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Alberto Gonzalez: Conversations au cybercafé
Conversations au Cybercafé
Théâtre
Pièce d’Alberto Gonzalez et Pierre Théry
Tableau N°1
Bruits de cybercafé. Brouhaha infernal de machines et de sons électroniques.
Le rideau se lève. Le son tombe.
Une lampe, centrale, suspendue - style Lavelli- éclaire la cave.....
C’est une montagne. Une montagne de morceaux de bois, de tissus, de vieux meubles entassés les uns sur les autres, certains recouverts de draps, d’autres nus. Quelque part au fond, un vieil écran de télévision muet. Tout est vieux. Il souffle ici comme un vent d’autrefois.
Le Garçon N°2 entre prudemment dans la cave. C’est un jeune homme d’une vingtaine d’années très beau et timide. Il laisse la porte ouverte et avec elle le bruit de cybercafé envahit toute la pièce. Lentement, cachant à moitié une boite entre ses mains, il regarde de tous côtés. Certain d’être seul, il remonte fermer la porte. Avec elle, le bruit s’arrête.
Il se décide alors à ouvrir sa boîte et s’apprête à se régaler quand un bruit l’arrête. Le Garçon N°2 se cache. Entre le Garçon N°1 qui referme la porte aussitôt. C’est un jeune homme lui aussi d’une vingtaine d’années ; un air d’enfant dans ses vêtements trop grands. Il semble s’éveiller et s’étire. Il entame alors le tour de sa cave ; il est chez lui. Le Garçon N°2 l’observe gêné mais curieux.
Le Garçon N°1 va pour se déshabiller et se tourne soudain vers l’écran comme par pressentiment. Le Garçon N°2 se précipite alors dans l’ombre pour ne pas être vu.
Garçon N°1 :
_Marie, pourquoi tu es triste ce soir ?
FLASH d’appareil photo. Le Garçon N°1 se fige comme si le temps s’était arrêté.
Sur le vieil écran, apparaît le Gardien. Il récite son discours : le règlement. Seul le Garçon N°2 le voit et l’entend. Son regard oscille entre le Gardien et le Garçon N°1 qui reste immobile. Durant tout le discours, la lumière de l’écran vacille dans toute la cave.
Gardien :
_Messieurs, je vous rappelle notre règlement. En conformité avec la loi de notre gouvernement, nul n’a le droit d'exprimer quelque sentiment que ce soit envers autrui sans autorisation spéciale. Il est donc strictement interdit de manifester quelque désir, geste ou parole en rapport avec un sentiment éprouvé. Toute expression passionnelle, corporelle ou non, est barbare et dérange l’ordre établi s’opposant ainsi à l’évolution de notre société. Tout acte quel qu’il soit doit être justifié de manière rationnelle. Nul n’a le droit de quitter l’emplacement qui lui est assigne sans notre autorisation préalable. Tout contact avec un autre employé hors du contexte de travail est réprouvé.
Toute infraction, même d’ordre mineur, fera l’objet d’une sanction. Un châtiment corporel sera infligé aux coupables qui porteront durant toute leur vie des marques visibles afin que nous puissions les identifier comme transgresseurs de la loi de notre Etat. Les barbares seront punis. Les réfractaires seront montrés du doigt et sévèrement corrigés.
Nous vous rappelons que tout être capable de maîtrise et d’intelligence sera récompensé. Seule importe la supériorité intellectuelle vers laquelle tend notre société.
L’écran devient noir. Le Garçon N°1, comme s’il reprenait vie, se retourne lentement vers l’écran sous le regard discret et curieux du Garçon N°2.
Garçon N°1 :
_Marie......
Il hésite, et timidement
_Marie touche-moi.... Je t’en prie, touche-moi.... Tu me manques, tu sais.......pourquoi tu es triste, ce soir ?
Il se déshabille et prend un drap blanc recouvrant une table. Progressivement, la lumière - des couleurs chaudes - colore le mur, les draps, les meubles comme des montagnes, des vallées...Jouant avec l’étoffe, il se cherche et s’invente. Tour à tour, le drap devient cape, tunique, pagne... Et puis soudain, Le Garçon N°2 se trouve projeté dans une sorte de spectacle :
Garçon N°1 :
Federico, tu seras le Prince de toutes les mers, et le Commandeur de toutes les armées. Tu m’aideras à retrouver la porte du pays des Fleurs Blanches. Il faut la retrouver et rester aux côtés de Marie.
Il est comme sur un trône.
Réunis tes hommes et partez ! Partez battre la campagne, les vallées, les plaines et les montagnes. Sortez toutes les cartes, questionnez les gens ! Il faut retrouver cette porte !
Garçon N°1 : dans le rôle de Federico
_Oui, mon Roi ! Je serais fidèle et loyal, le plus preux de tes chevaliers ! Je pars toute suite sur tous les chemins. Viens avec nous. Nous avons besoin de ton courage.
Garçon N°1 : quittant le rôle de Federico
_Cette nuit, Marie m’a appelé. Elle m’a dit de retrouver notre Royaume. Elle a rejoint le pays des Fleurs Blanches. On doit retrouver la porte ! Marie me manque ! Viens. Partons.
Ils partent tous deux - avec Federico, chevauchant les montagnes, parcourant les plaines et les vallées de la cave. Soudain, au détour de son chemin, le Garçon N°1 se croyant seul sur son cheval, se trouve nez à nez avec le Garçon N°2.
Tout s’arrête et se fige. Un instant, on voit le Garçon N°1 toucher le Garçon N°2 tandis que celui-ci tétanisé, se trouve démasqué. Il se laisse faire donc, immobile, et tente enfin à son tour un contact.
Garçon N°1 :
D’où tu viens ?
Garçon N°2 :
_De la cuisine.
Garçon N°1 :
_Quelle cuisine ?
Garçon N°2 :
_.....là-haut.... le cybercafé.....
