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Anne-Bénédicte Joly: Le meublé livres  

 

Le meublé livres
ISBN 2-9502476-3-6
©Anne-Bénédicte Joly


Clara et Baptiste reviennent du marché les bras comme allongés par le poids du caddie : des fruits de toutes tailles en tapissent le fond, puis arrivent les oeufs, les pots de crème fraîche, quelques yoghourts et enfin les légumes qui colorient le haut du caddie : poireaux, courgettes, carottes, pommes de terre, navets, choux fleurs, salades et tomates. Ouf! Sempiternelle virée au marché couvert des Vitamines colorées, ouvert le jeudi de neuf à treize heures trente. Ils font ainsi le plein une fois par semaine, afin de ne plus être inquiétés par ces tâches matérielles, dégagés de ce type de responsabilité pour vaquer les autres jours à des occupations dites de loisir, espaces réservés à la joie de ces retraités. Quand on n'a plus d'obligations professionnelles, d'horaires stricts, quand on n'obéit plus au système régi par la productivité et le rendement, on se crée une autre vie où le quotidien rime avec plaisirs, famille, petits voyages, détente. Clara, enseignante d'antan, ne peut s'empêcher de garder une discipline scandant ses journées : la matinée recouvrant telle ou telle tâche, l'après-midi étant approprié pour d'autres occupations. Cette rigueur donnait au couple une énergie particulière. Baptiste avait tendance à se laisser envahir par son tempérament inné à la nonchalance rêveuse. Oui, il y a quelques années il était de plain pied jeté dans la tourmente de sa vie d'ingénieur. Oui, ses études mathématiques, inflexibles et pragmatiques avaient canalisé sa profonde aspiration à la quiétude intérieure. Ils avaient tous les deux un penchant appuyé et reconnu pour la lecture. Lui, se laissait couler, sombrer dans des univers littéraires, poétiques, comme on quitte un navire pour se perdre dans les profondeurs de l'océan. Elle, maîtrisait sa descente aux paradis de l'écriture. Elle ne se jetait pas à corps perdu dans cet espace, elle mesurait sa démarche, pas à pas, marche d'escalier après l'autre. Ils synthétisaient à eux deux un profil de lecteur brûlant de passion atténuée par la méthodologie analytique propre à la raison. Clara avait la clairvoyance de la raison. Baptiste détenait les battements de la passion. Ce n'étaient pas deux forces antinomiques. Non, au contraire, elles s'imbriquaient l'une dans l'autre pour mieux s'exprimer. Elles se complétaient pour mieux être.

Ce couple n'était ainsi que rarement confiné au désoeuvrement car lorsqu'une force en tirait un vers le bas, l'autre le suivait pour lui porter secours. La clairvoyance devenait passionnante et la passion auréolée de clairvoyance. Ce feu intérieur, que l'on entreverra plus tard n'empêchait en rien la vie de s'organiser minutieusement et de s'écouler normalement. Ainsi les mardis et vendredis après-midi étaient réservés à la détente. Notre couple quittait Folyville, direction les forêts et les bois de l'île en devenir : Anesthésie Parc, le Bois de Vitalité, la Cour arc-en-ciel, le Cyclone de verdure ou encore le Bois d'Energie ... tous ces espaces boisés étaient prétexte à la gymnastique pour Clara : petits pas de course, jogging, étirements... Elle était à l'écoute de son corps, partant du principe qu'un corps détendu laisse à la tête tous les moyens de s'exprimer et de se réaliser. Baptiste de son côté avait un impératif. Au creux des chemins boisés, il lui fallait un petit espace d'eau afin de titiller le poisson. La pêche était tout un art, elle relevait d'un rituel précautionneux, maniaque d'où naissaient la détente et la quiétude. Peu importait qu'il y ait prise ou non. L'important était de rester au calme, à l'écoute des chants des oiseaux, du bruissement des feuilles ou encore de l'odeur des feuilles mortes chaudes et humides, brillantes quand le soleil les dardaient de ses stries de lumière. Cette parenthèse verte comblait nos deux personnages. Ce train-train les rendait attachants et ordinaires à la fois.

Ceci pour les mardis, jeudis et vendredis.

Que faisaient-ils les autres jours ?

Le lundi, ils restaient dans leur quartier : la Zone Jaune de Folyville. Ballades au parc des Temps de Soie ou au parc des Mandarines, lorsque le temps le permettait. Les fins de semaines étaient traditionnellement vouées aux plaisirs familiaux et amicaux. Leur espace s'ouvrait, s'épanouissait d'un seul coup. Ils n'étaient plus couple, duo, paire mais devenaient pluriel. C'était finalement un tableau dépouillé de deux vies paisibles et sereines.

Ce sont deux vies différentes sous un même toit qui forment un couple. Mais ce dernier n'était malgré tout pas ordinaire. Dormait au fond de leurs regards respectifs une passion dévorante, enivrante, captivante, continue : celle des livres. Ils ne pouvaient être paisibles que parce qu'ils avaient réalisé leurs rêves les plus fous ; ils avaient assouvi leurs soifs de connaître, de collectionner, d'amalgamer les deux passions qui n'en étaient qu'une : l'univers littéraire et livresque. C'était là que leur vie dépassait tout entendement : quand les repères traditionnels avaient craquelé et que les analyses professionnelles étaient débordées, les sentiments humains étaient dépassés.

C'était un couple aujourd'hui apparemment paisible et attachant parce qu'ils avaient à leur actif une pyramide de réalisations livresques, un château d'accomplissements fous. Ils avaient mis sur pied leurs désirs les plus secrets, mis des années à accumuler leurs preuves d'amour, des années à les classer et des années également à leur rendre hommage dans leur appartement. Ils étaient habités par une folie ordinaire qui donnait du sens à leur train-train quotidien et qui soudait leurs destinées qui rimaient avec éternité et accomplissement du bonheur. Clara et Baptiste habitaient dans un charmant appartement, rue La Bavarde, avec une petite terrasse ayant vue sur la cour, donc au calme, où s'exprimait clairement leur passion. Chaque pièce de leur appartement, chaque mur était recouvert de livres et le sujet de chaque livre était en rapport étroit avec la pièce qu'il remplissait.

Dès l'entrée la tonalité était donnée : il y avait sur les deux pans de mur du vestibule toutes les oeuvres marginales, par essence inclassables dans des bibliothèques classiques. Clara les avait disposées là dans le vestibule car leur originalité offrait la teneur substantielle de ce qui allait suivre. C'est vrai aussi que Clara affectionnait tout particulièrement ce petit espace car il retraçait sa période post-adolescente, universitaire, lorsque qu'elle se permettait de refaire le monde entre copains au café du coin de la rue avec sous son bras ou dans son petit cartable des livres. Ils étaient le siège de la passion, des idéologies les plus folles, de la liberté d'agir, de penser, de la volonté de briser le système. Les livres du vestibule étaient tout cela et même plus car avec les années ils avaient pris une dimension sentimentale bien sûr! Leurs idées étaient démodées, dépassées, mais Clara les conservait comme un jardin secret, comme une photographie couleur sépia au fond d'un album de famille. C'était un trait psychologique qui rendait Clara touchante et attachante. Elle avait gardé de son travail une certaine rigueur, une ténacité à toute épreuve qui camouflait aussi une tendresse infinie pour ces vertes années, une enfance de l'art qui rimait avec la pureté qu'elle ne voulait pas salir.

Dans un vestibule, on peut accrocher son manteau, déposer son parapluie, mais ici il n'y avait que des livres. Donc Clara avait installé un portemanteau au seul endroit où il n'y avait pas de livre : derrière la porte. Qu'il était bon de s'arrêter un moment dans ce lieu désuet et précieux. On pouvait prendre un livre au hasard, dès la première page, il y avait la date d'acquisition du livre et le nom ou les caractéristiques de l'émetteur : mai 1958 offert par Manouchka à l'occasion de mes trente deux ans. Un autre livre pouvait aussi présenter des caractéristiques marginales, peu ou jamais vues dans la littérature. Il y avait par exemple une page blanche au beau milieu de l'ouvrage car l'auteur voulait marquer sa propre interrogation face à son roman, il laissait donc une large place à l'imaginaire, invitant presque le lecteur à noter lui-même ce qu'il ressentait face à cette page blanche.

Lorsque Clara ouvrait ce livre, elle revisualisait nettement le professeur qui enseignait l'unité de valeur dans laquelle le livre en question avait été étudié. Elle se souvenait avec émoi ces mille questionnements ressassés en cours sur l'utilité de l'art et les différentes tentatives des auteurs pour se démarquer de l'axe traditionnel. Elle en avait le coeur serré non parce qu'elle regrettait le passé mais parce que ce livre-là était conservé en l'état. Il avait sa place dans l'appartement de Clara et il recelait, retraçait, regroupait, prolongeait tout le cheminement de l'étudiante fougueuse, emportée et passionnée qu'elle avait été et qui sommeillait encore dans sa mémoire. En fait c'est en lisant les livres de Clara que l'on dé-couvrait cette femme, ce qu'elle avait été aidait à la définir maintenant. C'étaient ses racines personnelles et psychologiques, c'était sa sensibilité qui venait orner ces murs. Elle se dédoublait alors et jouissait de cette double identité car elle pouvait être autre, tout en sachant pertinemment que quelque part, dans un livre vivait une autre partie d'elle-même qu'elle ne livrait aux autres que par la lecture.

