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Alberto Gonzalez: Conversations dans la tempête

 

Conversations dans la tempête

Théâtre

Pièce d’Alberto Gonzalez et Pierre Théry.

 

 

Le rideau se lève. Noir.
Soudain, le tonnerre explose. Bruits de vagues contre les récifs.
Un éclair jaillit du ciel et illumine un Homme qui court vers la falaise.
La foudre tombe brusquement près de lui ; il s’arrête alors. Au loin, deux éclairs.
L’Homme va pour se précipiter dans le vide lorsqu’un jeune garçon l’arrête.

Garçon lui prenant le bras

_ Non, monsieur ; s’il vous plaît ! Non !

Homme

_ Lâche moi !

 

Garçon

_ Non monsieur. Je vous en prie pas ici !

Homme

_ Laisse moi tranquille !

Garçon

_ Vous ne pouvez pas, ici. On ne doit pas, ici.

La foudre tombe et fait reculer l’Homme.

Garçon

_ Vous voyez !… Vous voulez provoquer le ciel davantage ? Il est déjà furieux. Venez !

Homme

_ De quoi tu parles ? Allez, laisse moi maintenant !

Garçon

_ Je ne vous laisserai que lorsque vous aurez quitté ce lieu.

Fracas dans le ciel. Le tonnerre éclate une nouvelle fois.

Homme

_ Je veux mourir ! Laisse moi en paix !

Garçon

_ Non ! Pas ici !

Homme le poussant

_ Ecarte toi maintenant ! Ca suffit !

Garçon

_ Mais vous ne comprenez rien ? ! ! ! Vous ne devez pas le faire ici !

Homme

_ Ici ou ailleurs, petit, pour moi, c’est pareil !

La foudre s’écrase à nouveau sur le sol entre l’Homme et la falaise. L’Homme recule tandis que les premières gouttes commencent à tomber.

Garçon

_ Vous voyez… le ciel n’est pas d’accord. Venez !

Homme qui s’avance vers la falaise

_ C’est juste une tempête, petit.

Puis, le repoussant

Eloigne-toi.

La foudre s’écrase à quelques centimètres de lui dans un vacarme assourdissant. La mer vient battre la falaise violemment. Des éclairs aveuglants fusent dans le ciel.

Garçon qui se signe

_ Ne restez pas au bord ! Je vous en prie. Laissez tomber. Pas ici !

Homme

_ C’est trop tard ! Ma décision est irrévocable !

Garçon

_ Comme vous voudrez ! Mais pas ici !

Au loin, le tonnerre gronde ; une averse s’annonce.

L’Homme tombe à genoux et fond en larmes.

Homme pleurant

_ Mais c’est maintenant que je veux mourir !

Garçon lui posant timidement la main sur l’épaule

_ Pas ce soir. Pas ici.

Homme

_ Je n’aurai jamais la force de…

Garçon

_ On ne doit pas mourir ici. C’est un lieu maudit.

Le Garçon sort de sa poche une petite bouteille de Rhum et la lui tend.

Tenez !

L’Homme attrape la bouteille et boit quelques gorgées.

Homme

_ Merci.

L’Homme lui rend la bouteille ; le Garçon boit et la lui tend à nouveau. L’Homme boit.

Garçon

_ On raconte qu'il y a plusieurs siècles, un vieux galion espagnol est venu s'échouer une nuit d’orage. C'était par là-bas...

Au loin, le tonnerre gronde. L’Homme se lève, hésitant, et, se tournant dans la direction des bruits de tonnerre

Homme

_ Là ?

Garçon

_ Là bas, oui. Un orage terrible ! La plupart de l'équipage est mort dans le naufrage ; mais quelques hommes ont réussi à mettre une chaloupe à l'eau. Ils allaient regagner la plage, lorsqu’ils ont entendu les pleurs d’une jeune fille. La barque a viré mais ils ne sont jamais arrivés à temps ; cette nuit là, les flots étaient déchaînés. La coque craquait. Le bateau s’est fendu…

Homme

_ Il y avait une fille sur le galion ?

Garçon

_ Oui. Elle est sortie en robe blanche sur le pont. Vous savez, ces robes de nuit brodées à la main par les domestiques. Elle n’avait pas eu le temps de s’habiller. Sur les planches fracassées et glissantes, elle se tenait droite presque fière. Elle attendait d’être libérée de sa vie, une fleur noire à la main.

Homme

_ Une fleur noire ? …

Garçon

_ Oui. Une fleur noire. C’est curieux, n’est-ce pas ? On a raconté beaucoup d’histoires sur son compte, vous savez ? Mais personne ne sait vraiment… Les marins disent simplement qu’il ne faut pas se promener sur la falaise les nuits d’orage.

Le Garçon s’abrite sous un refuge à quelques mètres de là. L’Homme le suit.

Homme

_ Pourquoi es-tu là ?

Garçon

_ Tout à l'heure, je marchais paisiblement sur la plage. J’ai vu la lune se couvrir de nuages ; j'ai juste eu le temps de me réfugier ici. Tenez regardez, le brouillard se lève ; la terre transpire. Dommage que nous ne puissions voir la mer...

Homme

_ Et… Tu vis ici ?

Garçon

_ Non. Je me promène ici.

Homme

_ Tu m’as suivi ?

Garçon

_ Non.

Homme

_ Est-ce que tu connais les gens d’ici ?

Garçon

_ Il n’y a personne ici.

Homme

_ Et tous les gens de l’auberge ?

Garçon désignant un village au loin

_ Là bas ?

Homme

_ Oui. Tu les connais ?