Garçon N°1 : effleurant le Garçon N°2
_Tu n’es pas Federico ?
Long silence. Le Garçon N°1 le regarde intensément comme l’apparition de son ami imaginaire. Le Garçon N°2 hésite, puis :
Garçon N°2 :
_Oui.... C’est moi.
Garçon N°1 : sur un ton de reproche
_Tu as mis du temps à te montrer ! Mais qu’est que tu faisais ?
Garçon N°2 :
_Et bien, j’étais très occupé. Je travaille 18 heures, tu sais, dans cette cuisine.
Garçon N°1 : contrarié
_Mais Federico, tu travailles aussi au cybercafé ?
Garçon N°2 : évacuant la question
_Oui, enfin, seulement aujourd’hui. Qu’est que tu veux qu’on fasse ?
Garçon N°1 :
_On doit retrouver la princesse !
Garçon N°2 :
_Quelle princesse ?
Garçon N°1 :
_Marie des Fleurs Blanches.
Garçon N°2 :
_Attends.......elle habite loin ?
Garçon N°1 :
_Elle est née dans le pays des Fleurs Blanches. On jouait ensemble autrefois. Tu te rappelles ? Le jardin.... Viens. Nous devons retrouver la porte.
Garçon N°2 :
_La porte ?
Garçon n°1 :
La tour ... La tour d’ivoire... Regarde là-bas......
Parlant plus bas
Elle ouvre sur le pays des Fleurs Blanches......
Sur le mur au fond de la cave, l’ombre du décor dessine une tour qui se perd dans un coucher de soleil orange.
Garçon N°2 : se tournant vers la tour
_Oh !......C’est beau chez toi !
Garçon N°1 :
_Il faut t’habiller. Enlève ces vêtements. Jette-moi tout ça !
Garçon N°2 :
_Tout nu ? ! ! !
Garçon N°1 :
_Il faut être nu pour entrer dans la lumière.
Le Garçon N°2 commence péniblement à se dévêtir.
Garçon N°2 :
_Ne me regarde pas.....S'il te plaît ......
Garçon N°1 :
_Ca te gêne ?
Garçon N°2 :
_Oui, parce que quand je mets tout nu ; j’ai...... J'ai peur de.....
Garçon n°1 :
_De quoi ?
Garçon N°2 :
_Quand je suis tout nu, et bien.....C'est comme quand je pense à ma fiancée......
Garçon N°1 :
_Bon d’accord. Mais dépêche-toi ! Il faut partir maintenant.
Une fois nu, le Garçon N°2 fait mine de se cacher mais :
Garçon n°1 :
_Attends. Mets-toi à genoux.
Le Garçon N°2 s’agenouille tandis que le Garçon N°1 lui jette un drap blanc, comme une cape sur l’épaule, et, s'emparant d’un morceau de bois, l’adoube.
Garçon N°1 :
_Je te nomme chevalier.
Le Garçon N°2 se redresse. Le Garçon N°1 se débarrasse de son épée et lui retire la cape.
Garçon N°1 :
_A présent, prends ton cheval et suis-moi.
Le Garçon N°1 commence une lente chevauchée héroïque sur une musique de tango fusion. Tandis qu’il s’élance, le Garçon N°2 le regarde et l’imite jusqu'à sentir en lui cette chevauchée.
Garçon N°2 :
_Ah ! Si je pouvais faire ça pour conquérir ma fiancée !
Garçon N°1 :
_Mais bien sûr ; tu peux. Marie des Fleurs Blanches est entourée de belles demoiselles. Tu en trouveras sûrement une qui te plaira, et tu l’épouseras.
Garçon N°2 :
_Non, je ne peux pas !
Garçon N°1 :
_Mais si, pourquoi ?
Garçon N°2 :
_Non, je n’ai assez de points.
Garçon N°1 :
_Assez de points ?......Mais de quoi tu parles ?
Ils s’arrêtent. La lumière s’est estompée progressivement. Il ne reste que la lampe de style Lavelli.
Garçon N°2 : cache son sexe avec l’étoffe
_J’ai essayé sur internet.....J’ai rencontré une fille. Nous nous aimons mais nous n’avons pas assez de points pour nous marier ni même nous rencontrer. Tu vois, c’est toujours comme ça, je fais toujours tout à l’envers. J’aurais dû attendre ; mais je n'ai pas pu résister. Je le savais que je n’avais pas assez de points.
Garçon N°1 : surpris
_Mais enfin de quels points tu parle? Pour se marier, il n’y a pas besoin de points !
Garçon N°2 :
_Oh si, on en a besoin ! Tu ne connais pas l’extérieur. Mais tu ne sais pas comment fonctionne le système ?
Garçon N°1 :
_Comment ?
Garçon N°2 :
_Mais il te faut un tas d’autorisations ! Il faut passer les examens de l’agence matrimoniale, passer devant des docteurs pour montrer que tu es apte, faire des analyses de sang, de sperme; il y a des contrôleurs qui passent chez toi pour l’enquête...Et surtout, il te faut des points.
Garçon N°1 :
_Quelle autorisation ? Quels examens ? Mais on n’a pas besoin de tout ça pour se marier ; Allez viens ! Habille-toi ; on va la délivrer.
Garçon N°2 :
_Mais tu ne comprends rien ! Tu ne comprends pas qu’il faut gagner des points pour vivre ? Tu crois que je travaille 18 heures par jour dans cette cuisine par plaisir ? ! ! A supporter les ordres débiles de mes supérieurs, à donner plus de moi-même pour avoir ces misérables points ! Mais il faut bien que je mange ! Il faut bien que je dorme ! Parce que c’est comme ça et qu’on n’a pas le choix. Moi aussi, tu sais, j’aimerais jouer comme toi !
Garçon N°1 : furieux
_Ce n’est pas un jeu ! D’où tu viens ?
Garçon N°2 :
_De la cuisine.
Garçon N°1 :
_Quelle cuisine ?