Un livre un peu plus loin, toujours dans le vestibule, posait bien des problèmes à ceux ou celles qui l'avaient feuilleté. D'abord il était très propre, sans poussière sur la tranche ; donc il avait dû intriguer bon nombre de gens qui avaient dû s'arrêter à maintes et maintes reprises et l'ouvrir. Il y avait à la première page la moitié d'un alphabet puis le démarrage d'une fiction. Il s'intitulait, je crois, "Renouvellement d'un début à la fin". Je comprenais pourquoi il était classé dans les ouvrages marginaux : la dernière page poursuivait et parachevait l'alphabet. La boucle était bouclée mais c'était à n'y comprendre rien! Clara saluait dans cet ouvrage le culot de l'éditeur de l'époque qui avait mis sur le marché un livre presque illisible. Quel courage! Quelle insouciance! C'était aussi toute une époque car lorsque l'on sortait du rang, on était a-normal mais respecté, publié et lu. Je voyais bien que Clara avait beaucoup d'amour pour ce livre au demeurant assez anodin vu de l'extérieur, mais si riche en soi une fois entrouvert!

Clara et Baptiste n'avaient pas habillé leur appartement de meubles anciens, d'objets précieux. Non, ils étaient si captivés par la présence fascinante du livre et le plongeon existentiel produit par son déchiffrement, qu'ils avaient fait vivre chaque livre dans un espace susceptible de lui correspondre. Tous les livres de leur chez eux avaient été lus et il n'y avait aucun hasard spatial de chaque livre. On lisait dans la disposition des ouvrages l'histoire de chacun, comme si un livre pouvait réclamer par lui-même un espace de rangement qui lui soit propre, comme si ce même livre inspirait tant de déférence qu'il fallait qu'il s'épanouisse dans un lieu qui lui aille comme un gant. Quand un nouvel arrivant-livre demandait asile à nos deux personnages, il était lu par eux deux qui se disputaient parfois sa place dans telle ou telle pièce. Généralement Clara avait le dessus car elle avait raison de Baptiste à l'usure. C'était dans de tels moments que sa ténacité décrite un peu plus haut lui était utile. L'aspect humain de chaque oeuvre émouvait fortement quiconque venait passer un moment dans cet appartement. Nous pouvions entendre battre le coeur de Clara dès le vestibule dans lequel la marginalité considérée et respectée emplissait cet espace d'histoires individuelles, de témoins qui nous contemplent tout en nous prodiguant leur propre histoire. L'intéraction de l'histoire personnelle de Clara avec l'histoire collective de tous ces ouvrages était belle à pleurer et à en rester coi. Une émotion si forte comparable à celle que l'on vit face à "La Liseuse" d'Auguste Renoir. Choc fondamental de deux sensibilités uniquement exprimables par des mots. Chaos de l'ordonnancement des mots face à des émois profonds. Clara se surprenait parfois presque machinalement, à tendre la main vers un de ces ouvrages qui la fascinaient tant lorsqu'elle était étudiante. Elle ouvrait le livre avec respect et déférence et laissait ses yeux redécouvrir des passages pourtant lus, disséqués et analysés de nombreuses fois mais à nouveau avides de lecture.

    Tapissée au creux de ma mémoire est l'émotion,
    Avant tout une émotion débridée, sans règle ni loi,
    Ballonnée par un surplus de contraintes annihilantes,
    Libérée enfin au vu d'une telle oeuvre... ce regard...,
    Et cette lumière luminescente, arc-en-formes,
    Avec toujours ce paisible espoir d'être émue jusqu'aux larmes,
    Un jour peut-être l'écriture et la couleur feront symbiose,
    Xylophone, Xylographie, Xiang, Xénophone, tous les arts ont la parole.

    D'arrache pied, je coordonne l'inconnu avec l'étrange et l'hétéroclite,
    Et louer ainsi le pouvoir du mot et pour chanter mon amour pour lui,
    Non pour me targuer de quoi que ce soit,
    Comme pour me valoriser, non,
    Rien de tout cela. On quitte le monde tangible pour se plonger dans l'univers sensible,
    Et dire et redire, écrire et réécrire, qu'apprendre à lire et écrire, c'est vivre.

    En regardant "La Liseuse" je m'emplis d'oxygène,
    Tout y est perceptible quand on s'y arrête.

    De tout temps cette femme a lu ce livre, embrasant de mille feux les lignes de sang,
    Et d'encre. Noirceur délicate de ce qui est dicible.

    Comme un temps arrêté dans la lecture d'un livre,
    On succombe volontiers à la correspondance de la lumière visage-ouvrage,
    Un instant on se sent défaillir de bonheur,
    Le bonheur même de rester suspendu à ce regard prometteur nettoyé par la candeur,
    Et la paisible pérennité qui s'écrit tout en étant lue,
    Un instant on se sent prisonnier de cet axe de liberté,
    Restant bouche bée face à une telle beauté,
    Se murmurant à la plume qu'il est bon de lire pour savoir écrire...

Nous arrivons à présent dans le salon, lieu de rendez-vous familial par excellence retracé par les livres porteurs d'indices. Les enfants venaient souvent se ressourcer dans le salon pour étendre leurs connaissances ou encore chercher une aide en vue d'un exposé sur tel ou tel sujet. De lourdes encyclopédies, "Les aide-mémoire à la survie de la connaissance", étaient alignées par ordre alphabétique au bas de la bibliothèque. Puis s'ensuivaient les dictionnaires dont certaines pages étaient très fines à force d'avoir été feuilletées ; il y avait par exemple le dictionnaire des noms "Les mêmes et leurs contraires", un dictionnaire de conjugaisons "Déclinaison en six temps des irrégularités des verbes". Il y avait bien sûr des oeuvres thématiques qui étaient censées balayer et expliquer des arts comme la peinture "Couleurs, formes et profondeurs mélangées", ou la sculpture "Espace d'une matière".

Ces livres étaient imposants car leurs titres étaient ronflants et leurs enveloppes prestigieuses. On sentait se mêler le cuir, la vachette et le carton de haute qualité ; c'était une odeur qui rappelait aux enfants l'odeur des rentrées scolaires, lorsque le cartable craque sous le poids des livres tant il est neuf. Les stylos ont du mal à démarrer comme s'ils étaient impressionnés comme nous par l'année qui va commencer. Enfin les cahiers, vous savez, ceux sur lesquels la plume glisse facilement, sentaient le frais, le propre et lorsqu'on humait le petit pot de colle coloré, on se sentait prêt à faire des prouesses dès le mois de septembre et offrir à nos parents des notes à la hauteur de tous ces préparatifs scolaires qui nous comblaient. L'univers de l'enfance était étroitement lié à celui des livres.

Ainsi les petits enfants de Clara et Baptiste aimaient à se retrouver dans ce salon d'une vingtaine de mètres carrés qui paraissait petit car les oeuvres empiétaient sur l'espace du lieu lui-même. Par mégarde, par joie ou par désoeuvrement les enfants prenaient des stylos, des feutres et coloriaient les tranches ou les pages des dictionnaires, encyclopédies avec délectation. Ces derniers, livrés à eux-mêmes, s'exprimaient de façon personnelle. Bien entendu, l'esprit d'un petit enfant est bien construit et d'une implacable logique. Tant et si bien que lorsque les parents donnaient le signal du départ pour le retour à la maison, obéissants et la conscience fière d'avoir laissé libre cours à leur imagination et donné toute l'ampleur nécessaire à leur créativité, ils se levaient, rangeaient soigneusement leurs trousses, lesquelles filaient dans leurs cartables ; le tout bien orchestré. Ainsi partaient les parents et les petits-enfants laissant derrière eux les marques colorées de leurs ébauches d'écriture. Ainsi s'exprimaient explicitement leurs désirs de tracer un moment de leurs vies dans ces colosses de référence. Lorsque Baptiste repéra cette manoeuvre, il en prit bonne note et entre chaque dictionnaire y glissa des feuilles blanches en prenant bien soin de noter en haut et à gauche "faites de beaux dessins pour papy et mamy", ou encore "s'il te plaît, dessine-moi une histoire".

Baptiste se rendit compte que les petits enfants passaient de plus en plus de temps dans cette pièce. Il renoua alors avec son enfance et prépara un dossier destiné à chacun des gamins pour les distraire. La petite Jeanne trouva un jour, quelques feuilles soigneusement reliées par des trombones et mises en évidence sur un tabouret au pied de la bibliothèque : la première, celle de gauche. Ces feuillets débutaient par "message personnel et strictement confidentiel à l'attention de Mlle Jeanne". Jeanne âgée alors de huit années eut le plaisir d'y découvrir des dessins à colorier, des charades à compléter ou encore des fables à réinventer. Baptiste donnait le nom des deux personnages principaux, leurs différentes aventures et il ne restait plus qu'à imaginer la suite et le déroulement des épisodes en donnant un titre à chaque péripétie.

