Accueil ] Remonter ]

Contes2

     Cette page vous propose des contes ou des petites histoires complètes ou des extraits équivalants 
 à des entités complètes.
     Trouvez dans l'index les textes qui vous intéressent.

Index:
(Cliquez sur votre sélection)

La véritable cause de la disparition des dinosaures Frédéric Chevarin, mai 2003.
Le rêve du bonhomme de neige Claudine Martin, décembre 2003.
Conte pour... Patrick Morisset-Chevalier, septembre 2004.
Les Dieux sont agnostiques Guerric de Crombrugghe, juin 2005.
Petit conte Guerric de Crombrugghe, juin 2005.
Ramdam et Plagia Suzel Tricoteaux, juillet 2005.

 

 

 

    Frédéric Chevarin possède véritablement la passion d'écrire et nous le prouve avec ce premier texte
 traitant avec humour et profondeur de "La véritable raison de la disparition des dinosaures".
 Avec une formation d'ingénieur et résidant en Irlande, il déplore, comme nous tous, la difficulté d'être publié
 et lu. C'est avec plaisir que nous l'accueillons sur nos pages.

 

            La véritable cause de la disparition des dinosaures


Bien des spécialistes se sont penchés sur la question suivante: pourquoi les dinosaures se sont-ils éteints de la surface du globe? Certains énoncent l'hypothèse selon laquelle, de brusques changements climatiques auraient décimé ces grands animaux. On pense que des cataclysmes tels que des tremblements de terre ou des éruptions volcaniques se seraient produits. Une autre cause de disparition serait la chute d'une météorite géante qui aurait provoqué une opacité des couches atmosphériques pendant des milliers d'années et empêché tout développement des grandes plantes dont les espèces herbivores étaient très consommatrices. 
Enfin, l'apparition des plantes à fleurs aurait transformé la sexualité des végétaux. Ainsi, les végétaux n'auraient plus le besoin de se développer jusqu'à des proportion gigantesques pour assurer leur survie. Je dis que les spécialistes ont manqué d'imagination pour expliquer ce qui s'est réellement produit. Je le sais, car mon imagination est féconde, tout comme celle qu'il a fallu à ces grands animaux pour s'enfuir. Je dis s'enfuir car en ces temps-là, certaines classes d'animaux en avaient assez de toutes ces espèces qui revendiquaient haut et fort le droit de vivre sur leur dos en les mangeant. Les non-carnivores voulaient manger, respirer et s'ébattre paisiblement. 
C'en était trop pour ces êtres pacifiques de subir leur sort impuissants. Le stégosaure n'en voulait jamais à personne. Le diplodocus aspirait à la paix. Mais le tyrannosaure ne savait pas se tenir convenablement. Il n'arrêtait pas de parlementer, de faire entendre sa voix haut et fort ou de manger les autres espèces quand il avait faim. Les animaux se scindèrent en deux clans: les belliqueux et les dociles. 
Un jour, les dinosaures dociles tinrent leur grand conseil. Leur président parla à tous selon ces termes: "mes chers amis, c'en est assez de toutes ces pressions que les belliqueux nous font subir. Nous ne supporterons plus leurs exactions, nous devons agir" dit-il en vociférant. Et tous les dinosaures pacifiques crièrent de concert. Le président avait vu juste. Dans la grande joie et les cris de liesse enfin exprimés, un tricératops demanda timidement: "ce que vous venez de déclarer est fort acceptable Monsieur le Président. Mais comment comptez-vous réaliser ce projet de libération de toute cette oppression que nous devons supporter depuis des millénaires? Nous ne savons pas nous battre car nos armes sont inoffensives contre les tyrannosaures. Nous sommes lents et nos régimes alimentaires nous obligent à parcourir de longues distances ce qui réduit les possibilités de protection permanente. Certains d'entre nous aiment le désert, d'autres préfèrent les lacs quand les derniers ne rêvent que de forêts luxuriantes. 
" Que faire dans ces conditions? " demanda le tricératops qui paraissait très inquiet du sort de chaque membre du clan. Il est vrai qu'il est toujours très délicat de faire coïncider des intérêts contradictoires ou tout au moins divergents. Dans ce cas, seul un compromis pouvait résoudre l'énigme ainsi énoncée. Après avoir sérieusement réfléchi à ce problème qui semblait bien épineux, le président dit à haute voix sur un ton de résignation: "Il me semble que la seule solution consisterait à se grouper. Unis nous serions bien plus doués que si nous demeurions isolés. Nous avons un atout : le grand nombre que nous sommes peut nous permettre de penser que nous…
--- Assez, cria un diplodocus, arrêtez de nous fatiguer avec vos salades, nous désirons des idées concrètes pour sauver nos vies. Au lieu de cela, vous nous endormissez avec vos belles paroles. 
--- C'est vrai, dirent des dinosaures qui finissaient par se quereller à propos des tenants et des aboutissants de l'ordre du jour. Les dinosaures parlaient entre eux à haute voix. Certains quittèrent l'assemblée, persuadés que rien de constructif n'aboutirait. D'autres étaient formés en groupe et parlaient à voix basse. Il se demandaient si le président était réellement à sa place. Ce n'était pas la première fois qu'il bluffait. Malgré son âge et son beau parler, l'inimitié de certains des membres de la confrérie lui avaient ôté une belle part de sa légitimité. 

