques mètres derrière, Craig fermait la marche, dans un mutisme dérangeant. Abby se fit la réflexion qu'il était comme un geôlier surveillant un convoi de prisonniers. Ce qui n'était pas pour la rassurer.
Nom de Dieu, mais qu'est-ce qu'il fait ? se demanda Craig. Komarov était en train de les mener tout droit vers les labos d'expérimentation CTC. Il n'allait quand même pas... ? Puis, au détour d'un couloir, une fois que le petit groupe fut bien avancé, une porte s'ouvrit lentement derrière eux et se ferma avec juste ce qu'il faut de bruit pour que tout le monde se retourne, intrigué. Craig jeta un regard en arrière. Et ce qu'il vit l'assomma de stupeur. Mais qu'est-ce qu'il faisait là, lui aussi ?
Ivan Rokov venait de faire irruption dans le couloir. Vêtu d'un costume gris impeccable, légèrement brillant sous cet éclairage intense, Rokov était en train de fumer un énorme cigare, avec un air tellement arrogant que Craig sentit monter en lui une inextinguible envie de lui sauter à la gorge.
- Qu'est-ce que tu fous là ? fit Craig en aboyant. C'est quoi ce délire, hein ?
Pour toute réponse, Rokov eut un sourire, tandis qu'il époussetait son costume d'un revers de la main. Craig se tourna alors vers Sibirsk et Komarov. Cette grosse pute de Sibirsk souriait de toutes ses dents comme un prédateur assoiffé de sang - ce qui n'était vraiment pas très engageant. Komarov, lui, semblait déjà beaucoup plus raisonnable. Son visage était grave, mais son regard avait l'air sincèrement navré. Seulement, voilà, il pointait sur lui une arme tellement énorme qu'elle eut aisément pu passer pour une pièce d'artillerie.
Abby, elle, faisait de grands yeux d'incompréhension et, tremblante, elle semblait dévorée vivante par la peur. Personne ne disait rien. On n'entendait que le grésillement des néons. Craig se retourna une nouvelle fois vers Rokov, réitérant sa question, avec moins de fougue et d'emportement que précédemment, faisant preuve d'une certaine pondération. Car il ne se sentait étrangement plus chez lui. Il avait la très désagréable impression que la situation lui échappait. Et qu'il n'était donc plus du tout en position de force.
- Ivan, que fais-tu ici, là, maintenant ? demanda t-il posément.
- Tu n'as toujours pas compris ? répliqua Rokov d'un air songeur avant de tirer longuement sur son cigare.
- J'ai bien peur que non. Mais tu vas sûrement me l'expliquer. Tout de suite.
Il y eut un long silence.
- Eh bien, mon très cher Craig... Je pense que notre ami Mikhaïl ici présent va se faire un plaisir de tout t'expliquer, asséna Rokov avec un sourire carnassier. N'est-ce pas, camarade Komarov ?
Camarade ? se demanda Craig.
Il se retourna vers Mikhaïl. Celui-ci commença à se tortiller. Mais son bras ne bougeait pas, pointant toujours fermement l'arme sur Craig.
- Eh bien, Mikhaïl ? Il paraît que tu as des choses à me dire ? lança t-il, intimant à Abby de venir vers lui d'un geste de la tête. Elle s'exécuta.
- Je suis désolé, Nathan, répondit doucement Mikhaïl. Ca n'était pas mon idée. Il m'y a forcé, lâcha t-il avec soulagement.
Abby vint se blottir contre Craig, qui lui murmura que tout irait bien, tout en s'interposant subtilement entre elle et le canon pointé par Komarov.
- Qui t'y a obligé ? Qui ? Rokov ? demanda t-il fermement en jetant un œil à l'intéressé qui ne cilla pas.
- Evidemment ! Qui d'autre ? s'emporta machinalement Komarov.
- Du calme, du calme, tempéra Craig. Mais que comptez-vous faire ? Et pourquoi cette arme ? Vous n'allez quand même pas...
- Futura Genetics n'a plus besoin de toi, asséna Rokov.
Craig se retourna vivement vers Ivan Rokov, tout en tenant fermement Abby, contrôlant l'angle pour la maintenir à l'abri.
- Comment ça, plus besoin de moi ? Vous comptez me supprimer ? Moi ? Et elle, par la même occasion ? Mais vous êtes complètement timbrés !
- Tu n'as toujours rien compris, Nathan, soupira Rokov. Après toutes ces années. Tu n'as toujours rien compris à la Russie.
- Vous voulez dire...
- Bien sûr. Aurais-tu oublié nos méthodes ? Qui se souciera de toi ? Qui ? Nous te ferons disparaître, purement et simplement.
- Et Futura ? Le labo, tout ça ? Vous comptez en faire quoi ? Supprimez-moi, et c'est le géant mondial de la génétique que vous mettez à terre. Vous ne voulez pas ça. Vous avez trop besoin de Futura pour faire briller votre fichu pays ! En fait, j'ai toujours su qu'il ne s'agissait que de ça ! Abriter Futura pour prétendre être un pôle d'excellence dans la Recherche mondiale. Je me trompe ?
- Tu as tout compris, Nathan. Pas étonnant, venant d'un génie. Il n'en est donc que plus drôle, exquis, de voir que c'est un tout petit détail, presque insignifiant, qui te condamne.
- Pardon ? s'étouffa Craig en serrant Abby si fort qu'elle se sentit défaillir.
- Dommage que ton peu de goût pour l'Administration te soit fatal, ricana Sibirsk derrière Craig.
Celui-ci ne se donna pas la peine d'honorer Sibirsk de son regard. Il l'ignora, exigeant une réponse de la bouche de Rokov. Celui-ci s'exécuta, faussement navré, laissant transpirer à l'extérieur tous les signes classiques d'une jubilation intérieure.
- Eh bien... Il se trouve que tu n'as pas fait ton boulot. Tu n'as pas su voir les signes annonciateurs. Oh! Le " grand " Craig qui n'aurait pas fait correctement son travail ? Difficile à croire. Et pourtant...
- Annonciateurs de quoi ? fit Craig posément, calmement, malgré qu'il fut ulcéré, et malgré toute la rage folle qui l'habitait et qui montait en lui comme une écume de rancœur bouillonnante.
- Nous t'avons racheté, asséna Rokov. Tu n'as plus aucun contrôle. Tu n'es plus au pouvoir, Craig. Nous avons courtisé puis soudoyé tous tes actionnaires. Nous avons obtenu des promesses de vente. D'ici quelques jours, moi et mes associés aurons tout racheté. L'intégralité de Futura Genetics passera aux mains de la Russie. Dans quelques jours à peine, je serai PDG de ton entreprise. Et son nouveau directeur des recherches est ici. Juste derrière toi.
Craig n'eut même pas besoin de se retourner. Il savait très bien de qui Rokov était en train de parler. Komarov. Mikhaïl Komarov. Scientifique compétent, frôlant même parfois le génie. Une taupe, se dit Craig, amèrement. Une taupe !
- Vous m'avez infiltré ? s'offusqua Craig en écarquillant les yeux, relâchant son étreinte sur Abby.
C'était à son tour de défaillir.
- Précisément. Toutes les actions de Futura Genetics passeront aux mains de la Russie, pendant que des scientifiques russes s'empareront de tous les postes névralgiques. En quelques jours, Futura Genetics aura complètement changé de mains. Et tu n'auras rien vu venir. Ton peu de goût, ton dédain - voire ton mépris - pour la gestion administrative t'ont perdu. Tu pensais t'en être remis à des personnages de confiance, à qui tu graissais la patte, que tu entretenais largement.
Rokov éclata de rire avant de reprendre.
- Mais tu ne pourras jamais rien contre mon immense fortune.
- Le pétrole, souffla Craig entre ces dents. Gazpran.
- Précisément. Je suis plus riche que tout ce que tu pourras jamais imaginer, Craig. J'ai promis monts et merveilles à ceux que tu pensais acquis à ta cause grâce à ton talent et ton argent. Mais qui es-tu comparé à moi ? Rien. Tu n'es rien. Je suis infiniment plus riche que toi. Et j'ai une vision pour la Russie. Un projet. Un grand projet.
Les yeux dans le vague, Craig ne dit pas un mot. Il était estomaqué. Rokov eut un grand sourire carnassier.
- Je t'ai racheté, Craig. C'est fini. Fin de partie.
Il y eut un long silence, pesant. Ce fut Craig qui reprit la parole. Il savait que la partie était extrêmement mal engagée, aussi avait-il intérêt à vite reprendre la main. Mais il ne savait pas du tout comment.
- Pourquoi ? demanda-t-il, sans trop savoir lui même ce qu'il attendait.
- Tu le sais très bien, répondit Rokov d'un air narquois. Le plan.
- Ah ! Oui. Le plan, répéta Craig, d'une voix éteinte.
Il se savait fini, mais il revint à la charge. Abby lui lacérait le bras de terreur.
- Ton fichu plan, hein ? s'emporta Craig, avec une telle violence dans la voix que tout le monde sursauta. Mais qu'est-ce que tu crois ? C'est toi qui n'a rien compris ! Tu crois que Komarov saura faire tourner la boîte tout seul ? Que tu n'auras pas sur le dos une nuée d'experts sceptiques ? Futura Genetics, c'est MOI ! Et personne d'autre ! J'ai créé cette entreprise, je l'ai portée à bout de bras, je suis son moteur ! Sans moi à la tête de Futura, plus personne ne vous fera confiance ! Vos résultats seront sans cesse questionnés, soupçonnés ! Vous pourrez enrichir tant que vous voulez la banque du génome, plus personne ne s'intéressera à ce que vous faites!
- Détrompe-toi !
- Ta gueule, Ivan ! Ta gueule ! vociféra Craig d'une voix d'outre-tombe. Tu ne sais rien de la Science ! Tu ne sais rien de la Recherche ! Tu n'as pas idée de l'importance de la confiance dans ce milieu ! Tu crois sans doute que posséder et, dans le meilleur des cas, vaguement diriger Futura Genetics sera suffisant ? Tu crois que ton petit hold-up minable fera de la Russie un pôle d'excellence pour la recherche en génie génétique ? Tu crois que ce détournement fera du bien à ton pays ? Tu crois restaurer une partie de la splendeur passée de l'URSS ? Mais tu es complètement timbré, Ivan ! Dans quel monde vis-tu ? Tu es pathétique !
- ...
- La confiance ! C'est ça, le maître mot ! La réputation, puis la confiance ! Tu crois que mes collègues scientifiques du monde entier laisseront ça passer ? Sans se poser de questions ? Qu'ils se laisseront abuser ? Tu crois peut-être qu'ils continueront de boire les paroles de Futura comme si c'était toujours les miennes ? Tu n'as rien compris ! Rien! Tu es pathétique, Ivan ! Tout ce que tu auras réussi à faire, c'est de faire tomber Futura, de la traîner dans la boue ! Mon pays sera bien emmerdé, de ce point de vue là, tu auras de quoi être content ! Mais c'est tout ! Ils ne regretteront pas d'avoir laisser filé Futura, puisqu'elle ne filera pas ! Elle se crashera ! Un point c'est tout. Ils seront bien emmerdés d'avoir perdu ce laboratoire, mais jamais ils ne se soucieront que la Russie l'ait repris. Ca ne marche pas comme ça. La vérité, c'est que les scientifiques du monde entier seront ulcérés ! Ulcérés de voir un pays injecter ainsi de l'argent dans un laboratoire de recherche sans avoir la moindre idée de ce qu'il fait ! Ils se sentiront trahis ! Trahis par l'argent tout puissant ! Ils ne pourront pas croire un seul mot de tes manigances ! Ils se demanderont ce que tu es en train de manigancer. Et ils le découvriront assez vite. Les résultats de Futura vont s'effondrer. Sans avoir le temps de comprendre ce qu'il te sera arrivé, Futura sera bannie. Reniée. Ignorée. Tu pourras alors injecter autant d'argent que tu veux, tu seras isolé. La Recherche, c'est une alliance, une entraide, une coopération. C'est un travail d'équipe. Et à ce petit jeu, le surdoué qui se la joue tout seul dans son coin sera piégé. Tu es fini, Ivan. Fini. Tu comprends ?
- Tu peux bien dire ce que tu veux, rien de tout ça n'y changera rien. Futura Genetics change de mains, répéta Rokov. Que tu le veuilles ou non. Ensuite, advienne que pourra.
- Advienne que " pourra " ? Mais c'est tout vu ! Futura Genetics va s'effondrer. Et tu auras perdu un sacré paquet de billets, lança Craig comme un défi.
Abby ne savait que faire. A voix basse, elle pria Craig de les sortir de là. Pour toute réponse, elle eut un hochement de tête. Ca n'était pas une garantie de résultat, mais c'était déjà ça.
- Bon, tu as fini ? demanda Rokov poliment. Tu as fait ton baroud d'honneur, tu as sauvé les apparences ? On peut passer à la suite ?
- Quelle suite ? demanda Abby avec un regard d'horreur.
- Mademoiselle Lockart, vous n'êtes pas sans savoir qu'une partie du plan est de vous supprimer, répondit Ivan en faisant tournoyer son cigare.
- Laissez là ! Elle n'a rien à voir avec tout ça ! s'emporta Craig en tentant de rassurer la jeune femme.
- Oh, que si ! Elle en sait beaucoup trop.
Abby frémit d'horreur. Voyant cela, Craig essaya de gagner du temps. Il ne s'attendait certes pas à ce que les méchants révèlent leur plan comme dans les mauvais films, mais il devait essayer. Komarov avait l'air presque désolé. Peut-être que lui accepterait...
- Attendez ! hurla Craig. Nous avons le droit de savoir.
- Oh, mais regardez-le ! Il essaie de gagner du temps ! N'est-ce pas touchant ? Touchant de naïveté ? siffla Rokov avec un air de tueur.
Craig chercha Komarov du regard. Ils étaient presque devenus amis. Il l'implora d'un mouvement de tête.
- Qu'est-ce que tu veux savoir ? demanda Komarov gentiment, sincèrement.
Rokov et Sibirsk eurent un petit mouvement de surprise. Mais Rokov laissa couler. Après tout, pourquoi pas ? Ils n'étaient plus à cinq minutes près.
- Pourquoi ? Pourquoi est-ce que Sibirsk est là ? demanda Craig.
Komarov hésita un instant, échangeant un regard avec Sibirsk, qui hocha de la tête. Il baissa son arme.
- Tu le sais très bien.
- Tu veux dire que... vous avez réussi ?
- Oui, Nathan. On a réussi.
- Et, évidemment, tu ne m'as rien dit.
- Evidemment que non. C'est pour ça que nous voulions récupérer Futura. Tu sais, ça devenait difficile de te cacher ça. Tu avais peut-être bien raison sur le fait que Futura risque de s'effondrer, reprit Komarov sans répondre directement. Mais pas avec ça. Pas avec une telle découverte. Avec ce truc, nous sommes les rois du pétrole. Mais de toute façon, je ne suis pas sûr que la Russie veuille divulguer ces informations. Du moins, pas en l'état. Nous avons encore trop de choses à découvrir.
Abby ne comprenait plus rien. Qui avait réussi quoi ? Elle avait l'impression de nager en plein délire.
- Comment as-tu fait ? redemanda Craig posément.
Komarov eut un petit sourire navré.
- Oh! C'est très simple. La réponse tient en un seul mot.
-... eh bien ? s'énerva Craig.
- Daryznetzov, lâcha Komarov très calmement.
Soudain, tout prit sens dans l'esprit de Craig. Il s'était fait avoir en beauté.
- Je suis désolé, Nathan. Mais il faut en finir.
- Maintenant ?
- Oui. Maintenant.
- Comment vous allez faire ?
- Eh bien... Disons que tu ne mourras pas idiot. J'ai encore quelque chose à te montrer. Même si, j'en ai bien peur, cela n'est pas précisément ce qui va vous tuer. Tous les deux.
Komarov se mit en route, tandis que Rokov sortait un flingue monstrueux pour les forcer à avancer. Craig jeta un regard qui se voulait rassurant à Abby, mais ça n'eut pas l'effet escompté. La jeune femme, qui ne lâchait pas son bras, semblait au plus haut point terrorisée.
Ils avancèrent un long moment dans les couloirs du laboratoire. Craig se rendit alors compte, avec une naïveté qui l'émerveilla lui-même, qu'il ne connaissait pas aussi bien l'architecture de son labo qu'il ne l'aurait dû. Comment s'étonner, dès lors, que Komarov ait réussi à le lui cacher ? Il s'en voulut profondément. Marchant d'un pas lent dans ce qui ressemblait de plus en plus au couloir de la mort, soutenant Abby qui n'en pouvait plus, Craig réfléchissait à toute allure. Il n'y croyait plus vraiment, mais son instinct de survie ne pouvait s'empêcher d'essayer de trouver une échappatoire. Mais y en avait-il seulement une ? En fait, se dit Craig, tout dépendrait de ce que Komarov allait leur " montrer ". Mais, pour être tout à fait honnête, Craig n'avait pas la moindre idée de ce que cela allait bien pouvoir être. Quelque chose en rapport avec les recherches ? Capable de les tuer ? Non. Craig n'en avait pas la moindre idée. Ou alors...
39L'attaque des clones
Komarov mena le petit groupe dans un dédale de couloirs qu'Abby crut néanmoins reconnaître. Et lorsqu'ils s'arrêtèrent devant une grande vitre au reflet curieux, Abby se souvint très nettement d'où ils étaient. Human Genome. Le supercalculateur était tout proche. Juste dans ce couloir. Et cette vitre... Abby s'en souvenait. Elle se remémora soudain s'être demandé si elle n'était pas faite de verre blindé. Et, dans la salle derrière la vitre, les trois curieuses portes étaient toujours là. Oui, c'était bien ça. Sauf que, cette fois-ci, Abby distingua très nettement quelque chose par delà ces vitres. Ca remuait. Quelque chose se trouvait là, juste derrière ces portes. Abby sentit monter en elle une panique inextinguible. Ca bougeait. Nom de Dieu, qu'est-ce que c'était que ce truc ?
Komarov sortit son passe et ouvrit grand la porte juste à côté de la vitre, menant à la petite salle. Pointant son arme dans leur direction, il leur intima l'ordre d'entrer dans la pièce. Contrainte et forcée, le cœur battant à tout rompre, Abby s'exécuta. Au moment où Craig l'imitait, Komarov le retint par le bras.
- Quoi ? bougonna Craig.
- Juste pour te dire une chose. Le numéro 101.
- Eh bien, quoi, le numéro 101 ? s'impatienta Craig.
- C'était ce cher Adolf, fit Komarov avec un grand sourire.
- Hitler ?
Craig n'en croyait pas ses oreilles. Et pourtant, il savait. Il s'en était toujours douté. Il lui jeta un regard noir, avant de se faire pousser violemment à l'intérieur. Derrière eux, Rokov ferma la porte avec un silence feutré. Toute la salle devait probablement être insonorisée. Ou quelque chose du genre, se dit Abby en essayant de focaliser son attention sur des détails sans importance, pour ne pas avoir à réfléchir à ce qui l'attendait réellement derrière ces fichues portes.
- Surtout, restez calme. Pas un bruit, pas un geste, lui souffla Craig. Et restez bien derrière moi.
Qu'est-ce qu'il se passe ? Qu'y a-t-il derrière ces portes ? demanda-t-elle d'une voix éteinte.
Elle n'osait pas regarder.
Craig, lui, même s'il ne comprenait pas encore bien ce qu'il passait, avait une vue très claire sur ce qui s'agitait derrière ces portes. Et ça ne lui disait rien qui vaille.
De l'autre côté de la vitre, Komarov faisait les cent pas.
- On n'entend rien, c'est normal ? demanda Sibirsk.
- Oui. C'est insonorisé, répondit Komarov, l'air absent.
Il avait d'autres préoccupations en tête. Est-ce que ces fichus machins allaient faire ce qu'on attendait d'eux ? Ou bien...
- Bon ! Tu relâches nos hommes ? demanda Rokov avec un sourire carnassier.
- Maintenant ?
- Pourquoi attendre ? Ils vont faire leur boulot. Comme prévu ?
- Normalement, oui.
- Comment ça, normalement ? Je croyais que tu étais sûr de ton coup !
- On a fait des tests ! Ca a été concluant. Mais on n'est jamais à l'abri d'une mauvaise surprise, lâcha t-il, fébrile.
- Il vaudrait mieux pour toi que tout fonctionne comme prévu. Allez. Ouvre les portes. Que la fête commence ! conclut-il avec un air grave tout en tirant une longue bouffée sur son cigare.
- Très bien, fit Komarov.
Il essuya la sueur qui perlait sur son front puis tenta de maîtriser le tremblement de ses mains. Il s'avança vers le digicode avec l'exténuante impression que ses jambes ne le portaient plus. Il était à bout. Il composa un numéro de quatre chiffres en respirant un grand coup.
- Advienne que pourra, souffla t-il.
Il y eut un petit bruit métallique, comme un déclic. Abby serra le bras de Craig avec tellement de force qu'il eut du mal à réprimer une grimace de douleur. Les trois portes s'entrouvrirent de quelques centimètres. Puis, plus rien. Quelques secondes s'écoulèrent, interminables. Et toujours rien.