Les petits enfants apprirent donc à écrire, à lire, colorier et découvrir de nouveaux modes d'expression grâce à Baptiste. Au fur et à mesure qu'ils grandissaient, le grand-père sentimental et tendre datait les feuillets et les rangeait avec soin aux côtés des grosses encyclopédies, ce qui gonflait d'orgueil les bouts de choux. C'est ainsi que le salon froid en apparence, un peu doctoral, acquit une nouvelle dimension : celle du temps qui passe et qui s'enchaîne. Tout le monde était ravi. Les parents fiers de leur progéniture, et cette dernière sentant que quelque chose d'important se passait, se donnaient un mal fou pour réussir avec brio les exercices proposés par le papy.

Un jour, le grand-père fut bien surpris de se rendre compte que son petit fils pouvait à tout moment dépasser le maître. Le petit garçon de onze ans, Stanislas, amorça les traditionnels jeux de rôles. Il ajouta à ses feuillets une petite énigme dédiée à Baptiste. En la résolvant, il se trouverait projeté dans une pyramide de questions, d'élaboration de petits récits, de mise en pratique de la fiction. Si bien que lorsque Baptiste avait terminé un chapitre de ladite histoire, c'est Stanislas qui en amorçait la suite quelques jours plus tard. Il se tissa ainsi un roman hétéroclite qui émut toute la famille et que l'on baptisa "Péripéties à deux plumes".

Ce salon jadis rigide et scolaire prit des contours poétiques et actuels qui lui enlevait toutes les rides du temps et qui savait célébrer la valeur de l'instant.

Dans le prolongement du salon, trônait la salle à manger, un peu plus grande, dégagée, accueillante et conviviale. Il n'y avait là aussi aucun autre moyen d'expression que les livres. Il n'y avait pas de musique (ou plutôt il n'y en avait pas l'espace), pas de représentation picturale (il n'y avait pas de place). Aucun mur n'était vierge. L'essentiel résidait dans l'écrit. Cette pièce aurait pu être à elle seule une véritable mappemonde. Chaque rayon des bibliothèques était occupé par les témoins des visites et pérégrinations de Clara et Baptiste dans les pays étrangers. Les pays nordiques occupaient le haut des rayonnages. Il y avait des couvertures de neige et d'autres en bois coloré, en rouge et en vert. On pouvait y découvrir "Froid et rigueur", "Traditions du Grand Nord"... Parfois Baptiste décidait qu'une couverture ne lui convenait pas ; il développait alors une photographie typique de cet endroit et collait cette photo en guise de couverture. Pour lui, l'endroit et l'envers du livre devaient se faire écho et ainsi se répondre. Plus on descendait le regard de la bibliothèque, plus le climat se réchauffait ; les livres, tout comme les titres également : "Ballades au creux du soleil levant", "Tauromachie et grâce", "Castagnettes, ou le pas de danse féminin"... Bien sûr, Baptiste mettait un temps fou à repérer, marchander et acheter ces ouvrages. Il les lisait tous. En fonction de leurs profondeurs, il les annotait en y accolant des étoiles. Une pour moyen, deux pour satisfaisant et trois étoiles pour fascinant. Clara était contre ces jugements de valeur purement subjectifs. Alors il mit au point un système de fiche de couleurs qui contenait un synopsis du livre, mais ce qu'il ne disait pas, c'est que chaque couleur était une graduation d'appréciation : rose pour une étoile, bleu pour deux et jaune pour trois... Clara ne découvrit pas le subterfuge. Les livres étaient là, témoins de leurs voyages, de leurs découvertes; ils étaient leur mémoire active et affective. Clara avait un espace qui lui était réservé et qui dénotait une grande fantaisie malgré tout, mais qu'elle gardait en elle comme par pudeur. Baptiste aimait les excès, les élucubrations et on ressentait ce sentiment dès que l'on franchissait le seuil de la cuisine.

Tous les ouvrages possibles sur la cuisine française et le bien recevoir étaient mis en exergue. Nos deux personnages avaient classé les livres en trois catégories dans trois bibliothèques différentes. D'une part, les entrées puis les plats et enfin les desserts. La dénomination poétique des plats était aussi importante que le contenu qui en découlait. "Anchoïade relevée par une sauce cerfeuil et primesautière", "Poulpe encrée avec traces d'épinards", "Coquilles de clams embrigadées par des aulx et oignons", "Framboises mulâtresses et chocolat tendres", "Mousse aux cerises auréolées de rhum"... En contemplant la cuisine on pouvait scander les plats et leurs garnitures, comme on scandait le texte en latin en classe de quatrième. Cette pièce était le trait d'union entre la salle à manger et la chambre à coucher qui tirait son épingle du jeu à sa manière. La vue, le goût et l'odorat valsaient harmonieusement dans cet espace succinct mais accueillant. La dimension culinaire n'était pas en concurrence avec celle de la littérature, de la poésie ou du théâtre, mais plutôt complémentaire et faisait partie d'un tout. Un tout qui synthétisait les personnalités de Clara et Baptiste.

En sortant de la cuisine, j'eus une vision enthousiaste. Dans le couloir qui menait à la chambre, je rencontrai "La Liseuse" jolie copie avec un encadrement sobre et doré. Pourquoi ce tableau était-il placé dans ce couloir ? Pourquoi Clara et Baptiste avaient-ils eu la même fascination que moi pour ce tableau ? Je fus intriguée, interrogative. Je pensai un moment rêver, délirer, être emprisonnée dans mon imagination. Je tentai de toucher la toile afin qu'elle soit palpable. Mes doigts essayèrent de caresser l'oeuvre picturale mais elle se dérobait à chaque fois que j'étais sur le point de l'atteindre, elle se roulait sur elle-même, se creusait ou se gondolait au fur et à mesure que je m'en approchais. Je fus prise de nausées et d'un malaise profond. Etais-je si repoussante au point que la toile se dérobât face à moi ? Je ne pus atteindre la chambre derechef. Je m'exilai donc dans la pièce la plus proche et m'y enfermai à clef. Besoin de répit, de calme, d'une mûre réflexion. Lorsque je me retournai, je me sentis immédiatement bien. J'étais dans la salle de bains. J'ouvris le robinet bleu et m'aspergeai d'eau froide pour me rafraîchir les idées. Ouf! Quel malaise. Pourquoi souffrir autant lorsque l'on a tant aimé ? Moi, amoureuse fervente des livres, moi qui en étais issue, j'étais obligée de plier bagages et de ne plus me laisser envahir par la poésie dégagée par la toile.

Je restai tourmentée un moment, fixant les gouttes d'eau frontales qui coulaient le long de l'arête de mon nez pour faire une chute vertigineuse jusqu'à terre. Le bruit des gouttes d'eau atterrissant sur le sol faisait écho à l'espace de cette salle de bains. Cette harmonie me redonna du baume au coeur. Je me ressaisis et poursuivis mon parcours oculaire.

Cette salle de bain n'était pas ordinaire, elle ne ressemblait en rien à ces pièces traditionnellement carrelées, espace bien souvent connoté fémininement avec la présence de flacons de parfums, puzzles de maquillage, cotons et autres formes hautes en couleurs. Les livres étaient encore présents ici. Mais pour les protéger des gouttes d'eau des douches et des bains, il y avait des vitrines sur tous les murs. J'essuyai correctement mon visage et dégageai mes yeux en découvrant ce lieu si peu commun, si particulier.

En y regardant de plus près, les livres n'étaient que des polycopiés de diverses couleurs, certains semblaient annotés, ayant donc été lus, d'autres restaient là, droits comme s'érige la fierté, malgré leur non-publication officielle. Clara devait aimer cet espace là car il regroupait les projets littéraires des différents élèves qu'elle avait eu au fil des ans et qui avaient voulu - le temps d'une année scolaire - donner forme à leur désir d'écriture et d'expression de leur imaginaire. Ils voulaient imprimer leurs états d'âme, laisser voguer leurs esprits poétiques, pragmatiques, formels, rigides, fantaisistes, marginaux au gré des pages blanches à remplir, au son de la plume qui gratte, érafle pour progresser et faire ainsi avancer les choses. Clara enseignante pragmatique dite de l'ancienne école, avait, malgré sa rigidité, son inflexibilité sur les détails du quotidien, aimé donner une chance à quelques élèves qui voulaient écrire. Son seul dessein était de garder ces oeuvres car elles ponctuaient son évolution professionnelle et surtout rendait heureux - ne serait-ce que provisoirement - et celui qui écrivait et celui qui lisait. Donc tous ces polycopiés étaient signés de ses anciens élèves, ils étaient tous datés, dédicacés, archivés et bien des titres faisaient sourire. "La liberté avant toute chose, ainsi il faut écrire", "Dire oui à la chance de pouvoir s'exprimer", "Impressions et expressions"...

Ces récits étaient à mi-chemin entre le savoir naissant de l'élève et sa plus ou moins réelle facilité à écrire. Bien des poètes ou romanciers étaient plagiés, et pourtant dans les toutes dernières pages, Clara voyait éclore les prémices d'un talent réel. Elle avait été à l'origine de ce déclenchement, certains enfants bouleversés eux-mêmes par leurs propres tentatives, réveillaient en eux une passion brûlante qui ne demandait qu'à être écrite. Tout n'était ici que défilé de vitrines dans lesquelles respiraient ces dizaines et dizaines de pages photocopiées. Ce jeu de vitrines créait un effet de reflets et en fonction de l'heure du jour et des gouttes d'eau, résultat de la douche passée, on pouvait imaginer une danse de transparente fluidité, de miroirs réfléchissants dont le point de repère et la projection étaient le livre.