Garçon

_ Ca fait longtemps que plus personne n’y vit !

Homme

_ Moi, j’y ai vu beaucoup de monde.

Garçon

_ C’est l’orage, monsieur.

Homme

_ J’ai vu beaucoup de monde à l’auberge !

Garçon

_ C’est l’orage, monsieur, c’est l’orage.

La mer vient frapper les récifs bruyamment. Craquement du tonnerre.

L’Homme boit et lui tend la bouteille.

Homme

_ L’orage…

Le vent siffle dans le refuge. Le Garçon boit à son tour.

Garçon

_ Le temps est étrange dans notre région, n’est-ce pas ? Il suffit d'un peu de vent pour que le ciel se déchaîne !

La foudre tombe sur la falaise suivie de quelques éclairs. Le vent souffle. L’averse bat son plein.

Homme

_ Un peu de vent ? ! ! C’est ça que tu appelles un peu de vent ? ! !

Garçon

_ Vous sentez ? …

Homme

_ Quoi encore ?

Garçon

_ L’odeur… C’est toujours comme ça les nuits d’orage… La terre refoule des odeurs d’urine et de pourri ! Personne ne vient plus sur cette falaise mais ça pue ! Combien de tempêtes faudra-t-il encore pour nettoyer ce lieu ? ! …

L’orage tonne ; le ciel se déchire.

Homme

_ Le village est désert, dis-tu…

Garçon

_ Depuis longtemps, oui.

Homme

_ Pourquoi ?

Garçon

_ Je ne sais pas. Sûrement à cause de…

Homme

_ La fille ?

Garçon

_ Oui…

Silence. Les vagues s’écrasent sur les récifs. La pluie tombe lentement. Au loin, le tonnerre gronde.

Homme

_ L’orage tourne…

Garçon

_ La nuit dernière, j'ai fait un rêve dans lequel il pleuvait comme aujourd'hui ; Je marchais sur la falaise et j’ai vu deux ombres dans la brume…

« Vous aimez les rêves ? » A demandé la belle.

Homme

_ La fille du galion ? tu as rêvé d’elle ?…

Garçon

_ Oui, c’était elle. Et une ombre noire marchait à ses côtés. L’homme lui a répondu : « Oui, j’aime les rêves… Beaucoup, oui… Et la pluie aussi… Une pluie noire sur une lune de braise... Ce pourrait être beau, non ? ». J’ai entendu la belle lui répondre « Oui, ce le serait, c'est sûr ; avec quelques hautes herbes vertes balancées par le vent. » et puis leurs voix se sont éteintes dans les tumultes de la mer et du vent. Ils ont du se perdre dans la brume. J’ai fait quelques pas et je me suis réveillé.

Homme

_ Tu rêves trop, petit.

Deux éclairs illuminent le refuge.

Garçon

_ Vous croyez ?…

Homme

_ Oui. Tu rêves trop et tu ne connais rien.

Deux éclairs illuminent le refuge.

Garçon

_ Ce soir, j’en suis sûr ; je saurai tout.

Homme

_ Tout ?

Garçon

_ Ce soir, le lieu va parler, c’est sûr. Il a déjà commencé.

Homme

_ Tu es fou !

Garçon

_ Pourquoi ?

Homme

_ Tu rêves…

Garçon

_ Oui je rêve, et alors ?

Homme

_ La vie n’est pas un rêve. Peut-être un cauchemar… Mais tu ne connais rien de la vie !

Le tonnerre gronde. L’orage s’approche.

Garçon

_ Qu’en savez vous ?

Homme

_ Tu rêves d’une fille qui n’existe pas. Mais que connais-tu des filles ? Allez, vas-y… Dis moi… Fais moi rire…

Garçon

_ Je ne vais pas vous en dire grand chose, c’est sûr. Mais ma belle…

Homme

_ Ta belle ?… Mais qui est-elle ? Une putain.

Le tonnerre explose. Une bourrasque de vent traverse le refuge. Le Garçon frissonne.

Garçon

_ C’est un lieu désert, monsieur. Tout le monde est parti bien avant que je sois né ! Et les putains sont parties en premier.

Homme

_ Ah ! Tu crois ça…

Garçon

_ Oui, j’y crois. Et s’il pleut, monsieur, c’est que tout doit justement être nettoyé.

Homme

_ Tu veux me faire peur avec tes malédictions et tes petits mystères ! Ah, tu as beau jeu avec tes rêves de princesse espagnole ! Mais je ne crois pas aux hommes qui ne connaissent pas les putains. Petit, que peux tu comprendre à ce cauchemar ? !

La foudre déchire le ciel dans un bruit fracassant et s’écrase à côté du refuge. La mer s’agite. L’averse est plus violente encore.

Garçon

_ Ils vous font peur mes rêves…

Homme

_ Ce ne sont pas tes rêves qui me font peur ! C’est ton inconscience ! Là où il y a le cauchemar, tu vois le rêve !

Garçon

_ C’est vous qui voyez le cauchemar.

Homme

_ Ah c’est moi !… Regarde… Mais regarde autour de toi ! Regarde cette boue qui colle à tes chaussures ! Regarde ce temps crasseux… Et les odeurs !… Ca pue l’urine et le pourri… Personne ne vient plus ici ! Tu sais pourquoi ? Parce que c’est dégueulasse ici. C’est répugnant ! Même la mer a fait ébouler une partie de cette falaise pour ne plus venir ici. C’est la débâcle ! Si on vient ici, ça n’est que pour faire des choses dégueulasses !