Ainsi, le président sentait que le vent tournait en sa défaveur. En réponse, il n'avait pu réussir à expliquer clairement sa tactique car déjà certains membres faisaient cercle autour de lui, en guise de menace. A bout de nerfs, il dit d'une voix criarde: "arrêtez mes amis et écoutez-moi à la fin. Mon idée est la suivante. Chaque espèce devra se scinder en groupes dont la taille leur permettra de se défendre sans menacer les ressources naturelles. Dix tricératops peuvent s'allier, quatre diplodocus sont suffisants, quinze stégosaures et vingt brontosaures et ainsi de suite. On peut également coupler quelques tricératops avec des stégosaures. Les premiers protégeront les seconds à l'aide de leurs cornes qui peuvent se révéler très meurtrières. Si un carnivore attaque un troupeau à la place d'un être isolé, les autres éléments peuvent charger, donner l'alerte pour soutenir l'effort de sauvetage de l'animal attaqué. Je vous le proclame, tous ensemble, nous pouvons faire des miracles. Seul un effort collectif aboutira à des résultats concluants. 
--- Alors comment allons-nous mettre en pratique ces méthodes? demanda un diplodocus perplexe. Une partie de sa famille avait été décimée par un troupeau de carnivores très affamés. Bien que les autres membres du clan étaient accourus. Ils étaient restés impuissants devant ce spectacle désolant. Que fallait-il faire contre les démons enragés qui sautaient et lacéraient les chairs avec leurs griffes tranchantes comme des couteaux. 
--- Nous avons la liste des membres de notre confrérie, nous devons diviser l'ensemble par autant de groupes qui assureront ainsi la survie de chacun d'entre nous. 
Et le président divisa les espèces en groupes. Une longue liste fut établie pour répartir équitablement les dinosaures pour former une cohorte de groupes. En fin de séance, chacun rentra dans son lac, son pâturage, sa forêt ou son désert. Les distances à parcourir étaient considérables, mais le mot fut passé entre tous les " dociles ". Les groupes s'éparpillèrent et les esprits se galvanisèrent. L'avenir était donc tracé. Chacun savait que la survie d'un des membres dépendait directement de l'entraide apportée par les autres. On appelle cela la solidarité. Les dinosaures l'ont inventé avant les humains. "Quelle période mémorable", se dit un brontosaure. "Nous avons enfin la chance de pouvoir gérer notre vie sans que ces terribles carnivores puissent jamais nous croquer en plat de résistance. Dans l'Histoire des dinosaures, cette date sera marquée d'une emprunte blanche. Nos enfants seront fiers de nous. L'espoir renaît de ses cendres. L'avenir nous appartient désormais." 
Alors que cet animal était positif quant à l'issue des combats qu'il aurait à mener pour sauver sa peau de lézard, d'autres dinosaures affichaient un scepticisme catégorique. "Mais qu'est ce qu'il croit ce vieux président? Est-il assez fou pour penser que certains d'entre nous vont risquer leur peau pour d'autres? Il ne raconte que des inepties. Il est trop gâteux pour se rendre compte que sa méthode ne mènera à rien de concluant. Non seulement, il faudrait que nous cessions d'avoir la frousse quand ces carnassiers vont nous attaquer, mais en plus, nous devrions corriger ces prédateurs quels qu'ils soient. Ce vieux président d'opérette est un danger pour nous tous. Moi, je n'ai que faire de ses conseils. Je m'en retourne dans ma plaine brouter un peu de cette herbe tendre qui me plaît tant. "
Qu'ils soient convaincus, sceptiques ou incrédules, la vie des dinosaures continua son long cours. Mais quelques temps après, un tyrannosaure vint attaquer un troupeau de brontosaures. Malheureusement, ces derniers fuirent le danger. Ainsi, la méthode échoua dès le premier test. Mis au courant de cette terrible nouvelle, le président des dociles demanda à chacun de faire un effort pour rester sur les lieux sans s'échapper et se battre courageusement. Une section " auto-défense " fut créée. Trois heures de cours de techniques de combat furent données quotidiennement. Les tricératops apprirent à viser et éperonner correctement leurs proies. Les brontosaures surent qu'en nombre suffisant, ils pouvaient pousser leurs opposants afin de les faire tomber. Les stégosaures devaient viser la tête d'un arbre avec leur queue munie de cornes. 
Enfin, les diplodocus donnèrent du cou et de la queue en faisant des mouvements de balancier. Pour couronner le tout, on mélangea les espèces de façon à ce que les groupes soient équilibrés en terme de protection active. Les techniques de combat différaient suivant les groupes. Un tricératops pouvait éperonner pendant que les stégosaures balançaient leur queue. Des techniques très élaborées furent mises au point. Les entraînements étaient très sévères. Chacun savait que la création d'une force d'opposition était le résultat d'une longue et minutieuse préparation. Et le régime de solidarité demeurait la règle de base. 
Et le président n'avait de cesse de répéter ces quelques mots: "mes amis, vous êtes les meilleurs, vous pouvez y arriver. Le combat ne fait que commencer. Vous seuls pouvez faire fléchir l'ennemi. Vous devez acquérir un mental de battant. Les carnivores sont vos ennemis, vous devez les attaquer. La peur ne vous habite plus, rien ne peut vous vaincre. La force vous anime, vos gestes sont précis, vos intentions sont nobles, votre solidarité est parfaite. Répétez après moi: je vais y arriver, je vais me battre, je vais tenir le combat jusqu'à ce que l'ennemi se replie. Rien ne peut m'arriver si je me bats avec mes amis…" et ainsi, les dinosaures marchaient, s'entraînaient, se battaient et s'entraidaient tout en répétant inlassablement ces cris de guerre. Les effectifs grandissaient à mesure que les cours se perfectionnaient. 
Les quelques leçons d'autodéfense avaient permis de gagner quelques combats. Des tyrannosaures médusés devant l'ampleur des dégâts infligés aux carnivores avaient perdu des batailles. Les assiégés avaient fait corps autour de la victime. Le vieux carnivore, surpris de cette réaction spontanée avait laissé sa proie s'enfuir. D'autres chasses manquées des allosaures avaient montré que les dociles avaient été capables de protéger leurs vies durablement. 
Excédés par ces réactions contre-nature et alertés par une faim grandissante, le clan des carnivores se réunit de même pour trouver une solution au problème. Face à cette nouvelle difficulté, ils décidèrent d'adopter la stratégie des dinosaures du clan adverse. Malheureusement pour ces derniers, que pouvaient faire dix tyrannosaures affamés contre cinq diplodocus, quinze allosaures en face de vingt iguanodons? 
Les carnages furent si terribles que les membres du clan des dociles ne savaient que faire pour contre-attaquer. C'est alors que le président fut pris dans une embuscade par un troupeau de barynonyx, espèce aussi sympathique que des tyrannosaures. A cause de son âge avancé, il savait que sa fin était proche. Intuitivement, en regardant avec effroi les carnivores qui l'encerclaient, il eut cette pensée : "il faut que je sorte, je veux m'en aller. Je refuse de mourir si bêtement." Plus il pensait, plus il se sentait léger comme l'air. A force de penser, il se rendit compte que son esprit prenait forme en dehors de son corps de vieux tricératops. 
Après quelques secondes d'effort mental, il était suspendu au dessus de la scène, son corps était privé de vie. Les carnivores étaient en train de déguster le fruit de leur chasse qui n'était autre que son corps allongé sur l'herbe. Son esprit flottait si bien qu'il décida de s'approcher des autres membres du groupe. N'étant pas de consistance matérielle, il ne pouvait ni parler, ni écrire pour demander aux autres animaux d'en faire de même. Au désespoir, il eut une idée "et si j'essayais de rentrer dans le cerveau de mes amis, mon esprit pourrait suggérer ce que je sais et ainsi sauver tout mon troupeau." 
Il essaya sur le premier dinosaure qu'il vit. Alors le compère eut l'envie de sortir de son corps. Son enveloppe s'étala sur le sol sans que les autres membres pussent comprendre ce qui était à l'origine de cette catastrophe. Aidé par ce nouvel esprit libre, le président sauva tout son troupeau. Ainsi, les esprits flottaient pendant que les corps gisaient à même le sol. Alertés par cette odeur alléchante, les carnivores firent grand festin. Ce fut leur dernier. Sur la planète entière, tous les dinosaures dociles s'échappèrent de leur enveloppe corporelle. 
Privés de ressources, les carnivores disparurent en quelques années. Il finirent par tous s'entre-tuer à cause de la faim. Libérés de ce carcan matériel, les esprits des dinosaures voulurent voyager au delà de la Terre. En filant à la vitesse de la lumière, les dinosaures trouvèrent des planètes sympathiques pour s'établir. Il reprirent forme physique en pensant "je veux que mon corps se matérialise tel que je le désire, je veux revivre". Ainsi, ils colonisèrent de nombreuses planètes. Avec le manque de nourriture, certains dinosaures disparurent totalement, mais d'autres purent s'adapter et modifier leur corps aux nouvelles contraintes des planètes adoptives. Certains de ces dinosaures gardaient toujours en mémoire, cet amour pour cette planète Terre qui était la leurs. Alors, grâce à la technologie, les descendants de ces animaux primitifs firent le voyage jusqu'à la planète patrie. 
C'est pourquoi on peut voir quelques OVNIs s'approcher de la Terre. Mais, ces anciens dinosaures sont restés dociles, tout comme étaient leurs ancêtres. Et les hommes, ces nouveaux conquérants de la planète ont adopté une cruauté qui fait trop souvent penser à la méchanceté des carnassiers. C'est la raison pour laquelle, les extra-terrestres repartent chez eux. Ils reviendront quand l'Homme sera aussi docile qu'étaient ces animaux dits " préhistoriques ".

            Frédéric Chevarin, mai 2003. fredchevarin@eircom.net 

Retour index

Le rêve du bonhomme de neige

Trés loin, dans la montagne, vivait un bonhomme de neige. Un soir, un violent orage avait éclaté, dans le ciel. La nuit s'était illuminée comme un soir de 14 juillet. Puis, la foudre s'était abattue sur le bonhomme de neige. Mais par un curieux hasard, elle lui donna la vie et le pouvoir de résister à toute les températures. Mais, dans ce pays il faisait souvent trés froid. Surtout, quand la neige, en tombant, recouvrait tout de son épais manteau blanc, donnant ainsi au paysage un aspect féerique. Durant la saison froide, alors que la forêt et ses habitants sommeillaient paisiblement, ce personnage, qui ne dormait pas, s'ennuyait à mourir. Car aucun de ses amis ne pouvaient jouer avec lui. Alors, pour chasser sa tristesse, il se mit à rêver que, comme les canards sauvages, il s'envolait vers d'autres lieux. Cette idée le réconforta un peu, jusqu'à ce qu'une rafale de vent glacial lui gifle violement le visage et le sorte de ses rêveries. Il en avait assez de ces hiver longs et rigoureux durant lesquels il se sentait très seul.