Parfois une douche énergique laisser perler le long de ces vitrines de glaces quelques traces d'eau qui se promenaient, pour certaines avec vélocité, pour d'autres avec nonchalance, pour finalement toutes venir mourir dans le fond de la baignoire, après avoir fait une chute de plusieurs dizaines de centimètres avant de rejoindre, avec fatalité, la multitude d'autres gouttes qui siégeaient statiquement dans le fond ivoire. J'étais sidérée par tant de délicatesse et je sentais toute l'importance de la disposition des choses dans cette pièce. Jamais je n'aurai pu croire qu'un être humain puisse être à l'origine de cet espace-lieu. Je n'étais pas accoutumée, de par ma culture et ma parménidienne raison d'être, à découvrir les coulisses de la disposition et de l'agencement puisque j'étais sans cesse le produit fini de l'auteur et c'était ce dernier qui avait pu séjourner en coulisses, moi j'étais sur l'avant scène, protagoniste. En effet, dans cette salle de bains, rien n'était placé là par hasard ; la place de chaque ouvrage revendiquait un sens et les couleurs chantaient également cette soi-disant coïncidence. Les couleurs n'étaient que camaïeu de blancheur, beige, ivoire puis jaune et orange. Mais Clara voulait que l'oeil ne soit pas attiré par des tonalités vibrantes mais plutôt entraîné dans une autre dimension : l'atmosphère. Ce minutieux calcul, cette lutte constante contre le hasard m'abasourdit, m'éreinta.

Chaque pièce avait provoqué en moi un choc émotif ne pouvant se résorber qu'en quelques jours. J'avais accumulé sensations, frissons, émotions, souvenances, impressions fortes en moins d'une heure. Temps humain évidemment. Entre les livres - ma genèse à moi - la fameuse toile impalpable et les poussées d'adrénaline encrée allant crescendo, je ne pouvais espérer qu'une chose : me reposer. Heureusement au bout du corridor, un vaste espace s'offrit à moi. C'était la chambre à coucher.

Je cherchai de quoi m'asseoir mais ne vis rien. Je me contentai alors du bord du lit qui m'offrait une vue panoramique de cette jolie pièce aux tonalités lilas : moquette, lit et rideaux. Elle était aussi recouverte de trois pans de bibliothèques murales. Cette ambiance fleurie, couleur vieux rose, un peu fanée, allait de pair avec le contenu des bibliothèques. Oui, c'étaient des livres dont les collections et les maisons d'édition ne nous étaient pas inconnues, mais ils semblaient boursouflés, grossis, débordants d'un contenu qui leur était surajouté. Cette impression, même furtive, intriguait. J'oubliai pour un temps mes douleurs de feuilles froissées et mes émois passés et me levai afin d'observer cette chose étrange de plus près. Non je n'avais pas rêvé, les livres étaient grossis par des cartes postales, missives diverses et qui étaient là pour dater et faire revivre un passé inoubliable et langoureux. Une carte postale venait illustrer un court roman d'amour. Sur la carte des signatures reconnaissables d'amis, Charles et Amélie, en partance pour Rî-Waï pour leur voyage de noces. Un peu plus à droite sur le même rayon se trouvait "Le voyage d'un narrateur esseulé" d'Eugène Soliloque et à l'intérieur s'était glissé un des premiers mots doux de Baptiste à Clara :

Aimée,
le temps est une éternullité,
je vous attends au square Des Proches,
loin de toute la foule saumâtre,
afin d'étancher sur vos lèvres,
ma soif de boire mon amour pour vous.

Je restai songeuse une poignée de secondes. Y-avait-il encore des hommes capables d'écrire des choses aussi belles à une femme, hormis des narrateurs textuels ? Je devins vraiment voyeur et regardai un peu plus bas sur la gauche un livre intitulé "Semences de mots vagabonds" de Gisèle Incognito. J'étais plus attirée par les traces écrites surajoutées que par le contenu même de l'ouvrage. J'avais vraiment de la chance car c'était maintenant Clara qui écrivait à Baptiste il y a bien des années, par pudeur et retenue je ne relevai pas la date chiffrée, ces propos demeuraient hors du temps, accrochés au temps de l'amour :

Mon désir,
Je prie chaque jour afin que cette rencontre,
reste extatique et passionnelle entre tes bras.
Lorsque tu m'embrasses, je sens fondre
en moi une nuée dépoussiérante d'idéalisme,
le quotidien n'est plus mon pain,
ta présence à toi seule me nourrit.
Amour toujours.

Ce couple était décidément doté d'une passion unique. Tant au travers de leur appartement, leur décoration, que dans leurs lettres, on assistait avec cécité au lent mais sûr cheminement d'un amour croissant. Je balayai ainsi de mon regard de lignes plusieurs ouvrages hétéroclites qui me rafraîchissaient l'oeil. "Sommaire tendancieux de l'art" de Jeannine Lelouche, "Bain de croyance erronée" de Franck Doute, "Cernées et concernées" d'Elodie Franche ou encore plus poétiques : "Brindilles irisées de douceur" d'Ernest Toumièle, "Fragments de correspondance" de Charles Epistolère... Je me sentis à présent vraiment secouée par tous ces états d'âme humains. Il me fallut prendre quelques minutes de répit, de pause comme un blanc après un paragraphe de livre, comme une respiration lente du choeur grec qui savait apaiser avec clairvoyance les tourments de certains personnages théâtraux.

J'inhalai avec un réconfort feint, une bouffée d'oxygène. Je détendis mes épaules, dénouai mes jambes de papier et penchai ma tête en arrière en prenant bien soin de ne pas corner une seule de mes nombreuses pages.

Tout d'un coup une odeur de lilas vint à moi très fortement. Mes pages embaumèrent cette odeur goulûment. Je regardai autour de moi, mais ne vis que le décor mauve et désuet de la chambre. En laissant progresser mon regard qui sortit de la pièce, je vis Clara qui rentrait chez elle, un énorme bouquet de lilas dans les bras. Le quotidien reprenait ici sa place avec force, je sentis qu'il était temps de partir. Mais où ? Peut-être mettrait-elle son beau bouquet dans sa chambre, là, sur la table de nuit, fleurs dont les couleurs se marieraient avec ce doux lieu ? Cela n'était plus mon affaire, j'avais rempli mon rôle de guide de cet espace si troublant. Je m'éclipsai donc rapidement, là où on m'attendait depuis tout à l'heure...

- Baptiste, as-tu vu le vase ivoire que Tante Clothilde m'a offert à Noël ?

Nino sort précipitamment un petit carnet à spirales. Il se plaît à Folyville finalement. Il a mis du temps à s'acclimater au climat maussade et gris, à la langue française et à son système scolaire. Grâce à ses petits carnets qu'il ne quitte jamais, il a l'assurance d'être compris, de pouvoir partager, s'exprimer, se contenter et être contenté... en bref, vivre. La boulangère a pris l'habitude de s'exécuter face aux ordres du petit bloc-note : une baguette moulée pas trop cuite, des croissants, parfois une tarte, tout dépendait des occasions.

Nino est un jeune homme très judicieusement organisé. Plusieurs parties composent son carnet : une pour les courses avec quelques variantes en fonction des commerçants, une pour les transports, coupon hebdomadaire ou mensuel, carnets de tickets, tickets simples... et une réservée à ses paysages d'états d'âme. La langue qu'il pratique n'est qu'écrite. Aucun son ne franchit l'émail de ses belles dents. Une pulsion, une sensation ne se retranscrit pour lui que sur un support papier. Ici tout le monde s'y est habitué. Personne ne connaît rien de lui, si ce n'est qu'il vit chichement, seul, qu'il est d'un physique agréable doté d'un regard tendre. Chez lui, il y a une multitude de petits carnets classés chronologiquement avec application. Les plus anciens sont cornés, crayonnés, dessinés, car enfant, Nino laissait son stylo se promener dans des formes géométriques imaginaires. Nino fonctionnait ainsi. C'était sa façon de vivre. On aurait pu penser que le contenu de ses cahiers était rempli du quotidien, rien que du quotidien mais pas du tout.

Celui qui aime écrire s'arrête souvent près de personnes qui ont la même manie que lui. Là il s'arrête, fait une pause car il lui plairait de pouvoir voyager un laps de temps avec ce jeune homme mystérieux, marginal, usant de plus de papier et de stylos qu'un écolier ou un lycéen en dix années d'études. Sa main droite est fine, adroite, fuselée, musclée, aux aguets de tout ce qui est susceptible d'être reporté par écrit, noté, décortiqué, ordonnancé, spatialisé sur la page blanche.