Garçon N°2 :
_.....là-haut...le cybercafé....
Garçon N°1 :
_Mais tu travailles au cybercafé ?
Garçon N°2 :
_Oui.
Garçon N°1 :
_Mais alors tu viens de dehors.....Tu sais qu’il est interdit d’être ici ? Pourquoi es-tu venu ?
Garçon n°2 :
_Pour manger des gâteaux.
Garçon N°2 : va chercher sa boite et la tend au Garçon N°1
_Tu en veux ?
Garçon N°1 :
_Oh !....Où as-tu trouvé ça ?
Garçon N°2 : confuse et hésitant
_ Bah...Tu sais, la plonge, c ‘est pas très lucratif côté points....Disons que je les trouvés.....
Garçon N°1 : surpris
_Tu les as trouvés !.....J’en ai mangé il y a longtemps. Je ne me souviens même plus du goût.
Garçon N°2 : le regarde intensément
_Mais depuis quand tu vis ici ?
Garçon N°1 :
_Je ne sais pas. Ca fait longtemps ; j’étais petit.
Garçon n°2 :
_Et tu restes enfermé ici ?
Garçon n°1 :
_Je reste avec Marie. C’était son Royaume ! On ne le quitte pas comme ça.
Garçon N°2 :
_D’accord mais.....Les points.....Comment tu fais quand tu veux acheter quelque chose......
Garçon N°1 :
_Je n’ai pas envie d’acheter. J’ai tout ici.
Garçon N°2 :
_Mais non, tu n’as même pas internet ! Tu ne peux même pas parler aux autres.
Garçon N°1 :
_Mais c’est avec Marie que je veux parler, moi. Et puis, il y a Federico.....
Garçon N°2 : désarçonné
_Oui mais...Comment tu sais ce qui se passe ailleurs ? Et puis, il te manque plein de trucs !
Garçon N°1 :
_Je les invente si j’ai besoin.
Garçon N°2 :
Tu es sans papier ?
Garçon N°1 :
Sans papier ?
Garçon N°2 :
Tu es illégal ?
Garçon N°1 :
Illégal ?...Pas du tout ! C’est moi qu’invente la loi !
Garçon N°2 :
_Oui mais les gâteaux tu ne les invente pas.
Garçon N°1 :
_Je ne m’en souvenais plus....... Tu n’as rien à faire ici ; si le Gardien te trouve, tu auras droit au châtiment. Il te fera des marques !
Garçon N°2 :
_Je voulais juste manger les gâteaux. Je ne peux jamais m’en acheter. Goûte-les.
Le Garçon N°2 lui tend la boîte tout en se servant.
Au moment où le Garçon N°2 porte le gâteau à sa bouche, le Gardien entre brusquement et le vacarme du cybercafé envahit la cave.
Les deux Garçons se figent. La porte reste ouverte, tandis que le Gardien s’approche des deux complices.
Surpris par la présence du Garçon N°2, le Gardien tourne autour de lui lentement, lui arrache le drap qui lui sert pour cacher son sexe et le dévisage intensément.
Gardien :
_Qu’est-ce que tu fais là ?
Le Garçon N°2 ne répond pas.
_Tu connais la loi.....
Garçon N°2 :
_Oui, monsieur.
Gardien :
_Il est strictement interdit de quitter l’endroit qui t’est assigné ! Tu connais le règlement. Tu le sais, n’est-ce pas ?
Garçon N°2 :
_Oui, monsieur.
Gardien :
_Sous peine de châtiment....Tu sais que j’ai le droit de te marquer ; la loi m’y autorise.....J’ai le droit de t’imposer les marques corporelles qui s’imposent pour ce type de délit......
Garçon N°1 : attrapant le bras du Gardien
_S’il te plaît.....
Gardien : repoussant d’un geste brusque le Garçon N°1
_Laisse-moi ! Il doit être châtié. Il ne fallait pas qu’il entre ici.
Gardien : Se tournant vers le Garçon N°2
_Allez viens ! Suis-moi !
Garçon N°2 :
_Oh non ! S’il vous plaît ! Je n’ai pas beaucoup de points ; je voudrais me marier ! Ne me marquez pas !
Gardien :
_Viens, je te dis !
Garçon N°1 :
_S’il te plaît ! Ne le marque pas !
Garçon N°2 :
_Non, je vous en prie ! Ne me marquez pas ! Je n’ai pas beaucoup de points !
Le Gardien emmène de force le Garçon N°2 et ferme la porte.
Le Garçon N°1 reste seul dans la cave. On entend crier, gémir et pleurer du autre côté de la porte.
Le Garçon N°1 tente couvrir les bruits en parlant fort et en tapant. Il tente de reprendre son jeu avec Federico.
NOIR
Tableau N°2
Le Garçon N°1 joue avec son ami imaginaire Federico. Le jeu commence quand il aperçoit le Garçon N°2 caché dans l’ombre. Ils s’approche et entame les présentations.
Garçon N°1 :
_Federico, je te présente.....
Se dirigeant vers le Garçon N°2
Garçon N°1 :
_Tu t’appelleras Luis....Federico, je te présente Luis ! Il faut partir à présent. Il se fait tard et nous avons beaucoup de routes.
Le Garçon N°1 monte son cheval imaginaire en compagnie de Federico et commence sa chevauchée sous le regard hésitant du Garçon N°2.
Le Garçon N°2 l’observe un court moment. Puis, timidement, il commence à se déshabiller et demande au Garçon N°1 l’autorisation d’entrer dans le jeu.
Garçon N°2 : commençant sa chevauchée
__Est-ce que je peux jouer ?
Garçon N°1 :
_Ce n’est pas un jeu !
Dans la cave, les lumières en teintes chaudes colorent l’espace en paysage de montagnes, de plaines, de vallées....Sur le mur, au fond, l’ombre de la tour de Marie des Fleurs Blanches domine.