Garçon

_ Vous peut-être… Chacun trouve ce qu’il est venu chercher. Moi, je viens pour faire la paix…

Homme

_ Tu m’as suivi !

Garçon

_ Non.

Homme

_ Alors tu te prend pour un ange. Mais mon petit… il te manque les ailes !…

Garçon

_ Non, je ne suis pas un ange. Et je ne suis pas non plus venu voir votre cauchemar. Je suis ici parce que je suis amoureux.

Homme

_ Tu repars dans tes contes de fées et tu ne vois rien. L’ombre qui hante cette falaise n’est pas un fantôme ni une Belle. Ici, petit, je ne vois qu’un monstre et il est en face de toi.

Garçon

_ Je vous vois très bien. Je vois tous ces tumultes de la mer, du vent et du ciel. Je vois très bien cette boue qui colle à vos chaussures. Je sais que ce lieu est maudit. Je connais l’histoire. Mais la légende parle d’une Belle aussi et c’est elle qui occupe mes rêves. Je vous vois très bien, croyez-moi.

Homme

_ Non. Tu ne connais que ta légende. Tu ne vois même pas les putains ! Que peux-tu voir alors ? Tous les monstres ont leur histoire, petit ! Ici, c’est le cauchemar !

Garçon

_ Non ! J’aime ce lieu. Il est beau parce qu’il vit encore. C’est un lieu où on peut rêver ! Ce n’est pas un lieu de cauchemar !

Homme

_ Tu veux le voir ? Tu veux que je te le montre l’immondice. Regarde !… Regarde moi !… Non, tu ne vois rien ! Tu ne veux pas voir ! Sens ! Sens mon ventre ! Tu veux que je l’ouvre pour te montrer ? Tu veux voir comme ça grouille ?

Dehors, les flots se déchaînent contre la falaise. Le vent siffle dans le refuge.

Garçon

_ J’imagine votre cauchemar mais je peux voir l’amour aussi.

Homme

_ C’est là ton problème. Tu ne fais que regarder ou imaginer. Tu ne vis ni l’un ni l’autre ! La crasse pour la connaître, il faut la sentir en soi ! Le crime comme l’amour, ça ne se rêve pas ; il faut le vivre pour le connaître ; et tu n’as rien vécu !

Fracas dans le ciel. L’orage tonne.

Garçon

_ Choisissez le crime. Je prends l’amour !

Homme

_ Tu es naïf ! Ici, on ne choisit pas !

Garçon

_ Regardez votre naufrage ! Croyez moi, je ferai attention à ma barque !

Homme

_ Toi et ta légende…

Garçon

_ Vous et votre crime !…

Homme

_ Quel crime ? Tu m’as suivi !

Garçon

_ Non, pas du tout.

Homme

_ Raconte ! Qu’est-ce que tu as vu ?

Garçon

_ Non, rien ! Je n’ai rien vu. C’est vous qui parlez de crime !

Homme

_ C’est vrai, oui… Oh ! Ce temps !

Le tonnerre roule dans le ciel. Des éclairs surgissent au dessus de la falaise. Quelques vagues viennent éclabousser l’entrée du refuge.

Garçon

_ C’est l’orage, monsieur, c’est l’orage.

Homme hurlant

_ Non, c’est pas l’orage ! C’est la merde ! Et puis, cette odeur !…

Garçon

_ C’est infect, c’est vrai. Mais l’orage nous fait du bien.

Homme

_ Quel bien ! Imbécile !

Garçon

_ L’orage… Il vient toujours pour nettoyer.

Homme

_ C’est trop tard. On ne lave pas le passé.

Garçon

_ Si ! Avec le cœur !

Homme

_ Avec le cœur, moi, j’ai tué !

Garçon

_ Je ne vous crois pas.

Homme

_ Toi, non. Mais, ne l’oublie pas, les monstres dorment parfois sous des peaux qu’on ne connaît pas !

Garçon

_ Je ne vois pas de monstre. Vous souffrez. Un homme qui souffre, c’est pas un monstre.

Homme hurlant

_ Ta gueule !

L’Homme attrape violemment le bras du Garçon et le tire vers la falaise.

Viens là ! Viens ici !

L’Homme tire violemment le Garçon qui glisse tout près de la falaise. L’orage explose ; le ciel se déchire ; des éclairs jaillissent de partout.

Homme hurlant

_ Regarde !… Regarde en bas !… Là ! Oui, là !

Garçon

_ Lâchez moi ! Arrêtez ça !

L’Homme attrape le Garçon par le col de sa veste et le suspend au dessus du vide.

Homme hurlant

_ Alors !…

Le Garçon se débat.

Il s’échappe des mains de l’Homme.

La tempête explose violemment. Une pluie battante s’écrase sur la falaise. La foudre tombe juste devant le Garçon qui s’enfuit. Le Garçon se fige alors et n’ose aller plus loin. Il se tourne tétanisé vers l’Homme.

Garçon pleurant

_ Je vous en prie ! Laissez moi !

L’Homme s’avance lentement vers le Garçon.

Homme pleurant

_ Tu vois dans quel état tu m’as mis ?… J’allais te tuer !…

Garçon

_ Excusez moi.

Homme

_ Non, non… Tu me provoques…

Garçon

_ Je n’ai rien fait…

La mer gronde. Une lourde averse s’abat violemment sur eux. Coup de tonnerre retentissant.

Homme

_ Tu vois ?… Tu comprends ?… Dis moi. Est-ce que tu me comprends ?

Garçon

_ Oui, monsieur.