- Bon Dieu, mais qu'est-ce qu'ils font ? s'emporta Rokov. Qu'ils se bougent un peu, nom de Dieu !
- C'est souvent comme ça, essaya de tempérer Komarov. Ils sont calmes. Au début. Il faut leur laisser le temps, Ivan.
Abby attendait, terrorisée, plaquée contre le dos de Craig. Ce ne fut pas long avant qu'une des portes s'ouvrit plus largement en grinçant, poussée par un bras transpirant la force et la virilité. Un homme gigantesque sortit d'un pas pesant. Deux autres hommes sortirent par les autres portes. C'est à ce moment qu'Abby décida de jeter un oeil. Elle resta interdite en découvrant les trois géants. Titanesques, bruns aux grands yeux noirs, les trois hommes qui lui faisaient face n'étaient rien d'autre à ses yeux que des montagnes de muscle. Prêts à en découdre. Vêtus d'une simple combinaison de travail d'un vert délavé, les trois hommes se regardèrent sans un mot. L'atmosphère était incroyablement pesante. Craig lui intima de rester derrière lui.
- Alors, les voilà, vos fameux super soldats ? lâcha Sibirsk avec un air de déni. Ce n'est pas pour ça que je vous file tant de pognon. Ca n'était pas dans nos accords, tança-t-il d'un air menaçant.
- Ca ne vous intéresse peut-être pas vous, mais moi, oui, répondit Rokov du tac au tac. Et je vous rappelle que j'injecte mille fois plus d'argent que vous dans ce projet. Alors, vos délires sur " l'homme divin ", on en reparlera plus tard, si vous le voulez bien. Peut-être, ajouta t-il avec une note de dédain.
Sibirsk ne répondit pas, bien qu'il fut ulcéré de voir qu'on le traitait de la sorte. Il fulmina en silence. Il ravala à grand-peine ses paroles. Il aurait ce qu'il voulait. Tôt ou tard, il l'aurait. Il s'en fit la promesse.
- Eh bien ? Qu'est-ce qu'ils branlent, Mikhaïl, tes super tueurs ? Je les trouve bien mous !
- Attends, je te dis ! Attends ! Une fois qu'ils seront lancés, alors, rien ni personne ne pourra les arrêter.
- Ca n'en prend pas le chemin, murmura Rokov pour lui-même.
Les trois montagnes de muscle ne disaient rien. Ils avaient l'air perdus. Abby se fit la réflexion qu'ils ressemblaient à une bande d'attardés mentaux en train de zoner. Elle se décrispa. Et puis, il y avait cette ressemblance frappante. On eut dit des frères. Voire plus. C'était tout simplement stupéfiant. Puis, soudain, l'un d'eux sembla s'intéresser à eux. Il fit quelques pas vers Craig et Abby. Les deux autres titans l'imitèrent.
- Qu'est-ce qu'ils vont nous faire ? demanda Abby.
- Si j'ai bien compris, ils sont censés nous tuer.
- Pourquoi se ressemblent-ils autant ? Ce sont des triplés ?
- Non. Ce sont des clones.
- Des clones ? Mais...
- Ecoutez, ce n'est pas le moment !
Les trois clones s'arrêtèrent juste devant eux, en les considérant d'un regard vide.
- Oh! Je vois, fit Abby qui, étrangement, parvenait à se calmer. Vous clonez des catcheurs ?
- Très drôle, lui souffla Craig dans l'oreille.
- Nan, sérieusement, c'est quoi ce délire ? Vous avez cloné les pires types qui soient sur cette planète ? Vous avez suractivé leur besoin de violence ? Un truc dans le genre ?
- Primo, je n'ai rien fait. C'est Komarov. Secundo, rassurez-vous.
- Que je me rassure ? Vous en avez de bonnes ! Vous avez vu leurs tronches ?
- Le gène de la violence n'existe pas.
- Vous m'en voyez ravie !
Un des types commença à palper le visage de Craig, avec une curiosité infantile.
- Ne faites pas de gestes brusques, murmura t-il à Abby. Pas le moindre geste.
- Mais... il est complètement abruti, ou quoi ?
- Je suppose que, mentalement parlant, ça n'est qu'un enfant.
- Un enfant, ouais ! Et musculairement, c'est Rambo !
Craig n'en crut pas ses sens. Abby était parvenu à lui arracher un sourire.
- Rambo ? Ca, j'en fais mon affaire, souffla t-il tandis que les deux autres clones lui caressaient les cheveux comme deux gentils ahuris.
- Ah oui ? Comment ça ? Ils sont dix fois plus forts que vous ! Et ils sont trois !
- Et alors ? Ils sont peut-être baraqués, mais idiots comme ils le sont, rien ne dit qu'ils savent se battre, répondit Craig en faisant lentement quelques pas pour s'éloigner des clones qui ne manifestèrent pas la moindre opposition.
- Parce que vous, vous savez vous battre, peut-être ?
- Bien sûr. Vous avez oublié ? Votre prise de note est lamentable, mademoiselle Lockart. Plus jamais je ne vous donnerai d'interview, fit Craig avec un sourire crispé.
Abby ne releva pas la pique.
- Vous savez vous battre ? fit Abby avec une leur d'espoir dans le regard.
- Je fais de la boxe thaï et du K1.
- Du K-quoi ?
- Du full-contact, si vous préférez, lâcha t-il passablement énervé.
- Ah ! répondit-elle, atone.
Rokov commençait sérieusement à s'énerver.
- Mais ils sont complètement demeurés, ou quoi ? Nan, mais regardez-moi ces abrutis ! Ils font mumuse avec ses cheveux !
Komarov garda le silence. Ca ne marchait pas. Mais, au fond de lui, il était quelque peu soulagé. Voir son ex-patron se faire ainsi massacrer ne l'enchantait pas réellement. Rokov commençait à péter les plombs. Il se mit à marteler la vitre du plat de la main comme pour exciter les clones.
- Nom de Dieu ! Défoncez-les ! Ah ! Jamais vu une pareille bande d'abrutis !
Les hurlements de Rokov ne passaient que faiblement l'isolation phonique, mais il parvenait à faire suffisamment de boucan pour interpeller les clones qui laissèrent Craig et Abby là où ils étaient pour venir se plaquer contre la vitre.
- C'est pas vrai! hurla Rokov. Ils sont complètement cons ! asséna t-il en sortant son flingue.
Il pointa son arme sur les clones d'un air menaçant, comme pour les forcer à se mettre au travail. Leur réaction ne se fit pas attendre. Les trois géants fuirent la vitre en bondissant et en hurlant comme de parfaits demeurés. Bousculant Craig et Abby, ils se regroupèrent au fond de la salle. Rokov n'en revenait tout simplement pas. Ces abrutis avaient eu peur. Ils étaient terrorisés. Craig et Abby eurent une violente poussée d'adrénaline en voyant les clones hurler et sauter en tous sens. Rokov se tourna vers Komarov, l'air parfaitement dépité.
- Tu peux m'expliquer ce qu'il vient de se passer ?
- Eh bien, je... On a fait des tests, tu sais. Des... expérimentations. Et disons qu'ils ont appris à... craindre les armes.
- Tu te fous de moi ? Tu as créé des super soldats qui ont peur des armes ?
- Ecoute, Rokov, physiquement ils sont au point. On leur fait faire une activité physique intense. On a modifié leur génome. Ils sont dopés génétiquement ! Ils sont plus endurants, moins réceptifs à la douleur, plus puissants. Leur acuité visuelle est décuplée. La totale, quoi ! Et comme si ça ne suffisait pas, on leur a en plus refourgué tous les produits dopants classiques du marché. On leur a tout injecté. En doses savamment calculées. Ce sont des surhommes. Physiquement. Pour ce qui est de la psychologie... c'est un autre sujet ! Je n'ai cessé de te le répéter : on n'est pas au point. On n'a pas eu le temps. La croissance accélérée en fait des demeurés. Leur cerveau grandit à toute vitesse sans avoir ni le temps ni l'occasion d'apprendre. Je te l'ai dit : il nous faut des psychologues. Des éthologues. Un programme d'éducation adapté. Le physique ne fait pas tout. Tu ne récoltes que ce que tu as semé.
- Je vois, fit Rokov en serrant les dents. Tu auras tout ce qu'il te faut. Mais que fait-on maintenant ? Comment on se sort de ce merdier ?
- Il n'y a qu'à attendre. Ils vont bien finir par s'énerver. Tôt ou tard, ça va dégénérer. Et puis, de toute façon, ils sont enfermés. Craig et la fille ne peuvent pas nous échapper.
- Mouais.
- Attends, je te dis.
- Pas question. Je vais me les faire.
- Quoi ?
- Ouvre la porte, fit-il en retirant la sécurité de son arme.
- Tu délires ?
- OUVRE CETTE FICHUE PORTE, J'TE DIS!!! hurla t-il en postillonnant.
- OK, OK. Mais je te préviens. C'est une très mauvaise idée.
- Conneries ! Comme si tes trois couillons étaient capables de me mettre en danger !
- Eh bien, justement, oui ! Il y a toujours un risque.
- Personne ne peut rien contre un flingue. Et en plus, tes trois attardés en ont peur ! Allez ! Ouvre cette porte !
- Très bien, fit Komarov.
Et il s'exécuta. Pointant son arme, Rokov se mit savamment dans l'entrebâillement de la porte. Pas question d'entrer là-dedans. On ne savait jamais. Après tout, cet imbécile de Komarov avait peut-être bien raison. Il voulut pointer son arme sur Craig. Mais il ne pouvait pas. Craig s'était réfugié derrière les trois abrutis. La fille y était sûrement aussi. Et il n'était pas question de blesser ces trois clones, aussi stupides soient-ils. Alors, résigné et dépité, Rokov entra.
- Ne ferme surtout pas derrière moi ! lâcha-t-il en direction de Komarov.
Il allait devoir faire quelques pas pour trouver un bon angle de tir. Mais, évidemment, Craig n'était pas stupide. Il se repositionna précautionneusement, en prenant de soin de sécuriser Abby. Les trois clones faisaient un parfait rempart de chair. Rokov avisa les pieds. Peut-être pourrait-il toucher Craig aux pieds ? Non. Il s'était bien protégé. Nom de Dieu ! Comment faire ?
- C'est fini, Craig ! Tu es battu ! Rends-toi ! hurla t-il.
- Tu me prends pour un imbécile ? Tu veux m'abattre ! Non ! Si tu veux me tuer, viens me chercher !
Rokov fit la moue. Ce qui devait être une plaisante mise à mort, une magistrale démonstration du pouvoir de super soldats génétiquement modifiés, était en train de tourner à la farce ridicule. C'était minable.
- Très bien. Je vais m'approcher. Et te mettre une balle en pleine tête. Après quoi, nous nous occuperons bien gentiment de la demoiselle.
Abby frémit d'horreur. S'occuper d'elle ? Gentiment ? Ils n'allaient tout de même pas... ? Rokov fit quelques pas. Les clones commençaient à trembler. Avec un peu de chance, un angle de tir allait se libérer. Rokov continua d'avancer. Il n'était maintenant plus qu'à deux petits mètres. Craig enserrait un des clones par la taille pour être sûr qu'en cas de panique il leur resterait au moins un bouclier vivant. Abby était planquée juste derrière lui. Craig lui souffla de se décaler un peu pour qu'il puisse s'appuyer contre le mur. Il savait que ce n'était plus qu'une question de seconde avant que Rokov ne puisse lui loger une balle en pleine tête. La seule échappatoire était la confusion. Il allait devoir créer un mouvement de panique et de confusion, et puis..., et puis il aviserait. Il prit appui contre le mur avec une de ces jambes et, quand il jugea le moment opportun, il poussa en avant de toutes ses forces, propulsant le gigantesque clone terrorisé droit sur Rokov.
Puis tout s'enchaîna très vite. Le clone poussa un hurlement de terreur et d'incompréhension alors qu'il était propulsé vers l'objet de toutes ces craintes. Rokov eut un mouvement de recul extrêmement violent et son sang bouillonna dans ses veines. Il appuya sur la détente, comme par réflexe, pour se protéger du géant de muscle qui lui sautait dessus en poussant un hurlement qui lui vrillait les tympans. Le clone reçut la balle en pleine poitrine, à bout portant. Resté derrière, Craig vit un trait de sang gicler au niveau de l'omoplate du géant qui venait d'être perforé de part en part. Il n'était pas mort pour autant. Rendu fou furieux par la douleur, il s'étala de toute sa masse sur celui qui était vraisemblablement la cause de tous ses maux. Rokov en eut le souffle coupé. Il n'eut pas le temps de tirer une seconde fois. Dans la confusion et la violence de l'impact, il avait lâché son arme. En proie à une poussée d'adrénaline comme elle n'en avait jamais eu, Abby vit la terrible lutte s'engager entre les deux hommes roulant au sol dans un concert de hurlements. Rokov ne tint pas bien longtemps. Le clone le roua de coups avec une telle violence que, très vite, sa victime ne fut plus qu'un pantin horriblement désarticulé baignant dans une flaque de sang. Selon toute vraisemblance, Rokov était mort. Impossible de décrocher son regard du cadavre, Abby sentit soudain quelque chose la tirer par le bras.
- Vite ! Il faut partir d'ici ! lui hurla Craig.
Reprenant ses esprits, elle se rua vers la porte tandis que Craig essayait de retenir les deux autres clones rendus furieux par la précipitation des événements. Il ne tint pas bien longtemps et fut vite expédié en arrière, volant dans les airs. Il atterrit dans l'entrebâillement de la porte. Dans la confusion, les images qui parvenaient à son cerveau n'étaient plus très claires. Il crut voir, au loin dans le couloir, une silhouette fuir à toute vitesse. Ce rat de Sibirsk, probablement en train de prendre la fuite comme le vieux couard qu'il était ! Juste devant lui, encore dans la petite salle, mais plus pour très longtemps, les deux clones se ruaient sur lui. Et, tout proche, le drame que vivait Abby. Mais il n'avait ni le temps ni les moyens de l'aider. Etalé au sol, Craig recula à toute vitesse, essaya de se relever, espérant pouvoir refermer la porte blindée sur les clones. Ca s'annonçait difficile. Il n'eut pas le temps de refermer complètement la porte. Il essaya de la fermer de toutes ses forces, en ahanant, broyant la main d'un des clones passée dans l'ouverture, mais rien n'y faisait. Ces grosses brutes tenaient bon. Lui ne tiendrait plus longtemps. Il jeta un regard en direction d'Abby. Komarov avait réussi à l'attraper et lui avait collé un énorme flingue sur la tempe. La situation était passablement compliquée. Les clones se jetaient furieusement sur la porte qui tremblait de toute sa hauteur, et Craig faiblissait un peu plus à chaque coup. D'un instant à l'autre, les clones feraient irruption dans le couloir.
Complètement paniqué, Komarov enserra Abby avec force. Il lui pressa le canon contre le crâne, aussi fort qu'il le put. Il ne savait plus trop quoi faire. Il n'avait pas bien vu ce qui était arrivé à Rokov, mais les choses ne s'annonçaient pas très bien. Sibirsk était parti, la queue entre les jambes. Alors, quand la fille était sortie, terrorisée, il l'avait attrapée. Mais à quoi bon ? Si Rokov était mort, et si les clones étaient libres, la situation allait vite devenir intenable.
Abby se démenait comme elle le pouvait. Elle savait qu'elle avait un flingue contre la tempe, mais, juste devant, Craig était en train de lutter pour les sauver tous les trois. Et il était en train de perdre. Tout ça était complètement improbable. Pourquoi ce connard de Komarov ne la lâchait-il pas pour aller aider Craig ? Ca n'avait aucun sens ! Plus elle se démenait, et plus Komarov lui enfonçait le flingue profondément dans la chair, lui vrillant le crâne. C'était parfaitement stupide. C'est ainsi que soudain, Abby décida qu'elle n'avait plus peur du tout. Toute cette situation l'avait mise hors d'elle. Alors, elle leva un peu son genou droit comme pour donner de l'amplitude à son geste, puis elle abattit son talon avec une violence inouïe sur le pied de Komarov. Ce faisant, elle balança sa tête en arrière de toutes ses forces et, d'un coup de tête magistral, elle vint défoncer le nez de Komarov avec l'arrière de son crâne. L'impact fut une explosion de feu blanc qui laissa Komarov chancelant et désarmé, complètement sonné. Réalisant rapidement l'insensée réussite de son entreprise, Abby se jeta sur le revolver qui gisait à terre. Elle le pointa machinalement vers celui qui venait de la prendre en otage. Abby n'avait jamais tenu une arme de sa vie, et cette idée ne lui avait d'ailleurs même jamais traversé l'esprit. Elle savait que jamais elle ne pourrait appuyer sur la gâchette. Mais elle ne pouvait pas non plus oublier qui étaient ces hommes. Abby continuait de pointer l'arme sur Komarov qui revenait lentement à lui, le visage plein de sang et le nez ouvert jusqu'au cartilage. Elle jeta un regard à Craig, désemparée. Elle décida d'aller l'aider.
Elle courut vers Craig, s'arc-bouta sur la porte pour l'aider, tout en lui donnant l'arme. Komarov vint vers eux en titubant. Ils échangèrent un regard, puis il se joint à eux pour pousser la porte. Mais quelques secondes après, Craig glissa, libérant la porte qui vint le percuter en plein front, manquant de le mettre K.O. Les deux clones firent alors irruption dans le couloir en soufflant comme des machines, le regard plein de haine. Komarov prit la fuite vers le fond du couloir, tandis qu'Abby aidait Craig à se relever. A peine remis sur ses jambes, tiré vers l'arrière par Abby, Craig balança un uppercut dans la mâchoire d'une des deux créatures, qui claqua dans l'air comme un coup de tonnerre. Ils filèrent ensuite rejoindre Komarov qui venait d'ouvrir la porte de la salle du supercalculateur et qui les attendait anxieusement.
- Venez ! cria t-il de toutes ses forces.
Il ne fallut que quelques secondes à Craig et Abby pour le rejoindre, mais les créatures mirent malheureusement à peine plus de temps. A peine Abby était-elle entrée dans la salle Human Genome, suivie de près par Craig, que Komarov était pris à la gorge par l'un des deux clones qui fit irruption dans la salle en brandissant sa victime. Abby étouffa un hurlement. Komarov avait le visage tout rouge et se débattait, portait ses mains à son cou pour essayer de desserrer l'étreinte, battant frénétiquement l'air avec ses jambes. Craig voulut prendre l'arme qu'il avait fourrée dans son pantalon, mais il ne l'avait plus. Il avait dû la perdre quelque part dans le couloir. Peut-être pouvait-il espérer aller la récupérer ? Abby vint se protéger derrière lui, pendant que le clone matraquait l'une des rangées du supercalculateur avec le corps de Komarov dont le visage devenait violacé. Il était en train d'étouffer, mais il tentait de hurler quelque chose en direction de Craig.
- J'ai... C'est... J'ai... zu !
Abby ne comprit pas grand-chose. Craig ouvrit grand les yeux de stupeur. Mais ce n'était pas vraiment le moment pour se poser des questions. Le second clone s'avançait en effet vers eux, d'un pas lent, mais assuré. Encore un peu sonné, Craig était en train de chercher une issue. Abby ne pouvait décrocher son regard de Komarov, secoué comme un hochet par un enfant hystérique. Son corps percutait la tôle, la laissait défoncée, puis venait percuter la tôle d'à côté. Le clone semblait beaucoup s'amuser à détruire ainsi toute la rangée. Mais quand le clone arriva au bout et qu'il n'y avait plus rien à défoncer, il se retourna pour recommencer contre le mur. Les hurlements de Komarov cessèrent instantanément avec le bruit humide et définitif que fit son crâne pulvérisé contre le béton. Le clone continua de le secouer encore un instant, pantelant, puis finit par le jeter au hasard comme s'il s'en était lassé. Abby vit le corps sans vie de Komarov percuter le sol, les yeux révulsés et la boîte crânienne défoncée, répandant un liquide visqueux sanguinolent.
Elle eut un haut-le-cœur et réprima à grand-peine ce qui lui remontait de l'estomac. Lorsqu'elle releva les yeux, elle vit Craig se jeter sur le clone le plus proche, en lui hurlant de s'enfuir. Fuir ? Mais où ? L'autre clone bloquait l'entrée. Elle regarda un instant Craig engager la lutte avec la bête, jugea qu'il ne s'en sortait pas trop mal, puis s'enfuit vers l'arrière, espérant y trouver une porte de sortie. Evidemment, le second clone la suivit. Elle courut une trentaine de mètres, le souffle court, se sachant poursuivie. Elle parcourut la salle du regard, puis dut se rendre à l'évidence : il n'y avait pas d'autre porte de sortie. Elle se retourna, vit que le clone était tout proche, lui jetant un regard de braise. Elle s'engagea au hasard entre deux rangées d'unités de calcul. Mais à quoi bon ? Elle se savait perdue.
De son côté, Craig était aussi en bien mauvaise posture. Il était parvenu à placer plusieurs coups violents en plein dans la figure de la créature, mais elle n'était même pas sonnée. Il avait tout essayé. La bête n'était pas fichue de parer, mais elle n'en avait pas besoin. Elle était tellement solide qu'elle semblait prête à tout encaisser. Craig commençait à désespérer. Il réfléchit une fraction de seconde et se dit qu'il n'avait plus trop le choix. Il devait tenter une prise. Lui briser la nuque. N'importe quoi. Faire quelque chose, mais vite. Car il savait que derrière lui, Abby était en danger. Alors, il se rua sur la créature, et joua son va-tout.