Lui aussi, il voulait partir voir de nouveaux horizons, pour ne plus être seul ni avoir froid. Mais comment faire quand on est qu'un pauvre bonhomme de neige n'ayant jamais voyagé de sa vie ? Pensa-t-il. Ces quelques pensées faillirent l'attrister quand une voix le salua. C'était Julien, le fils du bûcheron, qui habitait une cabane isolée dans les bois.
-Que t'arrive t-il, Flocon? tu as l'air tout triste. Lui demanda gentiment le petit garçon.
- Je m'ennuie et je meurs de froid. Ensuite bonhomme de neige lui raconta son merveilleux rêve. Son désir de partir à la découverte du monde.
-J'aimerais visiter ces îles dont me parlent souvent les canards. Il parait qu'il y fait toujours beau et chaud, que les habitants passent leurs journées à chanter, danser ou à se baigner dans une mer turquoise. Jamais je n'ai vu de pareils endroit, ça doit être formidable de ne plus grelotter sans arrêt. De pouvoir se prélasser sur des plages de sable fin à l'ombre des cocotiers. De voir voler tous ces oiseaux avec leurs belles couleurs. Julien l'écouta avec attention et lui promis son aide. Il décida donc, d'en parler à son père:
- Nous pourrions lui construire un chariot; qu'en penses-tu ?
- Ah, c'est génial, je suis sûre que Flocon va adorer cette idée. S'esclaffa Julien.
Et ils se mirent au travail sur le champ. Au bout de huit jours de travail acharné l'ouvrage fut prêt. Le ledemain, Julien se hâta d'aller chercher son ami. En le voyant arriver, Flocon afficha son plus beau sourire tant il fut heureux de le voir.

Puis, ils partirent ensemble. Arrivés devant la grange du bûcheron, Julien lui demanda de fermer les yeux. Il ne les rouvrit qu'une fois à l'intérieur. Là, devant lui, trônait un magnifique chariot de bois auquel était attellée une vieille jument. La surprise fût si grande que Flocon en pleura de bonheur. Ensuite, il remercia chaleureusement le père et l'enfant puis se rendit au village pour y faire quelques emplettes. Il marcha gaiement le long du sentier qui conduisait à Val-Blanc. Le vent glacial de ces derniers jours avait laissé place à une légère brise. Quelques rares oiseaux virevoltaient dans le ciel à la recherche d'insectes. L'un d'eux vint saluer bonhomme de neige qui lui fit signe de la main. Et il poursuivit sa route jusqu'au magasin de monsieur Oscar. Bonhomme de neige y acheta des couvertures, des allumettes, sans oublier de prendre des provisions.

Dans les rayons, il rencontra Sam le fermier. Celui-ci lui proposa de venir chez lui afin, de lui offrir des produits de sa ferme. Emilie fut ravie par cette visite. Elle aussi, voulu lui faire un cadeaux. Ayant constaté que bonhomme de neige avait longuement admiré un de ses lapins, elle décida de le lui offrir. Flocon sut instantanément quel nom lui donner. Il le baptisa Boxeur, à cause d'une tache noire, sur son oeil gauche. Puis, aprés avoir gouté le délicieux gâteau de l'épouse de Sam. Bonhomme de neige prit congé. Etant lourdement chargé, Sam le raccompagna jusqu'à son étang.

Ce soir là, Flocon s'assit au pied du grand sapin pour contempler la vue. Au loin, le soleil couchant reflétait ses belles couleurs rouge orangé dans le ciel. En ce début de soirée, on pouvait encore appercevoir la cascade en amont de la vallée. Peu à peu, les chalets de Val-Blanc s'illuminèrent. Flocon admira longuement la vue, comme pour en imprimer l'image dans sa mémoire. Finalement, il constata qu'il était attaché à ce pays qui l'avait vu naître et où se trouvaient tous ses amis. Il savait à présent que quoi qu'il découvrirait lors de son voyage, il reviendrait à Val-Blanc. Car, ici, il se sentait chez lui. Au petit jour, il se leva, prit un copieux petit déjeuner et se mit en route. Il ne put encore admirer le village qui était dissimulé sous une épaisse mer de nuage. Vue de la montagne, cela faisait penser à une immense couverture qu'une main gigantesque aurrait déposée sur le hameau.

Au fur et à mesure qu'il descendait dans la vallée, la neige autour de lui se raréfiait, laissant à nouveaux place aux pâturages. Plus tard, il aperçu un torrent au bord duquel il s'arrêta afin que sa vieille jument puisse se désaltérer. Vers la fin de la matinée, il arriva au port de pêche. Là, il décida de s'accorder une petite halte, juste le temps de visiter le phare. Le gardien accepta volontier de lui servir de guide. Aussitot, ils gravirent les milliers de marches qui menaient au sommet. Le panorama qui s'offrit alors, fut si grandiose que bonhomme de neige en eu le souffle coupé. Enfin, il put découvrir la mer et ses flots bleus, entendre le chant des mouettes. Ainsi, qu'apercevoir des bateaux naviguant au gré des vagues.

Que ce spectacle était beau à regarder ! Flocon en fut tout émerveillé, ses yeux en brillaient de bonheur. Tant, que le gardien du phare en fut tout ému. Longuement, il hésita avant d'interrompre une telle admiration, pour l'informer de la partance d'un voilier pour les îles. Pour tuer le temps, ils allèrent manger. Durant le repas, le gardien raconta à bonhomme de neige l'histoire d'Igor le barbare. Célèbre pirate qui, durant des années, réussit à amasser un trésor colossal. Qui, d'aprés la légende, se trouverait encore sur l'île Brasiéro. Baptisée ainsi à cause de ses fréquentes éruptions volcaniques. Les pirates l'avaient choisie pour repaire, pensant que le volcan serait un bon moyen de garder leur trésor à l'abri des convoitises. Maheureusement, toujours d'aprés la légende, il leur fut fatal. Aprés cette histoire, il était temps de se rendre au port.

Aidé de son nouvel ami, Flocon embarqua à bord du voilier. Tout l'équipage fut étonné par ce drôle de personnage. Mais, aprés la surprise, il fut bien vite un compagnon trés demandé pour sa gaieté et sa joie de vivre. Durant le voyage, un matelos lui fit visiter le bateau, un autre l'initia à la navigation. Quand soudain, bonhomme de neige, qui n'avait pas le pied marin, vira au vert ! On le transporta alors dans une cabine où il put se remettre de ses émotions. Les marins le rassurèrent sur son état en lui expliquant qu'il venait de découvrir le mal de mer. En fin de journée, ils amarrèrent sur une île d'Afrique. Sur la plage, des femmes aux tons chocolat accueillaient les voyageurs et offraient en signe de bienvenue des couronnes de fleurs. Elles n'étaient vêtues que de simples jupes de paille et de noix noix de coco sur la poitrine. Quand, bonhomme de neige apparut, tous les pygmées crurent qu'il était un dieu et le considérèrent comme tel. Flocon en fut doublement déconcerté. Car jamais auparavant il n'avait rencontré de gens comme eux. Et qu'il ne comprenait pas pourquoi ils le prennaient pour un dieu. Avant qu'il ait put résoudre cette énigme, il fut présenté au roi qui, en guise d'offrande, lui offrit sa fille, la princesse Soraya. Une charmante demoiselle toute en rondeur qui succomba presque aussitôt sous le charme du curieux personnage. Ensuite, toute la tribu déposa à ses pieds toutes sortes de présents, des fruits, des bijoux en or décorés de pierres précieuses. Puis, les femmes se mirent à danser au son des tam-tams. Et un banquet fut servi où il put déguster des plats typiques de la région.