Homme

_ Je voulais… Je ne veux pas te tuer, tu comprends ?

Garçon

_ Oui, je comprend, monsieur.

Homme

_ Non, tu ne comprends rien. Petit merdeux ! Va-t-en !

Le Garçon se retourne prudemment et commence à partir sous la pluie.

Homme d’une voix forte en pleurant

_ Il ne faut pas que tu sois là.

Le Garçon s’arrête et se retourne.

Garçon

_ Vous ne devez pas rester, ici.

Homme

_ Si ! Ici, c’est à moi ! C’est ma tourmente ; c’est mon cauchemar !

Les vagues lacèrent les récifs. La houle gronde contre les flancs abrupts de la falaise. Une rafale de vent souffle l’Homme qui recule.

Garçon

_ C’est la mienne, aussi. Je reste.

Homme

_ Ce n’est pas ton cauchemar !

Garçon

_ Je ne veux pas que vous finissiez ici.

Homme

_ Tu veux que ça recommence ?

Garçon

_ Vous ne connaissez pas ce lieu ; vous ne connaissez pas son histoire !

Coup de tonnerre assourdissant. Le ciel s’illumine.

Homme

_ Mais tu n’as rien compris !… Et la mienne, petit con, tu la connais, mon histoire ?

Garçon

_ Ici, elle n’est pas importante votre histoire !

Homme

_ Mais bordel ! J’ai failli te tuer… Tu crois que tu es le seul que j’ai cherché à tuer ?

Deux éclairs jaillissent au dessus de la falaise. La foudre s’abat violemment sur les rochers.

Garçon

_ Si vous saviez combien sont morts ici !

Homme

_ Mais je m’en fous ! Je ne te parle pas des morts, je te parle de crime ! Dégage ! Je n’ai rien à faire avec un gamin qui ne connaît rien au meurtre.

Garçon

_ Vous croyez que parce que vous avez tué, vous êtes plus fort que tout ?

Homme hurlant de toutes ses forces

_ Mais tu sais de quoi on parle ? Est-ce que tu sais seulement ce que ça fait de tuer ? Tu menaces et tu vois l’autre qui pleure, qui s’excuse d’exister devant toi ; ça commence là…

L’Homme désigne son ventre.

Ici, oui. Ca remue là dedans ! Tu sens que ça bouge et ça s’agite au bout de ton bras, ça coule, ça ruisselle comme une petite fille, ça se répand dans un épais liquide ; comme toi tout à l’heure au dessus du vide ! Et toi, tu sens ton ventre qui descend et qui monte, qui s’élance en pétillant et alors ça remonte à ta tête et tout dedans coagule dans le froid. Tes mains, tu ne les sens plus ; ton ventre, il bouillonne mais ta tête est glacée, tu sens le venin et tu serres, tu craches et tu sens que plus rien ne t’arrête que ça se casse au bout de toi, que ça se broie…

Garçon

_ Ca suffit !

Homme

_ Non. Ca suffit pas ! C’est ça le crime, petit. C’est ça que tu ressens et alors tu es indestructible et tout puissant et ça, ça te fais plaisir !

Garçon

_ Et après…

Homme

_ Et après, ça recommence. Ca bouge, ça bouge, ça n’arrête plus de monter et de descendre… Comme ta tempête ; c’est un cauchemar.

Garçon

_ C’est ça qui vous plaît ?…

Homme

_ Non ! Mais c’est plus fort…

Garçon

_ Alors c’est pour ça que vous vouliez vous jeter ici, tout à l’heure ?

Homme

_ Oui. A cause d’une putain. C’est absurde, hein ? …

Garçon

_ Une putain ?

Homme

_ Oui, une garce… Tu ne sais pas comment elles sont ?

Garçon

_ Non !

La foudre s’écrase à nouveau sur la falaise.

Homme

_ C’est pourtant simple ! Elles ne te demandent que du fric ! Rien d’autre ! Pas besoin d’amour pour les baisers, petit. Du fric, c’est tout.

Garçon

_ C’est bon ça ?

Homme

_ Oui, tellement bon ! Là, au moins, il n’y a pas de mensonge !

Garçon

_ De quel mensonge parlez-vous quand c’est vous qui les tuez ? ! !

Homme

_ Oui je l’ai tuée ! Parce que je n’avais pas le choix ! Parce que c’était insupportable !

Garçon

_ Pas le choix ? ! ! Le crime n’est pas un choix. C’est …

Homme

_ Tu ne connais rien ! Tu la regardes ; tu comprends ?… Seulement un regard et alors, elle te provoque ! C’est elle qui t’accoste ! C’est elle qui t’emmène à l’auberge dans une chambre qui pue ! Tu ne peux rien faire, elle te tient et te tire par la main. C’est elle qui te déshabille et te baise ! Et tu sens son parfum grossier – ce même parfum bon marché que portent toutes les salopes ou les vicieuses de son genre ! Elle monte sur toi ; tu ne peux rien faire et alors, elle commence à bouger, lentement, et c’est elle qui contrôle tout ! Tu sens son mauvais parfum qui t’envahit, qui te monte à la tête et tu ne peux rien faire !

Garçon

_ Je ne vois pas le mal, ici…

Homme

_ Oh non, tu ne vois pas mal ! Mais un jour, petit, tu ne supportes plus ! Parce que quand elle te chevauche, elle ne te regarde pas. Elle s’en fout ! Et dans sa bouche, il y a cette fleur noire et elle joue avec ; il n’y a plus que ça, cette fleur noire, toute fanée, laide dans sa bouche ; tu vois sa langue qui pousse la tige, ses dents blanches qui l’enserrent, et elle joue avec, et tu vois ses lèvres qui gigotent et tu n’existe pas. Tu as joui mais elle continue à te chevaucher comme si elle n’avait rien remarqué et elle joue, elle joue, sa fleur noire à la bouche.