Abby était acculée, prise au piège. Derrière elle, il n'y avait que le mur. Et la créature avançait, implacablement. Elle savait que Craig n'était qu'à quelques mètres plus loin, mais il était lui-même confronté à une de ces saloperies, et il ne pouvait rien faire pour elle. Alors, elle recula, lentement. La bête poussait des grognements hargneux. Très vite, Abby sentit le mur dans son dos. C'était fini. Elle était bloquée entre deux rangées d'armoires à processeurs de trois mètres de haut et un mur de béton. L'esprit d'Abby tournait à toute vitesse, bien que tout lui semblât se ralentir, cherchant une issue. Il n'y en avait pas. Tout dans sa tête s'embruma. Puis elle se souvint. Derrière la tôle bleue irisée de Human Genome, il y avait des milliers de processeurs, mais, surtout, il y avait de quoi les refroidir. Des tuyaux d'azote liquide. C'était sûrement sans espoir, mais elle devait essayer.
Elle martela la tôle de toutes ses forces, arrachant une moue d'étonnement à l'improbable créature. Abby parvint à passer une main sous la fine plaque de métal, puis elle tira de toutes ses forces, arc-boutée contre le mur. Le coffrage ne résista pas, découvrant brutalement l'intérieur du supercalculateur. La bête n'était plus qu'à deux mètres, mais elle n'attaquait pas, offrant à Abby un répit inespéré. Elle jeta un bref regard à l'intérieur du système et vit ce qu'elle cherchait : un gros tuyau capitonné dans une espèce d'isolant blanc strié. Elle le prit à deux mains, le plus loin possible de ce qui lui semblait être un raccord, afin de ne pas être elle-même atteinte par le jet glacé, si jamais elle arrivait à le déconnecter. Abby fit ployer le tuyau de toutes ses forces et le raccord céda brutalement, l'expédiant en arrière et vomissant un geyser blanc. Il y eut un hurlement tonitruant. L'air fut instantanément empli d'un panache de fumée blanc-bleu, cristallisant l'humidité de l'air en un formidable brouillard givré.
Abby eut à peine le temps de ressentir l'atmosphère se refroidir que le jet d'azote liquide avait déjà cessé, sans doute coupé par un système de sécurité. Plaquée contre le mur, elle vit le brouillard glacé se dissiper lentement, découvrant la créature qui semblait tétanisée. Sur son torse musclé qui fumait doucement courraient des zébrures d'un blanc glacé. La bête avait l'air terrorisée. Soudain, Craig apparut derrière l'humanoïde et lui asséna un coup de pied fulgurant. La bête congelée se brisa en deux au niveau de la taille dans un craquement organique répugnant, pulvérisée par la jambe de Craig lancée à toute vitesse.
Ce fut une explosion de chair et de viscères surgelés qui volèrent en une multitude de débris écarlates puis vinrent percuter le mur sous les yeux d'Abby, estomaquée. Le torse de la bête s'abattit pesamment sur le sol givré, tandis que les jambes s'affaissaient doucement vers l'arrière. La bête eut le temps de pousser un dernier râle, avant que Craig n'abatte sa jambe sur son crâne, avec une brutalité sauvage, lui pulvérisant la tête contre la mâchoire. Il y eut un bruit de craquement humide atroce, suivi d'un épanchement de cervelle sanguinolent. Abby eut un haut-le-cœur, mais déjà Craig la prenait par le bras pour l'emmener en sécurité. Ils traversèrent la salle à toute vitesse, courant entre les armoires surchauffées d'où sortaient des volutes de fumée noirâtre, charriant une insupportable odeur de bakélite et d'électronique brûlée.
Ce n'est qu'en atteignant la sortie qu'Abby fut enfin complètement soulagée, découvrant le cadavre du second clone qui gisait sur le sol, la nuque faisant un angle improbable avec le reste du corps. Instantanément, malgré l'horreur de l'instant, Abby sentit toute la pression retomber. Elle put enfin se relaxer. Ils quittèrent la salle, alors que les processeurs disloqués par la chaleur sautaient les uns après les autres, se fracassant en rafales contre les parois de métal surchauffé dans un bruit assourdissant.
40Départ
Ils avaient couru à en perdre haleine dans le dédale de couloirs. Ils avaient enfin atteint le grand hall central. Craig se reposa contre un mur, le regard dans le vague. Abby s'accouda à la réception. Elle était encore toute tremblante, mais elle put enfin commencer à se reposer.
- On s'en sort bien, fit-elle, comme pour tenter de se rassurer elle-même.
Craig ne répondait pas.
- Bon, vous allez me dire ce qu'il s'est passé ? C'était qui, ces types ? Ou plutôt, c'était quoi ?
- Je vous l'ai dit : des clones.
- Oui, mais des clones de qui ?
- Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas.
- Dites toujours.
- Un certain Jésus Christ. Ca doit vous dire quelque chose ?
Abby ne répondit même pas. Elle regardait Craig, le visage ravagé de stupeur.
- Je vous l'avais bien dit que vous ne me croiriez pas.
- Si. Je vous crois. Maintenant que vous le dites... c'est ce que Komarov a tenté de dire. Juste avant de mourir.
- Précisément, approuva Craig.
- Mais ces clones ne ressemblaient en rien à Jésus ?
- Vous savez, je suppose que sans la barbe, la toge et la couronne d'épines, Jésus était un type parfaitement banal. Et puis, ces clones ont été dopés. Classiquement. Et génétiquement. Ca faisait partie de nos recherches sur le génome. Mais il n'avait jamais été question de cloner le Christ. C'est Komarov tout seul qui l'a fait.
Abby repensa soudain à cette liste de médicaments dopants que lui avait montrée Dimitri. Tout concordait parfaitement.
- Mais je pensais que cette histoire de Suaire, c'était du bidon ?
- Je le croyais aussi. J'avais eu vent des tentatives de Komarov pour se procurer des extraits du Suaire. Mais je n'y croyais pas sérieusement.
- Mais enfin ! Pourquoi aurait-il cloné le Christ ?
- Par curiosité, je suppose. Komarov a toujours été passionné par l'Histoire. Il parlait souvent de ramener à la vie d'illustres personnages. J'aurais dû faire plus attention.
- Vous voulez dire qu'il a recréé le Christ par curiosité ? Mais c'est complètement fou !
- Non, ça n'était probablement pas une simple histoire de curiosité. En fait, je pense qu'il y a été obligé. Rokov a probablement voulu contenter les religieux du côté des Sini Bojé. Pour éviter qu'ils n'aillent tout raconter. Quelque chose dans le genre. Vous savez, je vous rappelle qu'on est en Russie, Abby. Les événements suivent une autre logique que celle à laquelle vous êtes habituée.
Abby ne put qu'acquiescer en silence. Elle se sentait si fatiguée.
- Au moins, pour nous, tout finit bien, fit-elle, ne cherchant plus trop à comprendre.
- Non. Rien n'est fini, lâcha Craig, d'un air presque navré.
-... Pardon ? souffla Abby. Comment ça, rien n'est fini ? Qu'y a-t-il ?
- J'aimerais que vous veniez avec moi. Il reste une chose à faire, très importante. Mais c'est potentiellement dangereux.
- Mais nom de Dieu, Nathan ! Qu'est-ce que vous racontez ? Regardez ce que nous venons de traverser !
- Je sais, fit-il en haletant. Mais j'ai besoin de vous. Vous acceptez ?
- Je...
- Komarov est allé beaucoup plus loin que tout ce que vous pouvez imaginer. Ce n'est pas terminé. Même si la fin est pour bientôt. Tout va terriblement s'accélérer. Il faut faire vite.
- Mais enfin, Nathan ! Dites-moi de quoi il s'agit !
- Pas avant que vous ayez accepté de me suivre, répondit-il d'un air navré. Mais je peux déjà vous dire que je vous offre le reportage de votre vie.
- Vous délirez. De toute façon, j'appelle une ambulance, fit-elle en décrochant le téléphone de la réception. Komarov et Rokov ne sont peut-être pas morts, poursuivit-elle sans trop y croire elle-même.
Craig lui attrapa la main et la força à raccrocher le combiné. L'espace d'une seconde, elle prit peur. Mais l'expression qu'elle lut sur le visage de Craig stoppa son angoisse. Il lui sourit, faiblement, mais il lui sourit. Sincèrement.
- Une journaliste sur les lieux, extérieure au problème, voilà ce qu'il me faut, reprit-il. Car quelque chose de très grave est en train de se passer. Vous devez m'aider.
- D'accord, fit-elle, ne sachant trop pourquoi.
Elle supposa qu'elle faisait confiance à Craig, désormais.
- Très bien. Merci infiniment. Allons-y.
Sur ce, Craig se mit en marche vers la sortie, puis se dirigea rapidement vers le fond du parking. Abby lui emboîta péniblement le pas commençant seulement, lentement à réaliser que, peut-être, il était effectivement en train de lui offrir le scoop de sa vie. Et puis elle se rendit aussi compte, avec un sentiment étrange - mais pas désagréable - que, finalement, à cet instant précis, sa carrière lui importait peu. Craig avait du feu dans les yeux et quelque chose de grave était manifestement en train de se passer. Et il avait besoin d'elle. Et c'était infiniment plus gratifiant que n'importe quel scoop, fut-il le plus important de tous les temps.
- Où allons-nous ? demanda-t-elle.
- Là où vous avez toujours voulu aller, répondit-il avec un sourire.
Abby marqua une pause.
- Daryznetzov ?
- Précisément.
Craig passa devant sa Lada sans s'arrêter, puis il fit le tour d'un Hummer aussi monstrueux qu'imposant.
- On a vraiment besoin de ça ? fit-elle, essayant de détendre l'atmosphère.
- On ne sait jamais, répondit-il simplement avec un haussement d'épaules.
Quelques instants plus tard, Abby était installée dans l'imposant habitacle du véhicule. Le Hummer démarra en trombe.
Dissimulé dans une allée sombre du parking, un homme retira ses gants avec ses dents. Il poussa un juron, fit claquer son téléphone portable puis porta le combiné à son oreille.
- C'est Sibirsk. On a un problème.
" La Science a fait de nous des dieux avant même que nous ne méritions d'être des hommes. "
Jean Rostand
41Exécution
Logan était en train de bâfrer goulûment son quatrième snickers - il n'avait pas eu le temps de manger au déjeuner à cause des " fenêtres de lancements " pour le moins capricieuses dues au supercalculateur. Il commençait à en avoir ras le bol de se faire niquer à chaque fois et il avait demandé en haut lieu à ce qu'une liste plus claire des calculs de priorité soit établie. De même, il avait exigé que l'estimateur du temps de calcul soit révisé afin d'offrir une plus grande fiabilité. La veille, HG-II lui avait indiqué qu'un calcul prendrait deux heures et cinquante minutes, il était donc parti glander pour tuer le temps puisqu'il n'avait rien d'autre à faire. Quelle ne fut pas sa surprise de voir à son retour que les résultats avaient finalement été computés en à peine quarante-cinq minutes ! Logan avait donc perdu un temps précieux à glander à cause d'une mauvaise estimation, alors qu'il aurait pu commencer à exploiter les résultats attendus par d'autres depuis des heures.
L'ingénieur informaticien lui avait alors expliqué, à grand renfort de mathématiques numériques et de théorèmes d'amélioration de la convergence, décomposition de Cholesky et transformation L.U. à l'appui, qu'il était difficile de faire mieux. Logan n'en avait strictement rien à battre de ces mathématiques obscures. Il voulait juste une meilleure prévisibilité. Et l'informaticien d'enchaîner que le logiciel avait estimé que le problème était sévèrement " raide " à cause d'une possiblement trop grande dispersion des valeurs et des vecteurs propres de la matrice, alors qu'il ne l'était en fait que très modérément, voire pas du tout, et les algorithmes de la méthode de Gear l'avaient finalement mis en pièces en peu de temps. Logan était furax. C'est alors qu'il entendit un drôle de bruit. Une espèce de feulement bizarre. Puis un bruit de cavalcade.
Curieux, Logan sorti de son boxe et vit Youri courir vers lui avec une foulée pour le moins maladroite. Il y avait un truc bizarre. Quelque chose clochait. Logan se rendit compte, une fraction de seconde avant que Youri ne s'effondre dans ses bras, qu'il avait quelque chose à la commissure des lèvres. Du sang. C'est alors qu'il vit deux types débouler à l'autre bout du couloir, deux types vêtus de noir, qui pointèrent chacun une arme sur lui. Le bruit bizarre. C'était donc ça. Des détonations de flingues munis de silencieux. Et, dans ses bras, Youri était mort. Son sang ne fit qu'un tour et il se jeta dans son boxe qui avait une autre sortie, il cavala quelques mètres le dos courbé pour échapper à la vue des tueurs, mais au détour d'un boxe il entendit un nouveau feulement, en même temps qu'il sentit une très vive douleur dans la hanche. Il essaya de continuer sa course, mais sa jambe ne répondait plus, et il s'écroula avec un hurlement de douleur. C'est alors qu'il vit d'autres cadavres. Plusieurs de ses collègues étaient affalés par terre, sur leur chaise ou leur bureau. Les choses avaient été faites proprement. Tellement proprement qu'il n'avait même rien entendu.
Logan vit les deux tueurs arriver vers lui, et cette curieuse forme d'élégance et de propreté lui procura une étrange et douteuse satisfaction. Au moins, ce sera propre, se dit-il. Et rapide. Il s'étonna d'une telle pensée, se rendant compte qu'il ne cherchait même pas à ramper pour fuir. Il savait que c'était fini. Mais un profond regret l'étreint, d'abord timidement puis ce fut quelque chose de trop dur à supporter, comme un océan de douleur dans lequel il était en train de se noyer. Ce qui était en train de le dévorer vivant, sur place et à cet instant, ce n'était curieusement pas de savoir qu'il allait mourir. Non. C'était de ne pas savoir pourquoi il allait mourir. Logan se dit distraitement que la proximité de la mort lui intimait de bien peu communes pensées.
Mais la seule qui était à peu près supportable, qui était de savoir que tout serait fait avec classe et propreté, s'évanouit instantanément lorsqu'il entendit une détonation terrible et qu'il vit un troisième tueur faire irruption avec un énorme fusil à canon scié. Un nœud lui étreint l'estomac, tellement dur qu'on aurait dit du béton. Il essaya de ramper, mais il avait la désespérante impression d'être immergé dans un liquide épais et collant, tellement visqueux qu'il en était solide, lui interdisant tout mouvement, écrasant sa poitrine et broyant sa vie. Alors, il renonça à se traîner et, baignant dans son propre sang, il se mit à pleurer.
Igor regarda sa victime sans cligner des yeux. Il lui tira dans la poitrine à bout portant, arrêtant immédiatement ses sanglots. Une vraie gonzesse, pensa le tueur. Igor finit d'inspecter la zone, mais il en avait fini ici. Il vit ses partenaires quitter la salle. Il aimait ces moments-là : le calme après la tempête.
L'opération, savamment orchestrée, avait été une belle tuerie. Un vrai parcours de santé. Un monument de fun. Ses employeurs seraient contents. Igor quitta la salle à son tour, remontant l'escalier vers le rez-de-chaussée. Il marcha un moment dans les couloirs, entendant un coup de feu de-ci, de-là. Ses potes avaient l'air de bien s'amuser, mais lui, rien. Il n'avait plus personne à se mettre sous la dent. Il s'accorda donc une petite pause. Il s'alluma une cigarette au moment où détonait une rafale d'AK-47.
Igor sourit en exhalant la fumée. Soudain, il entendit un bruit dans son dos. Il voulut se retourner, mais il n'en eut pas le temps, pris à la gorge immédiatement. Il n'eut même pas le temps de crier. Une énorme main lui comprima la trachée avec une force proprement surhumaine, puis elle tira d'un coup sec, lui arrachant la gorge avec une sauvagerie qui l'étonna lui-même. Igor s'effondra dans un long râle, à peine conscient, voyant un geyser de sang se répandre à gros bouillons dans l'air environnant.
42Poursuite
- Roulez moins vite, vous allez nous tuer ! gémit Abby en se cramponnant comme elle le pouvait.
Craig conduisait le Hummer comme un fou à travers la circulation moscovite, ne laissant dans son sillage qu'un chaos de vieilles voitures soviétiques, véritable tourbillon de klaxons et d'injures.
- Nous devons faire vite ! répliqua t-il.
- Mais enfin, pourquoi ?
- Parce que Sibirsk s'en est tiré !
- Oui, et après ? fit-elle en serrant les dents alors que Craig doublait un gigantesque camion par la droite en klaxonnant comme un fou.
- Sibirsk va sûrement nous envoyer la meute, fit-il avec un regard perçant.
- La meute ? fit-elle en écarquillant les yeux. Vous plaisantez ? Vous parlez de tueurs ?
- C'est plus que probable, oui, fit Craig en continuant de conduire le Hummer comme un dément.
Abby préféra se taire. Elle recommença à avoir peur et eut l'impression d'être prise de tremblements. A moins que ce ne fût le véhicule, comment savoir ? Abby subit en silence la trajectoire erratique du Hummer, véritable transposition dans le réel de la fureur qui habitait son conducteur.
La circulation commençait enfin à se faire moins dense. Ils roulaient depuis un bon moment déjà et, bientôt, ils seraient sortis de la banlieue. Craig se mit à conduire plus calmement. Abby considéra le grand sac noir que Craig avait posé sur la banquette, juste à côté d'elle. Elle décida de sortir de son mutisme.
- Et vous avez quoi, là, dans votre fichu sac ? demanda t-elle sur un ton glacial, furieuse contre elle-même de s'être laissée emmener dans cette dangereuse chevauchée.
Craig ne quitta pas la route du regard. Pour toute réponse, il se contenta d'ouvrir en grand le sac en tirant d'un coup sec sur la fermeture éclair. Abby en était sûre : des armes. Le sac était plein d'armes. Elle n'y connaissait rien, mais elle avait sous les yeux deux énormes fusils à pompe, quelques boîtes qui semblaient contenir des munitions, ainsi que quelques revolvers.
- Vous me faites peur, fit-elle dans un souffle presque inaudible.
- Je vous avais prévenu que ce serait dangereux, fit-il froidement.
Abby était furieuse.
- Entre " dangereux " et " suicidaire ", il y a un monde, vous ne croyez pas ? vociféra-t-elle soudain. Vous n'avez pas été honnête avec moi, Nathan !
Craig fut surpris d'une telle animosité dans l'expression de la jeune femme. Mais au fond, il comprenait ce qu'Abby pouvait ressentir. Après tout, elle avait raison. Il n'avait pas été honnête. Mais il avait besoin d'elle.
- Ce n'est pas de moi qu'il faut avoir peur, lança-t-il avec un haussement d'épaules faussement détaché.
Car en réalité, Craig était préoccupé au plus haut point. Il passait son temps à jeter des coups d'oeil discrets dans son rétroviseur. Il n'y voyait rien d'autre que le blanc tourbillonnant du blizzard, mais il avait très peur de ce qui risquait d'en surgir. D'un moment à l'autre.
Abby continua de regarder Craig d'un air furieux. Elle secoua la tête de déni. Tous ses membres tremblaient de peur et de colère. Elle voulait savoir ce qui les attendait.
- Je...
- Shhhttt! fit Craig.
Voilà qu'il lui demandait de se taire, maintenant. C'en était trop.
- Vous m'emmenez à la mort et vous ne voulez même pas me dire pourquoi ? s'emporta Abby, dont le visage s'était empourpré par la colère.
- Regardez dans votre rétroviseur.
Avant même de regarder, Abby savait. Elle sentit une boule se former dans son estomac. Une boule qui semblait faite de béton armé, et qui l'emmenait corps et âme vers les tréfonds de l'horreur. Elle jeta un oeil paniqué dans le rétroviseur. Ce qu'elle y vit était extrêmement simple, mais ne fit que confirmer sa peur. C'était un peu comme un étrange reflet : un autre Hummer. Comme le leur, gigantesque et noir, surgissant du blizzard.
- Oh, mon dieu, fit-elle en s'étouffant.
- Oui, comme vous dites, fit Craig. Voilà la meute.
- Qu'est-ce qu'on va faire ?
Craig lui jeta un regard perçant.
- Je vais plutôt vous dire ce qu'on ne va pas faire.
Abby attendait une réponse, désespérément. Craig avait toujours été plein de surprises. Peut-être avait-il donc une solution miracle, comme une machine pour se téléporter ailleurs, n'importe où, pourvu que ce soit en sécurité. Ou alors un lance-missile pour arrêter leurs poursuivants. La seconde option était la plus probable. Et puis, ça collait assez bien au personnage : elle aurait bien vu Craig sortir un missile Stinger du dessous de son siège.
- Alors ? demanda-t-elle en tremblant. Qu'est-ce qu'on ne va pas faire ?
- Se laisser faire.