Garçon N°2 :
_C’est pour ça que je travaillais....tu sais...Vraiment, je l’aime beaucoup...Mais jamais je ne pourrai lui dire ce qui m’est arrivé.
Garçon N°1 :feint de ne pas comprendre
_Et qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?
Garçon N°2 :
_Je n’ai pas de marques, mais le Gardien.....
Garçon N°1 : lui coupant la parole
_Oui, je sais. Alors pourquoi es-tu revenu ?
Garçon N°2 :
_Parce que j’aime jouer avec toi. Sur internet, il y a beaucoup de jeux, mais je ne peux pas y accéder ; ils sont trop compliqués.
Garçon N°1 : agacé, arrêtant la chevauchée
_Ce n’est pas un jeu !
Garçon N°2 : continuant la chevauchée
_Viens, il faut que tu retrouves ton Royaume et Marie des Fleurs Blanches.
Puis, désignant les lumières à côté de la tour
_Allons vers les lumières, là-bas.
Garçon N°1 : très étonné
_Tu vois les lumières ? ! ! !
Garçon N°2 :
_Bien sûr ; regarde comme il fait beau...Tu sens tous ces parfums ?.....
Garçon N°1 :
_C’est bien que tu les voies ! Le Gardien les voyait autrefois. C’est lui qui m’a appris...Il ne les voit plus aujourd’hui.
Garçon N°2 :
_C’est dans cette lumières qu’est Marie des Fleurs Blanches ?
Garçon N°1 :
_Non. Il faut simplement la suivre. Elle mène à Marie. Tu vas voir, plus tu entres dans la lumière, et plus c’est facile sur le cheval.
Les deux garçons chevauchent ensemble vers la lumière qui s’estompe peu à peu. Ils partent dans la nuit tombante.
Garçon N°2 :
_C ‘est vrai. C’est facile.
Brusquement, la porte s’ouvre ; l’éclairage fantastique tombe, ne laissant plus que la lampe de style Lavelli ; vacarme de cybercafé ; le Gardien entre dans la cave. Il se tourne vers le Garçon N°2 comme s’il le voyait enfin.
Gardien :
_Suis-moi !
Le Garçon N°2 baisse la tête et le suit.
NOIR
Tableau N°3
Le Gardien tente caresser le Garçon N°1. Mais l’autre échappe.
Garçon N°1 : s’approchant de la porte
_Je veux sortir !
Gardien :
_Non.
Garçon N°1 :
_Avant nous parlions....On se promenait dans le jardin. Maintenant, tu ne veux plus parler. Tu ne viens plus que pour donner des ordres ou me gronder. Si tu ne veux plus parler, laisse moi au moins sortir.
Gardien :
_Arrête ! Ce qui te tuera est de l’autre côté de cette porte. Ils ne te tueront pas de suite, non. Ils te laisseront entrer d’abord ; et c’est toi petit à petit qui te fera dévorer de l’intérieur.
Garçon N°1 :
_Tu as changé, tu sais ? As-tu oublié, Marie
Gardien :
_Je n’ai rien oublié du tout. Je la préserve.
Garçon N°1 :
_Mais tu en es tellement loin maintenant......
Gardien :
_C’est à cause d’eux ! Tu crois qu'ils nous laissent le choix ? Ils n’en veulent pas de tout ce qu’il y a ici !
Garçon N°1 :
_Et toi ! Tu ne nous regardes même plus. Tu passes plus de temps avec eux qu’avec nous ! C’est toi qui ne veux plus de nous.
Gardien :
_Je passe mon temps à vous protéger. Je vous défends ; je me bats pour vous !
Garçon N°1 :
_Tu crois ? Moi, je crois que tu ne vois plus rien ici ! Marie est partie ; notre Royaume s’est lentement déplacé. Regarde autour de toi ! Il est loin déjà. Et tout ça, c’est toi ; c’est ta faute. Tu habitais notre Royaume et tu nous abandonnes. Marie ne veut pas de ta fuite. Marie ne veut pas de ta violence.
Gardien :
_A chacun son rôle ! Le mien s'est de protéger nos frontières, de légiférer, de préserver. Je ne suis plus de ceux qui habitent ce Royaume.
Garçon N°1 :
_Alors pars ! Allez, pars puisque tu ne veux plus vivre avec nous. Tu ne vois pas que nos frontières reculent, que tout s’écroule. Tu ne vois plus rien.
Gardien :
_Tu as raison ; il est tard ! J’ai du travail.
Le Garçon N°1 se retourne en pleurant vers le fond de la cave tandis que le Gardien sort.
Un instant, les bruits de cybercafé envahissent la cave ; la porte claque, tout se tait.
NOIR
Tableau N°4
Le Garçon N°1, enveloppé dans un drap, joue avec son ami imaginaire Federico dans la cave. Le Garçon N°2 reste caché ; il observe le Garçon N°1.
Garçon N°1 : abattu
_Pourquoi tu me regardes comme ça ? ! ! !
Le Garçon N°2 de peur d’être vu, se cache dans l’ombre.
Garçon N°1 : dans le rôle de Federico
_Tu ne vas rien faire ?
Garçon N°1 : quittant le rôle de Federico
_Qu’est qu’on peut faire ?.... Il a vu les lumières. Il est comme nous.....
Le Garçon N°1 se gratte la tête, et fait les cents pas pour réfléchir. Progressivement, les lumières et l’ombre de la tour commencent à apparaître.
Garçon N°1 :
_Il faut absolument trouver une solution ! Il va partir sinon.... On ne peut pas laisser Luis tout seul comme ça.....
Garçon N°1 : dans le rôle de Federico
_Tu es juste mon roi ; et je crois que j’ai la solution ; je ne peux pas vous laisser ainsi tous les deux. Viens, viens ! Suis-moi.
Le Garçon N°1 se cache à derrière un vieux meuble, comme s’il imitait Federico. Le Garçon N°2 sort la tête de l’ombre pour voir lui aussi.