Garçon

_ La fleur noire…

Un éclair illumine le ciel.

Homme

_ Oui, cette maudite fleur noire…

Garçon

_ Une femme avec une fleur noire… Où l’avez vous rencontrée ?

Homme

_ A la porte de l’auberge et elle habite là.

Garçon

_ Mais ça fait longtemps que le village est désert !

Homme

_ J’étais là et ça riait et ça braillait. Il y avait plein de monde dans l’auberge !

Garçon

_ Mais, monsieur, vous le voyez bien : il n’y personne !

Homme

_ Tu me prends pour un fou ?

Garçon

_ C’est l’orage, monsieur, nous sommes dans l’orage !

Homme

_ Ecoute ! Moi aussi, tout à l’heure je marchais paisiblement sur la plage ! J’ai vu l’auberge. Il y avait de la lumière. Les gens gueulaient à l’intérieur et dehors, dehors, il y avait l’ombre d’une femme dans une longue robe. C’est elle qui m’a regardé !

Garçon

_ Vous êtes encore dans le rêve, monsieur.

Homme

_ Parce que tu crois que je rêve ?

Garçon

_ C’est vous qui ne comprenez pas. Nous sommes dans l’orage. C’est la brume et le rêve.

Homme

_ Explique-toi !

Garçon

_ Vous êtes dans l’histoire de la belle.

Homme

_ Tu te fous de ma gueule ! Regarde !

L’Homme pince violemment le Garçon et le tient par le bras.

Je rêve là ? Je rêve ?

Garçon

_ Oui. Et moi aussi. Je vous l’ai dit. Le lieu a commencé à parler.

Homme

_ Mais tu es fou ! Complètement fou ! Et tu veux me rendre fou !

Garçon

_ C’est la belle, monsieur. C’est le lieu de la belle ! Elle est toute proche !

Le tonnerre déchire le ciel. Stries de lumière sur la falaise.

Homme

_ C’est insensé ! Tu es dément et tu veux que je te suive dans ta folie !

Garçon

_ Lâchez moi, monsieur. Je voudrais la voir aussi.

L’Homme lâche le bras du Garçon.

Homme

_ Va t’en ! Va chercher ta putain ! Va t’en loin de moi !

Le Garçon part en courant vers le village. L’Homme s’abrite sous le refuge et boit.

Homme

_ Temps de merde !… Tu vas t’arrêter, oui ? !

Un éclair jaillit du ciel, le tonnerre explose.

Homme

Petit con ! Tu veux me rendre fou comme toi !

La foudre tombe à l’entrée du refuge.

Homme

_ C’est ça ! Vas y ! Déchaîne toi ! Tu crois que tu me fais peur ?

L’Homme se place à l’entrée du refuge à l’endroit où la foudre est tombée.

Homme

_ Allez ! Vas y maintenant ! Ecrase moi ! Allez viens !

Le ciel se déchire, des éclairs illuminent toute la falaise.

Homme

_ Viens je te dis ! Viens et qu’on en finisse à présent ! Putain de tempête ! Je ne crois pas à tes contes de fées ! Il n’y a rien ! Ni belle, ni malédiction, ni rien à rêver ! Il n’y a que des putains ! C’est ça ! Continuez à rêver ! Moi, je me fous de vous ! Je me fous de votre Dieu et de vos légendes ! De tout ce que vous inventez ! Ah ! Vous êtes beau avec votre Destin et votre Dieu ! Votre immonde fatalité et vos rêves grossiers ! Vous ne sentez pas comme ça pue ?! Vous êtes dégueulasses !

L’Homme tombe épuisé sur le sol. Il tousse et crache, vomissant à demi. Son corps frissonne. Ses bras tremblent. Convulsions. Il sanglote.

Homme

_ Elle était belle… Elle était belle… J’ai juste tenté ma chance… comme les autres… Je ne souhaitais pas la tuer… C’est elle qui m’a provoqué… Toujours ce sont elles qui me provoquent… Elle était belle mais elle était monstrueuse aussi… Maudite fleur noire… Elle préférait cette maudite fleur noire à mon corps... Je pouvais tout lui offrir… elle a ri de moi… comme les autres… comme l’autre là… ah, oui, j’étais vierge… quel con ! J’étais vraiment trop con ! Pourquoi je lui ai fait confiance à elle aussi ? Oh pourquoi ? Elle se foutait bien de moi avec sa fleur noire ! Elle m’a trompé avec sa beauté ! Elle avait l’air si pur ! Son sourire était gentil… Ses yeux étaient doux… J’avais envie… Je lui aurais tout donné ! Pourquoi les filles que je veux aimer se moquent elles toujours de moi ? !… Je veux mourir… Je suis fatigué… Je ne veux plus continuer…

L’Homme commence à marcher à quatre pattes. Il explore le refuge en titubant. Explosion du ciel dans un vacarme assourdissant. L’Homme regarde lentement de tous côtés. Il s’avance en rampant vers la falaise. Il approche du gouffre quand arrive le Garçon.

Garçon haletant

_ Non, monsieur, non !

La foudre s’abat sur la falaise à côté de l’Homme. L’orage est violent ; la mer déchaînée. Le Garçon manque de tomber en glissant.

Homme suffocant

_ Ne regarde pas…

Garçon

_ Non. Attendez ! Je sais. J’ai vu.