La réponse était censée. Mais elle n'avait définitivement rien de miraculeux. Abby se résigna puis jeta un nouveau coup d'œil dans le rétroviseur. Elle pouvait maintenant clairement voir deux véhicules à leur poursuite, se rapprochant dangereusement. Qu'est-ce que Craig pouvait bien espérer avec un seul véhicule contre deux, et moins rapide de surcroît ? Les armes ? Leurs poursuivants en avaient aussi sûrement, et probablement de meilleures, en plus grand nombre ! Non, la situation était sans issue. Ou plutôt, si, il y avait une issue, mais elle était beaucoup trop claire et désespérée. Abby se dit que, cette fois-ci, sa vie touchait vraiment à sa fin.
- Nathan, dites-moi que l'on va s'en sortir, implora-t-elle.
- On peut au moins essayer, fit-il.
- Mais ils gagnent du terrain ! s'écria Abby.
- Oui. Ca ne m'inquiète pas. C'est même plutôt bon signe.
Abby le regarda avec de grands yeux d'incompréhension. Elle n'en croyait pas ses oreilles. En quoi le fait que leurs poursuivants allaient plus vite pouvait-il être rassurant ? Elle jeta un regard paniqué vers l'arrière. Les deux gigantesques Hummer roulaient l'un à côté de l'autre et ils n'étaient plus qu'à quelques mètres derrière eux.
- Ca y est ! Ils sont là ! s'écria-t-elle.
Craig jeta un coup d'œil dans le rétroviseur.
- Ils sont plus rapides que nous tout simplement parce que leur Hummer est un modèle classique, lâcha-t-il.
- Et ?
- Le nôtre est blindé.
Abby soupesa la situation. Le fait de rouler dans un véhicule plus solide que la moyenne allait-il suffire pour s'en sortir ? Elle en doutait fortement.
- Rassurez-vous, reprit Craig. Aucune balle ne peut nous atteindre et notre châssis est renforcé. Nous pesons deux tonnes de plus qu'eux, au bas mot.
- C'est pour ça qu'ils nous ont rattrapés ?
- Oui. Mais ça n'est pas un problème.
- Ah non ?
- La masse est une arme, asséna-t-il. Et à cette vitesse, nous sommes une arme de destruction massive.
- Je...
- Taisez-vous ! Bouclez votre ceinture et cramponnez-vous !
Le Hummer le plus proche rugit et entreprit de les doubler. Abby vit passer le monstrueux véhicule, cherchant à voir les tueurs à l'intérieur, mais les vitres fumées étaient d'un noir brillant, définitivement opaque. Le premier Hummer prit quelques mètres d'avance sur eux puis le second véhicule déboîta pour doubler à son tour. C'était précisément ce que Craig attendait.
- Je te tiens, souffla-t-il.
- Nathan ! Qu'est-ce que vous allez faire ? hurla Abby.
Craig sourit.
- Lui démonter la gueule.
- Lui quoi ? s'étouffa-t-elle.
Et puis elle comprit. Craig pila. Il écrasa la pédale de frein de toutes ses forces. Abby se sentit propulsée vers l'avant comme un véritable boulet de canon. Elle vit ses deux bras se tendre devant elle avec une force inimaginable, comme s'ils tentaient de s'extraire de ses deux épaules. La ceinture de sécurité la rattrapa immédiatement, lui lacérant la clavicule et lui comprimant l'abdomen. Elle poussa un hurlement de douleur.
Le Hummer qui les poursuivait était beaucoup trop proche pour que le conducteur n'ait même ne serait-ce que l'idée d'appuyer sur la pédale de frein ou de tenter une manœuvre d'évitement. Les deux véhicules entrèrent en collision à toute vitesse, se livrant un combat que le poursuivant, avec sa conception plus légère, ne pouvait espérer remporter. Ce fut presque comme s'il se jetait sur un mur de béton armé. Sa structure absorba l'énergie cinétique en ployant et en se disloquant dans un épouvantable fracas de métal.
L'avant du véhicule fut comprimé sur pratiquement toute sa longueur, propulsant le moteur de plus d'une tonne directement dans l'habitacle en broyant ses occupants. L'angle que faisaient les deux trajectoires au moment de l'impact déséquilibra le Hummer blessé, l'envoyant voler dans les airs en tournoyant. Le véhicule compacté eut le temps d'effectuer une demi-rotation sur lui-même avant d'apparaître dans le champ de vision de Craig qui, malgré la douleur de la ceinture qui lui vrillait tout son être, ne put réprimer un sourire en évacuant un flot de bave mousseuse projetée vers l'avant. Abby entendit le bruit du métal assourdissant des deux habitacles qui frottèrent en ripant. Abasourdie d'horreur, elle vit surgir du néant une énorme masse noire qui passa juste au-dessus d'elle dans une gerbe d'étincelles, comme un météore autour duquel gravitait une multitude de débris. Elle eut à peine le temps de comprendre de quoi il s'agissait que, déjà, la tension sur la ceinture se relâchait. Abby vit lentement le météore disparaître vers la gauche de son champ de vision, puis elle comprit que c'était parce qu'ils étaient en train d'amorcer un dérapage sur la droite. Elle fut privée de la vue du Hummer blessé qui vint percuter la route à toute vitesse, s'atomisant dans un nuage de débris et de viscères, laissant un impact formidable avant de rebondir et d'aller terminer sa course folle dans le fossé, définitivement encastré dans la neige et le sol gelé.
Abby sentit que leur véhicule était enfin immobilisé après avoir décrit plusieurs cercles, tournant le dos au Hummer qui avait été propulsé. Elle ressentait une douleur atroce, concentrée au niveau de la clavicule comme un puits de souffrance, et cette sensation se répandait dans tout son corps comme une onde qui allait et venait en pulsant. Elle essaya de reprendre son souffle en portant sa main à la gorge. Ce faisant, elle jeta un œil dans le rétroviseur. Elle dut plisser les yeux pour distinguer une masse informe, fumante et noirâtre, apparemment encastrée dans la neige du bas-côté. Elle n'eut pas le temps de recouvrer totalement ses esprits. Encore sonné, Craig fit repartir le Hummer en rugissant. Il effectua un demi-tour en patinant dans la neige à toute vitesse pour se remettre dans le sens de la marche. Sans réfléchir, fou de rage et galvanisé par sa réussite, il se rua à la poursuite du premier véhicule. Celui-ci n'était qu'à deux cents mètres, stoppé par son pilote transi d'effroi qui considérait dans son rétroviseur l'épave fumante du Hummer qui gisait dans le fossé. Ce qui aurait dû être une plaisante partie de rodéo avec une belle victoire à la clé était en train de se solder par un échec retentissant où plusieurs de ses amis venaient, de toute évidence, de perdre la vie. Il venait de se rendre compte, avec amertume, que la partie n'était pas aussi simple qu'il le pensait. Craig était apparemment au volant d'un Hummer blindé et lui et ses deux hommes n'avaient aucune arme suffisamment puissante pour réellement l'endommager. Il avait cependant l'avantage de la vitesse et il pouvait espérer le harceler et lui crever les pneus avec un bon coup de fusil à pompe bien placé. Seulement voilà, pour le moment, Craig était derrière lui. Voyant cela, paniqué, le pilote démarra lui aussi en trombe. Mais il savait que la partie était définitivement perdue. Il aurait en effet pu avoir toute la vitesse qu'il voulait, c'était trop tard : le Hummer fou était déjà sur lui.
Craig fonça droit sur le véhicule ennemi. Abby ne put qu'émettre une vague objection sous la forme d'un hurlement hystérique qui, à l'impact, se mua en étouffement. Puis plus rien. Abby s'était tue. A cet instant, Craig fut pris d'une inquiétude mortelle. Mais il n'y avait rien qu'il puisse faire pour revenir en arrière. C'était trop tard. Craig avait embouti le Hummer léger dans la même configuration qu'à la collision précédente, à la différence près que les rôles étaient désormais inversés. Au ralenti, Craig observa l'avant de son véhicule blindé pénétrer l'habitacle du Hummer qu'il venait de percuter, lui défonçant tout le côté gauche dans un enfer de tôles froissées. Le Hummer, à moitié pulvérisé, fut expédié dans le fossé droit avec une pluie de débris tandis que Craig se rendait compte avec horreur que son véhicule était parti en tonneau. Secouée en tous sens, Abby se remit à hurler. Craig n'aurait rien pu entendre de plus agréable à cet instant. Il se prit même à relativiser la gravité du tonneau dans lequel ils étaient lancés. Abby était en vie. La tête à l'envers, la jeune femme serra les dents puis l'instant d'après, ils étaient de nouveau immobilisés sur la route. A l'endroit. Elle n'en revenait pas. Sur sa droite, elle put voir le Hummer défoncé planté dans le fossé, dont trois hommes armés s'étaient extraits en titubant. Et se ruaient vers eux en hurlant.
La réaction de Craig ne se fit pas attendre. Le Hummer repartit à toute allure en rugissant. Ils essuyèrent quelques tirs qui vinrent rebondir sur le blindage, puis ils furent bientôt suffisamment éloignés pour être totalement en sécurité. Dans son rétroviseur, Abby regarda les deux épaves fumantes disparaître dans le blizzard, puis elle se rendit compte qu'elle tremblait. Son corps entier était pris de spasmes. Elle ne savait plus trop si ce qu'elle ressentait était de la terreur ou de la joie. Ils s'en étaient sortis. C'était complètement démentiel.
- Vous êtes un grand malade, vous savez ? fit-elle en se palpant l'épaule, espérant n'avoir rien de cassé.
- Ca ira ? demanda Craig.
- Je crois que oui, fit-elle en essuyant le sang qui coulait sur son front. Juste quelques contusions. Et vous ?
- Pareil. On a eu de la chance.
- De la chance ? répéta-t-elle, estomaquée. Non, mais vous êtes malade ou quoi ? Vous auriez pu nous tuer ! Vous avez intentionnellement provoqué deux accidents !
- Et ça a marché, précisa-t-il avec un sourire.
- Ouais ! Mais si nous n'étions pas retombés bien droit sur nos pneus, comment auriez-vous fait, hein ? Je vous le demande ! Vous êtes fou ! fit-elle en le fusillant du regard.
- C'est bien ce que je dis : nous avons eu de la chance... dans notre malheur, concéda-t-il d'un revers négligé de sa main ensanglantée.
- De la chance dans notre malheur ? J'appelle ça de la justice.
Craig trouva que la remarque n'était pas dépourvue de justesse. Abby soupira.
- Mais qu'y a-t-il vraiment à Daryznetzov, à la fin ?
Craig hésita une seconde. Puis il lâcha :
- Un laboratoire de pointe en génie génétique rétrograde.
- Rétro-quoi ?
43Halte
Le Hummer était garé n'importe comment sur le petit parking de ce restaurant miteux perdu au milieu de nulle part. A travers la vitre, Abby observait l'avant défoncé de leur véhicule. Il avait beau être blindé, toute la partie droite du capot était pulvérisée. Heureusement, le phare gauche fonctionnait encore. Abby soupira. Ils avaient roulé toute la nuit. Mais même s'ils devaient faire vite, Craig n'en pouvait plus. De toute façon, qu'ils se pressent ou non, Craig savait qu'ils arriveraient trop tard. Sibirsk avait sûrement envoyé deux équipes : celle qui les avait pourchassés sur la route et une autre pour s'occuper du laboratoire de Daryznetzov. Le mal était sûrement déjà fait là-bas aussi. Craig avait donc levé le pied et, résigné, il s'était accordé une pause. Sibirsk allait peut-être envoyer une seconde équipe à sa poursuite. C'était une possibilité, mais Craig en doutait. Sibirsk attendrait sûrement leur retour à Moscou pour s'occuper d'eux. De toute façon, ils avaient suffisamment d'avance sur cette hypothétique contre-attaque. Alors, il ne dit rien à Abby. Il décida qu'elle en avait déjà assez vécu comme ça. Terriblement fatigué, Craig avait dit avoir besoin d'un grand café. " D'une bassine de café " avait-il même plaisanté. Abby ne l'aurait contredit pour rien au monde. Elle aussi était morte de fatigue. Et elle ne savait même pas dans quoi elle avait accepté de s'impliquer.
Les effluves de la petite cuisine aidant, ils ne s'étaient finalement pas contentés que d'un café. Abby était morte de faim, mais n'était pas parvenue à se décider. Gentiment exaspéré, Craig avait alors commandé pour deux. Lorsque le serveur leur amena les assiettes, Abby frémit et se demanda soudain pourquoi elle l'avait laissé choisir. Peu avenant, le plat se constituait de frites blanchâtres baignant dans une vieille huile recyclée et d'une espèce d'énorme beignet au chou rouge et à la viande. C'était assez curieux. C'était russe, en fait. Et ça baignait dans le gras. Abby se souvint que Craig avait usé d'une démonstration scientifiquement implacable à ce sujet. Elle n'était plus très sûre de la tournure exacte de la chose, mais c'était du genre : " C'est russe, donc c'est gras, donc c'est bon ". Abby en avait fortement douté avant de goûter pour, effectivement, succomber aux plaisirs du gras.
Elle avait mangé avec entrain son beignet qui lui semblait tout de même peser plus d'un kilo. Elle en resta donc là, et quelle ne fut pas sa surprise de voir Craig venir à bout des deux " portions " de frites à lui tout seul. Il lui avait expliqué qu'il mangeait habituellement très diététique et que, par corollaire, cela lui causait de très fortes carences en matières grasses. Ecœurée, elle le vit finir de bâfrer son immense assiette de frites avant de se lécher les doigts luisants de gras. Ca n'était pas franchement romantique, mais Abby commençait pourtant à apprécier le personnage. Qu'il soit plongé jusqu'au cou dans une affaire tellement douteuse qu'elle était probablement en passe de devenir le plus grand scandale scientifique de tous les temps ne pourrait jamais rien y faire. Il était grand et beau. Son physique était même absolument irréprochable. Craig transpirait la force et la virilité. En fait, il avait un délicieux côté brutasse qui ne lui déplaisait pas du tout. La classe et l'élégance en plus. Et puis la connaissance et la science émanaient de lui, un peu comme une onde de savoir rayonnant dans un monde d'incultes. Abby se surprit à le dévorer des yeux alors qu'il regardait arriver sa troisième assiette de frites, arborant un sourire radieux, comme un gamin ravi se jetant sur son Happy Meal. Et en plus, il peut être simple, soupira-t-elle intérieurement.
Craig se sentit soudain observé. Il arrêta un instant de gober ses frites par poignées de douze pour jeter un regard suspicieux autour de lui. Il découvrit qu'Abby était en train de lui sourire béatement. Pour ne pas dire bêtement, se fit-il la réflexion .
- Eh bien ? Qu'est-ce que vous avez ? fit-il avec un sourire qui la fit fondre.
- Oh ! Rien... Vous m'étonnez, fit-elle en se ressaisissant.
- Comment cela ? demanda-t-il sur la défensive.
- Je me demandais juste combien de tonnes de nourriture vous pouviez ingurgiter. J'en suis arrivée à la conclusion suivante : beaucoup, répondit-elle avec un large sourire.
- Ah ! fit-il en reposant les frites qu'il portait à sa bouche. Vous avez raison. Je vais m'arrêter là, reprit-il, un peu boudeur.
- Oh, non ! Ne croyez pas que...
- Ce n'est rien. Allons-y. De toute façon, nous avons encore une longue route devant nous, conclut-il abruptement en posant un billet sur la table.
Abby rassembla ses affaires en toute hâte et se lança à la poursuite de Craig, un peu déboussolée, priant pour ne pas l'avoir froissé. Décidément, les choses ne pouvaient se passer normalement avec lui au restaurant.
44Daryznetzov
Craig avait refusé d'en dire plus au sujet du laboratoire de Daryznetzov. Il préférait qu'Abby découvre le laboratoire par elle-même. D'autant plus que lui-même n'était pas tout à fait sûr de ce qu'ils allaient découvrir.
Ils roulaient vers l'Est depuis des heures. Les paysages de la Russie profonde défilaient, imperturbablement, mélange froid et triste d'arbres rabougris et de toundra blanchie par la neige. Le territoire était désespérément plat, les routes étaient étroites, vieilles et défoncées, recouvertes de neige sale. Le ciel était d'un gris délavé, bouché et déprimant. La nuit commençait déjà à tomber. Il était à peine quinze heures.
Fichu pays, pensa Craig. Il regarda Abby. Elle s'était paisiblement endormie depuis longtemps sur le vaste siège avant du Hummer. Craig ne savait pas trop quoi penser d'elle. Une femme forte, à n'en point douter. Elle avait admirablement bien encaissé les événements de la veille et n'avait pas hésité à le suivre, bien qu'elle n'eut pas la moindre idée de ce qui l'attendait - hormis que c'était dangereux. Et elle avait dit oui. Craig soupira, pensif. Le Hummer cahotait doucement. Il stoppa. Alertée par la cessation du mouvement, Abby sortit doucement de sa torpeur. Elle regarda Craig, l'esprit embué.
- Qu'y a-t-il ? fit-elle.
- Nous sommes arrivés.
- Vraiment ?
Elle se redressa, et vit sur le bord de la route un vieux panneau défoncé, éclairé par l'unique phare restant du Hummer. Il y avait une inscription à peine lisible :
??????????
Abby déchiffra lentement. Daryznetzov. Ils y étaient.
- Alors, nous y sommes. Mais... je ne vois rien ?
- C'est une petite ville, Abby.
- Et nous sommes censés y trouver quoi ? Un " laboratoire de pointe en génie génétique rétrograde " ? fit-elle dans une imitation de Craig tellement parfaite qu'il faillit sourire. Ici ? C'est absurde, continua-t-elle.
- Bien au contraire, fit Craig, doucereusement. J'ai personnellement choisi cet endroit. Exprès.
Il y eut un silence. Abby restait comme tétanisée.
-... Vous ? souffla-t-elle, les yeux soudain écarquillés d'horreur. Mais je croyais que vous ne saviez même pas ce qu'il s'y passait ?
Craig gardait un silence théâtral. Presque malsain. Abby commençait à paniquer. Elle était là, seule, avec ce type qui lui semblait soudain si étranger. Son regard ressemblait dangereusement à celui d'un prédateur. Ses yeux brûlaient dans la pénombre de l'habitacle.
- Rassurez-vous, fit Craig, très calmement. Je suis avec vous. Pas contre vous.
Abby se sentit soudain extrêmement soulagée, mais ne put se départir totalement d'un sentiment de malaise poisseux, froid et envahissant. Presque visqueux.
- Vous étiez de mèche avec Komarov, c'est ça ? demanda-t-elle, aussi calmement, aussi sûrement que possible.
- Pas au sens où vous l'entendez, fit-il en semblant peser ses mots.
- Mais alors ? Que faisiez-vous réellement ensemble ?
- Vous imaginez bien que toutes nos activités de clonage ne pouvaient pas être réalisées à Moscou même, dans les locaux de Futura Genetics. Nous nous contentions d'y mener nos recherches, disons... " officielles ". Vous ne vous êtes rendu compte de rien, mais réfléchissez. Le matériel de clonage est forcément volumineux. Extrêmement volumineux. Car la technologie du clonage humain est encore très mal maîtrisée. Le rendement est incroyablement faible. Et puis, nous avions besoin de femmes porteuses. De telles installations ne sauraient passer inaperçues, vous vous en doutez. Nous ne gardions à Futura que les spécimens les plus intéressants. Et ceux que Komarov voulait présenter aux Sini Bojé. Mais le vrai travail se faisait ici même, à Daryznetzov.
Les mots de Craig faisaient à Abby l'effet d'une multitude de coups de poing en plein visage. Qui donc était cet homme ?
- Mais... fit Abby, dégoûtée. Vous avez autorisé le clonage humain ? Et vous parlez de... femmes porteuses ? De zones d'élevage ? Qui êtes-vous, à la fin ? Vous êtes un monstre !
- Doucement, doucement, Abby. Le clonage humain est... comment dirais-je ? C'est un mal nécessaire. Nous devons passer par cette étape. La thérapie génique et le clonage thérapeutique sont l'avenir de l'humanité et ils exigent que l'on en passe par cette étape. Les femmes porteuses étaient toutes volontaires. Bien payées. Nourries, logées. Bien traitées. Dans ces contrées reculées de Russie, c'est un luxe. Une formidable opportunité. La promesse d'une vie heureuse, plutôt qu'une vie miséreuse. Et puis, qu'y a-t-il de véritablement si gênant ? Les clones sont des hommes avant tout, Abby. Qu'ils soient issus d'un modèle est-il si important, si grave, si révoltant ? Ce sont des hommes. Et c'est tout. Chaque fois que des jumeaux naissent, c'est presque comme si des clones naissaient. C'est naturel. Et, curieusement, on ne trouve rien à y redire. Ce que nous faisions ici était exactement pareil.
Abby n'était que très vaguement rassérénée. Ce que Craig venait de lui révéler la choquait profondément, et elle avait du mal à se convaincre que sa vision humaniste n'était pas qu'une simple et jolie façade. Une espèce de masque qu'il enfilerait comme bon lui semble. A cet instant, le Craig qu'elle avait en face d'elle lui plaisait infiniment moins que celui qu'elle avait vu dans l'après-midi.
- Vous me croyez ? demanda Craig après un moment.
- Difficilement, fit-elle froidement. Mais je suppose que nous verrons bien une fois les installations visitées.