C'est la troisième partie du carnet de Nino qui attira mon attention. La raison ? Tout simplement parce que la demande d'une baguette de pain ou d'un carnet de timbres ne m'attira pas outre mesure. De plus, je fus ému par le secret qui enveloppait ces feuilles. Je décidai de me lier d'amitié avec lui. Cela se fit assez vite puisque Nino écrit et que moi, je suis crée par l'écrit. J'appartiens à ce domaine. Notre relation débuta donc en octobre 199... à Folyville justement. J'avais un terrible besoin de cet ami, tant je me sentais seul et désarmé, sans voix. Ma compagne m'avait délaissé quelques temps auparavant, car elle avait été louée pour la description d'un appartement dans lequel elle était le visiteur-narrateur. Depuis je restai sans nouvelle, mon coeur demeurait humide et triste car je m'y étais attaché. Son ultime trace avait été l'indication topographique qu'elle m'avait glissée entre deux pages : "je suis pour l'instant rue La Bavarde. J'espère te retrouver bientôt". Depuis plus rien. Bien sûr notre métier comportait des risques et il était délicat car il pouvait défaire toute union amicale, tout rendez-vous galant car nous n'appartenions que rarement au même livre. A moins de demander aux auteurs de doubler voire de tripler les instances narratives. Donc nos rencontres se faisaient au hasard des bibliothèques ou des lecteurs, à condition que nos lectures soient géographiquement proches et que nos décrypteurs entrouvrent suffisamment les livres afin que nous puissions communiquer entre nous. Mais là n'était point l'essentiel, ceci pour me situer c'est tout.

Nous devînmes donc, Nino et moi, des amis. J'étais issu d'un livre très riche et bien documenté si bien que j'étais doté d'un assez grand champ lexical et d'une richesse de vocabulaire encyclopédique. Nino, humain, était très cultivé et surtout très intuitif. Il décrivait les paysages de Folyville avec une rare et extrême sensibilité. Bien souvent d'ailleurs, je me surpris à être quelque peu jaloux de sa faculté d'écriture. Mais je m'étais fait une raison : il écrivait des textes, moi j'en étais le produit.

Nous conversions donc épistolairement en allant dans la ville, en cet automne doux et roux. Le bruissement des quelques feuilles restantes faisait écho à celles de Nino. Cela me touchait. J'avais aussi la faculté magique de pouvoir retranscrire quelques mots de Nino. Ainsi mon rôle d'intermédiaire entre lui et vous me rendait digne et fier de ma réelle utilité enfin tangible dans le monde extérieur. Un jour nous traversâmes un pont et nous nous arrêtâmes sur un banc afin d'observer une scène qui se déroulait juste en-dessous de nous. C'était une vision particulière des choses mais qui ne me choqua pas puisque j'avais été habitué à être confronté à des milliers de situations romanesques et parfois rocambolesques. Donc sous nos yeux marchaient des dizaines et des dizaines de gens : à gauche ils remontaient la route, à droite ils la descendaient.

C'était un mouvement d'allers continus et de retours sereins à la recherche d'un but inconnu, vers une destination également inconnue. Les personnes sur la gauche avaient toutes un livre en main et semblaient en lire avec fascination un passage. Je remarquai - c'est normal, c'est mon rôle, je repère, dénote, annote, souligne, occulte... - que chaque livre était différent et allait de pair avec la sensibilité de la personne qui le lisait. Un enfant, je me souviens, lisait un tout petit livre avec des caractères sur la page de gauche et des dessins sur celle de droite. Je reconnus immédiatement "La gazette du mercredi" de Claude Buissonnière (pardon pour cette référence c'est le réflexe professionnel tous les livres sont mes amis et je fais partie de leur famille, donc je leur en suis reconnaissant). Un très grand homme vêtu d'un long manteau noir ouvert sur un costume gris dévorait "Prologue et épilogue" de Madeleine Ellipse. Une femme un peu plus bas minaudait en parcourant des yeux "Ma moitié d'amour" de Victor Métaphore. Tous ces gens étaient apparemment heureux ; ils se promenaient tout en lisant et arpentant cette route qui montait légèrement.

D'un seul coup, Nino me donna un coup de coude. Je fus d'abord surpris car c'était bien la première fois qu'il correspondait avec moi physiquement et non plus par écrit. Je suivis son regard qui était focalisé sur les gens de droite, qui eux, descendaient la route, non sans lire, mais en chantant. Certains se tenaient par le bras, d'autres avaient les mains dans les poches, certains encore regardaient le ciel en chantant tout en tapant des mains à la manière d'un métronome. Cette cohorte me fascina également, ou plutôt non, ce chant s'imprima en moi. Il était clair, haut et serein. Nino s'empara de son petit carnet, et j'y lus :

- Automne 199..., sur le pont Quiétude, audace folle d'une marée humaine qui glisse au-dessous de moi en scandant des sons. Je les envie, moi qui ne peux rien émettre, rien soumettre. Je ne fais que mettre mes carences sur ces pages. Ce chant religieux est très troublant car il me ramène en arrière dans ma tête, lorsque j'étais d'une petite proportion et quand la parole et le son faisaient de moi un être humain normal....

J'interrompis ma lecture. Par pudeur, par frayeur d'apprendre le pourquoi de ce mutisme. Je ne voulais en aucun cas le savoir, car Nino incarnait pour moi le mystère et l'opacité qui font vibrer l'imagination! Il regrettait donc tant d'être différent, lui qui était si merveilleux et attachant parce que différent. Je ne lus pas les lignes qui suivaient. Le coeur gros tous les deux, nous nous levâmes du banc laissant ces gens heureux derrière nous. Lui avec son petit carnet, moi avec ma couverture et mes milliers de pages qui me pesaient vraiment lourd.

Nous déambulâmes ainsi tout le jour, humant l'air automnal, humide et tiède : nous nous sentions suaves en communion avec la nature. Le jour déclinant, nous nous réfugiâmes dans une sorte de café ; je dis bien une sorte, puisque les gens restaient debout, buvant, mangeant mais ne s'asseyant jamais. Nino ne pouvait manger debout car il avait besoin d'un appui pour commander et parler avec son petit carnet. Nous décidâmes donc de nous marginaliser et nous nous assîmes côte à côte comme sur le pont Quiétude. Je n'avais pas faim car je me nourrissais essentiellement de mots et de littérature. Nino, lui, commanda un encas accompagné d'une boisson désaltérante. Il y avait un brouhaha terrible, tout le monde parlait en même temps ; les uns défendaient leur opinion sur l'actualité, les autres commentaient le sport.

En observant plus précisément cette scène pendant que Nino mangeait, je reconnus les gens passés sous le pont il y a quelques heures, ceux qui étaient sur le côté gauche. Ils semblaient toujours aussi heureux, débordant d'énergie. Ils restaient debout, figés. Mais pourquoi ? Je le compris bien vite. Ils gardaient sous leurs pieds leur livre lu un instant avant afin que l'on ne leur dérobât pas leur bien. Ils mettaient leurs pieds dessus ainsi ils protégeaient leur bonheur. De plus, ils se surélevaient volontairement afin de marquer leur différence par rapport à ceux qui ne lisaient jamais. Je fus séduit par leur attitude. Ainsi toutes les personnes figées debout et agrandies étaient celles qui avaient lu et qui possédaient un bien livresque. Je me sentis soudain bien dans cet univers. Ils étaient comme moi ces gens lettrés ; moi j'habitais dans un livre et eux désiraient ardemment y entrer. Nos buts étaient similaires. Je fis part de mes états d'âme à Nino qui sourit en lisant mon petit mot. Restauré et se sentant bien dans cette atmosphère, il se détendit enfin et écrivit :

- Les gens de lettres et fiers de l'être sont réunis ici dans cet endroit hors du temps. Je retrouve mes racines, bien parmi les miens. Je confronte mon intériorité à ceux qui lisent. J'écris, ils lisent, je suis lu. Rythme ternaire d'une symphonie humaine enfin réconciliée renouant ainsi avec les prémices d'une aube naissante de la paix.

Nous nous sommes laissé aller, détendus au rythme des discussions diverses et variées. Les personnes qui étaient en possession des livres ne se mêlaient pas aux conversations des autres. Elles s'étaient regroupées debout et fières, défendant le contenu de leurs ouvrages en voie de digestion. Je prêtai l'oreille ou plutôt la feuille :

- Non, tu ne peux pas comprendre ce que j'ai ressenti lorsque l'auteur a décrit cette femme, si émouvante, si touchante. J'ai cru visualiser ma fille lorsqu'elle avait dix-huit ans. Une grande fille, sportive, bien plantée, les cheveux mi-longs, les yeux pétillants et le rire d'une princesse. Je me noie dans ces descriptions, je m'en imbibe, je caresse ce souvenir si présent en moi. Quand je lis, le temps est aboli. Je retrouve mon enfance dans l'art littéraire.

- Moi je suis content. Car j'ai tout compris l'histoire de ce cow-boy attaqué par les indiens. Il y a des bagarres et le monsieur qui a écrit, et bien il a fait des dessins à côté, et les dessins c'est la glace... euh... le miroir des mots. J'aime beaucoup ce livre, je le garderai toute ma vie à moi... et quand je serai grand, je serai cow-boy comme ça je resterai dans le livre et je me bagarrerai avec les indiens. Etre au chaud dans les feuilles et être colorié sur la page de droite. Heureux quoi!