Homme

_ Il a vu… Ne me regarde pas !

Puissants bruits de vagues contre la falaise.

Garçon

_ Non ! Vous ne devez pas ! Pas ici !

Homme

_ Oh je t’en prie… Je n’ai plus la force…

Le Garçon attrape l’Homme ; il tente de le relever et le tire sous la pluie jusque dans le refuge.

Garçon

_ Vous avez la fièvre, monsieur.

Homme

_ Oui. Je sue. Mon corps suinte. Cette moiteur m’engourdit. La fin approche, petit.

Garçon

_ Non. Ce n’est pas maintenant. J’ai vu. Ma mère aussi disait comme vous…

Homme toussant

_ Ta mère ?…

Garçon

_ Oui, ma mère. Attendez.

Le Garçon assoit l’Homme contre le mur du refuge. Des éclairs fusent au dessus de la falaise.

Le Garçon sort de sa poche une petite bouteille de voyage et la lui tend.

Garçon

_ Tenez ! Buvez !

L’Homme se fige. Il regarde la bouteille surpris.

Homme

_ Où as-tu trouvé ça ?

Le Garçon sort de sa poche de l’argent et le lui tend.

Garçon

_ Je crois que cet argent vous appartient aussi…

L’Homme saisit la bouteille et l’argent que lui tend le Garçon. Il regarde puis les pose à ses côtés.

Homme

_ On a retrouvé le corps ?

Garçon

_ L’auberge est complètement vide. Elle a toujours été abandonnée. C’est tout ce que j’ai trouvé là bas, monsieur…

Homme

_ C’est impossible ! Toi aussi tu te moques de moi !

Garçon

_ La belle vous a trompé, monsieur…

Homme

_ Elle est encore vivante cette putain ? Je suis sûr que je l’ai tué !

Garçon

_ L’orage est trompeur, monsieur. Vous avez rêvé…

Homme

_ J’ai couché avec cette garce ! Et je l’ai tuée, tu entends ? ! Regarde ! Regarde le sang !

L’Homme regarde ses manches trempées… mais ne voit rien.

Homme

_ Putain de tempête !

Garçon

_ Vous n’avez rien, monsieur. Il n’y a rien sur vos vêtements.

Homme

_ Mais c’est normal, imbécile ! Tu ne vois pas qu’il pleut ! L’eau a tout lavé !

Garçon

_ C’est l’orage, monsieur. L’orage est trompeur. Ce n’est pas l’orage que nous connaissons d’habitude, c’est l’orage de la belle et il est terrible.

Homme

_ Quoi ? Cette putain a son propre orage ? ! !

Violent coup de tonnerre.

Garçon

_ La belle n’est pas une putain, monsieur.

Homme

_ Ecoute. Je ne flirte pas avec les fantômes, moi ! Ta belle, je la connais. Je l’ai rencontrée. C’est elle qui m’a accosté ; c’est elle qui m’a chevauché. Et elle jouait avec sa fleur noire ; elle me provoquait avec sa fleur noire dans la bouche ! Elle s’en foutait bien de moi ! C’est sa fleur noire qu’elle suçait ; cet autre penis qu’elle tenait entre ses lèvres comme si cette fleur noire seule pouvait la faire jouir !

Garçon

_ Oui, elle aime sa fleur noire, monsieur. Parce que ce Lis autrefois était blanc. Parce qu’étant petite, elle le cultivait avec ses mains dans les jardins. C’est l’unique bien qu’elle a pu emmener dans son exil ! Cette fleur, monsieur, c’est sa vieille gouvernante qui la lui a donnée avant de partir alors que le soleil était encore rouge comme la braise. Au crépuscule, le vent soufflait fort. Sur la côte, l’herbe se balançait comme un dernier adieu. Sa gouvernante s’est glissée sur le pont du navire et lui a remis le lis.

Homme

_ Un lis blanc que j’ai vu noir !

Garçon

_ Oui, monsieur. Vous avez bien vu ! Il est noir. Au moment où sa gouvernante l’a touchée avec cette fleur, le lis est devenu noir, la Belle était guérie.

Homme

_ Guérie de quoi ?

La Foudre tombe sur la falaise. La pluie diminue. Le tonnerre éclate ; quelques éclairs découpent les nuages. Le vent se calme.

Homme

_ Un lis noir !… C’est absurde ! Comme cette légende… Si ta Belle existe, petit, c’est que je suis fou !

Garçon

_ Non, monsieur. C’est le rêve ; c’est l’orage qui a provoqué ce rêve. C’est lui qui vous a emmené à la Belle. C’est la Belle et son orage qui ont enlevé mon père aussi ; c’est ce que ma mère disait. On n’échappe pas, monsieur, on n’échappe pas à cet orage !

Homme

_ Tes parents vivent ici ?

Garçon

_ Ils vivaient ici, dans le village. Mais mon père est parti une nuit d’orage. Il est parti comme un fou enragé sur la falaise. Je vous l’ai dit, monsieur, personne n’échappe à cet orage !

Homme

_ Qu’est-ce qui est arrivé ?

Garçon

_ Mon père a fait un esclandre.

Homme

_ Il avait bu ?

Garçon

_ Oui. Comme chaque fois lorsqu’il rentrait d’une longue semaine de pêche.

Homme

_ Pourquoi se sont-ils disputés ?

Garçon

_ Ma mère m’a dit qu’il était amoureux d’une autre femme.

La foudre tombe sur la falaise. Silence. Bruits des flots contre les parois rocailleuses.