- Je crains justement que non, fit Craig, la mine triste. Je crains que vous deviez me croire sur parole. Ici et maintenant. Avant qu'il ne soit trop tard. Ou bien... vous choisissez de ne pas me croire du tout, acheva-t-il, fataliste.
- Et pourquoi ça ?
- Parce que ce que je viens de vous raconter n'était que ma vision des choses. J'ai délégué le travail à Komarov, qui devait gérer ce laboratoire. Et, manifestement, il m'a baisé sur toute la ligne. J'avais confiance en lui. Et je me suis fait doubler. Je ne suis venu ici qu'une fois, à Daryznetzov, au début du projet. Je n'y ai jamais remis les pieds depuis. Qui sait ce que Komarov en a fait ? Je crains que cela n'ait rien à voir avec ma vision initiale du projet. Que tout ce que je viens de vous dire ne se soit jamais réalisé. Que tout ce que nous allons découvrir ne sera qu'atrocités et inhumanité.
- Vous me demandez donc de vous croire sur parole. De vous faire confiance ? N'est-ce pas un peu gros ? Un peu trop facile ?
- Moi, je vous fais confiance. Mais si je vous ai emmené, c'est que j'avais besoin de quelqu'un pour relater les faits. Je compte donc sur votre objectivité.
- C'est contradictoire.
- Je sais. Alors... Faites juste... ce que vous pouvez. Faites ce que vous avez à faire. Mais soyez-en sûre : c'est dangereux, mais je ne vous entraîne pas dans un coup fourré. Je ne vous ferai aucun mal. Croyez juste ceci. Après, pensez ce que vous voulez de ma personnalité.
- Que tentiez-vous précisément de faire ici ?
- Très bien. Je suppose que je vous dois la vérité.
- Oui. Toute la vérité, Nathan. Dites-moi tout.
- Nous essayions de mettre au point des procédures de clonage humain qui soit d'un rendement acceptable pour la recherche et, éventuellement, pour la production industrielle pharmaceutique. Nous menions aussi des travaux sur l'accélération de la croissance.
- Humaine ou animale ?
- Peu importe. Nos clones devaient pouvoir arriver rapidement à maturité. C'est en effet très important pour comprendre le fonctionnement de notre corps, pour comprendre ce qui fait vieillir les clones plus vite, jusqu'à rattraper l'âge de leur modèle. Et aussi pour fournir des organes rapidement opérationnels, dans le cadre du clonage d'organe thérapeutique. Nous concentrions les activités de calcul génomique à Moscou, mais les installations physiques pour la création biologique devaient se trouver ici, à l'abri des regards indiscrets.
- La " création biologique " ? Comment ça ?
- Les clones.
- Je vois.
- Mais tout ça, c'est la théorie. En pratique... je ne sais pas trop ce que nous allons trouver. Si Komarov a laissé libre cours à son imagination...
- Et où est-ce, précisément ?
- En fait, Daryznetzov est une ville morte, ou presque. Nous sommes au beau milieu de la campagne. Nous avons acheté des terrains, à l'écart. Cette partie reculée du pays est tout à fait misérable. Tout le monde s'en fiche. Littéralement. C'est comme si nous étions en plein désert. En plus, nous apportions de l'argent. Alors, vous pensez bien que nous étions tranquilles.
- Allons-y. Je veux voir ça.
- C'est parti.
Craig redémarra et fit rugir le Hummer. Il traversa le centre de Daryznetzov, passa devant un petit hôpital, puis il quitta la ville. Il prit une petite route défoncée, perdue sous la neige. Le Hummer filait à travers la campagne. Ils longèrent une petite forêt avant d'apercevoir, au détour d'un virage, un gigantesque bâtiment. La construction n'était pas très haute, mais s'étalait sur une superficie gigantesque. Un peu comme un gigantesque hypermarché. Le Hummer longea le bâtiment puis s'engagea dans un grand parking où étaient garées quelques voitures. Tout semblait calme. Ils descendirent.
45CTC
Abby fit quelques pas autour du Hummer pour se dégourdir les jambes. Ils avaient roulé beaucoup trop longtemps, elle était fatiguée et avait mal partout. Elle pensait encore à ce qu'elle avait vécu la veille. Craig ouvrit le coffre puis farfouilla à l'intérieur. Elle regarda les alentours. C'était très banal. Très vide. Triste et sinistre. Elle avait du mal à croire que ce complexe pouvait être un centre de recherche de haute technologie en génie génétique. Il faisait nuit depuis longtemps et il recommençait à neiger très fort. Elle ne voyait pas bien les lieux. Elle s'approcha lentement du bâtiment et vit apparaître une vague inscription, faite de grandes lettres noires peintes à même le béton. Elle lut : CTC. Cracking The Code.
Abby essaya de repenser à Komarov, à celui qui lui avait expliqué la signification de ces lettres, mais elle ne se souvenait que de son cadavre. Et du mal qu'il lui avait fait. Elle frissonna. Elle jeta un regard aux alentours perdus dans la neige et vit qu'il y avait un certain nombre de voitures. Elle s'approcha du véhicule le plus proche. En crut voir une silhouette à l'intérieur. Abby fut stupéfaite de voir qu'il y avait effectivement quelqu'un dans l'habitacle. Mais la porte du conducteur avait quelque chose d'étrange. Abby mit quelques instants à comprendre qu'elle était perforée par de multiples impacts de balles.
Et que le conducteur était mort, le torse défoncé, les tripes à l'air, baignant dans son propre sang. Elle eut un haut-le-cœur. Craig arriva à sa hauteur.
- Impacts de très gros calibre, fit-il froidement. Les Fils de Dieu. Ce sont de vraies enflures. Faut-il être taré pour s'en prendre ainsi aux gens ? Ils ont probablement dû tuer tout le monde.
Il avisa Abby du regard. Il devait dire quelque chose pour tenter de la rassurer.
- Heureusement, reprit-il, ils ont l'air d'être déjà repartis. On sera en sécurité. Mais hélas, les résultats des recherches du labo se sont probablement évanouis, eux aussi.
Abby n'en revenait pas. Tout lui semblait si malsain et si insensé à la fois. La tête lui tournait et son esprit s'embrumait. Le vent redoublait de violence et la neige tourbillonnait furieusement. Abby avait l'impression que tout tournait. Elle commençait à chanceler lorsque Craig la retint. Elle accepta son aide et se blottit dans ses bras.
- Vous tenez le coup ? demanda-t-il en la serrant fort.
- Oui... C'est juste que... ça commence à faire beaucoup. Vous comprenez. Ces expériences. Les créatures. Ces morts. Ce meurtre. Je ne m'y attendais tellement pas...
- Je comprends. Mais vous devez être forte. Il y aura d'autres morts, à l'intérieur. Probablement beaucoup, beaucoup d'autres. Vous pourrez l'encaisser ?
- J'essaierai. Je crois, oui.
- Très bien. Allons-y.
Et puis il la lâcha. Elle se sentit soudain très seule. Elle le vit récupérer le grand sac noir plein d'armes qu'il avait posé à terre. Elle suivit Craig en se demandant si elle serait à la hauteur, lorsqu'ils arrivèrent devant l'entrée principale du bâtiment.
- On y est, fit Craig.
La porte à double battant avait été défoncée. Abby n'aurait su dire par quoi, mais ça avait dû être très violent. Craig poussa du pied la porte entrouverte dans laquelle s'engouffraient des masses d'air froid et de neige tourbillonnante. A peine furent-ils entrés que les néons s'allumèrent. Abby tenta vainement de refermer la porte derrière elle. Ils pénétrèrent dans un long couloir. Sur leur droite, il y avait un kiosque vitré. Ce devait être l'accueil. Mais il n'y avait personne. Les murs étaient criblés de balles et le sol était maculé de sang. Des empreintes de pas rouges couraient dans tous les sens. Il y avait une trace de main dégoulinante sur un mur. Abby redoutait le moment où elle verrait un autre cadavre. Elle se surprit à prier égoïstement pour qu'il ne soit pas en trop mauvais état. Elle n'était pas sûre de pouvoir supporter encore la vision de viscères humains. Craig marchait d'un pas assuré vers le fond du couloir. L'ambiance était pesante. A progresser ainsi dans ce laboratoire mis à sac aux murs recouverts de sang, Abby avait l'étrange impression de pénétrer un sanctuaire. Du genre abandonné depuis des années. Sauf que le carnage venait à peine d'avoir lieu. Elle essaya de se changer les idées.
- Vous êtes déjà venu, non ? J'imagine vous connaissez bien les lieux ? demanda-t-elle.
- Assez peu, en fait. Je n'en ai qu'un vague souvenir, je vous rappelle que je ne suis venu ici qu'une fois. Et puis, il semble y avoir eu des travaux.
Ils s'arrêtèrent devant une grande double porte portant l'inscription " MATCHING ".
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Abby.
- Une salle de travail informatique. Ils y effectuaient sûrement du travail de comparaison génétique. Entrons.
Craig ouvrit doucement la porte, et ce qu'ils découvrirent fut tellement insoutenable qu'Abby dut s'adosser au mur pour se tenir droite. Il y avait des cadavres absolument partout, empilés à même le sol. Certains avaient été touchés avec une telle violence que les corps étaient traversés de part en part. Il y avait des crânes défoncés, des morceaux de chair broyée. Et des tonnes de sang. Le tout mélangé à un fracas de matériel informatique, de tôles défoncées et d'écrans pulvérisés. Craig lui-même semblait malmené. Il prit Abby par le bras et la sortit précautionneusement de là. Il attendit patiemment qu'elle reprenne son souffle.
- Ca ira ? souffla-t-il, doucement.
Abby fit oui de la tête, mais elle ne put prononcer le moindre mot.
Craig continua jusqu'au fond du couloir, puis il passa une porte à double battant. Il lui fit signe de venir. Ils étaient dans une grande cage d'escalier qui descendait vers le sous-sol. Un panneau vers le bas de l'escalier indiquait " HG_II - CALCULATION ". Vers la droite, un panneau annonçait " BIO_ENGINEERING ". La porte d'en face était, elle, marquée de l'inscription " SPECIES ".
- C'est par là, fit Craig en indiquant le bas de l'escalier. Suivez-moi.
Abby ne faisait même plus attention à toutes les traces de sang dont était maculé l'endroit. Ils arrivèrent en bas de l'escalier. Les néons s'allumèrent. Ils pénétrèrent un grand couloir vitré, long d'une quarantaine de mètres. Il y avait du sang partout et les vitrages étaient presque tous ferlés. D'un côté du couloir, il semblait y avoir des armoires métallisées plongées dans le noir, seulement éclairées par quelques voyants clignotants de manière erratique dans l'obscurité. De l'autre côté, il y avait ce qui semblait être des boxes équipés de PC. Abby vit Craig s'aventurer dans la salle aux armoires. Les néons grésillèrent à son entrée. Abby, elle, préféra s'intéresser aux boxes. Elle passa la tête par la grande porte. La lumière s'alluma en clignotant, révélant une salle aux dimensions impressionnantes. Il devait bien y avoir une trentaine de boxes.
Abby fit quelques pas dans la première allée. Un homme était mort, étalé sur son bureau. Au fond du petit couloir séparant les deux premières rangées de boxes, Abby vit un second cadavre. Le pauvre homme était étalé par terre, baignant dans son sang, figé dans une étrange posture. Abby lui trouva un air attentiste et résigné. Elle fit quelques pas pour inspecter les bureaux. Les PC semblaient intacts. Mais à y regarder de plus près, elle vit que certains PC avaient été, au moins partiellement, démontés. Elle fit demi-tour et retourna dans le couloir principal. Elle observa la grande baie vitrée un bref instant, regardant Craig inspecter les locaux. Elle le rejoignit en franchissant une porte marquée de l'inscription :
HG_II_Alpha
- " HG_II" ? Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? demanda Abby.
- Human Genome 2, je suppose. Komarov adorait ce nom.
- Human Genome ? Le supercalculateur ? Mais je croyais que les calculs étaient délégués à Moscou ?
- C'est ce que je croyais aussi, fit Craig d'un air circonspect. Mais apparemment non. Komarov devait avoir besoin de plus de ressources CPU. J'imagine que ça explique le budget démentiel qu'il m'avait demandé. Ce qui veut dire que Komarov faisait ici des choses d'une ampleur proprement insoupçonnée. Je n'ose imaginer la puissance de calcul disponible avec l'association de deux Human Genome.
- Mais il calculait quoi, au juste ?
- Difficile à dire. Mais j'ai mon idée.
Abby parcourut la salle du regard. Il y avait de grandes armoires métalliques percées d'aérations. Abby reconnut clairement le " style " supercalculateur. Il y avait aussi quelques autres postes informatiques plus classiques, arrangés sur quelques bureaux. La plupart d'entre eux étaient totalement défoncés. Mais il y avait quelque chose d'étrange. Abby remarqua que, là aussi, certains postes n'étaient pas violentés, mais tout simplement démontés. Elle s'approcha d'un bureau où gisait un PC dont l'unité centrale avait été ouverte, les vis négligemment jetées au sol.
- Nathan, regardez.
- Quoi ? fit-il en se retournant.
- Les PC. Ils ont été démontés.
- Bien sûr. Les Sini Bojé ne sont pas stupides. Ils ont récupéré les données des disques durs importants. Et ils ont bousillé le reste.
- Je vois.
- Ce laboratoire ne leur était plus d'aucune utilité, puisque leur machination a été découverte... et puisque nous avons survécu. Mais ils n'allaient tout de même pas nous laisser les données. Abby, les disques durs qu'ils ont emportés contiennent plusieurs années de travail. Il s'agit de milliards de dollars de recherches.
- Et ces énormes machines ? On dirait des unités de calcul, comme Human Genome, non ?
- Oui. C'est bien ce que je pensais, fit Craig. Ce sont des séquenceurs Yoshimitsu. Du matériel japonais très haut de gamme.
- Des séquenceurs ? Qu'est-ce donc?
- Des supercalculateurs multicores massivement parallèles. Ils sont tout particulièrement optimisés pour la comparaison.
- Et alors ?
- Eh bien, je suis presque sûr de savoir sur quoi Komarov travaillait. Mais difficile d'en être sûr, aucun poste informatique n'est en état. Ces salopards ont tout détruit. On trouvera peut-être autre chose...
- Que faisait Komarov ici ?
Craig fouilla la salle de fond en comble, remua les piles de dossiers qui avaient déjà été éparpillés, retournant frénétiquement chaque feuille de papier, lisant et relisant les rares et incompréhensibles post-it traînant çà et là.
- Vous ne trouverez rien, fit Abby, presque énervée par tout son remue-ménage. Ils ont sûrement dû envoyer des professionnels. Ils n'ont rien dû laisser.
- Je sais, fit Craig. On peut être à peu près sûr qu'ils n'ont rien oublié. Et c'est aussi pour ça que l'on peut espérer qu'ils ne reviendront pas. Venez. Remontons au rez-de-chaussée.
46Néandertal
Craig poussa la porte marquée de l'inscription " SPECIES ". Ils arrivèrent dans ce qui semblait être une cafétéria. La moquette bleue était imbibée de sang et des journaux étaient répandus dans toute la pièce. Etalé au sol, un homme gisait, inerte, du papier journal collé sur la tempe par du sang coagulé. Abby commençait à s'habituer. Ce mort-là lui sembla presque paisible. Le mur en face était défoncé. Et elle entendit....
- Ssshhhtt! fit Abby.
Craig se retourna brutalement vers elle.
- Quoi ? Qu'y a-t-il ?
- Vous n'entendez pas ?
Craig tendit l'oreille. Oui. Il y avait comme un bruit bizarre. On aurait dit... une plainte. Une espèce de gémissement. Abby l'interrogea du regard. Il haussa les épaules. Puis Abby décida d'aller voir.
- Il y a quelqu'un là-bas qui souffre. Il y a peut-être un survivant, fit-elle en pressant le pas.
Elle progressait dans un long couloir, tendant l'oreille, se dirigeant au bruit. C'est à peine si elle vit le panneau " NURSERY ". Craig était juste derrière elle. Elle tourna à un angle, puis vit une porte entrouverte.
Elle stoppa. Les gémissements venaient clairement de là. Elle jeta un regard décidé à Craig puis entra. L'instant d'après, Abby fut prise d'une stupeur proprement incommensurable.
La créature la fixait d'un regard étrange. L'humanoïde gigantesque, à demi allongé sur le sol carrelé, tenait dans ses bras velus une petite créature qui aurait pu être un chimpanzé. Abby en eut le souffle littéralement coupé. Le petit gémissait. Il y avait du sang partout. L'énorme animal ne quittait pas Abby des yeux, d'un regard effroyablement triste et implorant, tellement humain qu'il en était dérangeant.
- Que... souffla Abby, d'une voix étranglée .
Craig la prit lentement par le bras et la tira vers l'arrière, la faisant sortir de la salle, puis reverrouilla la lourde porte d'acier. Derrière la petite vitre carrée, Abby vit la créature se relever puis s'approcher. Le géant continuait de la fixer de son regard triste, puis il tendit délicatement une main vers elle, une main énorme qui vint se plaquer contre la froideur du verre blindé. Abby fit un pas en arrière, découvrant enfin sur la porte l'inscription en lettres capitales : H. NEANDERTHALENSIS
Réalisant soudainement la portée de ce qu'elle venait de vivre, Abby eut brutalement du mal à se tenir sur ses jambes. Déroutée, elle s'adossa au mur, essayant tant bien que mal de reprendre son souffle.
- Comment... avez-vous pu faire une chose pareille ? fit-elle, presque implorante, les yeux pleins de tristesse et d'incompréhension. Regardez ce que vous avez fait... Regardez cette pauvre créature !
- Je... je suis désolé, répondit-il faiblement. Je n'ai jamais voulu ça.
- Mais bien sûr ! C'est Komarov ! C'est si facile pour vous de dire ça ! Vous ne saviez pas ?!
- Non... Je vous le jure, Abby ! Si j'avais su...
- Eh bien, quoi ? Si vous aviez su ? Je...
- Ecoutez, Abby, je comprends votre désarroi, mais... vraiment, je n'ai jamais rien voulu de tout ça.
Abby s'était écartée de lui. Les yeux embués, elle regardait la pauvre créature tenant dans les bras son enfant blessé. Le gigantesque humanoïde était nu, le corps velu, les muscles incroyablement saillants. Son crâne était énorme, surmonté d'un imposant bourrelet sus-orbitaire, presque semblable à des cornes. Et, sous ces arcades titanesques, il y avait un regard d'une tristesse infinie, mais aussi, et surtout d'une incroyable humanité.
- Comment ? Comment avez-vous fait ? hoqueta-t-elle.
- Ce n'est pas moi.
- Peu importe. Vous êtes responsable.
- Je...
- Comment avez-vous fait ? reprit-elle. Vous vous êtes pris pour les savants fous de Jurassic Park ?
- Non, Abby. La technologie n'a absolument rien à voir. Cet humanoïde est issu du génie génétique rétrograde.
- Alors..., c'était ça, votre fameux "laboratoire de génie génétique rétrograde " ?
- Oui.
- Vous êtes un grand malade, vous le savez, ça ?
- Abby, je vous jure que j'ignorais tout de ces travaux. Je connaissais la théorie, et je savais que Komarov s'y intéressait. On en parlait même assez souvent. Mais j'étais à des années-lumière d'imaginer qu'il aurait pu oser. Et que ça aurait pu fonctionner. A la base, nous devions juste cloner des humains normaux. Et faire des recherches sur le génome de nos ancêtres. Mais en aucun cas les ramener à la vie, Abby ! Je vous le jure.
- Je veux bien vous croire. Mais admettez qu'il y a de quoi douter. Comment avez-vous pu passer à côté d'une telle... énormité ? On ne ressuscite pas un homme préhistorique dans le laboratoire de son patron, à son insu !
- J'avais beaucoup trop de travail à Moscou pour venir inspecter ces installations. Et j'avais une confiance mal placée en Komarov.
Abby ne savait que dire.
- Mais cette créature n'est pas Néandertal, lâcha Craig.
- Pardon ?
- Ca n'est qu'une tentative de Néandertal, à partir d'un ADN dont la séquence a été extrapolée par un ordinateur.
- Attendez, vous dites que cette pauvre créature n'est qu'une... extrapolation ?
- C'est avant tout un être humain, Abby, fit Craig d'une voix grave. Mais oui, ce n'est pas véritablement un néandertalien. Ca n'est qu'une simulation, une potentialité. Une probabilité.
- Je ne comprends pas, comment peut-on être un " probable " Néandertal ? Ca ne veut rien dire ! s'emporta Abby.
- Le code génétique de Homo sapiens dérive de celui de ses ancêtres.
- Via les mutations, oui, et après ? Vous allez encore me parler de l'horloge moléculaire ?
- Ces dérives permettent en effet d'établir une chronologie. Et en comparant les séquences du génome de Homo sapiens avec celles d'autres espèces proches - comme les chimpanzés -, il est possible de supposer comment ces divergences ont eu lieu...
-... et d'imaginer le code génétique de notre ancêtre commun, c'est ça ? coupa Abby comme si elle avait eu une illumination.
Craig lui sourit.
- C'est brillant, fit-elle.
Oui, il est possible de recréer un code génétique ancestral.
Vous remontez le temps moléculaire. Littéralement ?