Garçon N°1 : dans le rôle de Federico
_Regarde.....
Au milieu de la cave, une lumière violette traverse la plaine, la vallée, les montagnes.
Garçon N°1 : dans le rôle de Federico, parlant bas
_Regarde... C’est la confidente de Marie des Fleurs Blanches....Elle erre là-bas comme un fantôme. Elle cherche un valeureux chevalier pour l’accompagner au Pays des Fleurs Blanches.
Garçon N°1 : quittant le rôle de Federico
_Oh ! C’est une grande idée. Il lui faut une compagne.
Puis se reprenant
_Retournons au campement. Il faut nous préparer.
Le Garçon N°1 parcourt la cave en chevauchant son cheval lorsqu’il découvre
la présence du Garçon N°2.
Garçon N°1 :
_Te voilà enfin ! Nous te cherchions. Viens. Il faut faire vite. Ta demoiselle attend. Habille-toi.
Le Garçon N°2 se déshabille, ému, en pleurant. La lumière s’intensifie dans des couleurs éclatantes. Ils partent à cheval en direction de la tour lorsque tout à coup le Garçon N°2 stoppe le jeu. La lumière commence à tomber.
Garçon N°2 :
_Non ! Je ne peux pas lui dire......Elle est belle........Non. Je ne peux pas lui dire qu’a chaque fois, un homme m’oblige à faire des choses avec lui.....
Garçon N°1 :
_Luis, elle attend.....
Garçon N°2 : continuant comme s’il ne l’entendait pas
_Quand j’arrive à la cuisine, je dois sourire et faire croire à tout le monde que tout va bien. Je ne veux pas être comme ça avec elle.
Garçon N°1 : faisant un signe de la main pour lui sortir de sa plainte
_Luis....Luis....Viens.....
Garçon N°2 : baissant la tête et en se courbant
_Parce que tout va bien. On me l’a dit ; partout, à la télé, dans la rue, dans les journaux....Tout va bien ! Mais qu’est que j’en sais, moi ! Est-ce que je la vois la différence ? Je travaille tous les jours entre quatre murs, ils ont la même couleur que ma chambre ! Qu’est-ce que je vais lui montrer ?
Le Garçon N°1 s’approche et le redresse.
Garçon N°2 :
_Je n’aurai même pas de temps pour elle. Je travaille 18 heures dans cette cuisine minable et je paye ; je paye ; je n'arrête pas de payer...les factures, les impôts, les taxes...Je gagne toujours la même chose et je n’ai toujours pas assez de points pour parler à celle que j’aime ! Quand est-ce que je pourrais lui offrir des gâteaux ? ! !
Garçon N°1 :
_Luis...Tu n’es pas ce garçon qui travaille à la cuisine du cybercafé. Luis, tu es un héros, maintenant ! Nous sommes des chevaliers !
Garçon N°2 :
_Non, ce n’est plus posible. C’est beau ce que tu fais mais je travaille toujours à la cuisine du cybercafé. Je n’en sortirai jamais. Je serai toujours à la plonge. Et je crois même que je vais y rester. C’est là-bas que tout finira pour moi !
Garçon N°1 :
_Penses à ta belle demoiselle, à Marie des Fleurs Blanches. Tu te rends compte qu’elles nous attendent depuis longtemps ? ! !
L’éclairage magique est tombé. Il ne reste plus que la lampe Lavelli.
Garçon N°2 : en sanglots
_Non, tu ne comprends pas ! Personne ne veut de moi ! Personne ne peut vouloir de moi. Je suis trop lent. Même dans mon travail, on me le dit ! Je ne sais presque pas me servir des ordinateurs. Les autres, oui, ils connaissent, ils vont vite, ils n’ont pas besoin de beaucoup de temps comme moi pour remplir leurs bilans en fin de journée ! Alors, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de moi ? Je suis destiné à nettoyer la merde des autres. Je resterai toujours avec l’ordure.
Garçon N°1 :
_Non ! Ne pleure pas. Les héros ne pleurent pas ; ils se battent !
Garçon N°1 :
_Je suis pas un héros ! Je voulais être médecin quand j’étais petit. Moi aussi, je voulais aider les autres mais je n'ai jamais réussi à terminer l’école ! Ils me l’ont dit, tu sais, que j’étais lent. Dès le début, ils l’ont vu. Ils me répétaient tout le temps que de toute façon j’étais lent. Mes copains se moquaient de moi : Tu es lent ! Tu es con ! Et c’est vrai que je suis lent.....
Garçon N°1 :
_Arrête Luis ! Tu es mon ami ! Federico et moi, nous avons besoin de toi pour libérer nos demoiselles.
Garçon N°2 :
_Tu es différent, toi ! Tu n’es pas gris comme moi. Je suis tellement gris ! Toi, quand tu veux monter à cheval, tu le fais ! Moi, j’aimerais bien rentrer chez moi en voiture après le travail et pas avec le dernier train ! Et je ne peux pas ! Je ne peux pas ! Je veux me marier et je ne peux pas !
Le Garçon N°2 se dirige vers la porte
Garçon N°1 :
_Luis reste ici ! Je demanderai au Gardien que tu restes. Il acceptera. Il m’a toujours protégé. Nos demoiselles nous attendent.
Garçon N°2 :
_Oh ! Je voudrais croire que c’est possible !
Garçon N°1 :
_Viens avec moi
Parlant bas comme une confidence
_Federico m’a dit que la belle confidente de Marie des Fleurs Blanches a demandé après toi. Tu vas trouver l’amour !
Le Garçon N°2 se tourne vers la tour et voit la lumière qui scintille. Il se fige comme s’il avait une vision. Le Garçon N°1 se tourne à son tour vers la tour.
Garçon N°1 :
_Marie....Comme tes cheveux brillent, ce soir !.....Marie, aides-moi.....Je t’en prie, aides-moi........Tu me manques, tu sais....Pourquoi es-tu triste, ce soir ?