A suivre...

Claudine Martin, claudine.martin17@wanadoo.fr

Retour index

Conte pour...


Il était une fois, dans un lointain village du nord, du côté des Ardennes - pays aux rivières ondoyantes et aux forêts profondes - une petite fille timide qui ne ressemblait à aucune autre petite fille... Non pas parce qu'elle recherchait le bonheur - ça, tout le monde le recherche - ni parce qu'elle attendait de trouver l'élu de son coeur - ça, toutes les jeunes filles l'attendent - mais parce qu'elle était persuadée que la seule façon d'être heureuse était de réussir à ramener du poisson, pour être comme les autres, comme tout le monde, comme tous les gens qui aiment la vie.

Le poisson était en effet la principale source d'alimentation de la région, tant les eaux des torrents et des lacs en regorgeaient...
Malheureusement, elle n'était guère habile à la pêche... Et cela n'étonnait personne puisque déjà son père ne brillait pas par son adresse à faire mouche avec ses flèches. Il avait d'autres qualités. reconnues par ses amis, mais sa femme atteinte dans sa fierté par les réflexions dédaigneuses des autres épouses du village, se montrait suffisamment dure et autoritaire pour qu'il disparût dans une servilité dont il ne sortait que rarement.

La petite fille en avait éprouvé une compassion si forte envers ce père écrasé par la vie, que la connivence tantôt riante et tantôt accablée lui valut d'être mise à l'écart, dans cette conscience si douloureuse que chacun expérimente lorsqu'on se sent mal aimé, incapable, et injustement déconsidéré.
Elle aurait bien voulu regimber, défendre et protéger celui qui seul savait l'entourer d'affection et la cajoler, mais depuis toujours, elle savait au fond d'elle-même qu'elle valait moins que d'autres, moins que les autres. Elle ne pouvait que s'enfoncer dans son silence et sa tristesse, s'apercevant que même l'être cher qui lui avait donné l'existence, ne savait pas la protéger de ses propres lâchetés.
Par défi, par dépit, elle se mit alors en tête, bien que cette activité fût davantage une oeuvre de garçons, de ramener des trophées de pêche pour les brandir à la face de tous... Ainsi elle se vengerait de sa mère, ainsi elle laverait son sang des humiliations, ainsi elle deviendrait susceptible d'être aimée et reconnue.

Ce projet devint une obsession, une obnubilation, comme si rien d'autre ne pouvait présenter le moindre intérêt. Secrètement, fermement, elle mûrit sa décision.
Tel était son destin...

La petite fille ne savait pas qu'elle était encore une petite fille. Son apparence et ses années étaient celles d'une jolie jeune femme, mais elle ne savait pas cela non plus. La blessure de toujours, la blessure de l'âme, avait enténébré son esprit.
Elle avait désiré réussir, elle avait espéré trouver le compagnon qui lui aurait appris comment transpercer le poisson d'un seul tir et le ramener frétillant sur la rive. Bien des hommes l'avaient approchée, mais les uns n'en voulaient qu'à ses manières attirantes et se moquaient bien de la reconnaître comme une personne. D'autres, s'étaient lassés de n'exister pour elle qu'à travers sa quête sans répit. D'autres enfin, avaient fui la démesure de ses attentes, refusant qui par lucidité et qui par égoïsme, de combler cette béance qui suintait à travers sa tristesse d'enfant délaissée.
Tel était son destin...

Elle n'avait jamais demandé d'aide autour d'elle. Quand on n'est pas grand-chose, avouer avoir besoin des autres est intolérable.
Elle avait passé des heures à chercher dans les livres les meilleures techniques pour construire un arc, pour affûter les flèches, pour enrouler correctement le fil solide et léger qui devait faire des proies sa victoire.
Elle avait musclé son bras et affermi son geste. Dans l'air, elle ratait rarement sa cible, mais sa visée laissait le moindre poisson hors d'atteinte, et d'échec en échec, elle s'épuisait à voir son idéal devenir une amère illusion.
Tel était son destin... Probablement...
Et elle le croyait immuable...
Elle avait changé de lieux, pensant que certains endroits plus calmes ou plus sauvages rendraient la truite plus docile ou plus inattentive.
Elle avait essayé le soleil et la pluie, le jour et le clair de lune, les appâts de toutes sortes.
Rien n'y faisait, et les années passaient, dans la solitude où le temps qui s'écoule devient un mauvais rictus de cynique ironie.
Tel était son destin...

Pourtant une vieille femme sans doute un peu folle, lui prédisait au hasard de ses passages devant sa chaumière, une vie de promesses et de joie.
La farce n'en était que plus sordide.
En réponse à son coeur battant, elle n'avait reçu que rejet et trahisons dans ses amours et ses amitiés. Sa famille même ne la connaissait plus, et ses questions restaient sans autre écho que ce destin qui devait bien finalement tout expliquer.
Elle n'avait qu'à attendre, comme elle l'avait toujours fait. Attendre qu'un poisson se trouve sur la trajectoire d'une flèche tirée n'importe où et n'importe comment, puisque de toutes les façons, le destin l'emportait sur tous ses efforts.

Un étranger au pays, s'attardait toutefois à converser avec elle, comme s'il percevait autre chose d'elle, plus loin, dans le mystère. Elle regardait sa bienveillance avec reconnaissance et incrédulité. Il ne devait pas être très dégourdi pour s'intéresser ainsi à une petite fille sans valeur.
Lui, ne se souciait pas de pêche. Ce qui l'animait était de faire vivre les sourires dans les regards. Mais il vint un jour avec elle, et s'empara de l'arc pour déjouer le sort. Elle fut surprise de le voir viser l'eau pure, qui se rougit néanmoins à l'instant du sang de l'animal atteint en plein corps.
L'eau en effet fausse la lumière, et le but n'est pas exactement à la place de son image.
Ajuster le tir sur la proie n'avait donc toujours été qu'un leurre ?
Sa vie entière n'aurait été que la poursuite d'une erreur ?
Il suffisait donc de décaler la cible, pour que tout devienne possible?
Il suffisait de discerner la réalité de l'apparence ? Le vrai de ce qu'on croit ?

D'un coup la petite fille devint adulte. Et sa solitude qui était d'abord absence d'elle-même à elle-même, fut guérie.
Elle vit qu'en restant dans la réserve et le silence, de peur de se tromper - ou d'être trompée - elle avait rendu stérile toute relation...
Elle se rendit compte qu'à attendre que les autres comprennent, elle ne leur avait justement pas permis de comprendre...
Elle sut qu'en dénonçant leur comportement, elle les avait en fait jugés à la mesure de son errance...
Elle devina qu'à ne pas faire le premier pas elle avait maçonné des barrières, et qu'à vivre en victime, elle s'était écartée de la joie, de la simplicité, de la légèreté...

Sa fierté susceptible lui apparut le contrepoids rigide de son manque d'estime pour elle-même...
La sûreté de son point de vue implacable s'écroula au bénéfice de bien d'autres logiques... Et la façon dont elle avait pu compliquer les rapports à autrui lui devint transparente...

Tout prit soudain une autre signification.

Ce que l'étranger - devenu le plus proche - lui avait dit souvent, prenait sens et consistance dans son coeur et dans son esprit, comme l'éveil d'une sagesse :
Il est normal que la conception de la vie s'élabore en fonction de sa propre expérience, mais s'y enfermer est une impasse et une prison que l'on s'impose à soi-même tout en croyant que les autres ou le destin en sont responsables.
Le regard porté sur les choses et sur autrui, est l'essentiel de la réalité, bien plus que la réalité elle-même. C'est le filtre que l'on met devant son oeil qui colore ou non le paysage.
En un éclair, la petite fille avait compris qu'une autre attitude - celle qui consiste à changer d'angle avec la flèche de son oeil - révélait la multitude des regards et l'accès au nouveau.
Cela s'apprend avec l'âge... Mais comment le savoir quand on est petite fille ?
Cela émerge des échanges vrais avec ceux qui ont déjà parcouru le prisme des couleurs sur le chemin de leur vie... Mais comment le savoir quand on est seul et que ceux qu'on côtoie sont eux-mêmes encore dans la séduction de l'apparence et du superficiel, oeuvrant dans le terne et accouchant de l'insipide ?
Cela est relaté dans les livres qui parlent de la connaissance de soi... Mais comment le savoir quand on n'est intéressé que par ce qu'on croit être l'unique attente ?
Cela est révélé par l'errance même... Mais comment découvrir que ses croyances sont désajustées et vaines, quand on y met jour après jour tout ce qui reste de ses espoirs et de ses larmes ?

