Accueil    Remonter    Essais2

Essais

     Cette page vous propose différents types d'essais philosophiques, psychologiques ou autres.
     Trouvez dans l'index les textes qui vous intéressent.

Index:
(Cliquez sur votre sélection)

Hamlet à la freudienne Jeanne Zhau, août 2004.

 

 

 

Jeanne ZHAU, autobiographie de l'auteur: Je suis une émigrante de l'Europe de l'Est, actuellement installée en France. Etant depuis mon enfance une grande admiratrice de la culture occidentale, j'ai quitté mon pays pour en découvrir un autre. Ayant pour passion dominante la littérature, je suis également interessée par le théâtre, l'art, la musique, la philosophie et la psychologie.
Comme auteur je m'impose une tâche primordiale de me questionner et de réfléchir sur les problèmes différents de la réalité. Objet principal de mon attention est l'être humain et son essence.

 

HAMLET A LA FREUDIENNE
Adaptation de la pièce

Résumé: Cette oeuvre est écrite à partir de la pièce de Shakespeare "Hamlet" et représente sa libre adaptation tout en gardant plusieurs passages du texte original.
Dans la présente interpretation l'accent est mis sur le complexe de culpabilité de l'héros principal (c'est-à-dire d'Hamlet), complexe qui devient pour lui un obstacle insurmontable sur la voie vers sa vengeance et qui le freine tout au long de la pièce.

 

Extrait de l'Acte I (scène 2)

Hamlet. - Personne ne doute de mes sentiments filiaux! Moi non plus, je n'en doute pas! Mais la farce est que les sentiments filiaux sont si différents! Qu'est-ce qu'il vient de dire l?? - Et la mort d'un père, bien qu'il soit le meilleur du monde, ne doit pas briser le coeur d'un fils, aussi affectueux soit-il! Regarde autour de toi et tu verras des milliers de jeunes qui ont perdu leurs pères! Mais qu'est-ce que j'ai pu faire de tous ces jeunes? Est-ce qu'ils connaissent mes souffrances ? Qu'est-ce qu'ils comprennent, ces pauvres idiots qui retiennent obstinément les larmes sur les tombes de leurs pères? Heureux ces imbéciles qui portent le deuil au coeur pur. Oh! Si cette chair - trop, trop souillée - pouvait fondre et se dissoudre en rosée! Ou si l'Eternel n'avait pas édicté sa loi contre le meurtre d? soi-même! 0 Dieu! 0 Dieu! Comme m? semble lassant, rebattu, insipide et ne menant ? rien, tout ?? qu'on fait au monde! Pouah, quelle horreur! C'est un jardin envahi d'herbes qui montent en graine. Seul ?? qui est épais et grossier ? regne. Qu'on en soit venu là? Tout, tout s'est renversé en un seul instant! Comment est-ce que j'ai pu être si aveugle! Comment j'ai pu vivre tout ce temps-l? avec moi-même, sans me connaître, sans vouloir me connaître ? Qui suis-je ? Un monstre ? Une bête ? Qui sommes-nous tous ? Des humains ou des bêtes sauvages? Et elle? Mort de seulement deux mois - non pas tant, pas deux... Avant même que l? sel d? larmes trompeuses eût cessé d? rougir ses yeux! Elle épousait un autre! Et qui? - Mon oncle! - " Ah, Hamlet, renonce ? tes idées ténébreuses ! Regarde le roi d'un oeil amical. " D'un oeil amical ?! A quoi bon ? Pour voir comment il lui fait des câlineries tout comme un chien galeux ! Voir comment il en bave ! Et elle ?! Elle se pend ? lui comme une folle ! Quelle impudence non dissimulée dans son regard, - on le lit comme dans un livre ouvert ! N'y pensons pas; fragilité, ton n?m est femme! Mais comment elle peut être si aveugle ?! Ne pas s'apercevoir de tout son insignifiance ! Dégénéré maudit ! Et cette brute grossière ose me demander de le considérer comme père ! Comme si un père ne me suffisait pas ! Serait-il possible que tous ceux qui partagent le lit de notre mère aient le droit de se nommer nos pères ?! Oh, comment doivent être alors malheureux les enfants des garces, si chaque rustre se croit en droit de leur imposer ses ordres paternels !