Je fus ému par ces témoignages, ces personnes étaient habitées par la passion rongeante et dévorante des livres. Vraiment cet univers me comblait.

- Et bien moi, j'aime mon livre. Je n'en possède qu'un mais je le relis sans cesse, je connais les répliques par coeur mais je les relis et les revis. Ce qu'il y a dans ce livre c'est l'expression de la vie, la vraie. On ne parle pas de la misère, de la méchanceté, mais de la poésie, de la quiétude créative, de l'engouement d'un humain qui se dépasse, se baigne et se nourrit de poésie. Il paraît, vous savez, qu'il existe un lieu comme ça, dans un appartement ; oui, à Folyville. Ici même. Il paraîtrait que l'appartement dit et raconte de la poésie, oui, et qu'il célèbre ce que nous aimons tous dans les livres.

- Ah oui, et où se trouve cet endroit paradisiaque ?

- J'connais pas l'endroit exact, le numéro, je sais juste que c'est rue La Bavarde.

Un frisson d'encre me secoua alors. Rue La Bavarde ? Mais c'est là qu'était ma dulcinée. Je fis signe à Nino de sortir et nous nous mîmes en route en pleine nuit, en quête de cette retrouvaille. J'avais résumé à Nino - en substance - ce que j'avais entendu dire au café. Je le priai d'accepter ma requête et lorsque je lui parlai de ma visiteuse-narratrice-et-non-moins-aimée, il comprit l'urgence du départ car les causes de coeur étaient pour lui toutes nobles et sources de dépassement. La rue était difficile à repérer, nous n'avions aucun plan sur nous et il nous fallut demander à maintes reprises la direction à des gens de passage. Cette ville étaient répartie en quartiers dont chacun portait une couleur ; certaines rues appartenaient au quartier vert, car elles étaient les plus boisées, le rose, le plus fleuri, le bleu le plus sombre et le blanc regroupait les grands boulevards circulaires de la ville. Enfin, le jaune était réservé aux rues qui accueillaient des maisons ou des appartements habités par des marginaux, des artistes et originaux en tout genre.

La ville avait une construction sphérique.

Nous partîmes donc du Pont Quiétude - zone verte - puis traversâmes la zone bleue - le café en faisait partie - pour rejoindre la jaune, dans laquelle se trouvait la rue La Bavarde. Il fallait couper par la zone rose - Nino au passage se sentit d'humeur ragaillardie d'inspirer toutes ces senteurs - et arpenter le quartier blanc qui était le plus long, le plus ennuyeux.

Enfin, nous arrivâmes dans la zone jaune, exténués mais ravis.

Le nom de la rue annonçait d'emblée le charme extra-ordinaire de cette partie de Folyville. Nous passâmes par la rue Douillette, dans laquelle les maisons et les façades d'immeubles avaient une double couverture de briques de couleurs différentes donnant une impression de superposition, de juxtaposition. Un peu plus loin, la rue Humble était la plus défavorisée de ce quartier, quelques détritus jonchaient le sol, quelques rares marguerites poussaient chichement au milieu des trottoirs, quelques animaux traînaient leurs pauvres carcasses décharnées de long en large. Puis vint la rue Espiègle, bordée de part et d'autre de points lumineux. Les maisons encore éclairées laissaient s'échapper quelques notes de musique et les façades d'immeubles étaient décorées comme lorsqu'un enfant colorie un dessin. Ici la naïveté et la gaieté faisaient écho à la jeunesse de Nino qui fût charmé par cet endroit. Nous nous y arrêtâmes un moment écoutant avec désinvolture la nonchalante musique chantée sortant des fenêtres de la maison jaune canari qui côtoyait celle recouverte de fleurs rouges et blanches. Mon vocabulaire bucolique était assez restreint, ainsi je ne pouvais identifier et nommer les différentes variétés de fleurs. Les paroles de cette chansonnette étaient désuètes mais les romances d'amour touchent toujours plus d'un coeur de jadis et de demain :

- Je vous aime comme au premier jour, belle de jour, ténébreuse de nuit, un coeur chante pour célébrer votre beauté, pour vous mon aimée...

La zone jaune nous tendait les bras, accueillante, mais avec un air de réserve presque mystérieux. La rue La Bavarde était la première sur la gauche, mais nous ne connaissions ni le numéro ni la hauteur à laquelle se trouvait cet appartement si poétique : de mémoire d'humain -!! - on n'avait jamais vu telle merveille, une telle prouesse dans un monde en contradiction. Nous regardâmes les maisons et les immeubles en décortiquant chaque détail, chaque particularité, si infime fut elle, qui aurait pu éveiller notre curiosité vrombissante. Nous savions que c'était un appartement donc il nous fallait scruter les immeubles de la rue. Je me chargeai des immeubles sur le trottoir de gauche et Nino accepta de descendre sur le trottoir de droite. Pourquoi ce nom La Bavarde ? Il y avait sans doute un petit mystère à éclaircir derrière ce nom... 

Je partis donc sur la gauche, volant d'immeuble en immeuble, me servant au maximum de mes connaissances d'observation et de précision, qui m'avaient été données au chapitre IV de mon contenu livresque. Je scrutai donc, j'épiai même jusqu'au moindre bruit, jusqu'au moindre sursaut de vie détectable. J'entendis à ce moment le crissement de la plume de Nino sur le papier. Il était un peu plus bas que moi sur la droite face à un bel immeuble en pierres nobles appelées communément "les hautes pierres de Folyville". Nino écrivait vite et sûrement. Il notait :

- J'ai pressenti à l'instant l'odeur du cuir ancien. J'ai entendu ici l'ouverture forcée et trop soudaine d'un ouvrage ancien qui souffre d'arthrose. Je sens que les livres vivent à mon côté. J'ai passé ma vie à attendre inconsciemment ce moment, attendre de pouvoir me perdre dans l'écrit, m'enfoncer à jamais dans cet engourdissement. Désirer alors rejoindre ce qui me fait être.

Nino était devant le numéro pique. Il me fascina par cet instinct qui était pour moi incompréhensible puisque j'étais le produit de l'acquis et que Nino était doté de l'inné : je ne pouvais comprendre cette qualité et j'en étais envieux parce qu'elle me dépassait. Comment avait-il senti le bon immeuble ? Qu'avait-il de plus que moi ? J'avais beau tourner et retourner dans mon cerveau textuel tous les signes dont j'étais constitué, toute la grammaire, tous les détours et les profondeurs inscrits en moi, j'en restai coi et interdit. Incompréhension totale.

Mais cette angoisse furtive me quitta. Je recouvrai mes feuilles et esprits et pensai avec émoi à mon aimée. Aurai-je la chance de la retrouver ? Je m'approchai donc de Nino et pus alors distinguer l'intérieur d'un appartement encore éclairé à cette heure tardive. Je vis surtout un corridor lumineux desservant plusieurs pièces et sur le pan gauche il y avait un joli tableau représentant je crois une femme en train de lire. Nino était comme subjugué par cette vision, non par le fait d'avoir trouvé l'appartement, mais il était médusé par cette toile peinte que l'on distinguait mal d'ailleurs. Le regard de Nino était suspendu par l'émotion. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi. C'était une jolie représentation certes mais pas de quoi en rester bouche bée. Nino ouvrit à nouveau son petit cahier et y nota à mon attention :

- Ce tableau est La Liseuse de Renoir.

Il n'y eut pas d'autre explication. J'étais un peu débordé. Je savais néanmoins que l'oeil de Nino avait été attiré à la bonne porte, que nous étions rue La Bavarde et que j'étais près de mon but personnel et sentimental. Tout le reste m'échappait et je me rendais compte à nouveau de mes lacunes en matière de psychologie humaine. Avec philosophie je m'assis près de Nino qui me rejoignit l'air absent et je fis bien attention de ne pas corner mes pages. Il devait être vingt-trois heures trente et une bise automnale se leva. Je me souviendrai toujours de ce moment à inscrire comme on écrit un état d'âme dans un journal intime. La bise fit remuer nos feuilles, le petit carnet de Nino et les miennes, et ce fut la genèse d'un long murmure de papier triste et mélancolique. Nous restions là comme bercés par cette douce mélopée.

Une fenêtre de l'appartement s'entrouvrit sans que personne n'y soit pour quelque chose ; c'était comme une invite à rentrer. C'est d'ailleurs ce que nous fîmes. Nino avec maladresse, car il fallait se hisser jusqu'au balcon du deuxième étage, puis enjamber la fenêtre. Moi, je fus d'une élégance remarquable, aérien et léger, je pénétrai en premier dans cet espace tant attendu. Une fois entrés, nous refermâmes la fenêtre et contemplâmes cet univers particulier. Certes je connais les livres, la présence qu'ils engendrent et les habitants de Folyville ne sont que très rarement propriétaires de ces trésors ; ceux qui en possèdent un - au maximum - en sont fiers et ne le quittent jamais. C'est comme un vêtement qu'on aime, qui tient chaud et qui protège. Ces gens-là qui étaient sous le pont Quiétude et dans le café étaient les privilégiés ; ils en avaient conscience. Ils possèdaient une forme de savoir, dont ils se servaient et dont ils se nourrissaient pour vivre.