Ainsi changer sa perspective modifiait du même coup toute la vie ?
Ainsi quitter ses vieux schémas révélait en soi le beau, le possible et la confiance qui n'en pouvaient plus d'être emprisonnés ?
Ainsi ce(ux) qui avait(en)t été (s) obstacle(s), pouvait(ent) se lire défi, pardon et gratitude ?
Ainsi, elle avait tout à découvrir, elle qui se croyait si sûre ?

Elle eut le sentiment diffus d'être enfin à sa place et de s'apprécier d'un humour neuf et pacifié.
Les parois sans horizon du destin s'écroulèrent et elle se sentit étonnamment vivante avec, bien au-delà de son manque, l'envie d'apprendre à aimer...

Patrick Morisset-Chevalier, pmc1mail@aol.com

Retour index

Un petit conte

Sachez faire attention à ce que vous dites en présence d'écrivains, ils retiennent tout et ça ressortira un jour ou l'autre...

Récemment, une de mes connaissances m'écrivait que Bosphore et Zyklodéon se rencontrant dans la rue, marquèrent une certaine hésitation à se saluer. Ils ne se connaissaient pas .
" Qu'à cela ne tienne ", se dit Bosphore au bout d'un moment, " je ne prétends de toute façon pas connaître les gens que je connais. "
Puisqu'ils ne retiendraient de toute façon rien de ce qu'ils se diraient, les deux comparses ne firent que brièvement connaissance, et se mirent en route pour une petite ballade.

Ils estimèrent bientôt avoir devisé de choses et d'autres depuis bien assez longtemps. Zyklodéon, qui n'était pas dépourvu d'un certain sens de l'hospitalité, proposa à son jeune ami de se rendre dans la première auberge venue. Pour remercier son vieil ami de sa cordiale invitation, Bosphore lui proposa de lui raconter une petite histoire.
" Fort bien ", lui répondit Zyklodéon, "je suis tout ouïe ".
" Voyez-vous, mon cher Zyk - je peux vous appeler Zyk ? -, il y a, parmi les aussi nombreuses qu'incompréhensibles règles qui régissent notre univers, une constante absolument universelle qui veut qu'un bon conte ne se construise qu'à partir d'un tissu de faits réels. "
" Certes ", approuva Zyklodéon, tout à la fois intéressé par le discours de son jeune ami, impressionné par sa grandiloquence, et flatté par sa familiarité.
Borphore reprit : "Aussi, il faut en profiter pour redéfinir le rôle du conteur. Il n'est pas celui qui se plait à conter, comme pourrait nous le renseigner le dictionnaire, mais bien un architecte. Oui, un architecte qui, à partir de briques de réalité, va bâtir une nouvelle réalité en la présentant sous forme d'anecdote historique. Ces briques de vérité, le conteur les trouvera dans l'histoire, bien sûr, mais surtout dans son environnement, remodelant sans cesse l'étymologie des lieux et l'origine de détails architecturaux pour les rendant compatibles au moule de sa vérité. Ainsi, c'est le conteur qui donne vie aux lieux en les animant de ses histoires. C'est pourquoi je vais, du fond de mon humble mémoire, vous narrer ce conte, à vous et à la multitude de lecteurs. "

Et il se lança dans la narration de ce récit que je vais maladroitement tenter de reproduire ici, pour votre plus grand plaisir. Ca commençait à peu près comme ceci :

*

" Il était une fois, il y a longtemps, bien longtemps, un homme nommé Évrard 't Serclaes. Évrard était petit, très petit. Si petit, en réalité, que tout le monde le connaissait pour sa petitesse, qui n'avait d'égal que sa grandeur d'âme. Habitant de Bruxelles, ses compatriotes avaient pris pour habitude de le considérer comme le gardien de la ville. Il n'était en réalité que le gardien de l'escalier magique, tâche qui incombait à sa famille depuis bien des générations.
Il remplissait si bien sa fonction que Dieu, qui avait offert ledit escalier aux belges après avoir perdu un pari avec leur Roi, l'invita à passer quelques temps en sa compagnie au paradis. Il se serait volontiers passé de ces obligations mondaines, mais Dieu sait qu'on ne décline pas une invitation divine. Il se résigna donc à quitter les Bruxellois, non sans leur avoir promis de revenir aussi vite qu'il le pourrait.
Le malheureux ne revint pas aussi rapidement qu'il l'eut espéré. Sans doute ne savait-il pas que la relativité restreinte a pour effet de ralentir l'écoulement du temps au paradis. D'autant plus que Dieu, qui était très bavard, avait décidé de lui raconter à grand renfort de détails la vraie version de la Création, qui ne dura pas sept jours, mais bien près de sept siècles, et est beaucoup plus rébarbative que la version biblique.
Les Bruxellois guettèrent son retour longtemps, très longtemps. Si longtemps, en réalité, qu'au bout d'un moment ils oublièrent l'objet de leur attente. Bien des générations s'étaient succédées depuis le départ d'Évrard, et ils avaient appris à se débrouiller sans gardien. Fatalement, ils oublièrent avoir oublié, et la vie suivit son cours.

Quelle ne fut par leur surprise lorsqu'un jour Lodewijk van Male, souverain d'un royaume lointain, eut la mauvaise idée d'annexer Bruxelles à son territoire ! Les pauvres Bruxellois étant parfaitement pacifiques, le sieur Lodewijk et ses hommes ne rencontrèrent aucune résistance, et la ville fut sienne en moins d'une journée. Pour célébrer sa conquête, il planta une oriflamme jaune décorée d'un terrible lion noir au sommet d'une petite maison sur la Grand'Place. Il déclara ensuite qu'il ne rendrait la liberté à la ville que lorsque celle-ci toucherait terre. On raconte que la pièce de tissu utilisée pour l'oriflamme aurait été taillée dans la tunique de Belzébuth lui-même. Au moment où Lodewijk la brandit, le ciel s'assombrit à un tel point que les Bruxellois oublièrent l'heureuse époque où tout n'était pas gris. Ne pouvant gouverner depuis son lointain château, il délégua ses pleins pouvoirs à l'Amman, un mime triste aux origines troubles, et s'en alla la nuit même avec ses hommes vers de nouvelles terres à mettre à feu et à sang.
L'Amman s'avéra être un bien piètre gouverneur. Sa cruauté n'avait d'égal que son avidité de pouvoir. Il soustrayait à la population un impôt démesuré et interdisait toute forme de réjouissances, car cela faisait baisser la productivité. Il n'y en avait que pour le commerce.

Dans leur désespoir, les Bruxellois firent très vite appel à plusieurs groupes organisés de mercenaires, que l'on appelait à l'époque des corporations, ou gildes. Chacune d'entre elles se vit offrir une maison sur la Grand'Place et un grand renfort de bras et matériel. De nombreuses tentatives de décrocher l'oriflamme furent organisées, plus spectaculaires les unes que les autres. Si elles étaient racontées, elles feraient sûrement pâlir les contes des milles et une nuit. Malheureusement, elles se soldèrent toutes par un échec. L'oriflamme semblait impossible à détacher, et l'Amman bien trop rusé.