- C'est ça, fit-il en hochant de la tête, mais on ne fait qu'essayer. On ne produit jamais rien d'autre qu'une probable version du code génétique de Néandertal. Proche, très proche, infiniment proche, peut-être. Mais cet homme n'est pas un néandertalien, il n'est qu'une copie de ses ancêtres, dont les contours sont floutés par les approximations des algorithmes de reconstruction.
- Vous avez ressuscité un homme préhistorique, souffla Abby pour elle-même, continuant de regarder la pauvre bête blessée. L'humain blessé.
- Komarov l'a fait. Pas moi. Il y a quelques années déjà que les généticiens s'essayaient à la génétique rétrograde. Komarov n'a fait que pousser le processus jusqu'à son extrême.
- Et on peut remonter loin comme ça ?
- Théoriquement, oui.
- Mais plus on remonte dans le temps, et plus on accumule les approximations, non ?
- En effet.
- Et puis... l'ADN ne suffit pas, si ? Il doit bien falloir aussi un milieu pour que l'embryon se développe, un milieu protecteur, nourricier, je ne sais pas...
- Bien sûr. Il faut maîtriser toute la physiologie du développement. C'est notamment pour ça que l'on ne pourra jamais remonter aussi loin que les dinosaures. Comme vous l'avez dit, la séquence d'ADN ne suffit pas. Dans Jurassic Park, ils se contentaient d'injecter de l'ADN de dinosaure dans des œufs d'autruche. Mais la vérité est loin d'être aussi simple, Abby. Et, avant toute chose, il faut une femme pour enfanter !
- Mais alors, comment ont-ils pu ?
- Je suppose qu'ils ont su recréer un milieu proche de celui nécessaire à Néandertal. La physiologie d'un homme préhistorique, bien qu'inconnue, reste beaucoup plus accessible par l'extrapolation que celle de dinosaures disparus il y a des dizaines de millions d'années.
- Mais ça ne peut pas être aussi simple ?
- Non, bien sûr. Ils ont dû avoir beaucoup de difficultés. Et je... Je crains qu'ils n'aient fini par tuer un certain nombre de mères porteuses, hélas.
- Dites-moi que non, murmura Abby.
- J'ai bien peur que si. Ils ont notamment dû être confrontés au phénomène de l'éclampsie.
- L'éclampsie ? C'est une maladie ?
- Une complication de la grossesse. Ca ressemble un peu à une crise d'épilepsie. C'est fulgurant et ça peut être fatal pour la mère et l'enfant.
- Et à quoi est-ce dû ?
- Il s'agit généralement d'un problème placentaire. Ca arrive lorsque le bébé demande trop d'énergie, trop de nutriments. Or, avec son cerveau monstrueux, Néandertal est probablement un très gros demandeur en nutriments.
- A ce point ?
- Oui. On estime que les besoins hors-norme nécessaires pour développer leurs cerveaux ont pu grandement contribuer à l'extinction des néandertaliens. Il en aurait résulté de trop grandes difficultés de croissance intra-utérine et de crises d'éclampsie. Ca n'est qu'une théorie, mais je crains que les travaux de Komarov ne l'aient douloureusement confirmée.
- Je vois, fit Abby, les yeux dans le vague.
L'idée que des femmes aient pu mourir de ces recherches la mettait extrêmement mal à l'aise. Elle essaya de ne pas y penser.
Il y avait plus important en cet instant.
- Au fond, peu importe, fit-elle. La vraie question est : qu'allons-nous faire de tout ça ? Des créatures ?
- Je ne sais pas. Rien dans l'immédiat. Je préfère garder ce néandertalien enfermé. Il pourrait être dangereux. Et puis... il y en a sûrement d'autres ailleurs.
- D'autres néandertaliens ?
- Oui, d'autres néandertaliens. Mais pas seulement. Je suppose que Komarov a recréé d'autres de nos ancêtres du genre Homo. Ainsi que certains Australopithèques peut-être, même si l'on commence à s'éloigner fortement de l'homme actuel.
- Et du coup, il est de plus en plus difficile de déterminer la composition du milieu de développement ?
- Tout à fait. Si une femme actuelle peut peut-être porter un néandertalien, je doute qu'elle puisse enfanter un australopithèque.
- J'avais eu accès à une note interne du service CTC, lâcha Abby avec le regard dans le vague.
- Comment cela ?
- Vous aviez raison : Dimitri avait fouiné.
- Je vois. Et ?
- C'était une espèce de liste. Avec des noms d'hommes préhistoriques. Et une espèce de charabia technique.
- Je vois. A ce moment-là, vous en saviez presque plus que moi, fit Craig avec un sourire. Ce devait être la liste des Homo reconstitués par Komarov. Donc, si les Sini Bojé ne les ont pas tous tués...
-... Ils peuvent être dangereux ? demanda soudain Abby, inquiète.
- Je ne sais pas. Une créature blessée et apeurée peut toujours s'avérer dangereuse.
- Potentiellement, lequel serait le plus dangereux ?
- Néandertal, incontestablement. Le plus intelligent. Le plus proche de nous. Mais aussi, et surtout, bien plus fort que nous. Vous l'avez vu : Néandertal est gigantesque, d'une formidable constitution physique. C'est possiblement un surhomme.
- Un surhomme ? Néandertal serait supérieur à nous ?
- Physiquement, c'est incontestable. Et dans l'absolu, il est probable que, oui, Néandertal ait toujours été supérieur à Homo sapiens.
- Mais alors... pourquoi aurait-il disparu... et pas nous ?
- Bonne question. Figurez-vous qu'on ne sait tout simplement pas pourquoi Néandertal a disparu. Il y a cette histoire d'éclampsie bien sûr, mais est-ce suffisant ? Ca me semble exagéré.
- Donc, on ne sait pas ce qu'il lui est arrivé.
- C'est cela. Vous vous souvenez ? On en avait parlé lorsque vous m'avez interrogé sur le Yéti.
- Ah. Oui, vaguement...
- On perd la trace de Néandertal il y a vingt-huit mille ans. C'est tout. Certains pensent que Homo sapiens serait seulement l'hybridation de Néandertal et d'un pré-sapiens. Ainsi, Néandertal n'aurait pas réellement disparu. Il aurait juste été " assimilé ". Certains ont inventé une classification qui va dans ce sens. Ainsi, Néandertal et nous, Cro-Magnon, serions tous deux des Homo sapiens. A la nuance près que Néandertal serait un Homo sapiens neanderthalensis, et que nous, nous serions Homo sapiens sapiens. Le nom latin de Néandertal prend un h après le t, c'est une sombre histoire d'orthographe changeante de la langue allemande.
- Comme quoi, la langue évolue, elle aussi.
- Toujours est-il que c'est là que les travaux de Komarov entrent en jeu. Bien que tout cela soit malsain au plus haut point, on pourra enfin savoir si, oui ou non, il y a eu hybridation. Jusque-là, avec les trop rares fragments d'ADN néandertalien à notre disposition, il nous était impossible de trancher. Mais peut-être que maintenant...
- Vous disiez qu'il pouvait nous être supérieur ? coupa Abby.
- Physiquement, oui. Psychiquement, peut-être. Il nous ressemble énormément, et puis... Vous devez savoir que le volume crânien de Néandertal est notoirement supérieur au nôtre. Bien que ce ne soit pas forcément signe d'une plus grande intelligence. Abby, il faut bien comprendre que le meilleur ne gagne pas toujours au petit jeu sadique de la Vie et de l'Evolution. C'est plus compliqué. Certains chercheurs avancent qu'il y aurait eu une guerre entre nous et lui. Et que, tout simplement, nous aurions gagné. On pourrait alors parler de génocide.
- Un génocide ! souffla Abby.
- Nous ne le saurons jamais. Tout simplement parce que l'Histoire n'a gardé aucune trace de ces événements. Avant l'invention de l'Ecriture, c'est toute notre Histoire qui se perd dans ses propres brumes. La Préhistoire est un mystère insondable.
- Toutes ces choses qui se sont déroulées... et qui sont perdues à jamais. C'est tellement vertigineux, fit Abby, pensive.
- C'est pour ça que certaines personnes tentent par tous les moyens de retrouver ces informations disparues dans le tourbillon de la Préhistoire. Komarov a sûrement découvert beaucoup de choses importantes sur la lignée humaine. Mais... quel est le prix à payer ? Il a osé. Jusqu'à ça. Jusqu'à cette pauvre créature blessée. Terrorisée. Maltraitée.
- Il faut absolument appeler des secours. S'il y a d'autres survivants, humains comme pré-humains...
- Non, Abby, fit Craig fermement. Hors de question de laisser les autorités russes s'en mêler. En tout cas pas avant que nous ayons tout découvert. Pas avant que vous ayez tout vu. Vous devez tout dévoiler au monde entier. Autrement, qui peut savoir ce que ces tarés de popov vont encore inventer ? Abby, les Russes sont des psychopathes. Si ces types-là récupèrent le dossier, je n'ose imaginer comment les choses vont tourner. Ils ne doivent pas récupérer cette technologie. L'affaire ne doit pas être étouffée.
- Je comprends, mais...
- Ecoutez, coupa Craig, de toute façon ils ne vont pas tarder à débouler. La piste qui mène jusqu'ici n'est pas brouillée. Ils n'auront aucun mal à la remonter, acheva-t-il, résigné.
Craig se remit à avancer dans le couloir. Abby continuait de réfléchir à cet étrange processus de résurrection. Quelque chose lui échappait.
- Nathan, attendez.
- Oui ?
- Imaginer le code génétique de Néandertal sur un écran d'ordinateur est une chose, mais... recréer son génome sous forme de véritable ADN en est une autre, non ?
- Bien vu, admit Craig.
- Eh bien ? Comment avez-vous fait ?
Craig sembla hésiter un instant.
- Je vais vous montrer.
47Genome Factory
Craig progressait à vive allure et Abby dut presque se mettre à courir pour le suivre.
- Vous savez où vous allez, au moins?
- A l'usine, lança t-il par-dessus son épaule.
- L'usine ? Mais quelle usine ? fit Abby avec de grands yeux.
- L'usine à génomes.
Abby stoppa net.
- Mais... je croyais que vous ne saviez pas que Komarov avait recréé ces hommes préhistoriques ? demanda-t-elle, suspicieuse.
Craig regarda Abby un long moment, soupesant la situation.
- Vous mentiez, c'est ça ? reprit Abby.
- Non. Mais je savais qu'il y avait ici une usine capable de fabriquer des génomes humains.
- Mais pourquoi ? Je ne comprends plus rien !
- Réfléchissez, Abby. Si l'on veut être capable de recréer la Vie, nous devons être capables de créer un génome en entier.
- Pour votre centrale à énergie propre, c'est ça ?
- Par exemple, oui, mais il faut voir plus loin que ça.
- Plus loin ?
- Les bactéries concernées par le programme de centrale à énergie sont extrêmement simples. Recréer ce type de génome ne nous pose plus de problèmes. C'est déjà du passé.
- Alors, vous en vouliez plus.
- Si l'on veut vraiment maîtriser la thérapie génique ou créer des organismes artificiels un tant soit peu complexes comme des actionneurs biologiques pour remplacer un vérin, on ne peut pas se cantonner à de ridicules petits génomes de virus ou de bactéries.
- Alors, vous vous êtes mis en tête de synthétiser quelque chose de plus lourd : le génome humain.
- J'ai mis au point l'usine capable de le faire, oui.
- Ah, fit-elle d'un ton neutre.
- Abby, vous aviez vu juste depuis le début.
- Tiens donc ! Et à quel sujet ? s'étonna-t-elle.
- Les thermocycleurs PCR. Ils sont la base de tout.
Abby fronça les sourcils, tandis que Craig reprit sa marche. Au détour d'un couloir, sans un mot, il pointa un panneau indiquant : GENOME FACTORY
Ils passèrent de nombreux croisements puis montèrent un long escalier. Craig finit par pousser une grande porte à double battant. Et lorsque les néons s'allumèrent, Abby en eut le souffle littéralement coupé.
Ils étaient dans une salle très curieuse, beaucoup plus large que profonde, faisant plus penser à un couloir qu'à un laboratoire. Le fond de la pièce, large d'une quarantaine de mètres, était une gigantesque paillasse installée contre un mur vitré. Sur le plan de travail se trouvait une grande quantité de matériel scientifique : pipettes, centrifugeurs, éprouvettes et autres instruments de biochimie. Mais surtout, il y avait un très nombre de machines d'un blanc brillant, presque étincelant, toutes identiques et pas plus grandes qu'une imprimante.
- Les thermocycleurs, fit Abby.
Craig hocha la tête en silence.
Abby s'avança en observant l'architecture du laboratoire. Il y avait définitivement quelque chose qui clochait. Les machines à PCR étaient certes en très grand nombre, mais un rapide coup d'œil suffit à Abby pour comprendre qu'il n'y en avait pas plus d'une cinquantaine dans la salle. Il devait pourtant y en avoir plus.
Beaucoup plus. Vingt-quatre mille neuf cent cinquante autres, pour être plus précis. Où sont donc ces fichues machines ? se demanda-t-elle. Abby remarqua que les thermocycleurs étaient installés sur des socles alignés devant d'étranges ouvertures aménagées dans la baie vitrée. Et, par delà le verre semi-transparent, Abby découvrit une machinerie gigantesque. Soudain, tout prenait sens. Ce qu'elle avait sous les yeux était une installation industrielle vouée à la production en masse. Un foisonnement de rails reliait les ouvertures à de gigantesques étagères métalliques entreposées dans un hangar aux dimensions colossales. Et, sur ces étagères, se trouvaient des emplacements capables d'accueillir les thermocycleurs.
C'était proprement stupéfiant. Il y avait là des dizaines de milliers d'emplacements. Abby plaqua son visage contre la vitre pour observer les détails du système. Les structures verticales et horizontales des étagères étaient elles-mêmes des rails sur lesquels pouvaient circuler des automates capables de charger et décharger les machines PCR. Il y avait tout un tas de câbles électriques, de voyants lumineux et de fines structures en acier. Le hangar derrière la vitre était d'un noir étouffant, contrastant avec la blancheur immaculée du laboratoire. Cette constatation fit tiquer Abby. Elle parcourut la salle du regard, cherchant une quelconque trace de sang. Elle se rendit alors compte, avec un profond soulagement, qu'il n'y avait pas de cadavres dans cette pièce. C'était étrange. Mais incroyablement reposant. Elle savoura cette quiétude inattendue, puis jeta un œil en direction de Craig. Il était en train de pianoter sur un clavier.
- Regardez, fit-il avant de percuter un énorme bouton poussoir situé juste à côté d'un thermocycleur.
Il y eut un sifflement. La petite ouverture dans la baie vitrée s'ouvrit en un éclair, puis la machine PCR s'engagea sur le rail et entreprit de descendre à toute vitesse sur le réseau de transport. La caisse arriva à un embranchement et, sans accroc ni tressautement, elle continua sa course folle vers le milieu du hangar. Le wagon ralentit brusquement à l'approche d'une gigantesque étagère, émettant un bourdonnement. Abby vit un automate se mettre en branle pour se positionner à la hauteur du thermocycleur. Le robot saisit la machine avec délicatesse à l'aide de sa mécanique préhensile puis la déposa avec précision dans son emplacement.
Le support repartit alors en sens inverse à une vitesse fulgurante et revint se repositionner sur la paillasse, à l'endroit précis d'où il était parti.
- Incroyable, souffla Abby. C'est vous qui avez conçu ce système ?
- Je l'ai imaginé, oui. Nous avons ensuite fait appel à toute une panoplie d'ingénieurs. Des as de l'informatique, des automaticiens, des spécialistes en robotique et en capteurs, ce genre de choses.
- C'est du beau travail. C'est un système de stockage de masse entièrement automatisé, c'est bien ça ?
- Exactement. Une cinquantaine de techniciens préparent les machines PCR depuis ce laboratoire, puis ils les envoient dans le hangar. En attendant les résultats, ils peuvent immédiatement préparer une autre PCR. Le processus ne prend pas plus de quelques minutes. Et ainsi de suite.
- Vous pouvez donc faire tourner vingt-cinq mille thermocycleurs en continu ?
- C'est le but : produire un volume d'ADN totalement sans précédent. Les laboratoires classiques se contentent de quelques machines parce qu'ils n'ont généralement pas besoin de produire beaucoup d'ADN, et vu le rendement phénoménal de la PCR, ils peuvent s'en contenter. Mais nous...
- Vous créez des génomes complets.
- Des dizaines de chromosomes à reconstituer à chaque fois. Presque trente mille gènes pour un humain, préhistorique ou non. C'est une utilisation complètement inédite de la PCR.
- C'est énorme. C'est pour ça que vous aviez besoin d'autant de machines ?
- Oui, d'autant plus que Komarov ne travaillait que sur des probabilités de génomes.
- Il y avait donc beaucoup d'erreurs ?
- Sans doute. D'où la nécessité de pouvoir en produire un maximum avant de pouvoir trouver une version viable.
- Mais comment ça marche, au juste ? Je croyais que la PCR n'était qu'une photocopieuse à ADN ? Comment pouvez-vous créer un génome avec ça ?
- La photocopie n'est que le principe de base. Moyennant un peu d'astuce, on peut modeler ce que l'on est en train de photocopier.
- C'est-à-dire ? Vous effectuez la synthèse complète d'un génome ?
- Oui et non. Le processus est synthétique dans le sens où il est provoqué par l'homme, mais les processus mis en jeu sont tout ce qu'il y a de plus naturels.
- Je ne suis pas sûre de comprendre.
- Vous imaginez bien qu'assembler à la main des milliards de paires de base est quelque chose d'éminemment fastidieux.
- Je m'en doute, oui. Pas question de faire la synthèse complète d'un génome à la main.
- Ce serait d'autant plus stupide que le génome de Néandertal, par exemple, est sûrement très proche du nôtre.
- Pourquoi ça ?
- Abby, nous partageons près de quatre-vingt-dix-neuf pour cent de notre matériel génétique avec le chimpanzé.
- Ce chiffre est donc très proche de cent pour cent pour Néandertal ?
- Exactement. Alors, pourquoi se fatiguer à tout recréer, alors qu'il suffit de prendre le génome de n'importe qui pour avoir déjà presque cent pour cent du résultat ?
- Ce serait stupide, en effet. Alors, vous partez d'un génome d'Homo sapiens ?
- Oui, on prend un génome de sapiens. Je ne serai d'ailleurs pas étonné que Komarov ait tout simplement utilisé le sien.
Abby trouva l'idée franchement malsaine. Mixer son propre ADN avec celui d'un homme préhistorique ? Komarov devait être un véritable savant fou.
- Et ensuite ? fit-elle vaguement dégoûtée.
- On repère les très rares différences entre sapiens et le probable Néandertal, puis on assemble " à la main " les rares séquences concernées.
- Je vois. C'est beaucoup plus simple que de tout recréer.
- A partir de quelques oligonucléotides et de quelques protéines d'assemblage comme la ligase, c'est effectivement assez facile, oui, répondit Craig avec un haussement d'épaules.
- Mais ensuite, comment insérer ces différences dans le génome de sapiens ?
- On appelle ça la mutagenèse dirigée. On utilise la complémentarité naturelle des bases pour créer des "amorces". Les gènes de synthèse vont alors se plaquer juste en face des gènes de sapiens à modifier.
- Et ensuite vous copiez le tout par PCR ?
- Exactement. La PCR démarre à partir de ces amorces de Néandertal et recopie naturellement tout le reste de la chaîne d'ADN de sapiens.
- Et le tour est joué. Vous avez un ADN de Néandertal.
- De probable Néandertal, oui, s'empressa de préciser Craig. Mais en fait, on ne peut reproduire qu'une petite partie du génome à chaque fois, qu'il faut ensuite réassembler par un processus similaire. Après, on prie pour que le tout ressemble effectivement à Néandertal.
- D'où la nécessité d'avoir autant de machines PCR.
- Vous avez tout compris. Ensuite, il ne reste plus qu'à lancer le processus de clonage en insérant ce génome dans une cellule-œuf de sapiens énucléée.
Abby dut admettre l'ingéniosité du processus. Le résultat ne lui plaisait clairement pas, mais le processus était vraiment sidérant. Elle regarda Craig qui fixait la machinerie d'un regard triste et fatigué. Sans un mot, elle quitta la salle et commença à redescendre le long escalier. Craig la suivit.
48La lignée humaine
Ils continuèrent à arpenter les couloirs ensanglantés. Craig cherchait des indices, quelque chose. Il voulait savoir ce que Komarov avait fait d'autre. Et ce qu'il avait découvert. Abby suivait le mouvement, ne sachant plus trop quoi penser. Ils étaient revenus dans le couloir où ils avaient découvert le Néandertal. Abby passa devant une porte en acier, puis lut l'inscription à haute voix : H. ERECTUS.
Elle essaya de regarder à travers la petite vitre carrée, mais elle ne vit que du sang, maculant les murs d'une salle vide. En se tordant le coup, le visage plaqué contre la vitre, elle put apercevoir le cadavre étalé de ce qui semblait être un grand singe à la fourrure noirâtre. Elle secoua la tête, indignée. Craig ne dit mot. Il baissa les yeux et attendit patiemment qu'Abby en ait fini. Ils passèrent ensuite devant les inscriptions " H. ERGASTER " et " H. GEORGICUS ".