 

Extrait de l'Acte II (scène 1)

Hamlet. - Etre ou bien ne pas être; c'est cela la question. Et ce qui est encore plus important c'est de savoir que signifie être ? Qu'est-ce qu'un homme si son bien principal, le profit de son temps c'est dormir et manger? - une bête, sans plus. Qu'appelle-t-on un homme, qu'est-ce qui le distingue d'un animal ? Les pensées ? Les sentiments ? Mais s'ils ne sont d'aucune utilité, ? quoi servent-ils alors ? Celui qui mit en nous divine raison, pour sûr ne nous l'a pas donnée pour qu'elle moisisse sans emploi. Donc, il faut agir. Seules les actions déterminent l'homme. C'est seulement en agissant que nous nous créons nous-même et que nous devenons des hommes.
Une autre question - pourquoi ? A quoi cela sert-il ? Cela ne m'est-il pas égal ? Qui se souviendra de Hamlet, de ce qu'il aimait, de quoi il souffrait ? Car c'est bien plus simple de renoncer ? tout et de laisser les choses suivre leurs cours. De dire pour contrarier ce monde : " Eh bien, advienne que pourra ! " Apres tout, pourquoi pas ? Pourquoi nous accrochons-nous obstinément ? tout ce qui finalement ne nous intéresse pas du tout ? Pourquoi avons-nous un besoin permanent de démontrer quelque chose ? Démontrer ? qui ? A nous-même ? - Mais quel idiotisme ! Ou ? tout le monde ? - Mais qu'est-ce qu'il a, le monde, ? s'intéresser ? nous et qu'avons-nous ? faire de tout ce monde ? Pour se nommer homme en toute fierté ? Créature parfaite ! Eh oui, mon Dieu, c'est beaucoup moins honteux d'être une grenouille s'ébrouant dans l'eau qu'un homme. A quoi bon alors avançons-nous, tout en boitant et en nous donnant des coups de fouet, comme à une rosse têtue ? Pourquoi entend-t-on hurler à chaque coin de rue : " question d'honneur ! ", " cela n'est pas digne d'un homme ", " C'est de la lâcheté, de la faiblesse d'âme ! ", " Tu n'es pas un homme, tu es une femmelette, une poule mouillée ! " Pour se mentir à soi-même ? Pour essayer de faire passer l'image que l'on veut se donner de soi et pour arriver à y croire en fin de compte? Oh, misérables bouffons !
Alors quelle est la différence entre me venger ou ne pas me venger ? Que représente Claudius pour moi ? Il fait juste partie de ces lâches salauds que l'on peut trouver en grand nombre au monde. Que m'as-t-il fait du mal ? Il a tué mon père ? - Ce sont des choses qui arrivent ! Il a sali ma mère ? - Elle ne s'y est pas opposée ! Il déshonore notre famille ? - Une famille de dégénérés ? - Il n'en reste plus grand-chose de son honneur ! Il tient entre ses mains les reines du pouvoir de l'Etat de Danemark ? - Mais que représente-t-il pour moi le Danemark et tout son peuple ? Un troupeau de moutons, qui ne mérite rien de mieux !