Le Garçon N°2 éclate en sanglots et sort brusquement de la cave .Le Garçon N°1 reste planté là. Après un court moment :
Garçon N°1 :
_Tu as vu, Federico ? Il a vu l’amour....Mais....il a peur... Il est trop jeune !
Garçon N°1 : se reprenant
_Viens vite, Federico ! Le temps presse ! Il faut qu’on le retrouve. J’ai promis à la confidente de Marie des Fleurs Blanches de lui ramener Luis.
Viens, Federico ! Je suis sûr qu’elle l’aimera !
NOIR
Tableau N°5
Le Garçon N°1, enveloppé dans un drap, et le Gardien sont face à face. La lampe style Lavelli n’éclaire plus que leurs visages.
Garçon N°1 :
_Pourquoi as-tu fais ça avec lui ?
Gardien :
_Je ne peux pas lui faire de marques. Sinon, tout le monde voudra savoir ce qu’il a fait ; on ne doit pas connaître l’existence de cette cave. Personne ne doit savoir. Rien ne doit entrer. C’est notre lieu sacré.
Garçon N°1 :
_Et qu’as tu fais de notre Royaume ? C’était le nôtre. Tu as tout souillé ! Tu nous as trahis !
Gardien :
_Il n’aurait jamais du entrer...Il ne parlera pas, comme ça.....
Garçon N°1 :
_Tu n’as rien compris !...
et lentement:
_Tu me baises toujours et tu me dis que c’est l’amour. Luis, tu le baises aussi et tu dis que c’est un châtiment ? Tu n’as rien compris; vraiment, je ne te comprends pas.
Gardien :
_Il n y a rien à comprendre. Tu es le seul que j’aime ; cette vermine ne doit pas revenir, c’est tout ! C’est une gangrène....C’est par lui qu’ils entreront ! Tu ne comprends pas ? Ils vont entrer et sortir comme ils veulent et puis après ils t’amèneront des cadeaux. Et tu ne pourras plus te passer de leurs cadeaux. Tu leur appartiendras. C’est leur technique : le cadeau. Toutes sortes d’objets qui te seront utiles et dont tu ne pourras plus jamais te passer. Ils s’introduisent partout comme ça. Il ne faut pas qu’ils connaissent de ce royaume, c’est tout !
Garçon N°1 :
_Je ne comprends pas !
Gardien :
_Il n y a rien à comprendre !
NOIR
Tableau n°6
Le Garçon N°1, dans un peignoir trop grand, cherche dans la cave le Garçon N°2. Il parcourt tous les coins et les recoins dans lesquels il avait retrouvé son ami comme s’il jouait à cache-cache. Au fur et à mesure, il ralentit, triste et déçu.
Garçon N°1 :
_Federico... Je crois qu’il ne reviendra pas. Non, il ne reviendra pas. Il a honte. Je suis triste Federico. Le Gardien l’a blessé ! Je suis triste Federico, tellement triste ! Il lui plaît, je crois... Le Gardien ne veut pas le dire mais Luis lui plaît et c’est pour ça qu’il lui fait des châtiments !
Garçon N°1 : dans le rôle de Federico
_Oui, je sais....
Garçon N°1 : quittant le rôle de Federico
_C’est notre Royaume qu’il a sali. Parfois, j’ai l’impression qu’il a tout oublié; que les lumières ne comptent plus pour lui ! Il prend et voilà. Il reste sûrement un peu d’espoir.... Peut-être que je peux....
Garçon N°1 : dans le rôle de Federico
_Tu t’accroches à lui, tu le suis, et puis tu m’oublies... et c’est toujours moi qui te soigne après.
Garçon N°1 : quittant le rôle de Federico
_Il faut que tu me comprennes... Tu vois ce corps ? Tu vois cette cave et ces gens derrière la porte que je ne vois pas, c’est mon exil. Tout le monde est mort autour de moi. Il ne reste plus que le Gardien. Dans le jardin, regarde, il a commencé les reformes... Où est Marie, où sont les Fleurs Blanches ? Il a caché les portes du Royaume. Regarde comme il m’enferme.
Le Garçon N°1 se fige comme s’il avait une vision. Les lumières sont éclatantes. Soudain.
Garçon N°1 : dans le rôle de Federico
_Ce soir, au port, il y aura une barque. Luis sera là aussi ; nous serons enfin réunis tous les trois. Ne m’oublie pas cette fois-ci.
La porte s’ouvre ; le Gardien entre et ferme la porte. Long silence.
Gardien : ton grave
_Il s’est suicidé. La police l’a retrouvé mort dans sa chambre de bonne. Il était étendu à côté de l’ordinateur, une boite de gâteaux empoisonnés écrasés à ses pieds. D’après l’enquête, il aurait envoyé un mail à une fille pour justifier son suicide.... Petit Crétin ! Il a parlé.... Il a parlé de nous......
Le Garçon N°1 : se jette sur le Gardien et le frappe en criant.
Garçon N°1 :
_Tu n’avais pas le droit ! Tout ça, c’est de ta faute ! Tu l’as tué !
Le Gardien le repousse.
Gardien :
_Mais tu ne comprends pas ? J’ai du te cacher parce que tu es mon frère.
Garçon N°1 :
_Quoi ? ! !
Gardien :
_Pourquoi crois tu que tu vis ici ? Je t’ai caché parce que tu es mon petit frère !
Garçon N°1 :
_Ton petit frère ? ! !
Gardien :
_Personne ne voulait de toi ! Qu’est-ce que tu sais faire ? ! Tu étais tout juste bon à écouter des contes ou des histoires ! Qui voudrait de toi ?
Garçon n°1 :
_J’ai une famille ?
Gardien : désignant la porte
_Elle est belle notre famille ! Ce sont certainement les plus puissants dehors ! Ils n’ont rien fait ! Ni pour toi, ni pour moi ! C’est notre frère qui a tout pris ! Lui au moins, il était intelligent comme notre mère !