Homme

_ La Belle…

Garçon

_ Oui, c’était elle. Mon père est arrivé au port une nuit d’orage. Personne ne voulait le raccompagner chez lui parce que les gens avaient peur de la légende. Tous savaient que la Belle rodait sur la falaise les nuits d’orage. Mon père est resté en ville.

Le tonnerre gronde.

Homme

_ Et puis…

Garçon

_ Il n’y avait rien à faire. Alors il est allé dans une taverne pour boire. Après, je ne sais pas trop.

Homme

_ Quoi donc ?

Garçon

_ Ce sont les gens de la ville qui ont raconté ça à ma mère… Personne ne sait vraiment… Des gens disent qu’ils l’ont vu passer aux bras d’une fille… Elle avait une fleur noire dans les cheveux. Ma mère s’est inquiétée parce qu’il ne rentrait pas. Il n’est revenu que le soir suivant. L’orage était plus terrible encore !

Le tonnerre roule et craque au loin.

Homme

_ Une tempête comme aujourd’hui ?…

Garçon

_ Oui. Même les animaux ne sortent plus ces nuits là ! Mon père avait beaucoup bu. Ma mère lui a dit ce qu’on avait raconté en ville. Il s’est énervé ; il a tout cassé dans la maison et puis il est parti comme un fou enragé sur la falaise. Il n’est plus jamais revenu.

Homme

_ Il est parti avec une fille, voilà tout.

Garçon

_ Non ! Les putains sont parties depuis longtemps. Personne ne sait ! S’il était parti, on l’aurait vu ; quelqu’un l’aurait su. Personne ne sait vraiment. Ma mère dit qu’il a été emmené par la Belle…

Homme

_ Et toi. Qu’est-ce que tu en penses ?

Garçon désignant la falaise

_ Moi, je crois qu’il a sauté là… Il doit y avoir beaucoup de monde en bas…

L’Homme et le Garçon s’approchent du gouffre et regardent en bas. Quelques éclairs, au loin, sillonnent le ciel. La pluie se fait plus fine.

Homme

_ Oh, mon Dieu !

L’Homme serre le Garçon dans ses bras.

Homme

_ N’y pense plus, petit.

Garçon

_ Oh vous savez… Je n’étais pas né encore ; ma mère m’attendait…

Homme

_ Alors…

Silence. Bruits de vagues.

je crois deviner…

Garçon

_ Quoi ?

Homme

_ La Belle cherche des hommes qui attendent des enfants.

Garçon

_ Je ne sais pas. Vous attendez un enfant ?

Homme

_ Non, pas que je sache… Dis-moi ce que tu sais de la Belle.

Garçon

_ Tout ce que les gens du village ont raconté… Il y a beaucoup d’histoires sur son compte…

Homme

_ Alors laquelle préfères-tu ?

Garçon

_ Et bien, je crois que la Belle était promise à un destin lumineux. Mais elle s’est trompé de chemin.

Coup de tonnerre au loin.

Homme

_ Trompé de chemin ?

Garçon

_ Oui. J’ai entendu quelqu’un raconter qu’elle était destinée à un roi. Sa famille était très riche autrefois ; elle possédait de superbes propriétés partout autour de Barcelone. La Belle a connu une enfance merveilleuse gâtée par ses frères. Elle a reçu la meilleure éducation qu’une fille puisse connaître en Catalogne. Elle était belle et disputée par tous les nobles d’Espagne.

Homme

_ Et c’est donc ce roi qui l’a épousée.

Garçon

_ Non, attendez. Ce roi ne portait pas le titre encore ; c’était le prince d’Aragon. A cette époque, les frères de la Belle ont perdu beaucoup avec les guerres contre les Maures. La famille fut ruinée en très peu de temps. Lorsque le prince d’Aragon a demandé la main de la Belle, toute la famille se félicitait de ce mariage. Il était très riche. Mais elle l’a refusé.

Homme

_ Je suppose qu’il était vieux, laid et avare…

Le Garçon s’écarte de la falaise.

Garçon

_ Non, bien au contraire. C’était un homme très beau et très convoité par les femmes.

L’Homme le rejoint.

Homme

_ Elle était jalouse alors…

Garçon

_ Je ne sais pas mais il avait beaucoup de maîtresses… Elle a voulu faire son choix.

Homme

_ Et qu’est-ce qu’elle a choisi ?

Garçon

_ Sa liberté. Sa famille voulait la vendre… Elle a choisi d’acheter sa liberté. Pendant l’année de préparation du mariage, elle s’est déguisée comme une femme du peuple. Elle sortait toute la journée, parfois le soir aussi et la nuit. Elle a amassé beaucoup d’argent ! Vous imaginez ?… Tout l’or de l’Amérique !… C’est tout l’or de l’Amérique qui entrait dans le port et finissait le soir dans ses coffres !

Homme

_ Une fortune !… cette catin…

Garçon

_ Oui. Et la veille de ses noces, alors qu’on passait à table, elle a offert à ses frères toute la fortune amassée à vendre son corps ! L’aveu a été terrible ! Et lorsqu’elle a montré son ventre portant le fruit de ses péchés, ses frères l’ont emmenée chez des médecins arabes pour la faire avorter. Le soir même, habillée en femme du peuple, moribonde, déshéritée et sans nom, elle embarquait pour l’Amérique.

Voix Off d’un homme

_ Que Dieu et mon fils me pardonnent !