Eh bien, que faire alors : laisser les choses comme elles sont ? Pourquoi se donner tant de mal ? En plus… est-ce les actions seules qui déterminent l'homme ? En quoi un criminel est-il pire que celui qui souhaite le mal, mais ne passe pas à l'action ? Toute la différence est dans ses actions ? Dans le seul fait qu'il met en oeuvre ses désirs ? Que son insolence le pousse ? faire usage de ses mains au mépris de la loi ? Qu'il ne craint pas le châtiment céleste ? Et celui qui reste inactif face à ses désirs, en quoi est-il mieux ? Parce qu'il est lâche ? Parce qu'il fait preuve de faiblesse d'âme ? Ou peut-être qu'il a bonne conscience ? Et s'il se rend compte de sa lâcheté et il en souffre ? Est-ce qu'il sauve son âme, en réprimant ses pulsions criminelles ? La loi nous dit que ni les désirs criminels, ni les pensées criminelles ne sont des crimes à proprement parler. La loi ne punit que les actions. Et cela, probablement parce que la loi n'est pas autorisée à lire dans nos coeurs ? Comment peut-elle connaître les pensées de l'autrui ? Car, si la loi avait cette capacité, on serait envoyé tous à la potence ! Mais comme les lois sont faites par les hommes, elles sont loin d'être parfaites.
Mais est-il en notre pouvoir de maîtriser nos propres sentiments et pensées ? Si c'est non, y a-t-il de quoi nous accuser alors ?
Prenons, par exemple, la nature. En son sein, tout est en parfaite harmonie. Que ce soit les lions, les loups ou les chiens. Est-ce qu'ils connaissent des principes moraux et des remords de conscience ? Existe-t-il pour eux de tels notions que mère, père, frère ? Le louveteau, à peine grandi, oublie tout, le père devenant pour lui un simple concurrent dans la horde et la mère étant une femelle comme toutes les autres. Et, si le père lui barre le chemin vers le pouvoir, il le dévorera à la première occasion. Sans aucune hésitation. Et après, il ne s'en souviendra même pas. Et l'homme ? L'homme est condamné à subir un permanent désaccord intérieur, une interminable guerre contre lui-même ! Pourquoi ne peut-il vivre comme un animal ? Parce que Dieu l'a muni d'intelligence? Mais pourquoi l'a-t-il créé ainsi ? Juste pour que l'homme comprenne à quel point il est vilain ? A quoi bon il a fallu qu'il ait le malheur de réunir en soi les désirs animaux et la raison, qui ne lui sert que pour stigmatiser ces désirs, et non pour les réparer.
Donc, c'est quoi alors l'innocence ? Une simple ignorance de sa culpabilité ? L'ignorance de son âme ? Moi aussi, j'étais innocent autrefois… jusqu'à apercevoir soudainement à quel point tout pourrissait en moi. J'étais insouciant, j'avais un avenir prometteur, tout le monde m'aimait. Et quoi ?
Donc, c'est quoi alors l'innocence ? Un leurre ? Le jeu de colin-maillard ? La mauvaise volonté de regarder dans son âme, car le sentiment caché qu'on éprouve d'avance nous dit qu'on risque de n'y rien voir, rien que des profondes ténébres ?