Ici.

Dans cette pièce, au deuxième étage de la rue La Bavarde, dans la zone jaune, les murs étaient tous recouverts de livres.

Il n'y avait aucun espace dans lequel l'oeil pouvait se reposer de tant de richesses ; rien que des trésors verticaux judicieusement rangés, joliment arrangés. Il n'y avait décidément que des humains pour répertorier ainsi ces objets. Je me sentis ici tout à fait dans mon élément.

En m'appréhendant, certains ouvrages poussèrent un soupir de contentement et d'aise. Je leur répondis en faisant un demi tour sur moi-même, afin de m'aérer, de ventiler mes centaines de pages. Nino, quant à lui, n'était pas guilleret. Il était aux prises avec des sueurs froides d'émoi et de contentement. Il s'assit au beau milieu de la pièce et ouvrit son calepin :

- Mon ami de papier ne peut partager avec moi un tel instant. Pour la première fois de ma vie, j'ai du mal à écrire, mon stylo pèse lourd et le papier est rêche. On dirait qu'il ne veut plus être mon support. Oui, je me bats vraiment physiquement avec lui... Mais pourquoi une telle résistance ? Si je ne puis plus écrire, je mourrai de ne plus laisser sortir les mots de moi... Me punit-on ? Le papier veut-il, à son tour, me dire quelque chose ?

Je vis Nino se lever avec une énergie furibonde. Il commença à se battre dans le vide comme un boxeur contre un adversaire imaginaire, comme un fou affrontant sa propre folie pour la première fois, un combat de mort pour la vie, une bataille de survie face à l'emprise envahissante de la mort. Il transpirait, suait sang et eau, pestifirait, pestait avec des monosyllabes. Pour la première fois, j'entendis quelques sons émis par sa gorge exténuée, aux prémices d'une naissance. Je me mis à l'abri dans une bibliothèque au hasard ; là où il y avait un peu de place et ne bougeai plus. Je sentis qu'il allait se produire quelque chose d'étonnant. Nino exténué se retrouva par terre aux prises avec un autre lui-même. Judicieusement je fis frémir mon voisin de droite en le bousculant un peu. Il dormait tranquillement et émit un soupir profond en guise de réveil.

C'est alors que l'oeil de Nino me repéra dans le rayon de gauche de la première bibliothèque. Il vint vers moi. J'imaginai le pire, j'avais peur qu'il me tue, me déchire, me jette à la poubelle comme un vulgaire détritus tant sa rage de ne plus pouvoir écrire était grande, tant il était jaloux de mon écrit. C'était bien la première fois que je sentis sur moi son regard jaloux et réprobateur. Il me prit d'un coup, m'arrachant à la chaleur livresque de mon compagnon d'il y a un instant. Pour la première fois, depuis que je connaissais Nino, j'avais pu rejoindre les miens, et le fait qu'il m'en arrache me fit mal. Il s'assit alors par terre et m'ouvrit afin de me lire. Je me souviendrai longtemps de ce moment. J'étais gêné et irrité à la fois de devoir reprendre ma place initiale : celle de narrateur.

Je retournai alors à la case départ. Je n'avais pu accumuler assez de connaissances pour m'en sentir gonflé d'orgueil et d'importance je me laissais faire car je n'avais pas le choix et mon rôle premier était de rendre lisible mon ouvrage, d'être le trait d'union entre mon créateur - l'auteur - et le lecteur, en l'occurrence Nino. A la réflexion, je pouvais profiter de cette situation pour recontacter mon aimée. Après tout, ces éléments jouaient en ma faveur : on était rue La Bavarde, là où séjournait encore ma narratrice... Il fallait saisir sa chance. Je fus interrompu dans mon soliloque car j'entendis venir jusque sur mes pages le souffle chaud d'une voix humaine toute neuve, masculine et très grave je fixai le lecteur et réalisai que Nino lisait à voix haute.

Il lisait mon ouvrage en parlant, récitant fort à haute et intelligible voix.

Nino avait donc une voix et pouvait parler. C'était extraordinaire!

Ma vexation précédente fut confondue et se mua en fierté car - qu'on le veuille ou non - j'étais à l'origine de son déblocage. Réellement et non plus textuellement. A ce moment, son petit carnet glissa de ses jambes, inutile, mais témoin d'un autre temps. Je me débrouillai pour le récupérer et d'un geste hiératique le plaçai dans la bibliothèque aux côtés des livres marginaux qui auréolaient le corridor. Ici était sa place. Ma priorité était de lui donner une place. Nino ne se rendit pas compte de son absence car j'avais fait diversion un instant, le temps de sortir de mon extrait et d'y retourner en une seconde. Nino se sentit heureux comme il ne l'avait jamais été et il scandait avec fierté une de mes parties livresques les plus scientifiques - ce n'était pas le passage dont j'étais le plus fier, mais Nino en décida autrement :

- [...] ... c'est un métal tenace et malléable, de densité 7,87 fondant à 1535 degrés C, largement utilisé dans la technologie et l'industrie sous forme d'alliages, d'acier et de fontes : élément (Fe) de numéro atomique 26, de masse atomique 55,847...

Mais faites taire ces chiffres, ces données immuables qui dépoétisent notre monde intelligible! C'était un moment du livre où j'intervenais le moins ; je ne m'y trouvais pas à l'aise, plutôt empreinté, agacé, tristounet et parfois même accablé. J'eus préféré qu'il lise tout haut des extraits poétiques dont je me sentais le maître. Je m'identifiais sans cesse au narrateur tant et si bien que je me sentais être le créateur. C'est d'ailleurs à ce passage que j'avais rencontré ma narratrice, au fur et à mesure que mon lecteur me décodait, je déclamais avec force les vers libres et attirais ainsi l'attention de cette femme, sortie d'un autre ouvrage, que le lecteur avait eu l'astucieuse idée de placer à côté de mon lecteur. Ainsi le hasard de la proximité de nos lectures donna naissance à notre amour. Superposition de plusieurs lectures qui me rappelle ma désirée et la parole nette et humaine de Nino :

- Je serai l'exégète de ta mystérieuse beauté, je me ferai damner pour pouvoir approcher tes lèvres, d'où un souffle court, juvénile et perlé viendra combler mon désir de dire tes lettres : A. I. M. E. E. Doux prénom qui sait dire son contenu, ce tendre sentiment au nom de qui on abandonnerait tout, son âme, sa raison, ses traditions et sa vertu, pour vous, toute cette attirance, rien que pour vous.

Je m'exaltai beaucoup lors de cette déclamation, je trouvai ces paroles universelles et sempiternelles. J'aurai tant aimé être à leur origine. Nino était à l'origine de lui-même, à présent, car il s'était découvert au fil des mots écrits puis parlés. Moi, je n'étais qu'un produit fini, mon ultime chance d'accomplissement résidait en mon amour car c'était une rencontre qui n'avait pas été prévue, écrite, ressentie par quelqu'un d'autre. Non, j'étais moi-même à l'origine de ce sentiment et j'en revendiquais la paternité.

Tout d'un coup Nino se leva et se plaça face à La Liseuse qui avait été le catalyseur du choix de cet appartement. En la regardant bien on aurait pu croire qu'elle était vivante. Seul le livre était en relief sur la toile, la jeune femme, elle, était ancrée dans la peinture. Nino avait besoin de moi, il laissa mon livre ouvert ce qui me permit de m'en extirper et je le suivis jusqu'au tableau en question.

Il me demanda si je pouvais lire le contenu du livre.

Ce que je fis derechef. Je fus d'abord désorienté tant la langue utilisée me semblait dépassée. Je relevai de nombreux archaïsmes mais je fus bien incapable de saisir le sens général du thème du livre. Je sus seulement qu'il s'agissait d'un roman d'amour un peu désuet et la page ouverte dans le tableau était le monologue intérieur de la femme aimée et aimante. Je vis poindre des larmes dans le regard de La Liseuse que le spectateur ne pouvait voir de l'extérieur. L'intensité de l'émotion était intérieure, et moi seul, narrateur livresque, pouvait la ressentir. Je ressortis donc assez rapidement du livre afin d'en confier les rouages à Nino. Il me dit :

- As-tu bien tout correctement lu ?

- Oui, lui répondis-je dans un mélange ému de froissements et de tristesse douceâtres.

Mais je ne lui racontai rien et je gardai au fond de moi ce sentiment littéraire lié à l'amour. Je sus dès ce moment que j'avais moi aussi le droit d'aimer et d'être aimé. Il ne me restait plus qu'à retrouver puis reconquérir ma dulcinée que je n'avais pas vu depuis... depuis cette page cent quarante deux et pour elle c'était la page quatre cent vingt et un... Nous avions eu la chance et l'opportunité de nous apercevoir, de nous plaire et d'avoir l'insouciance de vouloir nous conquérir, de laisser derrière nous nos expériences de papier - pour un temps - en nous lançant dans l'ère de l'humain. Nous ne savions pas où nous allions mais cette interrogation même faisait se rejoindre nos parcours personnels. Ce sentiment si poignant qu'est l'amour...