La tentative la plus spectaculaire fut sans aucun doute celle de la Chaloupe d'Or, une corporation d'hommes du Sud, de grands marins. Ils avaient dans l'idée d'approcher le toit de la petite maison par la voie des airs. Pour ce faire, deux hommes embarquèrent dans d'un chariot de feu tiré par de gigantesques chevaux. Peu avant qu'ils n'atteignent leur objectif, de malencontreux vents contraires les transportèrent jusqu'au sommet des arcades du Cinquantenaire, où ils restèrent bloqués. Ayant eut vent de la tentative, l'Amman interdit aux Bruxellois de les aider à descendre. L'hiver était rude et les nuits froides, le chariot de feu, ses occupants et les montures furent retrouvés le lendemain, au même endroit, complètements gelés. Jusqu'ici, personne n'a eut le courage de les déplacer.

L'idée de la corporation du Mont Thabor était pour le moins originale. Ils projetaient d'ouvrir au cœur de la ville un passage vers un autre monde, d'y faire migrer tous les Bruxellois, et d'y bâtir une nouvelle Bruxelles, loin de la tyrannie de l'Amman. La tâche fut confiée à deux jeunes gens que tout le monde appelait François et Benoît sans vraiment se soucier si c'étaient leurs vrais prénoms. Ils ouvrirent le passage vers le nouveau monde sur un pan de mur à l'abri des regards, au numéro 19 d'une petite rue oubliée.
Il s'avéra bien vite que l'ouverture qu'ils avaient faite ne débouchait pas sur un monde vierge, mais bien sur une ville parallèle. Avant de pouvoir refermer le passage, des pléthores de pigeons s'y engouffrèrent et envahirent les rues de Bruxelles. Les pigeons étant alors tout à fait inconnues dans notre monde, cette arrivée de nouveaux venus interpella Marchez, le chat de l'Amman. Flairant le coup fourré, il accourut auprès de son maître pour le prévenir. François et Benoît, pris de panique en entendant les miaulements de Marchez, s'échappèrent par le passage, sachant que l'Amman n'oserait jamais l'emprunter. Celui-ci arriva quelques instants plus tard et scella le passage, figeant à jamais l'image qu'il renvoie (c'est pourquoi il a l'air aujourd'hui d'une simple fresque murale). La fermeture n'étant pas tout à fait hermétique, car les pouvoirs de l'Amman sont fort heureusement limités, les visites dans un sens ou dans l'autre restaient encore relativement fréquentes. L'Amman décida donc d'installer un corps de garde un peu plus loin dans la rue.
Si le passage est toujours là, ainsi que les silhouettes de François et Benoît prenant la fuite, le corps de garde est maintenant un poste de police. Après avoir visité dans sa totalité le nouveau monde, François et Benoît revinrent chez nous, mais cela, c'est une autre histoire. Pour féliciter l'animal, la rue fut rebaptisée rue Marchez le Chat Bon, nom qui se transforma au fil des années en rue Marché au Charbon. Quant aux pigeons, ils n'eurent aucun mal à s'acclimater à notre monde. Ils prolifèrent à un tel point que bien des personnes sont persuadées qu'ils ont toujours été là.

Quoiqu'il en soit, toutes les tentatives se soldèrent par un échec. D'ailleurs, douze des corporations auxquelles il fut fait appel décidèrent, de guerre lasse, de s'installer à Bruxelles et de se lancer dans le commerce. Encore aujourd'hui, on retrouve sur la Grand'Place les maisons qu'elles occupaient. Seuls les habitués savent qu'elles ont gardé leurs noms : la Brouette, le Sac, la Louve, la Corne, le Renard, le Cygne, l'Arbre d'Or, la Rose, le Mont Thabor (aujourd'hui Trois Couleurs), la Maison des Ducs de Brabant, la Chaloupe d'Or (car tous n'étaient pas à bord du chariot de feu) et le Pigeon. En faisant bien attention à la décoration des façades, on peut distinguer les principaux acteurs de leurs aventures, voir même des scènes entières.

Arwid et Absente, de lointains ancêtres d'Évrard, assistaient au déroulement des choses du haut de leur retraite. Dès les premiers instants ils s'engagèrent à trouver une solution pour décrocher l'oriflamme, pris de pitié pour les pauvres Bruxellois qu'ils avaient côtoyé de nombreuses années. Ce n'est qu'après de nombreuses recherches dans les tréfonds de leur savoir millénaire, qu'ils comprirent qu'il fallait tout simplement remplacer l'oriflamme par une étoile. Restait à trouver parmi les Bruxellois terrorisés un homme assez brave que pour remplir cette quête. Un ange se proposa d'avertir Évrard, encore retenu auprès de Dieu (D'aucuns prétendent que ce ne serait pas un ange, mais bien une fée. Qu'importe, après tout, pour le peu que ça change.).
Lorsque l'ange délivra son message, Dieu entamait à peine la conception du peuple des mers. Il était si occupé qu'Évrard cru pouvoir s'éclipser discrètement, retourner bien vite à Bruxelles, et ne revenir qu'ensuite, sans que Dieu ne remarque rien.
Évrard s'agrippa au dos de l'ange et ils entamèrent leur voyage, sans oublier de faire une escale sur la voûte céleste et il lui décrocha une étoile. Une petite étoile, bien sûr, assez discrète pour que son absence ne trouble pas l'ordre céleste. Arrivés sur la Grand'Place, ils se firent leurs adieux en posant leurs paumes l'une contre l'autre, comme il était de tradition chez les êtres imaginaires. L'ange ne pouvait pas resté longtemps car les habitants du peuple merveilleux ne s'attardent que rarement dans les contes une fois leur devoir accomplit. Leur voyage du paradis jusqu'à Bruxelles constitue à lui seul une véritable odyssée, mais c'est une autre histoire.
Évrard marcha d'un pas résolu vers la petite maison à l'oriflamme. Il escalada la paroi, et retira d'un geste théâtral l'oriflamme qu'il remplaça aussitôt par l'étoile. Bien que discrète dans le firmament, son éclat ici-bas était tel qu'il déchira les brumes qui obscurcissaient le cœur de la ville et les yeux des Bruxellois. Tout se fit sourire. Le petit Évrard brandit l'oriflamme bien haut, pour la montrer aux yeux de tous, et déclara "Bruxelles, je te rends ta liberté " en la lançant en l'air. Elle finit sa course avec fracas (chose étonnante pour un bout de tissu, vous en conviendrez) sur les pavés de la Grand'place.

On ne vit plus jamais le mime triste, ni un seul homme en arme de Loodewijk van Male. Il n'y avait plus aucune trace de l'occupation. On ne put même pas récupérer l'oriflamme, elle s'était embrasée peu de temps après avoir touché terre, et ses cendres furent dispersées par un grand vent. Les Bruxellois se demandèrent s'ils n'avaient pas été victime d'une hallucination collective.
La petite maison fut rebaptisée maison de l'Étoile et la rue avec laquelle elle forme un angle fut rue de l'Étoile. Évrard, qui y avait élu domicile, y mourut quelques années plus tard, changé pendant son sommeil en statue d'or par Dieu qui, furieux, avait remarqué que son interlocuteur s'était éclipsé sans même s'excuser. Personne ne parvient à déloger son corps encastré dans le mur.
La maison de l'Étoile n'a pas changée, bien qu'elle ait légèrement rétréci à cause des pluies. Elle est toujours surmontée de son étoile, dont l'éclat a fatalement un peu ternis avec les années. On fit démolire le rez-de-chaussée pour y construire une arcade où les piétons peuvent circuler librement, afin que le héros soit visible aux yeux de tous. Son corps d'or a été entouré de bas-reliefs racontant ses exploits, quelque peu magnifiés, bien sûr. On raconte que le caresser porte bonheur. C'est surtout une excuse pour ne pas avoir à le nettoyer.
A sa droite se trouve une plaque commémorative qui rappelle aux passants le passé glorieux d'un autre gardien de l'histoire bruxelloise. On crut bon de changer en son honneur le nom de la rue de l'Étoile en rue Charles Buls. La modification ne semblant incommoder personne ne fut pas corrigée. De toute façon, les poètes et les nostalgiques ont leurs habitudes. "