Garçon N°1 :
_Ma mère ?... Je ne l’ai jamais vue...
Gardien :
_Oui ta mère. Celle qui voulait t’interner. Celle qui a renié jusqu'à ses propres fils, pour asseoir son pouvoir !
Garçon N°1 :
_Tu mens !
Gardien :
_Et bien vas y sors si tu veux ! Tu la verras ta mère. C’est elle qui te donnera toutes les pilules qui vont t’endormir. Parce que c’est ce qui t'attend. Ils vont t’emmener comme ils voulaient le faire autrefois. Et tu la boufferas leur merde. Tu ne ressembleras plus à rien. Un zombie peut être...
Garçon N°1 :
_Mais pourquoi ? J’ai rien fait !
Gardien :
_La honte. Tu es la honte. Pour tout le monde et ta mère aussi. Personne ne veut de toi, dehors. Tu ne leur apportes rien. T’es un poids mort. Ici, au moins, tu es vivant !
Garçon N°1 :
_Ils voulaient se débarrasser de moi ?
Gardien :
_Mais bien sûr. C’est pour ça que je t’ai caché !
Garçon N°1 :
_Tu crois que tu m’as caché parce que je suis ton frère, mais ce n’est pas vrai. Tu m’as caché parce que je suis comme toi ! Et tu as honte !
Gardien :
_Je suis ton frère. Notre famille ne te connaît plus ; elle ne sait même pas que tu existes encore. Je suis le seul à être resté auprès de toi.
Garçon N°1 :
_Pourquoi m’as tu caché ?
Gardien :
_Tu n’aurais jamais pu vivre dehors. Là-bas, tu ne dois pas te montrer tel que tu es. J’ai appris à cacher ma différence. Je ne voulais pas que tu vives ça. Tu dois plaire. Même si tu n’as pas les mêmes idées que les autres. Tu dois plaire. Surtout, tu ne dois pas montrer ta différence. C’est pour ça que je t’ai caché ! J’ai décidé de rester le Gardien du Cybercafé pour te cacher. Je ne voulais pas qu’ils te trouvent. Pour les autres, tu es illégal.
Garçon N°1 :
_Est-ce que c’est légal qu’un frère couche avec son petit frère ?
Gardien :
_Tu parles et tu ne sais rien. C’est de ta faute si je n’ai pas pu chercher de femme.
Garçon N°1 :
_Pourquoi ?
Gardien :
_Crois-tu que j’aurais pu te soigner, m’occuper de toi ?... Crois-tu que j’aurais pu longtemps lui cacher ton existence ? Et de toute façon, il faut des points. J’aurais du être au travail plutôt qu’à tes côtés. C’est avec toi que j’ai connu l’amour.
Garçon N°1 :
_Alors avec ce garçon qu’est-ce que c’était ? ! !
Gardien :
_Rien. Il n’avait pas à entrer ici !
Garçon N°1 :
_Je vais te le dire ce que c’était : il te plaisait !
Gardien :
_Et alors ?... C’est ma faute s’il était beau comme une femme ? ! !
Je ne souhaitais pas lui faire de mal. C’est lui qui l’a cherché !
Garçon N°1 :
_Et à lui, tu es d’accord de dire que j’existe...
Gardien :
Tu ne comprends rien. Au moins, il ne parlait pas.
Garçon N°1 :
_Il a parlé ! Il a dépensé tout pour mourir à cause de toi ! Tout ce qu’il voulait, c’était manger ses gâteaux !
Gardien :
_Ecoute, nous en rediscuterons. Si tu veux... Viens, il faut fuir, maintenant. Nous devons trouver un autre lieu où nous cacher.
Garçon N°1 :
_Tu as peur maintenant !
Gardien :
_Il faut se cacher ! Nous n’avons pas le choix ! C’est notre réalité ! Il faut nous échapper !
Garçon N°1 :
_Non ! Marie des Fleurs Blanches m’attend !
Gardien :
_Arrête ! Ca suffit ! Nous ne jouons plus maintenant ! Il faut fuir ! Tu auras tout le temps de retrouver Marie des Fleurs Blanches plus tard ! Viens !
Garçon N°1 :
_Ce n’est pas un jeu !
Gardien :
_Viens avec moi. Allez... S'il te plaît ! Je t’en prie ! On en reparlera, je te le promets... Viens, il faut partir. Viens avec moi ! On peut retrouver Luis si tu veux...
Garçon N°1 :
_Pour toi, il n’existe plus. Tu l’as tué !
Gardien :
_Je n’ai tué personne. C’est lui qui a dérogé aux règles ! Je ne veux que ton bien !
Garçon N°1 :
_Tu ne veux le bien de personne. Tu profites, c’est tout !
Gardien :
_Je ne profite pas, je protège mon frère ! On t’aurait brisé comme moi on m’a brisé. Nous ne sommes plus comme les autres. Ils font tout ce qu’ils veulent maintenant.
Garçon N°1 :
_Tu es comme eux ! C’est toi qui fais respecter les règles ! C’est toi qui fais respecter leur règlement.
Gardien :
_Non, je ne suis pas comme eux ; j’aurais pu faire comme eux mais alors tu n’aurais jamais pu vivre. Comment aurais-tu mangé ? Où aurais-tu dormi ? On aurait fini par te trouver et on t’aurait envoyé à l’école. Tu n’aurais jamais pu supporter. Et adieu, Marie des Fleurs Blanches ! Tu voudrais lui ressembler ? Toi aussi tu veux laver les gamelles des autres, ramasser la merde et les ordures qu’ils nous jettent ? On est trop sensible pour vivre ça ! Et quand bien même c’est trop tard maintenant. Viens... Tu es différent...
Garçon N°1 :
_C’est toi qui est différent. Avant, tu étais avec nous. On rêvait tous ensemble avec Marie. Mais tout ça, tu ne le vois plus !