 

Extrait de l'Acte II (scène 3)

Claudius s'agenouille pour prier. Entre Hamlet et passe par-derrière lui tout en restant inaperçu
Hamlet (à part). - Maintenant. Ce serait juste le moment, maintenant qu'il prie, et maintenant c'est fait, (il tire son épée) et du coup le voila au ciel, et du coup me voila vengé. C'est ce qui reste à voir.
De quoi dois-je me venger ? De ce que lui, il a fait, et dont moi, sans même le soupçonner, je rêvais dans les replis les plus profonds de mon âme ? A quoi bon transiger avec ma conscience, puisque j'en désirais moi-même! Donc, je n'ai pas à me venger, je dois le remercier !
Alors de quoi ? De ce qu'il a fait à ma mère ? Oh oui, rien que d'y penser j'écume de rage ! Oh, combien de fois j'ai rêvé de lui couper la gorge avec les dents ! Pour le fait qu'il a osé la toucher de ses mains sales ! Toucher celle qui était une sainte pour moi ! Juste pour un seul frôlement de sa main il doit être noyé dans sa propre souillure! Mais bon, comme je ne me suis pas vengé de cela avant, pourquoi le ferais-je maintenant ? Oui, c'est vrai. C'est alors qu'il fallait le tuer, et je ne l'ai pas fait… Je ne l'ai pas tué… Même si je brûlais de désir, même si je le détestais de tout mon coeur, j'ai considéré que cela n'était pas un prétexte pour une vengeance sanglante. Et une fois considéré comme cela, je n'ai pas le droit de changer d'avis. Car le meurtre de mon père ne change en rien cette histoire. Sinon, cela veut dire se mentir à soi-même. Se venger d'une chose, en étant furieux contre tout à fait autre chose… Profiter de son crime juste pour avoir un prétexte de régler ses propres comptes... c'est lâche. Mais, lâche comme je suis au fond de moi, je ne devrais pas tomber encore plus bas dans mes actes… En plus, cela ressemblerait parfaitement à ce que Claudius a fait. En quoi serais-je mieux que lui ? Il a tué son propre frère qui tant d'années lui avait remplacé le père… et cela à cause de la reine. Et voilà que maintenant je veux tuer mon oncle qui actuellement et à son tour me remplace le père, et… tout cela de nouveau à cause de la reine. Oh, les femmes, quelles pensées monstrueuses, quels sombres désirs vous faites naître en nous !
Donc, cela veut dire qu'il faut écarter cet argument aussi ! Qu'est-ce qui me reste ? De quoi ai-je droit de me venger ? De moi-même ? De ce qu'il a fait de moi ? De ce qu'il m'a montré ma vraie nature ? De ce qu'il m'a dessillé les yeux ? Me venger de ma jeunesse perdue ! Oh, Claudius ! Je ne pardonnerai jamais tout ce que tu as fait de moi ! Pour le reste, c'est ton affaire ! Mais cela… cela est l'unique chose pour laquelle il n'y a pas d'expiation ! Mais la farce est que cela est en même temps l'unique chose pour laquelle il est injuste de te juger. La culpabilité est en moi, toi, tu n'es qu'un coupable indirect ! Oui, tu as tué mon père, mais sa mort a pu être aussi provoquée par d'autres circonstances. Et quelle que soit sa fin, pour moi la mort signifie toujours la même chose. Car si il était mort autrement, disparu à la guerre ou crevé de maladie, qu'est-ce que cela aurait changé ? Est-ce que mon coeur en aurait-il triomphé autrement ? Oh, mon coeur, pourquoi es-tu si lâche ? Pourquoi tant de méchanceté en toi ?
Eh bien, mon oncle, que dois-je faire avec toi ? Je t'aurais tué avec plaisir. Mais c'est bien là tout le problème, que je ne suis pas mu par de bonnes intentions. En fait, cela ne m'est-il pas égal ? Si les actions déterminent l'homme, quelle est la différence de ce qui se cache derrière ces actions ? La vengeance de mon père est mon devoir, et seulement après l'avoir vengé que je deviendrai un homme. Et peu importe ce que je ressens ! Si je suis en plein droit de le faire ? Mais en effet… ai-je ce droit ? Si le droit se transforme en prétexte, n'entraîne-t-il pas sa perte ? Peut-être que l'homme n'est pas déterminé par les actions en soi, mais justement par le sens qu'il donne ? ses actions ? On, mon Dieu, on n'arrête pas de tourner en rond ! Un vrai cercle vicieux… Et quoi que je fasse, de toute façon cela sera lâche. Hélas, je n'y peux rien. L'unique chose qui me reste ? faire est de comprendre ce qui sera moins lâche et de choisir le moindre des deux maux… Il me faut encore du temps. Pour enfin me décider. Il vaut mieux que je parle d'abord avec ma mère. Le temps de la vengeance n'est pas encore venu. Non.(Il rengaine son épée) Rentre, épée, et attends plus horrible occasion. Continue de régner, mon oncle. Ce n'est qu'une remise, pas le salut.

Jeanne Zhau,   ruslan.solomakhin@wanadoo.fr

Retour index