*

Zyklodéon resta un moment béat, puis, reprenant ses esprits, il félicita Bosphore pour son étonnante prestation, puis remarqua : " Vous me disiez à l'instant qu'un bon conteur devait tisser ses narrations à partir de faits réels, mais ce que vous m'avez raconté semble tout à fait crédible, et vérifiable en maints endroits. "
" Il est déjà question de la maison de l'Étoile, le plus petit bâtiment de la Grand'Place, au treizième siècle. Il y vivait autrefois un Amman, officier de justice chargé de représenter le roi. Il est vrai que le Comte de Flandre, Lodewijk van Male, vint planter son oriflamme au-dessus de la plus haute fenêtre en 1365. Oriflamme qu'Évrard 't Serclaes décrocha quelque mois plus tard au péril de sa vie pour la remplacer par l'étendard des Ducs de Brabants. Une sombre histoire de succession dont je n'ai aucune envie de vous parler. Le bourgmestre De Brouckère fit démolir la petite maison pour élargir la rue dans l'idée d'y faire passer une ligne de tram. Comble de la mauvaise initiative, il renomma la rue de l'Étoile rue de l'Hôtel de Ville. Il fallut attendre le bourgmestre Charles Buls qui, pour rendre à la Grand'Place son charme d'autrefois, fit reconstruire une Maison de l'Étoile fort ressemblante à la précédente, quoique plus étroite et dépourvue de rez-de-chaussée. C'est le Conseil Communal qui décida de renommer la rue de l'Hôtel de Ville en rue Charles Buls, en l'absence de celui-ci. Les deux plaques commémoratives que l'on retrouve sous l'arcade de la maison de l'Étoile rappellent aux passants l'une l'histoire héroïque d'Évrard 't Serclaes, qui défendit à maintes reprises Bruxelles, lui sacrifiant sa vie, et l'autre le combat de Charles Buls pour empocher la modernisation de la Grand'Place. Les corporations auxquelles je fais allusion ont bel et bien existé, et leurs maisons sont toujours visibles, mais elles n'ont probablement jamais été des associations de mercenaires. Quant au passage vers la ville parallèle, il existe, au numéro 19 de la rue du Marché au Charbon, et permettrait de se rendre sur le continent Obscur que François Schuiten et Benoît Peeters décrivent dans leur œuvre. D'où, peut-être, le commissariat installé un peu plus loin dans la rue. "
" On dit que Bruxelles est l'œuvre de Charles de France, dernier des carolingiens, et de son conseiller, le moine Gerbert, grand maitre de l'alchimie en l'an mil. "
" C'est exact, mon cher ami, c'est exact ", continua Bosphore avec un sourire malicieux, "Déjà lourd de mystère, n'est-ce pas ? Une ville aux parents obscurs, qui naît à la charnière de deux millénaires… . D'ailleurs selon certains la Grand-place serait un véritable grimoire de pierre pour alchimistes en herbe. "
" Mais, que faut-il croire ? Votre histoire remaniée ou celle écrite dans les guides touristiques ? "
" Ca, c'est à vous de choisir. C'est comme pour tout, vous avez le pouvoir de créer votre vérité en acceptant ou reniant ce que l'on vous propose, mais rien ne vous empêche de mêler réel et imaginaire. Il suffit d'y croire."

Quittons-les sur ces bonnes paroles.

Guerric de Crombrugghe, guerick@hotmail.com

Retour index

Ramdam et Plagia
Conte pour petits adultes et grands enfants

La fée Ramdam pleurniche…

Des sanglots riquiquis, lâchés en catimini, caressent les nuages et parfument d'odeurs suaves, le moindre petit nez, qui par mégarde, les aurait frôlés… Mais Dieu sait que les pluies agitent milles folies, l'orage dans son âme, chatouille et écrabouille la quiétude de nos vies.

D'un élan maussade, petite Ramdam soulève son âme et sent ses cheveux caressés par les palmes d'un baobab attristé.

Drôle de monde qu'est celui-ci, où le chagrin transperce tout ce qui vit. Comment ce nuage cotonneux pourrait-il épouser ce ciel si bleu qui pour ces yeux ne fait que de papillonner… Sans trémolos magiques et autres galipettes, sans phrase d'alambic et simples amusettes, la fée est bien désemparée de ne pouvoir aider.
Ces larmes coulent et traversent le ciel, elles inondent notre monde d'une pluie bien cruelle.

Chaque dimanche passé à susurrer des mots tendres devant la cheminée, chaque après-midi écoulée à reluquer, droite et gauche, gambettes déshabillées et nombril exposé, la fée s'en ventait comme d'un fier trophée. Mais quel devenir, désormais, pour chaque mot prononcé preuve d'une passion dévoilée, pour ces trains d'émotions que ce démon suivait furibond.
Aujourd'hui à force d'asticoter, de poursuivre et de triturer, cet hurluberlu déformé, ce monstre déglingué, tient dans sa quenotte, le précieux anti-dote.
Cet absurde personnage, friand de musiquettes faciles à entendre, même pas pour écouter, sans une once de bon sens, sans une môle de candeur, du haut de ses petites jambes, de l'étroitesse de ses grands pieds, tout suinte la tristesse et l'âpreté. Son suivisme envers ce maître que nul ne connaît, fait de lui une bête naïve et écervelée.
Cette ritournelle du fond du monde, rappelle à Ramdam, chère petite fée, que nul n'est acquit à tant de fierté… Qu'à trop bien faire le monde s'effrite…
Et quelle fissure dans ce ciel gris bleuté, quel froid d'un coup déversé, comme-ci le Riss était revenu après tant d'années.
Comment petite fée aurait pu présager qu'un jour, tel malheur, viendrait frapper ce monde avorté.
Ce chambard causé n'en est que plus dévastateur. Ce cha-cha-cha crié, ce tango effréné que cet odieux grassouillet s'amuse à semer, ne fait qu'éventrer cette terre déjà fatiguée.
Les chalutiers font naufrage dans une mer colérique.
Les montagnes se rapprochent et viennent s'entrechoquer dans un bruit effarant, détruisant chaque oreille qui se tient à l'écoute…
A l'écoute du moindre petit son que l'amour aurait pu laisser. Mais dans le sillage de cet ogre, il ne reste que les bruits distillés d'un enfer installé sur une planète glacée.

Plagia, lui, tristesse et colère, il n'en a que faire. Le diable aurait pu les créer que cela n'y aurait rien changé.
Les maux des Hommes, il les savoure, il s'en gloutonne.
Quel bonheur de voir briller dans les yeux des dames, la mélancolie d'un amour passé, cette humeur sombre qu'affichent certains hommes quand de douloureux souvenirs, ils se remémorent. Lui, son plaisir, c'est de voir traverser cette vielle dame que personne ne vient aider. Du haut de son lampadaire, il regarde, friand, le boulevard s'agiter de klaxonnes et de moteurs fatigués.
Il arrive à chaque être, un temps où le purgatoire lui ai conté, passage obligé vers des cieux plus cléments, une transition légitime entre deux mondes. Plagia, cette transition, il en a fait sa vie. A quoi bon prouver à quiconque pourrait le regarder, qu'il est digne d'un royaume dont il n'a pas envie.
Tous ces plaisirs, futilités de bien des vies, lui seraient retirés, comme à un enfant, une sucette tombée.

Du royaume des fées, l'elfe s'est fait chasser. Aucunes d'elles n'acceptaient tant de méchanceté, elles étaient outragées, même sa sœur, tendre petite fée, ne put s'y résigner. Ce cupidon déchut, avait donc décidé, que le malheur des Hommes serait son principal met.
Un menu bien complet, il faut l'avouer, puisque entre guerres et trahisons, famines et sécheresses, maladies et pauvreté, la terre ne fait que crouler sous des malheurs divers et variés.