Elle renonça à regarder, redoutant ce qu'elle allait y trouver. Dans un silence pesant, Craig marchait à ses côtés. Il s'arrêta soudain, avisant une porte à double battant qui avait été laissée ouverte. Il poussa l'un des battants d'une main puis pénétra une petite salle qui semblait être un mini amphithéâtre. Les néons s'allumèrent en grésillant, découvrant des rangées de sièges en pente, faisant face à un gigantesque tableau. On eut dit une petite salle de cinéma.
- Mon Dieu... Regardez ça ! fit Craig, scotché.
Abby parcourut le gigantesque tableau central. Il y avait ce qui semblait être une chronologie. Mais surtout, le tableau était couvert de mots en latin, reliés entre eux par des flèches plus ou moins tortueuses. Abby mit quelques secondes avant de se rendre compte qu'elle connaissait un très grand nombre de ces noms latins. Et qu'elle venait même d'en voir certains dans le couloir :Orrorin tugenensis
Sahelanthropus tchandensis
Ardipithecus kadabba
Ardipithecus ramidus
Australopithecus anamensis
Australopithecus afarensis
Australopithecus bahrelghazali
Australopithecus aethiopicus
Australopithecus africanus
Australopithecus bosei
Australopithecus robustus
Homo rudolfensis
Homo habilis
Homo ergaster
Homo erectus
Homo georgicus
Homo antecessor
Homo rhodesiensis
Homo heidelbergensis
Homo neanderthalensis
Homo helmei
Homo sapiens
Homo floresiensis
Homo soloensis
Homo futurus- La lignée humaine, fit-elle.
- Tout à fait, Abby. La lignée humaine, telle que les recherches de Komarov la lui ont révélée. Et...
Craig fronça les sourcils, pensif. Abby l'observait, intriguée. Il avait l'air profondément absorbé et parcourait le tableau à toute vitesse, comme s'il voulait se l'approprier, comme s'il essayait de le graver dans son esprit. Soudain, il fit une pause, ses yeux cessèrent d'aller d'un bout à l'autre du tableau. Abby vit son visage se métamorphoser. Comme si quelque chose d'incroyable venait de se passer.
-... et ? relança Abby.
- Au moins, tout ça n'aura pas été fait en vain. Komarov a fait des découvertes intéressantes. Très intéressantes.
- A savoir ?
Craig quitta des yeux le tableau pour la première fois depuis qu'il était entré dans la salle. De toute évidence, il n'en avait plus besoin. Il avait ce qu'il voulait. Ce qu'il était venu chercher. Et il allait peut-être, enfin, tout lui expliquer.
- Déjà, ce tableau nous apprend que l'Homme de Florès est bel et bien un nouvel Homo, et pas un Pygmée ou un sapiens atteint de microcéphalie, comme certains le pensaient.
- L'Homme de Florès ?
- Un nouvel Homo, haut d'à peine un mètre vingt, découvert en 2003 sur l'île de Florès. Ca avait fait grand bruit à l'époque. C'était un véritable coup de tonnerre, tant cela impliquait de réécrire une grande partie de notre histoire. Florès apparaissait comme un nouveau représentant du genre Homo, daté d'à peine dix-huit mille ans, soit tout à fait contemporain de sapiens, alors que l'on pensait qu'il devait être le seul Homo restant, et ce, depuis longtemps. Depuis la disparition de Néandertal, dix mille ans plus tôt, en fait.
- Deux Homo contemporains ?
- En effet. Et cette coexistence a toujours posé beaucoup de problèmes aux paléoanthropologues. La simultanéité de deux genres Homo bien distincts a toujours heurté beaucoup de sensibilités. Inconsciemment, on aimait bien l'idée d'une Evolution et d'une histoire linéaire de l'Homme, où les différents Homo se succédaient dans le temps, sans chevauchement ni coexistence. C'était facile. Et puis, dans les années 1960, en pleine théorie synthétique de l'Evolution post-Seconde Guerre mondiale, il était encore plus difficile de concevoir que deux Homo aient pu se côtoyer.
- Je suppose que les horreurs racistes perpétrées par les nazis et les Japonais n'y étaient probablement pas pour rien.
- Tout à fait. Il me semble que l'on cherchait à inculquer l'idée que l'existence simultanée de deux espèces d'hommes bien distinctes n'était pas possible.
- Et c'était faux ? fit Abby en réglant son appareil numérique.
- Archifaux. L'Homme de Florès a réellement été contemporain de sapiens. Tout comme Néandertal l'a été avant lui. Maintenant, la vraie question est de savoir s'ils se sont effectivement rencontrés.
- S'il y a eu une guerre, c'est obligé.
- On n'en sait rien, Abby. Ce n'est qu'une théorie. On n'a jamais trouvé de vestiges sérieux d'une quelconque rencontre. Encore moins d'une... guerre ! Mais quelques paléoanthropologues ont effectivement exhumé des éléments troublants.
- Donc, Florès a bien existé.
- En fait, ça n'est pas un élément vraiment nouveau. Les travaux de Komarov le confirment, mais des chercheurs avaient déjà reconstitué en 3D le cerveau de Florès, d'après l'empreinte laissée par l'encéphale dans le crâne.
- Verdict ?
- La forme du cerveau et du crâne n'évoquait en rien une forme de microcéphalie pathologique.
- Eh bien ? demanda Abby en descendant les marches, cherchant un bon angle de vue pour photographier le tableau.
- En fait, la vraie énigme est : d'où sort l'Homme de Florès ? Personne n'a jamais pu établir de scénario évolutif historique réellement pertinent. D'où venait-il, comment a-t-il atteint cette île, comment a-t-il pu à ce point diminuer en taille ? On pense à une forme de nanisme insulaire. Mais les éléments sont minces. Et c'est là que les résultats de Komarov, si nous pouvons les retrouver bien sûr, entrent en jeu. Car si Florès a été ressuscité, son code génétique nous dira de qui il descend, et quand a eu lieu la divergence. Vraiment, les résultats de ces travaux sont de toute première importance.
- Vous avez raison : maintenant que le mal est fait, autant dépouiller les résultats.
- On pourra ainsi enfin savoir si Abel et Toumaï étaient véritablement aptes à la bipédie. Parce que ces deux ancêtres démontent la théorie de l'East-Side Story, à condition qu'ils soient effectivement bipèdes. Or, nous n'avions jusque-là que des preuves aussi indirectes qu'incertaines de cet état de fait : orientation du trou occipital à la base du crâne, caractéristiques de la dentition, régime alimentaire...
- Espérons que l'on retrouvera ces données. Qu'y a-t-il d'autre d'intéressant, sur ce tableau ?
- Pour Florès par exemple, nous n'aurons finalement pas besoin de son code génétique. Regardez : le graphe lie très clairement Florès à Homo erectus. Voilà la filiation mystère dont on parlait. C'est acquis : Florès est un descendant d'erectus.
- D'autres choses ? fit Abby, en ajustant la mise au point de son appareil numérique focalisé sur le tableau.
- Eh bien... On avait toujours eu des doutes quant à l'existence de certains pré-humains. Je veux dire, on a retrouvé leurs ossements, donc ils ont bel et bien existé, ce n'est pas le problème. Mais ces vestiges étaient parfois si lacunaires et si abîmés qu'il est possible que l'on ait attribué deux noms différents à une seule et même créature. C'est un événement fréquent dans la paléontologie. Combien de dinosaures ont-ils été ainsi " doublés " ? Je pense notamment au Diplodocus et au Brontosaure. En fait, c'était le même animal !
- Et ce tableau remet de l'ordre dans tout cela ?
- Le graphe indique très clairement que rudolfensis et habilis n'étaient en fait rien d'autre qu'une seule et même espèce, que Komarov nomme très simplement habilensis. Et puis, heidelbergensis et rhodesiensis semblent descendre d'antecessor. Ce n'était auparavant qu'une vague, très vague possibilité.
- C'est tout ?
- Il y a autre point important à remarquer. C'est la structure de la lignée humaine telle que vous la voyez ici : morcelée, éclatée, faite de liens, d'embranchements, de nouveaux points de départ et d'extinctions. C'est une lignée formidablement buissonnante que Komarov a montrée, très éloignée des schémas linéaires que certains conservateurs continuent de défendre encore aujourd'hui.
- Je vois.
- Et puis regardez cette croix, ici, sur la lignée de Néandertal. Apparemment, il a vraiment disparu. Les crises d'éclampsie ont peut-être fini par avoir raison de lui, après tout.
- Et pourtant. Néandertal est revenu à la vie.
- Allons-y, Abby. Il y a quelque chose que je dois vérifier.
- Quoi donc ?
- Notre futur.
49La bête
Craig était sorti précipitamment de l'amphithéâtre, suivi de près par Abby. Il marcha jusqu'à un embranchement.
- Vous parliez du futur ? demanda-t-elle.
Mais Craig ne répondit pas. Il resta là, devant elle, à lui tourner le dos en silence.
- Qu'y a-t-il ? fit-elle, inquiète.
- Regardez.
Abby avança à sa hauteur. De là, elle put voir qu'il y avait quelque chose dans le couloir au-delà de l'embranchement. C'était un cadavre, baignant dans un océan de sang coagulé. Il y avait une arme. Comme un fusil à pompe, mais avec un canon beaucoup plus court.
- C'est un mercenaire, fit Craig. Avec un fusil à canon scié.
- Mais regardez tout ce sang, comment est-ce possible ?
Craig s'approcha du cadavre.
- Il a été égorgé. Il s'est vidé de son sang. Voilà pourquoi il y en a autant.
Abby observa le cadavre plus en détail. La gorge de l'homme n'avait pas l'air tranchée. Elle semblait plutôt avoir été arrachée. Abby en frémit d'horreur.
- Mais je ne comprends pas ! Ce sont eux, les tueurs ! s'écria-t-elle.
- En effet.
- Mais alors, qui l'a tué, lui ?
- Qui... ou quoi, fit Craig en posant le sac.
Abby lui jeta un regard inquiet.
- Un clone ?
- Probable, fit-il en se saisissant de son fusil à pompe. Ou un néandertalien. Qui sait ?
Abby observa les environs. Le sol était maculé de sang, et... il y avait des empreintes rougeâtres. Relativement visibles. Craig les avait sûrement déjà remarquées.
- On doit pouvoir retrouver assez facilement celui qui a fait ça, fit-il en s'accroupissant pour toucher les traces de pas.
-... ou l'éviter, proposa-t-elle prudemment. Non ?
Craig ne répondit pas, trop occupé à lui tourner le dos et à palper le sol. Elle prit ça pour un non.
- Vous n'avez pas eu votre dose d'adrénaline, c'est ça ? Le multi carambolage ne vous a pas suffi ? Votre niveau de testostérone est en position haute et vous avez une subite envie de partir à la chasse au Néandertal ?
Craig sourit. Même dans ces instants de mort, Abby était encore capable de l'amuser avec ses plaisanteries stupides. Peut-être même ne s'en rendait-elle pas compte. Craig se releva en souriant et se tourna vers elle. Et ce qu'il vit lui glaça le sang. Le néandertalien était là, juste devant lui et derrière Abby qui n'avait rien remarqué. Mais à voir l'expression de Craig passer du sourire charmeur à l'état de cadavre décomposé en l'espace d'une milliseconde, Abby comprit que quelque chose n'allait pas. Lentement, elle se retourna, découvrant la gigantesque créature velue.
A grand-peine, elle se retint de hurler. La bête avait les mains et les bras couverts de sang. Abby fit lentement quelques pas en arrière, espérant pouvoir rejoindre Craig. Elle ne détacha pas son regard de celui du néandertalien qui semblait possédé par la fureur. Tous ses muscles tremblaient sous sa peau, comme un océan de rage bouillonnant à l'intérieur. Qui sait ce que les mercenaires avaient bien pu lui faire pour le mettre dans un état pareil ?
Craig avait armé son fusil. Il espérait ne pas avoir à l'utiliser lorsque, brutalement, le néandertalien se mit à charger en hurlant. En un instant, il fut sur Abby. Pas question de tirer et de risquer de la blesser. Néandertal la ceinturait et la secouait en tous sens. Abby pouvait sentir l'haleine chaude et fétide de la créature qui grognait et hurlait comme une bête sauvage. Elle sentit quelque chose de chaud et de gluant lui couler dans le cou, comme si le néandertalien était en train de lui baver dessus abondamment. Mais c'était bien le dernier de ses soucis. Abby était en effet tellement comprimée par l'étreinte de la bête qu'elle n'arrivait même plus à respirer. Et, surtout, elle ne pouvait chasser de son esprit l'image du mercenaire dont la gorge avait été arrachée. Voyant Abby ainsi malmenée et au bord de l'étouffement, Craig ne voulut prendre aucun risque. Il retourna son fusil pour aller matraquer le crâne de la bête avec la crosse de son arme. Le monstre poussa un cri de fureur et envoya au sol sa victime qui roula à plusieurs mètres. Craig eut juste le temps de retourner son arme pendant que la bête lui sautait dessus. Abby entendit une terrible détonation.
Elle se releva en toute hâte, découvrant Craig et la bête accolés en une étreinte mortelle. De la fumée s'échappait d'entre leurs corps et du sang coulait sur leurs jambes. Ils restèrent ainsi une seconde, interminable, pendant laquelle Abby n'avait aucun moyen de savoir lequel des deux était blessé. Un nœud atroce lui écrasait l'estomac. Et lorsque le néandertalien s'affaissa en arrière en râlant, le nœud disparut. Craig lâcha son arme, sonné. Abby se jeta dans ses bras pour le serrer du plus fort qu'elle le put. Craig lui murmura à l'oreille que tout irait bien. Elle aurait tant voulu que ce soit vrai. Complètement à bout, elle ne put retenir ses larmes plus longtemps.
50Le futur
Craig et Abby restèrent dans les bras l'un de l'autre un long moment. Elle pleurait comme une gamine. Il essayait de la calmer. Lui-même ne se sentait pas très bien. Ce devait donc être très dur pour Abby, pensa-t-il. Elle finit par arrêter de pleurer. Lentement, Craig relâcha son étreinte. Elle fit quelques pas en arrière en s'essuyant discrètement les yeux. Craig la trouva très attendrissante.
- Abby, je...
- Taisez-vous. Ne me faites plus jamais un coup pareil, fit-elle en reniflant.
- Je suis désolé.
- Vous m'avez sauvée.
- Non, je vous ai mise en danger, Abby ! Et j'en suis vraiment désolé. Je n'aurai jamais dû vous emmener ici.
Abby ne répondit pas, trop occupée à sécher ses larmes. Craig ne savait plus trop quoi lui dire. Alors, il se tut. Il la regarda faire quelques pas dans le couloir. Il porta ensuite son attention sur le néandertalien qui gisait au sol, la poitrine défoncée et baignant dans une mare de sang. Abby le tira de ses pensées.
- Le futur ? Vous faisiez allusion à ce nom qui figurait sur le tableau ? Homo futurus ?
- Lui-même.
- Mais comment est-ce possible ?
- L'ingénierie génétique, Abby, tout simplement.
- Mais je croyais que cela permettait seulement de remonter le temps ?
- Le temps n'est qu'un axe. Dans les algorithmes de reconstruction, ce n'est qu'un paramètre. On peut le faire défiler dans un sens comme dans un autre.
- Vous voulez dire que l'on peut en faire des algorithmes de prédiction ?
- Bien sûr. De toute façon, une simple étude de la morphologie humaine permet de dégager des tendances évolutives. Il n'y a plus qu'à les mettre en œuvre. C'est, par ailleurs, un bon moyen de tester l'efficacité des algorithmes : s'ils correspondent aux observations et tendances morphologiques, cela veut dire qu'ils sont au point.
- Et ils le sont ?
- Je n'ai pas vu Homo futurus. Mais vu comment ces algorithmes ont réussi à recréer Néandertal, je ne vois pas de raisons d'en douter.
- Vous pensez que Komarov est allé jusque-là ?
- J'en suis sûr.
- Homo futurus serait donc ici, quelque part dans ce labo ?
- Si les Fils de Dieu ne l'ont pas embarqué, oui.
- Et où serait-il ?
- Avec les autres.
Abby réfléchit un court instant. Les autres Homo ? Ils étaient ici, dans ce couloir, derrière les portes blindées.
- Il est ici, souffla-t-elle.
- Oui. Ici même.
Abby se retourna. Il y avait tellement de portes dans ce couloir. Et derrière chacune d'elles, un Homo. Abby fit quelques pas, essayant d'ignorer le néandertalien qui gisait dans son propre sang. Craig vint à ses côtés. Ils longèrent le mur jusqu'au fond du couloir. Arrivés devant la dernière porte blindée, ils virent l'inscription en lettres capitales :
H. FUTURUS
Derrière la petite vitre carrée, Abby ne distinguait rien d'autre que l'obscurité. Avec, peut-être, une vague lumière verdâtre.
- On y est, fit Craig.
- Que va-t-on voir derrière cette porte ?
- L'avenir de l'Homme, fit Craig en abaissant la poignée.
Abby entra la première. Elle vit une vague lueur verdâtre au fond de la pièce puis les néons s'allumèrent en tressautant. Ils étaient dans une grande salle. Le sol était trempé et plein de débris transparents. Face à eux, il y avait trois gigantesques cylindres faits d'une matière qui aurait pu être du plexiglas.
Deux tubes avaient explosé. Le troisième était intact. Et, dedans, il y avait cette... chose. C'était abject. Abby s'approcha pour mieux distinguer la créature, nue, qui semblait flotter dans un étrange liquide parcouru de petites bulles de gaz virevoltant dans une lueur verdâtre. L'humanoïde était proprement gigantesque. Abby se demanda un instant si c'était parce que le tube était surélevé ou bien si c'était dû à un effet grossissant du plexiglas, mais la créature semblait véritablement immense. Les jambes étaient fines, tout comme les bras et l'abdomen. Le torse était un peu plus bombé, mais surtout il était surmonté d'une tête absolument répugnante. Le crâne était chauve et hypertrophié, recouvert d'étranges circonvolutions. Le visage de la créature était en partie caché derrière un appareil respiratoire qui bullait dans le liquide, mais Abby pouvait aisément distinguer la mâchoire, minuscule, qui semblait avoir été encastrée dans le crâne à la va-vite. Et puis, il y avait les yeux. Ce regard, démentiel. Derrière le masque du respirateur, la créature agitait deux énormes yeux globuleux, fichés dans de gigantesques orbites.
Abby se concentra et essaya de déceler quelque conscience dans le regard de la créature. Mais il n'y avait rien. Les yeux étaient comme injectés de sang, les pupilles dilatées, agités par des spasmes incontrôlables, parfaitement erratiques. C'était proprement surréaliste. Abby se demanda un instant dans quel mauvais film de science-fiction elle se trouvait. Mais c'était réel. Cette créature répugnante était le futur de l'espèce humaine. Soudain, les yeux de la bête cessèrent de tressauter. Les pupilles se contractèrent, et la créature regarda Abby droit dans les yeux. Ce fut plus qu'elle n'en put soutenir. Elle détourna le regard.
Craig inspecta les tubes éclatés. Il remarqua des traces de sang sur les bords du plexiglas brisé.
- Ils les ont emmenés ? s'enquit Abby.
- Oui. Ils ont explosé les tubes, puis ils en ont extrait les corps.
- Il y a donc des gens là, dehors, qui se trimballent avec deux Homo futurus dans la nature ?
- J'en ai bien peur.
- Ils sont encore en vie ?
- Comment le saurais-je ? Si Komarov les a fait mettre dans ces tubes de liquide physiologique, ce n'est sûrement pas pour rien. Peut-être sont-ils très fragiles ? Très sensibles ? Qui sait ?
- Ca correspond bien aux tendances morphologiques dont vous parliez?
- Oui : grande taille, cerveau et yeux hypertrophiés, corps frêle et imberbe, face aplatie, mâchoire atrophiée. Ca correspond.
- C'est horrible.
- Oui. C'est notre avenir.
51Retour
- Allons-nous en, fit Abby après voir pris un maximum de photos.
- Oui. Nous n'avons plus rien à faire ici, répondit Craig en jetant un dernier regard à la créature immonde qui flottait dans le liquide verdâtre.
Ils retournèrent au Hummer en silence. Craig balança nonchalamment son sac dans le coffre, puis il monta dans le véhicule, bientôt imité par Abby. Ils s'engagèrent de nouveau sur la petite route défoncée.
- J'ai tout ce qu'il me faut.
- Comment ça, tout ? releva Craig.
- Informations, photos... Tout pour relater l'événement.
- C'est très bien, fit Craig d'un regard neutre.
Il sortit son téléphone portable, composa un numéro, puis porta le combiné à son oreille.
- Qui appelez-vous ? fit Abby.
- Les secours. Et la police.
Abby acquiesça en silence. Craig gérait l'affaire comme il le fallait. Elle attendit qu'il en ait fini avec ses explications en russe au téléphone.
- Que leur avez-vous dit ?
- J'ai été succinct, fit-il. Ils verront bien par eux-mêmes.
- Vous les avez quand même prévenus que ça pouvait être dangereux ? Il y a ces créatures, et puis...
- Je leur ai dit de faire très attention.