Gardien :
_Tu ne sais pas ce qui s’est passé.
Garçon N°1 :
_Si. Tu es parti.
Gardien :
_Non. Ils sont arrivés un jour... Et j’y ai cru ! Comme tout le monde. C’est peut-être là mon erreur mais tu n’as pas le droit de me le reprocher. J’ai cru qu’ils allaient nous aider. Maintenant tout est tellement contrôlé que je n’ai pas besoin d’un chien. Moi : le Gardien ni un chien ni un pistolet. Je dois surveiller seulement et je dois châtier qui n’a pas obéit....... J’y ai cru que Marie aurait un plus grand Royaume encore. Oui, j’y ai cru.
Garçon N°1 :
_Je sais, le chien est mort et tu ne pas m’as expliqué jamais. Mais, regarde-toi ! Tu ne veux que le pouvoir. Tu diriges et tu prends. Tu prends tout jusqu’aux hommes maintenant !
Gardien :
_Je n’ai rien voulu prendre. C’est leur royaume qui m’a nommé ! C’est moi qui suis devenu leur chef. Je croyais qu’on allait enfin évoluer vers une grande civilisation unie, moderne intelligente et démocratique. J’ai cru pouvoir un jour asseoir Marie sur ce trône.
Garçon N°1 :
_Marie ne veut pas de leur trône et tu le sais !
Gardien :
_Je ne le savais pas alors. Tout est allé très vite. Tout s’est développé à merveille et très vite. Trop vite. Trop grand. Je ne pouvais plus rien maîtriser. Tout était en marche sans moi. Alors, ils m’ont destitué. Et notre famille n’a rien fait. Je suis devenu le Gardien que tu connais.
Garçon N°1 :
_Je ne le connais pas, lui. Je ne veux pas le connaître. A cause de lui, la porte du Royaume de Marie est loin. Mon frère nous a trahis !
Gardien :
_S’ils t’avaient trouvés, c’est à leur science que tu aurais eu à faire. Ils t’auraient séduit alors.
Garçon n°1 :
_Je n’ai peur ni d’eux, ni de leur science. Je reste fidèle à Marie.
Gardien :
_Alors, ils t’auraient faire avaler des médicaments pour oublier... Soit tu oublies, soit tu caches ta différence. Non ! C’est trop tard. Tu vois, on n’a plus le choix : ici, il faut vivre caché. La police ne devrait plus tarder maintenant. Même si tu n'existes pas dans leur ordinateur, ils connaissent ta présence et l’existence de cette cave. Viens vite ! Il faut fuir avant qu’ils ne nous trouvent !
Le Garçon N°1 se met à jouer. Il chevauche lentement son cheval imaginaire. Il part vers le pays des Fleurs Blanches pour rejoindre Marie. Le Gardien s’approche du Garçon N°1 attrape son bras pour le tirer.
Gardien :
_Mais, tu es fou ? ! ! ! Viens vite ! Dépêche-toi ! Nous n’avons plus beaucoup de temps.
Alors que le Garçon N°1 lui répond, on entend la police qui approche.
Garçon N°1 :
_Pars, si tu veux. C’est toi qui es mort. Ta lutte est finie : le pouvoir, tu ne l'as jamais eu. Ils peuvent entrer s’ils veulent. Je n’ai rien à cacher. Je sais ce qui est bon pour moi. C’est toi qui crois que le monde ne tourne qu’autour de tes écrans, de ton règlement, et de leurs points. Mais moi, je te le dis, il est ailleurs le monde !
Le Gardien le regarde hébété. Le Garçon N°1 s’arrête sur la montagne ; la lumière se lève progressivement, noyant l’ombre de la tour dans un grand coucher de soleil. Elle projette sur le mur deux ombres du Garçon N°1.
Garçon N°1 :
_Viens Federico. Viens, Luis n’est pas mort. C’est le garçon du cybercafé qui est mort. J’entends Marie qui nous appelle. A trois, on pourra la délivrer. Nous regagnerons notre Royaume. Regarde la tour, Luis. Regarde comme elle est proche ce soir. Les méchants ne peuvent plus rien contre nous !
Le Gardien tente d’attraper le Garçon N°1, mais sa main glisse. Les sirènes de la police sont très proches ; on entend les portières claquer et des hommes qui courent. Le Gardien reculant vers la porte, le regard tourné vers le Garçon N°1.
Gardien :
_Petit con ! Viens ici ! Arrête ces conneries ! Obéis, maintenant. Tu as une dette ! Si tu vis aujourd’hui, c’est grâce à moi !
Garçon N°1 :
_Je ne dois rien à personne. C’est mon voyage ! Laisse-moi partir ! Laisse moi vivre !
Un haut-parleur hurle des ordres d’arrestations
Sortez immédiatement ! Votre cave est encerclée. Vous avez trois secondes.
Le Gardien se précipite dehors. Le vacarme du cybercafé, des sirènes tonitruantes, les gyrophares de la police éclatent dans toute la cave et se mêlent au paysage fantastique.
Le Garçon N°1 continue sa chevauché au sommet de la montagne comme s’il n’entendait rien.
Garçon N°1 :
_Marie, aime moi....Je t’en prie, aime-moi.....Tu me manques, tu sais....
Les sommations terminées, un coup de feu éteint l’une des ombres sur le mur, diffuse beaucoup de fumée dans la cave, et les couleurs chaudes du paysage virent lentement du bleu au violet. Un deuxième coup de feu et c’est la deuxième ombre qui tombe. Il y a plus de fumée encore. Le violet s’intensifie. Au troisième coup de feu, le Garçon N°1 s’effondre sur les vieux meubles de la cave à l’aube d’un nouveau jour.
Noir. Silence. On entend une barque partir dans la nuit. Au fond de la cave, une petite lueur scintille à côté de la tour- comme celle d’une bougie.
Rideau.
Musique de la chevauchée.
Fine.