Le tonnerre éclate à faire trembler toute la falaise. Bruit d’un homme qui tombe dans le vide en criant. Son corps semble se briser sur les rochers. L’Homme et le Garçon se figent. Vacarme assourdissant du tonnerre qui explose. Des éclairs jaillissent partout dans le ciel. Ils fusent tout autour. La mer se déchaîne. Les vagues viennent se briser sur les récifs. La tempête est à son paroxysme. Le vent siffle et hurle. La foudre tombe à plusieurs reprises sur la falaise. Deux minutes d’une violence extrême et un vent soufflant en tourbillon emporte tout.

Calme plat sur la falaise. Clapotis des vagues venues caresser la paroi.

Le ciel est plus clair. L’aube apparaît très faiblement.

Homme pleurant

_ Tu es vraiment mon ange !

Garçon pleurant

_ Je n’ai pas d’ailes, monsieur.

Homme

_ Oh si tu en as… Pour venir jusqu’à moi, il en fallait !

Garçon

_ Il faut que je vous dise merci, monsieur.

Homme

_ Pourquoi ? Je n’ai rien fait.

Garçon

_ Si ! Vous alliez vous tuer !

Homme

_ Cela n’a plus d’importance. J’ai rêvé tout à l’heure qu’il y avait une solution de l’autre côté… Tu m’as arrêté. C’est à moi de te remercier parce que je me sens utile maintenant.

Garçon

_ Vous me croyez, à présent. Vous ne vous moquez pas de moi !

Le Garçon se glisse dans les bras de l’Homme en pleurant.

Homme

_ C’est bon de te tenir comme ça.

Garçon

_ La Belle est partie déjà.

Homme

_ Tu vas continuer à la chercher ?

Garçon

_ Je ne sais pas encore.

Homme

_ Pourquoi ?

Garçon

_ Je ne sais plus pourquoi je cherche la Belle ! Par amour ? Pour mon père ? Je ne sais pas ! Je cherchais la Belle lorsque je vous ai vu.

Homme

_ Ta mère, petit, qu’est-ce qu’elle en pense ?

Garçon

_ Ma mère est morte, monsieur.

Homme

_ Tu es seul ! Tu es tout seul, petit…

Garçon

_ Non, pas tant que ça. J’ai mes rêves pour me tenir compagnie… Quand quelqu’un naît dans le manque, il ne lui reste que l’espoir, parce qu’il faut continuer.

Homme

_ Les rêves… Je les avais oubliés… Qu’est-ce que tu vas faire ?

Garçon

_ Je ne sais pas. Et vous ?

Homme

_ D’abord, il faut que je parte d’ici. Peut-être qu’après je vais… mais c’est une autre histoire… Tu veux me guider ?

Garçon

_ Oui ! Où est-ce qu’on va ?

Homme

_ Je sais pas… Au bout du monde…

Garçon

_ D’accord. Sur un vieux galion ?

Homme

_ Pourquoi pas…

Garçon

_ Vous êtes seul aussi.

Homme

_ Comme à peu près tous les hommes de cette planète, petit.

Garçon

_ Vous croyez qu’ils rêvent eux aussi ?

Homme

_ Sûrement. Mais rarement debout sur une falaise ! Ils préfèrent se cacher dans leur lit !

Garçon

_ C’est mieux d’enfermer ses rêves ?

Homme

_ Parfois oui. Sinon tu es faible devant les autres.

Garçon

_ Moi je n’y crois pas. On est plus fort avec des rêves.

Homme

_ Il va falloir que tu m’expliques tout ça ! Que tu m’enseignes comment être plus fort avec des rêves…

Garçon

_ Vous ne savez pas ? Quels rêves faites-vous ?

Homme

_ Je ne dors pas assez encore pour pouvoir t’en parler.

Des mouettes hurlent en passant au dessus d’eux.

Garçon

_ Elles ont des ailes, monsieur.

Homme

_ Oui et nous avons une longue route à faire ensemble… Viens.

Garçon timide

_ Vous croyez ?

Homme

_ Oui. On y va…

L’Homme et le Garçon marchent.

Homme

_ Je ne suis pas cultivé, tu sais. Je n’ai pas lu beaucoup de livres dans ma vie. Mais je pense… Je pense beaucoup. J’écoute ; j’observe surtout. J’observe tout !

L’Homme et le Garçon commencent à s’éloigner vers la plage.

Garçon

_ Je crois qu’en fait, c’est vous que j’attendais.

Homme

_ Oui. Peut-être qu’au fond, c’est moi qui suis venu te chercher… Raconte moi encore la légende…

Ils sont loin sur la plage. Un arc en ciel se forme dans le ciel au dessus de la falaise.

Voix off :

Mère

_ Viens là, Paul. Viens ici. Arrête de jeter des pierres dans la mer, c’est dangereux !

Enfant

_ Pourquoi ?

Mère

_ Il ne faut pas déranger les esprits de la mer.

Enfant

_ Il y a des esprits dans la mer, maman ?

Mère

_ Oui. Dans la journée, ils dorment…

Enfant

_ Il y a des esprits qui dorment là ? ! !

Mère

_ Oui. Il faut les laisser se reposer. Ils sont très fatigués !

Enfant

_ Pourquoi ils sont fatigués ?

Mère

_ Parce que la tempête d’hier soir les a réveillés !

Enfant

_ Maman… Ils sont gentils les esprits ?

Mère

_ Si tu ne fais pas de mal, si tu es gentil avec tout le monde, alors ils sont comme toi. Mais il y a mieux… - parlant bas - Approche…

Enfant parlant bas

_ Quoi ?… Tu vas me raconter l’histoire de la Belle ?…

 

Rideau.