- Il ne faudrait pas aussi faire venir des scientifiques compétents ? Je veux dire, ces créatures, là, il n'y a pas de risque de nature biologique ?
- Je ne pense pas. Et puis, il y a déjà eu bien assez de "science" là-bas. J'ai contacté les secours, en leur disant qu'il y avait peut-être aussi un risque de santé publique. La balle est dans leur camp. Il faut laisser les choses se faire, maintenant.
Le Hummer fonçait dans la nuit. Les mains crispées sur le volant, Craig dévorait la route et semblait investi d'une force et d'une volonté surhumaines.
- Qu'allons-nous faire ? demanda-t-elle.
- Vous, vous allez écrire votre article, faire votre reportage.
- Et vous ?
- Moi, je suis attendu.
- Attendu ?
- Les flics, la presse, tout ça. Mon retour à Moscou va être un bordel pas croyable. Ils vont me poser des questions.
- Et qu'allez-vous leur dire ?
- Tout. Je vais tout leur dire.
- Vraiment tout ?
- Oui. J'ai pris trop de risques, et trop de libertés avec l'éthique. Tout ça doit cesser.
- Et vous ? Que deviendrez-vous ?
Craig lut dans le regard de la jeune femme une inquiétude sincère, une attention et une douceur qui lui firent chaud au cœur. Il soupira.
- Ca, c'est une autre histoire, conclut Craig.
Des véhicules de police, toutes lumières allumées, suivies d'ambulances aux sirènes hurlantes apparurent devant eux, surgissant de la nuit noire et fonçant à toute allure dans le blizzard. Le cortège de sons et lumières disparut aussi vite qu'il avait surgi, comme s'il n'avait jamais existé. Abby se sentait flotter. Comme si tout ça n'était qu'un rêve. Et puis, elle repensa à Craig.
Abby prit son téléphone qu'elle n'avait pas décroché depuis tout ce temps, malgré les centaines d'appels désespérés qu'elle avait reçus. Tout le monde à la rédaction devait être mort d'inquiétude. Elle décida qu'elle s'en fichait. Elle envoya un SMS à Dimitri. Après tout ce qu'il avait fait, il méritait d'être aux premières loges pour couvrir l'événement de leur retour à Moscou. Puis elle chercha un numéro dans son répertoire. Celui de Richard Brown.
- C'est Abby. Il faut qu'on parle.
52Conférence
Il était environ cinq heures du matin. L'endroit était noir de monde. Des dizaines de journalistes étaient venus couvrir l'incident, et le Moscow Times avait prévu une importante conférence de presse en présence du PDG de Futura Genetics lui-même, Nathan Craig. Il était attendu d'un moment à l'autre, et la rumeur courait qu'il allait faire une annonce proprement fracassante.
Lorsque le Hummer noir s'engagea lentement dans le parking, personne ne le remarqua. Personne, sauf Dimitri, parce qu'il savait. Craig descendit du véhicule, pesamment. Il salua Dimitri, lui fit quelques excuses, puis certains autres journalistes les remarquèrent. Très vite, ce fut l'effervescence, et des dizaines de journalistes prirent d'assaut Craig ainsi que la jeune femme qui l'accompagnait. Le directeur du Moscow Times parvint à se faufiler dans la foule jusqu'à Abby. Craig le vit dire quelque chose à son oreille, puis elle le tira par le bras, leur frayant un chemin dans la foule. Ils montèrent lentement l'escalier, puis entrèrent dans le hall de Futura Genetics. Abby guida Craig jusqu'à l'estrade qui venait d'être montée à la hâte, puis elle l'accompagna jusqu'à un pupitre. La meute de journalistes se mettait rapidement en place avec fracas.
Les flashs fusaient de partout. Accablé par la fatigue et la soudaineté de l'événement, Craig se sentit terriblement pris de court et véritablement agressé. Il ne savait plus bien où il était. Il chercha Abby du regard. Elle n'était plus là. Elle l'avait planté là, à son pupitre, puis s'était noyée dans la foule. Craig commençait à se sentir mal. Mais soudain, il reconnut une voix dans son dos. Il se retourna prestement. C'était elle.
- J'ai votre micro, fit-elle avec un grand sourire.
Elle lui dégrafa quelques boutons de sa chemise, puis lui installa son micro, avant de refermer sa veste et de lui tapoter sur les épaules.
- Vous êtes magnifique, fit-elle, rayonnante.
- Abby, je...
- Non, shhhtt. Courage. Vous allez tous les bouffer. N'ayez pas peur. C'est vous qui menez la danse. Eux, ce ne sont que des prétentieux qui se prennent pour des requins, mais qui n'ont aucunement votre force.
Craig se sentit quelque peu rasséréné.
- Abby, merci.
Elle s'approcha de lui, toute proche, puis elle le regarda avec beaucoup de tendresse.
- Courage, fit-elle simplement.
Elle porta sa main vers le boîtier que Craig avait à la ceinture, tourna un bouton et une lumière verte s'alluma.
- Votre micro est prêt. Vous êtes en ligne.
Puis elle s'en alla.
Craig prit une grande inspiration. Le parterre de journalistes retenait son souffle. Il tapota son micro, toussa un coup. Le son marchait correctement. Tout le monde se tut. L'ambiance était extrêmement tendue. Tout le monde le dévisageait. Avec la désagréable impression d'être lâché dans l'arène, Craig se lança.
- J'assume la responsabilité des agissements de Futura Genetics ainsi que des tragiques événements survenus ces derniers jours. Sous ma direction, les chercheurs de Futura Genetics ont enfreint nombre de lois de la bioéthique. Dans ce monde surexposé, manipulé et déformé par les médias, dirigé par des politiques véreux et les pleins pouvoirs du profit, je sais que peu de gens croiront ma version des faits. La voici cependant. Futura Genetics est une entreprise de recherche dans le génie génétique. Nos découvertes ont fait progresser la connaissance et ont permis de sauver des centaines de milliers de vies. Je suis un scientifique. Mais je n'ai jamais caché mon aversion pour l'immobilisme. Certes, j'ai violé les lois de l'éthique. Mais qu'est-ce que l'étique, sinon une vague morale mouvante, changeante avec le temps ? Voyez comment nos principes ont changé en quelques années, en quelques siècles. L'éthique est faite pour être transgressée. Il faut la considérer avec recul, ce n'est pas une marche à suivre inflexible.
- J'attends de toute la communauté scientifique de réagir en personnes honnêtes et responsables. Je ne sais pas ce qu'il adviendra de moi et de Futura Genetics. Que justice soit faite. Soyez simplement honnêtes et, pourquoi pas, compréhensifs. Soyez modernes, pensez au progrès. Quant aux résultats de nos recherches... J'ai été trompé. Mikhaïl Komarov était mon bras droit. Mais il jouait un double jeu. En fait, il était lui même sous les ordres d'Ivan Rokov, le PDG de Gazpran. L'organisation des Fils de Dieu a également joué un obscur rôle d'intimidation. La manœuvre était habile. L'objectif était de prendre le contrôle de Futura Genetics pour en faire un laboratoire russe et s'en approprier les découvertes. Je ne me cherche pas d'excuse, je veux juste établir la vérité. J'énonce là des faits. Sous la pression de l'immense pouvoir de Rokov et des Fils de Dieu, Mikhaïl Komarov n'a pas eu le choix.
Et puis, il avait ses propres théories un peu dérangées sur l'Histoire, la Culture et la Civilisation. Il s'intéressait également aux problèmes de la mentalisation et de l'éducation. Quelle est la part de la génétique dans notre comportement ? Quel est le plus important, de l'inné ou de l'acquis ? Hitler aurait-il pu être un homme bon, dans un contexte historique différent ? En tous les cas, Komarov pensait que les hommes qui ont fait notre Histoire étaient particuliers et révéleraient les secrets de l'Humanité bien plus clairement que n'importe qui, emporté par le flot tumultueux de l'Histoire. Poussé par une curiosité déplacée, Komarov s'est procuré de l'ADN sur les restes du crâne d'Adolf Hitler. Oui, nous avons cloné le Führer. Il est mort, noyé dans la Moskova il y a quelques jours, mettant le feu aux poudres.
Mais Komarov ne s'est pas arrêté là. Il s'est également procuré de l'ADN sur le Linceul de Turin. Pour ceux qui en douteraient encore, sachez que plus aucun doute n'est possible sur l'authenticité de cette relique. Nous l'avons cloné le Christ. Je sais que des milliards de gens nous fustigeront pour avoir osé. J'en suis totalement désolé. Je vous demande juste de me croire : j'ignorais tout de cette folie. J'avais autorisé le clonage d'êtres humains, je l'avoue sans détour, mais jamais, jamais je n'ai voulu cloner le Christ ou Hitler. Les avatars de Jésus sont morts le soir de l'incident. Par ma main. Je les ai tués. Komarov est mort, lui aussi, le crâne fracassé par un clone du Christ génétiquement dopé. De ce côté, les résultats de Komarov sont impressionnants.
- Nous sommes désormais capables de démultiplier les capacités physiques d'un être humain. Mais avec l'aide de mes travaux sur la génomique de synthèse, Komarov a aussi et surtout effectué un bond de géant dans le domaine de l'ingénierie génétique. Il est parvenu à inverser le cours de l'Evolution. Nous appelons cela la génétique réversible ou rétrograde. Mikhaïl a ainsi fait des avancées considérables dans la recherche sur les origines de l'Homme. Il a ressuscité l'Homme de Néandertal et une grande partie de nos autres prédécesseurs. Grisé par la réussite et forcé par les Sini Bojé, Komarov ne s'est pas arrêté à la reproduction du passé. En extrapolant les tendances évolutives humaines, il a tenté une incursion dans le futur et a donné naissance à Homo futurus. C'est proprement stupéfiant. Homo futurus est gigantesque. Son crâne abrite un cerveau hyper volumineux et présente une face terriblement contractée, équipée d'une minuscule mâchoire.
L'avenir est aujourd'hui à notre portée. Komarov est parvenu à produire le futur de notre propre espèce. Mais les choses ont mal tourné. L'opération devant aboutir à la prise de contrôle de Futura Genetics a échoué. Les Sini Bojé, rendus furieux par cet incident qui a tué Rokov et Komarov, ont mis à sac le laboratoire de Daryznetzov. Nos scientifiques ont été assassinés. L'immense majorité des créatures sont mortes ou blessées. Homo futurus a été tué. Les données ont été volées.
Craig fit une courte pause. Il n'en dit rien, mais, ce faisant, il voulait rendre un hommage à son équipe assassinée. Il vit que l'auditoire avait du mal à tenir en place devant ses révélations fracassantes. Certains donnaient des coups de fil frénétiques, les caméras se pressaient. Et pourtant, ils ne savaient encore rien. Il décida d'attendre encore quelques instants. Il était à la fois terriblement fatigué et étrangement excité. Il se rendit compte qu'il avait les deux mains crispées sur son pupitre. Il était en sueur. Il avait les mains moites et, bien qu'il maîtrisât parfaitement son discours, il se sentait fatigué, très fatigué. Et puis, il avait atrocement soif. Abby arriva soudainement, comme par enchantement, lui apportant une petite bouteille d'eau minérale.
Elle lui fit un clin d'œil. Il lui répondit par un grand sourire, avant de boire la bouteille d'une traite, puis il ouvrit nonchalamment sa chemise.
- Je n'en dirai pas plus. Mademoiselle Lockart ici présente pourra témoigner. Je veux qu'une enquête soit menée. Que la Justice fasse son travail. Maintenant, je souhaiterais finir par une petite réflexion. L'Humanité a environ cent mille ans. Pendant ce laps de temps, nous sommes passés de l'industrie lithique à l'ère atomique. Homo sapiens est devenu capable de quitter sa planète - comme de l'anéantir. Nous ne sommes peut-être que le produit aléatoire des mutations génétiques et des conditions écologiques, mais ces mécanismes ont abouti à l'émergence d'un être à la pensée réfléchie aux pouvoirs détonants. Il est de notre devoir moral de veiller à notre environnement. La Science est une précieuse alliée, et même si l'éthique peut ou doit parfois être transgressée, nous devons nous méfier d'une aveuglante fuite en avant.
Craig fixa son assistance. Il vit les sbires du Président Meskine s'impatienter au premier rang. Il avait touché le jackpot, se dit-il avec légèreté. Son discours était bien parti pour faire date. Il ignora royalement les signaux des officiels furieux pour reprendre le fil de son argumentation.
- Vivre sur notre planète est un acte beaucoup plus fort à réaliser que certains peuvent le penser. Nous avons atteint une telle connaissance et un tel pouvoir que nous devons prendre garde à ce pouvoir qui nous pousse à l'autodestruction. Ne perdons cependant jamais de vue que notre présence ici bas n'a aucune signification. La Vie n'est qu'un mélange d'eau, de roche et de gaz, animé par des rayons de pure énergie. Le phénomène de l'Evolution n'est rien d'autre que le résultat normal et naturel de la guerre totale provoquée par la soif, le désir et la formidable envie que possède chaque parcelle de Vie d'avaler, à elle seule, le Soleil.
EPILOGUELa manière russe
La conférence était terminée. Les journalistes s'en étaient allés. Craig avait eu une discussion houleuse avec les sbires de Meskine, puis ils avaient vidé les lieux. Abby avait ensuite vu Craig s'éclipser discrètement vers les toits de l'immeuble. Elle monta, dans l'espoir de le rejoindre. Arrivée au dernier étage, elle poussa la petite porte menant au toit.
Craig était accoudé à la rambarde, le regard dans le vide, par-delà les toits moscovites, par delà les gigantesques enseignes de Gazpran et du World Trade Center, le regard perdu dans la nuit de la capitale, pleine de lumières papillonnantes, zébrée par le blizzard. Il ne ferait pas jour avant encore quelques heures.
Abby s'approcha puis vint s'accouder aux côtés de Craig. Après un long silence, elle se décida à parler.
-... Qu'allez-vous faire, maintenant ?
- Je ne sais pas trop. Je vais être jugé. Cela peut prendre des années. Ma société va être liquidée. Je ne sais pas ce qu'il adviendra de moi.
- Mais vous êtes riche, et influent. N'y a-t-il rien que vous puissiez faire ?
- Riche, je le suis. Influent, je ne le suis plus. Ce procès va être surmédiatisé. Comment voulez-vous que je m'en sorte ?
- Vous êtes quelqu'un de brave. Quelqu'un de fort.
- Je ne sais pas. Je ne pense pas que j'aurai la force. Pas cette force-là. Pas pour me battre contre ces gens là. Tout le monde veut ma peau.
- Je...
Il y eut un long silence gêné. Craig ne broncha pas.
- Vous... vous êtes quelqu'un de bien, reprit Abby.
- ... Merci, fit-il avec beaucoup de reconnaissance.
- Je... je serai là pour vous. Je serai là. A vos côtés. Même dans les moments difficiles qui s'annoncent.
Craig eut un léger mouvement. Il se tourna vers elle.
- Merci, Abby, fit-il tout doucement.
Elle s'approcha de lui, imperceptiblement. Craig eut un sourire et, délicatement, Abby vint se blottir contre lui. Lentement, il la prit dans ses bras. Ils restèrent ainsi un long moment, prostrés. Abby releva la tête, les yeux embués, cherchant Craig du regard. Elle se rendit compte qu'il pleurait aussi. Alors, elle lui sourit. L'instant d'après, leurs lèvres se rencontrèrent. Ils s'embrassèrent lentement, pudiquement. Puis ils poussèrent un long soupir de soulagement. Craig se pencha en avant pour lui murmurer quelque chose à l'oreille. Abby eut un petit rire. Puis ils s'abandonnèrent tout entier l'un à l'autre.
Mais alors qu'elle le serrait amoureusement dans ses bras, il fit un geste brusque et elle sentit une douleur fulgurante lui perforer le ventre. Elle se crispa, foudroyée par la douleur. Elle sentit un liquide chaud suinter sur sa peau. Tout de suite, elle comprit. Ce salaud venait de la poignarder. Elle tenta de dire quelque chose, mais sa bouche n'émit aucun son. Il était tellement sûr de l'avoir mortellement touchée qu'il ne chercha même pas à la retenir lorsqu'elle fit quelques pas mal assurés vers l'arrière, en titubant. Elle hoqueta puis sentit un goût chaud et cuivré s'insinuer dans sa bouche. Elle fut prise d'un spasme violent puis vomit du sang. Terrifiée, elle interrogea vainement Craig du regard, cherchant une réponse qu'elle savait ne pas exister. Craig resta stoïque, d'un air absent, presque désolé. Il avait encore la main serrée contre la poitrine, renfermant sûrement le poignard qui venait de lui traverser le ventre. Son joli costume était maculé de sang. En hoquetant, elle tenta de soutenir son regard de dément. Mais ce qu'elle découvrit lui glaça le sang. Les yeux de Craig étaient vides, cadavériques.
Il fit un pas en avant, lentement, chancelant. C'est alors seulement qu'elle se rendit compte, avec une horreur indicible, que Craig n'avait jamais eu de poignard dans la main. Il essaya de parler, mais quelque chose l'en empêcha, emprisonnant à jamais la vérité dans sa tête. Il vomit du sang à son tour, essaya de respirer, mais ses poumons étaient collapsés. Il s'effondra lourdement dans la poudre blanche, les mains crispées dans le givre, agonisant. Son corps convulsa encore quelques instants, accompagné de suffocations désespérées. Craig eut un dernier spasme et l'instant d'après il gisait, inerte, la face écrasée dans la neige, le corps doucement recouvert par le blizzard. Il baignait dans un liquide épais, noir, parcouru de reflets rougeâtres, fumant doucement au contact des cristaux de neige qui luisaient comme des diamants. La force de la nature que Craig avait été venait d'expirer. Ce n'est qu'alors qu'elle comprit pourquoi il venait de s'effondrer.
Un jeune homme en costume noir surgit de la nuit, pointant froidement sur elle un revolver équipé d'un silencieux. Il venait d'abattre Craig d'une balle dans le dos. Le projectile avait traversé son corps de part en part avant d'achever sa course mortelle dans le ventre d'Abby.
Celle-ci fit quelques pas en arrière puis s'effondra en sanglotant. Tout dans sa tête fichait le camp. Comment tout avait-il pu basculer aussi vite ? Mais qu'importe ? Craig était mort. Alors, elle pleura toutes les larmes de son corps. Son esprit s'embrumait. Tout dans sa tête déraillait. Mais lorsqu'elle vit s'arrêter devant son regard embrumé deux chaussures parfaitement cirées surmontées d'un pantalon impeccable, soudain, tout devint clair. Elle se souvenait du type qui venait de lui ôter la vie. Elle savait qui était celui qui venait de la tuer, elle, ainsi que l'homme qu'elle aurait tant voulu aimer. Le tueur était venu s'installer au premier rang de la conférence, avec les hommes de Meskine.
Alors, elle comprit qu'elle n'était qu'une énième victime d'un crime politique. Dans un dernier accès de conscience, amère, elle se dit que rien de tout ça n'était juste. Mais le meurtre était typique de la manière russe.
TABLE DES MATIERESIntroduction
?????? (MOSCOU)
1. Dans la nuit et le blizzard
2. Abby
3. Craig
4. Cadavres
5. Komarov
6. Espionnage
7. Documents
8. Dimitri
9. Enjeux
10. Isola Red
11. Interview
12. PCR
13. Human Genome
14. Réflexions
15. Bania
16. Konferentsia
17. Séquences
18. Sous la neige
19. Créationnisme
20. Quelqu'un d'autre
21. Les mécanismes de l'Evolution
22. Opération Mythe
23. Reliques
24. Morgue
25. Sibirsk
26. Mise au point
27. Logique interne
28. Eclampsie
29. Le Saint Suaire
30. Sushis
31. Convulsions
32. Fable
33. Tensions
34. Disparition
35. Mojito
36. Complications
37. Imprévu
38. Hold-up
39. L'attaque des clones
40. Départ
?A???????B (DARYZNETZOV)41. Exécution
42. Poursuite
43. Halte
44. Daryznetzov
45. CTC
46. Néandertal
47. Genome Factory
48. La lignée humaine
49. La bête
50. Le futur
51. Retour
52. Conférence
EpilogueSOURCES
L'ORIGINE DES ESPECES
Charles DarwinVOYAGE D'UN NATURALISTE AUTOUR DU MONDE
Charles DarwinLA DESCENDANCE DE L'HOMME
Charles DarwinDARWIN ET LES GRANDES ENIGMES DE LA VIE
Stephen Jay GouldLE POUCE DU PANDA
Stephen Jay GouldAPRES DARWIN
Ernst Walter MayrLES ARBRES DE L'EVOLUTION
Laurent Nottale - Jean Chaline - Pierre GrouLE CREATIONNISME EST-IL SCIENTIFIQUEMENT RECEVABLE ?
Christian Nitschelm
http://www.astrosurf.com/nitschelm/creation.html
HISTOIRE DES SCIENCES
Philippe de la CottardièreLA THEORIE DU CHAOS
Thomas GleickMOI, VLADIMIR OULIANOV DIT LENINE
Alexandre DorozynskiLA MENACE - LA MACHINE DE GUERRE SOVIETIQUE
Andrew CockburnCorentin Macqueron Corentin.macqueron.08@eigsi.fr