Et depuis quelques temps, Plagia notait un changement. Doucement, le monde s'enfonçait plus encore, comme-ci quelque chose rendait les Hommes plus mauvais qu'ils ne l'étaient. Mais il était bien incapable de trouver l'origine de ce mal, et, pour être sincère, Plagia s'en moquait, l'essentiel pour lui, n'était-il pas de s'amuser ? …Rien d'autre ne comptait…

Mia trempe ses mouillettes, son œuf à la coque ne lui convient pas mais maman est déjà en colère, une réflexion de trop déclencherait sa fureur. Alors elle préfère se taire, " de toutes manières, ta mère ne sait rien faire ! … ", Ne fait que répéter papa.
Il est parti il y a deux ans déjà. Le temps passe vite, pense Mia. Du haut de ses treize ans, elle regarde le monde et le trouve atypique. Papa vit désormais dans un joli duplex au centre de Paris, avec Julien, son nouvel ami. Elle ne sait utiliser le mot " amant ", elle se trouve trop jeune pour soupçonner ce genre de chose.
Cela fait aussi deux années que sa chambre est devenue un " no man's land " où elle entretient sa misanthropie. Entre les poupées conventionnelles et les livres de Lilliputien, se perdent des éolithes et des livres de hyènes. Mère n'a jamais compris son goût prononcé pour ces animaux étranges mais elle l'a toujours respectée. C'est la seule chose qu'elle respecte d'ailleurs, l'intimité de Mia n'a jamais été importante pour elle.

La première fois que cela s'est produit, elle était dans sa chambre et rêvait, assise sur le rebord de la fenêtre. Ses bras cachés sous son T-shirt trop grand et trop usé, la transformait en manchot triste immobile. Son regard s'était perdu loin vers l'horizon, elle n'avait pas prêté attention aux ombres qui couraient le long du réverbère. Mais lorsqu'il s'est tourné pour la fixer de son regard facétieux, elle l'a reconnu tout de suite.
Par un étrange hasard, elle se retrouvait entre le livre et le personnage. Comment ce bouquin posé tout là-haut sur l'étagère, avait pu laisser s'échapper cet étrange farfadet … ? Aucun doute ne pouvait planer sur ce personnage aux yeux vert émeraude. Elle le connaissait depuis toujours, bien avant qu'elle sache lire, papa lui lisait son histoire avant de s'endormir.
Il faisait parti de sa vie mais jamais il n'avait été aussi présent. Qui donc aurait voulut croire à une telle histoire, elle-même n'y croyait pas d'ailleurs…

Elle alla se coucher, elle n'y penserait plus demain…Et demain fut égal aux autres hier, les mouillettes trempées, la classe bien rangée, la récréation isolée et encore cette attente jusqu'à demain…qui est déjà hier…
Sa vie l'ennuie, elle range son bol et met ses baskets. Dans la rue, les regards légers ne sauraient la différencier des autres garçons de son âge. Les tresses ont laissé place aux cheveux courts, les minis jupes aux jeans rapiécés, et les baskets sont plus confortables que toutes ces chaussures étriquées que maman s'échine à lui acheter.
Il ne reste que l'odeur qu'elles libèrent lorsque Mia les retires, mais qu'à cela ne tienne, il n'y a personne, de toutes manières, pour la sentir.
Alors à quoi bon s'en soucier…

Ce que Mia n'a pas vu ce soir là, vous savez, la première fois, c'est le vieil homme au bout de la rue. Si Plagia n'avait pas été là, on aurait pu dire qu'il était comme tous les autres petits vieux sur lesquels on épanche notre sollicitude. Un vieil homme comme les autres, a qui l'on sourit, en passant…
Mais ce soir là, ce fut différent…

Fernand, cela fait dix longues années qu'il n'a changé aucunes de ces habitudes, de la marque des biscottes du petit déjeuner, au long périple qui le conduit à la banque, tout les premiers vendredi du mois.
D'ailleurs ce jour là, nous étions vendredi, le premier du mois de février 1976. Plagia l'a regardé traverser la rue puis entrer dans la banque… il se tient toujours à la rampe d'accès…il n'a pas peur de tomber, il a juste peur de ne pas se relever, c'est différent pense Fernand par fierté…
IL y est resté 10 minutes, le temps de patienter dans la file d'attente ( 4 minutes), de demander " son mois ", comme il l'appelle ( 3 minutes), de le ranger soigneusement dans la poche portefeuille de son veston ( 2 minutes) et de se retourner vers la jeune fille pour lui sourire, une minute, une longue minute qu'il n'oublie jamais. Cette jeune fille, c'est son seul portail sur ce monde extérieur qui l'a oublié, alors il ne rate aucune occasion de se raccrocher à un monde qui ne veut plus de lui…
Ensuite, viens le chemin de la maison, enfin, ce qu'il aime à appeler sa maison, n'est autre qu'un petit studio, trois rues plus loin, il n'a guère les moyens de s'offrir plus.
Mais il n'est pas malheureux, pense-t-il, il préfère cela que d'être dans la rue, il a perdu trop d'amis, là, dehors…trop…

Plagia, lui, est tout plaisir, tout sourire, cela fait plusieurs heures qu'il n'a rien vu d'intéressant, " la colère fait une pause "… pensait-il…alors l'idée de voir ce vieux monsieur se faire crapahuter, vous pensez que ça va l'amuser !!!… Et puis ces derniers temps il n'a vu que des femmes attristées et des enfants en pleurs, alors ce pauvre homme, ça change du quotidien. Seulement cette fois, quelque chose le gène, il ne se sent pas a l'aise…un regard…un espion…enfin quelque chose ou quelqu'un le dérange… rien de bien palpable, juste une impression, qui grandit et qui l'ennui…

Soit, il est des jours où il vaut mieux rester chez soi, ce vendredi est un de ces jours là…
C'est ce que pensera Fernand en arrivant aux urgences de l'hôpital Sainte-Marie.
Pour l'instant, il pense à rentrer, le froid lui brûle les mains et le bout du nez… il n'a plus l'âge, pense-t-il, pour ce long trajet, c'est sûr maintenant, il va devoir ce faire aider…
IL n'a pas remarqué les ombres autour de lui, il est trop concentré, trop pressé de rentrer. Eux, en tous cas, l'ont bien vu, ils le suivent depuis la sortie de la banque, et se frottent les mains à l'idée de récolter " leur butin ", ou plutôt celui de Fernand…
Tout aurait pu se passer calmement, si seulement Fernand n'avait pas cette fierté, celle qui le pousse à faire ce chemin, celle qui va le conduire aux soins intensifs, celle qui va déranger Plagia…Parce que, lui, ne l'oublions pas, il est là, tranquille sur son réverbère, à s'impatienter…
Fernand n'a pas voulut laisser son argent, mais il n'avait pas la force de se battre contre eux. Combien ils étaient ?…Fernand n'en sait fichtre rien, mais même si l'agresseur avait été seul, de toutes manières il n'aurait pas su lutter… " 82 ans, pense-t-il lorsque sa tête rencontre le rebord du trottoir, et pas un seul ennui…alors pourquoi maintenant, pourquoi aujourd'hui ? … " et ce sera sa dernière pensée avant le noir et le silence…
Le bruit des pas en fuite passa inaperçu auprès des quelques badauds qui étaient dans la rue, certains même évitèrent de baisser les yeux sur Fernand qui était toujours inanimé, là sur le sol, jusqu'à ce que Mlle Hopson qui promenait Bobby, reconnaisse Fernand et appelle les secours, sans elle, le noir et le silence aurait été définitif pour Fernand…

Plagia se décida à changer de réverbère, de lieu, de victimes, les yeux emplis d'une certaine joie mais le cœur serré… En partant, instinctivement, il se retourna vers cette fenêtre au deuxième étage, rien n'était éclairé, mais il la sentit… Elle était là… Mais qui était-elle ? … Il se sauva, loin, mais il savait… Quelque chose changeait…

Suzel Tricoteaux, stricote@yahoo.fr

Retour index