Nous avions eu l'opportunité et la clémence du hasard de le dé-couvrir ; de plus, c'était un sentiment que nos textes respectifs avaient expérimenté et formulé. Grâce à nos deux textes, nous avions la force de nous laisser envahir par cette inconnue tant désirée : l'univers de notre lecteur. Jamais je ne remercierai assez mon lecteur de l'époque et la lectrice de ma compagne de s'être parlés à ces deux pages et de converser avec de plus en plus d'intérêt au point de délaisser les deux livres sur cette table de la bibliothèque Tendance. Je me souviens encore de leur phrase :

- Allons boire un café ensemble pour se détendre un peu, nous reviendrons travailler tout à l'heure.

Ce tout à l'heure avait appartenu à l'éternité. Je dois ma survivance, ma rencontre amoureuse et ma présence ici grâce à ces mots Tout à l'heure. Pourquoi ? Tout bonnement parce que nos lecteurs ne sont jamais revenus ; tout simplement parce qu'il se fit tard et que la bibliothèque ferma ses portes pour finalement nous laisser l'un à côté de l'autre jusqu'au petit matin, heure matinale à laquelle la femme de ménage nous empoigna et nous remit à nos places initiales, classés par ordre alphabétique, rangés en attente d'être lus... mais nous nous étions enrichis en une nuit. Il fallut d'abord nous présenter, préciser nos destinées de la page cent quarante deux et quatre cent vingt et un et nous amuser à faire deviner nos épilogues et nos fins textuelles. Comment je me sentais désorienté face au suicide de l'assassin ; comment elle découvrait une vie paisible et sereine en mettant deux petites filles au monde. C'était dérisoire. Chaque destinée fictive nous séparait - moi, complice miteux d'un homme sans envergure et elle, femme conquise et fascinée par son propre rôle de mère - et pourtant nous étions attirés l'un par l'autre. Elle n'avait pas dû composer beaucoup pour me séduire : elle était telle que je l'appréciais. Elle était à la page quatre cent vingt et un telle que j'aurais aimé la voir aux pages six cent cinquante et suivantes. Copie conforme. J'avais été attiré dans le feu de l'aventure inconnue par le miroir parfait entre un personnage de papier et une humaine. Quant à moi, je sus relever un défi de composition étonnant! Oui, j'en suis fier car il me fallut faire des efforts incommensurables pour devenir autre et m'échapper de cet alter ego que je méprisais au fond... Cette rencontre me permit de me prouver qu'il existait un ailleurs... J'étais comme cet humain qui prie car il croit qu'il y a un ordonnancement divin sur terre. J'étais croyant et je vivais ma propre croyance. Pourquoi ? Parce que j'avais rencontré une femme qui m'avait aidé à sortir de mes finitions de papier parce qu'elle avait été ma complice de réalisation et d'abolition, de quête et de trouvaille, de désir et de symbiose... cela faisait hélas assez longtemps que je n'avais plus senti sa présence son regard tendre qu'elle savait poser sur moi avec clairvoyance et pas seulement de façon maternelle comme c'était écrit dans son texte de la page quatre cent vingt et un. Non, elle savait m'écouter et me laisser la place d'ex-sister.

Nino était abasourdi par le choc de la rencontre de La Liseuse et de sa toute nouvelle conquête sur le langage. Il s'assit dans un fauteuil du salon, ferma les yeux et s'endormit, incapable de combattre cette si grande fatigue, tous ces événements nouveaux pour lui. Il ne put que m'adresser un, à bientôt, et s'éclipsa dans le monde onirique de sa toute nouvelle dimension d'humain. Ce dernier pourrait-il être à la hauteur de celui dont nous venions de partager l'étrangeté et la poésie tour à tour ? Je ne saurai le dire puisque je ne possède que la mémoire intérieure du livre qui m'a crée. Nino restait néanmoins pour moi un mélange savant de connu et d'inconnu. Quelque chose m'échappait en lui et je crois que cette chose lui échappait également. Sa quête et son cheminement n'avaient rien de commun avec tout ce que j'avais pu rencontrer dans mes pages ; bien sûr Nino avait parfois les traits comportementaux d'un personnage fictif reconnaissable, mais par instants, brefs et fugaces, il ne correspondait plus à aucune norme et me désorientait ainsi. Je posai sur lui un regard presque paternel et je fus heureux de le voir si serein. Les traits de son visage s'étaient détendus, on eut dit un jeune homme, un adolescent d'une beauté d'un autre temps. Je le laissai là, au calme, et repris ma quête appliquée du début avec alacrité et excitation. Je parcourus toutes les pièces de cet appartement sans faire de bruit, rien que des bruissements de feuilles. Je guettai tout indice susceptible de réveiller en moi la saveur presque oubliée aujourd'hui de l'amour ou du désir de celui-ci.

Tout d'un coup, un homme sortit de la cuisine avec un tablier et dit à une femme assise là, dans la chambre :

- Préfères-tu de l'herbe boisée ou de la verdure tapissée en accompagnement du plat principal ?

- Je te fais confiance mon amour, répondit cette femme que je trouvai belle tout d'un coup.

Ces humains m'attiraient car ils n'avaient apparemment pas le même rythme de vie que les autres... Du moins de ceux que j'avais côtoyés en tant que lecteurs. Oui, je connaissais Nino lui-même en tant qu'humain, mais il ne répondait ni aux critères totalement humains ni à ceux qui sont traditionnellement réservés aux personnages de papier. Cette femme me rappelait la protagoniste de la fiction dans laquelle j'intervenais souvent afin de guider mon personnage vers des chemins décidés par mon maître : l'auteur.

Mon oeil fut attiré par sa beauté et ses jolies mains qui auraient pu être apparentées à celle de La Liseuse. Décidément mon raisonnement suivait la même dialectique que celle de Nino. C'était étonnant, je m'étais enrichi des traits comportementaux d'un humain, j'avais donc la possibilité de me nourrir d'autres choses que celles que j'avais acquises dans le livre. J'avais une partie de moi vierge prête à être comblée. Je fus sidéré par cette découverte durant la rencontre avec Nino, j'avais évolué mais je ne pouvais me détacher de mes origines. Oui, mes racines étaient et seraient sempiternellement livresques mais je pouvais m'enfler d'une autre dimension. Ma moitié avait peut-être pu avoir un destin similaire, auquel cas nous pourrions à nous deux apporter quelque chose d'autre à nos fictions respectives.

Poussant plus avant mes investigations, je restai dans la chambre à coucher dans laquelle se trouvait la femme de tout à l'heure. Il était facile de ne pas me voir car ici je n'avais que des amis, des alter ego : il y avait des livres partout. C'est sans doute pour cette raison que je m'étais senti bien dans cet appartement comme si l'espace correspondait à mon intérieur!

J'eus peur pour Nino, je ne voulais pas qu'ils le découvrent. Je me précipitai dans le salon à feuilles abattues et allai vers le fauteuil où dormait Nino. J'eus idée de le recouvrir d'un livre afin que son enveloppe corporelle passe inaperçue. Ce que je fis : je pris "L'espiègle trompe-l'oeil" de Luc Visionnaire et l'en recouvris. On ne le voyait plus de tout. Tout son être était caché par le livre et cela ne me choqua pas. Le livre était là, comme oublié par un lecteur saturé et vu de l'extérieur rien ne semblait louche : moi-même je n'étais pas surpris que l'homme soit plus petit que l'oeuvre écrite. C'était dans l'ordre de mes choses écrites. Nino recouvert, il n'y avait plus aucun danger. Les deux habitants de l'appartement allaient passer à table, oui il était tard et alors ? Cela non plus ne me choqua pas. Je pus donc retourner dans la chambre mais dans le corridor mon regard resta accroché au portrait de La Liseuse. Je fus ému, à présent, non plus par le contenu du livre que je connaissais, mais par une ombre au fond du tableau qui, en filigrane, était la silhouette d'une femme. Je m'approchai vite car j'avais reconnu cette femme, celle qui avait élu domicile dans la toile. Je trouvai ce refuge stratégique et confortable. Au milieu de la visite de l'appartement, elle avait dû faillir à son devoir et n'écouter que son bon vouloir. Elle s'était cachée dans cet univers féminin, protégée des regards indiscrets... je compris aussi comment le tableau avait pu se rétracter lors de la première visite organisée dans ce lieu. C'était elle qui avait provoqué la courbure inattendue de la toile. Il avait fallu que la toile digère ce nouvel élément, venu de l'extérieur. J'avais compris tout ce fonctionnement car j'appartenais au texte, rien qu'au texte.

Maintenant Nino protégé, ma dulcinée retrouvée, je pris à bras le corps mes centaines de pages et m'incrustai dans le tableau qui m'accueillit avec convivialité. Ce n'est plus dans l'ombre et à l'arrière du tableau qu'on nous voyait mon aimée et moi, non, c'était en pleine lumière que nous nous trouvions, sur une petite table à peine visible à côté de La Liseuse. Nous étions les deux autres livres de la toile imaginaire, non encore lus, mais ensemble...

 

   Copyright Anne-Bénédicte Joly - Le meublé livres - ISBN 2-9502476-3-6
Anne-Bénédicte Joly est un auteur autoéditant ses livres. Vous pourrez la retrouver 
sur son site: http://ab.joly.free.fr